‹ Conversations religieuses de Napoléon, avec des documents inédits de la plus haute importance ou il révèle lui-même sa pensée intime sur le christianisme, et des lettres de mm.le cardinal Fesch, Montholon, Hudson Lowe, Marchant, et un facsimile de l'écriture de l'empereur;Chapitre 15 sur 46 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Un soir, la conversation tomba sur la religion. L'empereur, après un mouvement très-chaud , a dit :

« Tout proclame l'existence de Dieu; c’est indubitable... Dès que j'ai eu le pouvoir, je me suis empressé de rétablir la religion. Je m’en servois comme de base et de racine. La religion est à mes yeux l'appui de la morale, des vrais principes, des bonnes mœurs. L’inquiétude de l’homme est telle, qu’il lui fant le mystère et ce merveilleux qu'on trouve dans le christianisme. »

Le générakBertrand (+) lui ayant dit «qu’il pourroit se faire qu'il finit par être dévot. » L'empereur a répondu : « Il m'arrive de craindre que cela ne soit pas. Plaise à Dieu que je meure bon chrétien! mais chez moi, l’incrédulité ne vient. d'aucun travers, ni de libertinage d'esprit. L'homme ne doit jarer de rien, sur tout ce qui concerne ses derniers instants. »

Comme le général Bertrand osa se vanter de n’avoir pas fait sa première communion: « C'est très-mal à vous, s'écria l’empereur, vous avez manqué à un premier devoir, vous vous êles rendu coupable vis-àvis de votre éducation. Dire d'où je viens, où je vais, ce que je suis, tout cela est au-dessus de mes idées. Et pourtant cela est : Je suis la montre qui existe et qui ne se connoît pas. L'homme aime le merveilleux. Le vrai, c’est que tout est merveille autour de nous, tout est phénomène dans la nature. Mon existence est un phénomène. Le bois qu'on met dans la cheminée et qui me chauffe est un phénomène. Toutos les causes premières sont des phénomènes. Mon intelligence,

(4) Dans le Mémorial, au lieu du nom propre, M. de Las Cases écrit: L’un de nous. Celte observation s'applique aux autres endroits de ces citations ou le même nom vase retrouver. Le num du général Bertrand est rétabli d’après le témoignage d'un témoin qui assistoit à ces conversations avec M. de Las Cases. Une seule citation du Mémorial ayant été essentiellement modifiée , le lecteur en sera averti par une note.

ines facultés, sent des secrets admirables, que nons

ne savons ni deviner, ni définir. Nous les constatons, voilà où se borne notre science. Telle est la nature dont les secrets sont fins , délicats, fugitifs, lesquels jusqu'ici échappent à l'analyse comme à la synthèse. Le sentiment religieux est si consolant, que c'est un bienfait du ciel que de le posséder. De quelle ressource ne nous seroit-il pas ici? quelle puissance pourroient avoir sur moi les hommes et les choses, si, prenant en vue de Dieu mes revers et mes peines, j'en attendois la félicité future pour récompense! Quelle jouissance que la contemplation d’un avenir, où Dieu couronne la créature qui a mérité cette récompense ! L'empereur a terminé cette conversation en envoyant le jeune Las-Cases chercher l'Évangile, et le prenant au commencement, il ne s’est arrêté qu'après le discours de Jésus sur la montagne. Il se disoit ravi, extasié de la pureté, du sublime d’une telle doctrine (1).

Au sujet de la Mélanie de La Harpe, l’empereur disoit en critiquant la pièce, qu'il trouvoit fausse d'un bout à l’autre : « Jamais un père n’a eu le pouvoir

(4) Si l’on veut se faire une idée juste des croyances de l’Empereur, on doit lire l'Évangile selon saint Matthieu, dont il est ici question.En connoissant ce qu’il admiroit, on verra que c’est justement le dogine, la doctrine; en effet , ces quelques chapitres racontent le mystère de l’incarnation, qui sert de base aux autres mystères.

