‹ Conversations inédites de madame la marquise de MaintenonChapitre 47 sur 51 · SUR LE MURMURE · texte numérisé non relu

SUR LE MURMURE

Je suis surprise de ce qu'ayant pris autant de soin de nous instruire, qu'on le fait ici , on ne nous ait rien dit sur le murmure si ordinaire aux enfants.

ANTOINETTE

C'est peut-être qu'on a cru que ce défaut passeroit avec l'âge.

Ou auroit eu tort, car le même esprit qui fait murmurer dans la jeunesse, excite la révolte quand on est plus avancé.

MARINE

C'est la dépendance qui porte au nufr-

mure; on est libre quand on a atteint un certain âge.

ZOE.

Eh ! qui est-ce qui est libre ? Non seulement notre sexe dépend toujours, mais les hommes même dépendent les uns des autres.

JULIE

Il me semble que les hommes font assez leur volonté; ils sont les maîtres, et qui est-ce qui les contraint ?

Leurs pères , leurs mères , leurs supérieurs, leurs maîtres.

ANTOINETTE

Ils secouent bientôt le joug de leur famille ; les séculiers n'ont point de supérieurs, les gens de condition n'ont point de maîtres.

ZOÉ

On voit bien que vous avez été élevée

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dans un couvent , mademoiselle ; mais donnez-nous un exemple d'un homme indépendant.

JULIE

Tout ce qui est en chef : le capitaine, le général, le chef de la justice , l'évéque, le Roi.

Tous dépendent de ce qui est au-dessus d'eux, excepté le Roi, qui est au-dessus de tout; mais il dépend de Dieu , des lois, des coutumes , de la politique qui s'oppose souvent à sa volonté.

ANTOINETTE

Ils ne s'en contraignent guère ; on voit assez qu'ils font leur volonté.

ZOÉ

Voilà un murmure.

ANTOINETTE

J'en parle sans intérêt , car je n'ai aucun sujet de me plaindre de la cour; mais

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c'est pour l'intérêt de bien des malheureux.

zqt.

Voilà un des dangers du murmure» qui se cache sous le voile de la bonté , de la générosité et de la charité.

ANTOINETTE

C'est assurément par quelqu'un de ces motifs-là qu'on plaint les injustices que tant de pauvres souffrent.

Que diriez'vous à des misérables couchés sur la paille et mourant de faim , parce qu'on leur prend ce qu'ils gagnent par leur travail?

Je soulagerois leur misère en leur donnant l'aumône ; je les consolerois en les plaignant ; je ra'opposerois â leur murmure , en leur disant ce que nous avons dit tant de fois , que le prince ne peut les garantir de leurs ennemis qu'avec des

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troupes auxquelles il faut de l'argent, et qu'ils seroient encore plus malheureux si ^n leur tuoit leurs femmes et leurs enfants; que ce mauvais temps finira; que, s'ils souffrent en patience, ils feront leur salut.

ANTOINETTE

Si ce qu'ils donnent au roi, alloit droit à lui , ils se consoleroient; mais ce sont les usuriers qui s'enrichissent à leurs dépens.

ZOÉ

Ces discours-là viennent du peu de connoissance qu'on a des affaires. Ne comprenez-vous point que le prince a besoin d'argent pour ses troupes; que, s'il attendoit à recevoir cette somme des peuples , le temps se perdroit; qu'il faut que quelque homme riche la lui avance, et qu'il ne fait celte avance que par le profit qu'on lui promet ?

Et par-là le paysan donne au prince et au traitant.

ZOÉ

Il est vrai ; ce sont de ces nécessités malheureuses où il n'y a j)oint de remèdes.

ANTOINETTE

Il est difficile de ne pas murmurer làdessus.

Il faudroit être bien raisonnable pour s'en empêcher. Mais c'est à ceux qui le sont à tâcher de conduire ces pauvres gens à la patience.

JULIE

Qui m'a chargé de celte commission ?

Que m'en reviendra-t-il ?

ZOÉ

Le plaisir d'avoir fait une bonne œuvre, d'avoir porté la paix, d'avoir adouci le ressentiment contre les puissances.

ANTOINETTE

Je ne comprends de bonne œuvre avec les pauvres que de leur donner l'aumône.

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ZOÉ

C'est la plus nécessaire; mais tout est bonne œuvre quand on le veut; une consolation , un bon conseil , une instruction.

Ne voulez-vous point aussi qu'on les plaijj'ne d'un procès perdu injustement?

Les deux parties pensent différemment.

Comment pourrez-vous savoir qui a raison? C'est un très mauvais personnTige que celui de se plaindre. Il est encore plus mauvais de murmurer. Il faut redresser les autres quand ils veulent bien nous écouter , et se taire quand ce sont des personnes au-dessus de nous, ou peu disposées à nous écouter.

Vous voulez une perfection insupportable , ce qui ne laisse aucun délassement à la nature.

IIO CONVERSATIONS INEDITES

ZOÉ

Je me troiiverois plus délassée en portant la paix dans un cœur, qu'en y excitant le murmure, la plainte et le trouble.

On demeure court avec vous, mademoiselle , parce que vous avez plus d'esprit qu'une autre.

ZOÉ

je crois qu'il y. a pins de vérité et de raison que d'esprit dans ce que je vous ai dit, et vous irez plus loin qne moi quand vous voudrez faire des réflexions et ne vous pas laisser prévenir par l'objet présent. On trouve, par exemple, en son chemin un homme maltraité; on a raison de le secourir, mais il a souvent plus de tort que relui qui l'a mis dans cet état-là.

Que vous êtes sage , mademoiselle ! et que vous retranchez de mauvais discours!

ZOÉ

On se laisse souvent aller à celui des autres , et la plupart de nos fautes viennent par manque de connoissances et de réflexions.

Je ne veux plus murmurer , ni juger de rien sans l'avoir bien examiné.

C'est un beau personnage que d'être raisonnable, et d'inspirer cette raison autant qu'on le peut !

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