‹ Conversations inédites de madame la marquise de MaintenonChapitre 46 sur 51 · SUR LA LECTURE · texte numérisé non relu

SUR LA LECTURE

JULIENNE

On nous a fait une conversation sur le dan<j;er de l'écriture; n'auroit-on rien à nous dire sur la lecture ?

LUCIE

le crois qu'il n'y a rien qui ne soit dangereux quand on en fait un mauvais usage; mais il me semble qu'on regarde la lecture comme une des plus honnêtes occupations de la vie, et qu'on en souhaite le goût aux jeunes personnes.

GABRIELLE

Cela est vrai ; cependant, si on veut en examiner les suites, on y trouvera beau- <:oiip d'inconvénients.

JULIENNE

Le plus grand pour moi seroit de ne pouvoir être savante ; car j'ai toujours ouï dire que les femmes ne sont tout au plus que demi-savantes.

HELENE

Pourquoi , si on nous élevoit comme les hommes, ne saurions-nous pas autant qu'eux ?

GABRIELLE

Nous avons autant de mémoire , mais moins de jugement ; nous sommes plus foibles, plus légères, moins portées aux choses solides, et, comme mademoiselle Hélène Ta dit, élevées différemment.

On peut corriger son éducation , et s'occuper de tout ce qu'il y a de beau et de bon dans les livres.

JULIENNE

Il y a bien de la vanité dans ces occu-

j)ations-là, et nous avons autre chose à faire.

Que pouvons-nous faire de meilleur, de plus honnête, et de \)\i\s innocent?

GABRIELLE

Remplir tous nos devoirs, qui sont plus étendus qu'on ne pense.

LUCIE

Ce sont les livres qui nous apprennent nos devoirs ; ils sont pleins de ceux de la relii^ion ; ils enseignent la morale; ils ornent l'esprit.

JULIENNE

Aussi ne voudrois-je pas interdire la lecture; il en faut pour s'instruire et pour exciter la pieté ; pour proposer des exemples de vertu toujours loués , et de vice toujours en horreur ; j'en voudrois même pour divertir innocemment.

HÉLÈNE

Je n'en demande )3as davantage et en voilà assez pour toute ma vie.

JULIENNE

Il faut donner quelque temps à la pratique de ce que vous aurez appris.

Je n'aimerois pas à lire à demi , et je crois que cette occupation me dégoûteroit des autres.

GABRIELLE

C'en est un des inconvénients , et qui n'est pas médiocre, puisqu'il n'y a personne qui n'ait quelque chose à faire.

Dites-nous donc , mademoiselle, comment vous concevez l'usage de ces lectures que vous nous dites que vous appro-uvez.

JULIENNE

Un usage modéré; je ne voudrois ni affecter de tout lire, ni affecter de ne ja-

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mais lire ; je lirois selon mon état, selon mon loisir, selon les goûts des gens dont je dépendrois ; je n'aspirerois ni à être ni à paroitre savante; je préférerois mon devoir à la lecture.

GABRIELLE

Je n'envisage point d'état où l'on puisse donner beaucoup de temps à lire, sans l'ôter à nos obligations.

LUCIE

Ces obligations ne reviennent pas à fout moment ; et qu'est-ce qu'une femme de condition , qui a de quoi vivre , peut faire de mieux , après avoir fait son devoir envers Dieu, que de lire le reste du jour ? Aimeriez-vous mieux qu'elle travaillât en tapisserie ?

Ou qu'elle s'occupât de ses procès ou de f es terres ?

GABRIELLE

Ajoiiiez encore de plaire ^à son mari,

DE MADAME DE MAINTENON. gg

d'élever ses enfants, d'instruire ses domestiques , de remplir les devoirs de société.

JULIENNE

Ceux d'une famille, qui est quelquefois bien étendue.

En quoi consiste ce soin de plaire à son mari ? Faut -il passer son temps à s'ajuster ?

GABRIELLE

Le mariage est quelque chose de plus sérieux ; les moyens de plaire à son mari sont d'étudier ses goûts et de s'y conformer , de faire sa volonté et jamais la nôtre,

HÉLÈNE

Je veux chercher un mari qui aime la lecture.

JULIENNE

Ce seroit une bonne raison pour lire,

Univers/fgg ^-^^^ BIBLIOTHECA

lOO CONVERSATIONS INEDITES

mais il est sûr que vous manqueriez tons deux à des choses plus nécessaires.

Si la lecture est si nuisible, pourquoi s'est-elle introduite partout?

GABRIELLE

Elle est très utile aux hommes, dont les devoirs sont différents des nôtres. On commence dès leur enfance à leur donner des connoissances qui leur sont nécessaires. Le prince y apprend l'art de régner. L'ecclésiastique s'instruit de tout ce que demande sa profession.

JULIENNE

Le guerrier voit par les histoires comment les batailles se sont données, comment les sièges se sont faits. Gomment, sans faire ni l'un ni l'autre , on a su tenir tète à son ennemi.

GABRÏELLE.

Les juges y apprennent les lois, les coutumes de chaque pays. Qu'y a-t-il en tout

DE MADAME DE MAINTENON. lOI

cela qui nous regarde? Nous, dont la conduite consiste à obéir , à nous cacher , à nous renfermer ou dans un couvent, ou dans notre famille.

HÉLÈNE

Cette peinture me révolte , et c'est pour m'élever au-dessus que je voudrois m'orner l'esprit, si je ne puis pas faire de grandes actions.

JULIENNE

Si sans la lecture vous produisez de vous-même cette vanité, jugez de ce que vous feriez si , pour être une demi-savante, vous enfliez encore votre cœur et votre esprit ?

GABRIELLE

La lecture prise avec modération ne peut être -que bonne; mais nos devoirs doivent l'emporter sur tout autre goût ; le nombre en est infini en quelque état que nous soyons.

LUCIE

Je voudrois que vous nous en fissiez un

jour le détail , dussions-nous en étouffçr; car vous nous y rappelez toujours, et ces devoirs s'opposent à tous les plaisirs. N'en avez-vous point une idée trop parfaite et impraticable ?

JULIENNE

Nous en parlerons si vous voulez la première fois que nous nous trouverons ensemble.

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CONVERSATION XHI.

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