— Lo —

de forcer sa fille à être religieuse, jamais l'autorité n’y eût donné les mains. J’ai assisté, disoit-il, à maintes prises d’habit ; c’étoit une cérémonie fort suivie par les officiers, Si une jeune fille eût dit: Von, nous l'eussions enlevée l’épée à la main. I est donc faux qu’on employât la violence; peut-être on employoit . les séductions, comme on fait pour les recrues. Le fait est qu’elles avoient à passer, avant de conclure, par les religieuses, la supérieure, le directeur , l'évéque, l'officier civil, et enfin les spectateurs. Le moyen que tout cela se soit entendu pour concourir à un crime ? » L'empereur ajoutait : « Je ne suis pas porté pour les couvents, je vois un écueil dans l'oisiveté. Pourtant, d’un autre côté, il y a des raisons qui militent en leur faveur. Un empire comme la France peut et doit avoir des trapistes. Si an souverain infligeoit les pratiques qu'ils observent, ce seroit la plus abominable des tyrannies; et pourtant ces pratiques si dures font les délices de celui qui se les impose volontairement. J’ai permis, encouragé les moines du Mont-Cenis, qui sont des hommes héroïques. Ma pensée est que les moines seroient de beaucoup les meilleurs corps enseignants... J'ai du penchant pour eux. J'aime les prêtres... (1) Je ne me plains pas du vieux

(1) Que d'idées saînes et neuves! quelle clarté, quelle énumération, quelle logique pressante en faveur de la religion, et en opposition avec toutes les déclamatious du libéralisme, sur ce chapitre des religieuses et des couvents ! Les moines seroient de beaucoup les

— L1 — clergé. Je n'ai rien à dire contre les vieux. évêques, qui ont vu ce que j'avois fait pour la religion, et qui s’en sont toujours montrés reconnoissants. Ils ont ré. pondu à mes espérances. Tous les anciens évêques eurent ma confiancé , et je n’en sais pas un seul qui l'ait trompée (1). On n’a pas compris ma solkcitude pour les intérêts élevés de la religion. Le protestartisme est la plais de l’Europe, j’espérois la fermer. »

Un jour, pendant une promenade en calèche :

« C’est dimanche, a fait observer l'empereur ; nous aurions la messe, si nous étions en pays chrétien, si

nous avions un prêtre, et cela nous eût fait passer

convenablement un moment de la journée. J’ai toujours aimé le son des cloches. Il y a deux choses dans celte île hérétique, inhospitalière, qui me manquent,

meilleurs corps enseignants. Telle est l'opinion de l’empereur, qui n’est guère celle de MM. de l'Université. La restauration a proscrit les jésuites. 11 seroit curieux de les voir rétablis par le triomphe de la liberté d’enseignement. Les libéraux consciencieux, les républicains ne verront là qu'une conséquence d’un principe; mais les chanoines du conseil royal de l'instruction publique y verront bien autre chose.

(4) Cet éloge de l’ancien clergé de France n'est que juste ; mais il honore l’empereur et le clergé. En effet, on ne fait pas assez d’estime de la vertu des ecclésiastiques qui ont restauré le culte en France; après avoir supporté la persécution, ils surent mettre en oubli teurs intérêts sacrifiés, et sans aucun regret de l'ancien état de splendeur dont ils avoient été les témoins, sans aigreur ni récrimination, ils se prétèrent avec une abnégation vraiment évangélique aux circonstances, ne demandant rien pour eux de plus que ce qui leur étoit offert par le gouvernement.

— La —

et dont la privation m'est spécialement insupportable: pas de cloches, et du pain moisi. Et puis, on nous re. fuse un prêtre ; ne pourrions-nous pas nous, empereur sacré, de notre autorité faire un prêtre ? ne suis-je pas évêque? n’ai-je pas été oint, sacré de la même manière ? Glovis et ses successeurs n’avoient-ils pas été oints dans le temps avec la formule de : Rex Christique sacerdos P n’étoit-ce pas là réellement de vrais évêques? la jalousie des évêques et des papes n'a-telle pas seule amené depuis la suppression de cette formule ? Lors du Concordat, madame de Staël étoit forcenée ; elle unissoit contre moi les républicains et les aristocrates : « Vous n’avez plus qu'un moment (leur crioit-elle), demain le tyran aura 40,000 prétres à son service. » C’étoit la rage d’une protestante bel-esprit, » |

10 Février 1816. On a profité de la belle soirée pour se promener longtemps dans le jardin; la conversation a été des plus intéressantes, les sujets étoient grands et profonds : c’étoit sur les diverses religions, l'esprit qui les avoit dictées ; les absurdités, les ridicules dout on les avoit entremélées ; les excès qui les avoient dégradées ; les objections qu’on leur avoit opposées ; l'empereur a traité tous ces sujets avec sa supériorité ordinaire (1).

(4) Quelle perle que la perte de cette conversation, qui fut lon-

gue et sur des sujets grands et profonds! dit M. de Las Cases ! et il ne nous en apprend rien de plus.

En parlant de prêtres et de religion, la conversation a conduit l’empereur à dire : « L'homme lancé dans la vie se demande : D’où yiens-je ? qui suis-je ? ce sont autant de questions mystérieuses qui nous précipitent vers la religion. Nous courons au-devant d'elle, notre penchant naturel nous y porte... On croit à Dieu parce que tout le proclame autour de nous et que les plus grands esprits y ont cru, non- seulement Bossuet et Fénelon, dont c’étoit l’état de le prêcher, mais Pascal, Leibnitz, Newton; et telle a été pour mon compte et à la lettre la marche de mon esprit. J'ai eu besoin de croire, j'ai cru; mais ma croyance s’est trouvée incertaine dès que j’ai raisonné. Peutêtre y avoit-il de ma faute, peut-être croirai-je de nouveau aveuglément! Dieu le veuille! je n’y résiste assurément pas, je ne demande pas mieux, je conçois que ce doit être un grand et vrai bonheur. Toutefüis, dans les grandes tempêtes, dans les suggestions accidentelles de l’immoralité même , l’absence de cette foi religieuse, je l’affirme, ne m'a jamais influencé en aucune manière, et je n’ai jamais douté de Dieu. Car si ma raison n’eût pas sufli pour le comprendre, mon intérieur ne l’adoptoit pas moins. Mes nerfs étoient en sympathie avec ce sentiment. Lorsque je saisis le timon des affaires , j’avois déjà des idées arrêtées sur tous les grands éléments qui cohésionnent la société; j'avois pesé toute l'importance de la religion, j'étois persuadé, et j’avois résolu de la rétablir; mais on croi-

roit difficilement les résistances que j’eus à vaincre pour ramener le catholicisme. C’est au point qu’au conseil d’État où j’eus grand peine à faire adopter le Concordat, plusieurs ne se rendirent qu’en complotant d’y échapper: « Eh bien ! (se disoient-ils l’un à l’autre), faisons-nous protestans, et cela ne nous regardera pas. » Il est sûr qu’au désordre auquel je succédois, que sur les ruines où je me trouvois placé, je pouvois choisir entre le catholicisme et le protestantisme; et il est vrai de dire encore, que les dispositions du moment poussoient toutes à celui-ci; mais outre que je tenois réellement à ma religion natale, j'avois les plus'hauts motifs pour me décider ? En proclamant le protestantisme, qu'eussé-je obtenu ? J’aurois créé en France deux grands partis, à peu près égaux, lorsque je voulois qu’il n’y en eût plus du tout. J’aurois ramené la fareur des guerres de religion. Ces deux partis, en se déchirant, eussent annihilé la France, et l’eussent rendue l’esclave de l'Europe, lorsque j’avois : l'ambition de l'en rendre la maîtresse. Avec le catholicisme, j'arrivois bien plus sûrement à tous mes grands résultats : au dehors, le catholicisme me conservoit le pape, et avec mon influence et nos forces en Italie, je ne désespérois pas tôt ou tard, par un moyen ou par un autre, de finir par avoir à moi la direction de ce pape. Et dès lors, quelle influence! quel levier d’opinion sur le reste du monde!

L'évêque de Nantes ( de Voisins ), le prêtre qui a eu

toute ma confiance, me rendoit complètement catho- |

lique, par la sagesse de ses raisonnements, son excel-

lente morale , et sa tolérance éclairée:

L’évêque de Nantes avoit vécu au milieu des incrédules, avec Diderot ; aussi avoit-il réponse à tout. 1! avoit le bon esprit d'abandonner tout ce qui n’éloit , pas soutenable. Il se retiroit donc dans les derniers retranchements, dans la forteresse même ; ét là, se ménageoit toujours ainsi un excellent terrain. C’éloit mon oracle, mon flambeau, il avoit ma confiance aveugle, sur Îles matières religieuses; car dans mes querelles avec le pape, j’avois pour premier soin, bien qu’en aient dit les intrigants et les brouillons, de ne pas toucher au dogme. L'empereur a terminé en disant : « Le jour où je fus sacré, le pape m’avoit dispensé de la communion publique ; et c’est sur cette détermination de sa part, que je juge de la sincérité . de sa croyance religieuse. Il avoit tenu une congrégation de cardinaux, pour arrêter le cérémonial; la plus grande partie avoit insisté fortement pour que je communiasse en public, soutenant que l'exemple seroit d’un grand poids sur des peuples et qu’il falloit que je le donnasse. Le pape craignant, au contraire, que je n'accomplisse cet acte que comme un des articles du programme de M. de Ségur, n’y voyoit qu’un sacrilége et s’y opposa inflexiblement. « Napoléon n’y est peut-être pas disposé, disoit-il; un temps viendre

Lo

sans doute où la foi le lui conseillera : en attendant, ne chargeons pas sa conscience, ni la nôtre. » Dans sa charité chrétienne, car c’est véritablement, un bon, doux et brave homme, il n’a jamais désespéré de ine tenir pénitent à son tribunal; il en a laissé souvent échapper l'espoir et la pensée. Nous en causions quelquefois de bonne amitié. « Vous y viendrez tôt » ou tard, me disoit-il, avec une innocente doucear, » je vous y tiendrai, ou d’autres si ce n’est pas moi, » ct vous verrez alors quel contentement, quelle sa- » tisfaction pour vous-même...»

En attendant, mon influence sur lui étoit telle, que je lui arrachai, par la seule force de ma conversation privée, ce fameux Concordat de Fontainebleau, dans lequel il eût renoncé à la souveraineté temporëlle, acte pour lequel il a fait voir depuis, qu’il redoutoit le jugement de la postérité. Il n’eut pas plutôt signé, qu'il s’en repentit. Il devoit le lendemain diner avec moi én public; mais dans la nuit, il fat malade, on feignit de l’être. C’est qu’immédiatement après que je l’eus quitté, il retomba dans les mains de ses conseillers habituels, qui lui firent un épouvantail de ce qu'il venoit d’atrêter. Si nous eussions été laissés à nous seuls, j'en eusse fait ce que j’aurois voulu; j'eusse gouverné alors le monde religieux, avec la même facilité que je gounvernois le monde politique. Pie VIT est vraiment un agneau, tout-à-fait un bon homme, un

véritsble homme de bien, que j'estime, que j’aime beaucoup , et qui, de son côté, me le rend un peu, j'en suis sûr ; vous ne le verrez pas trop se plaindre dé moi, ni portier surtout aucune accusation directe et personnelle.

Un soir à Sainte-Hélène, l’empereur faisoit dès cal: culs sur la fécondité productive du sol de l'Égypte. Delà sont venus naturellement beaucoup d’autres objets, la population probable et possible de l'Égypte aux temps anciens. Quelle avoit pu être celle des Israélites,-si, dans le peu de temps qu’ils y étoient demeurés captifs, ils avoient pu s’accrotire au point ou nous le lisons dans l'Écriture! Sur quoi l’empereur m'a dit (à M. de Las Cases) de lui apporter-le lendemain quelque chose sur ce sujet. Voici le calcul qui fut présenté à l’empereurle lendemain. Les Israélites ont demeuré 200 ans en Égypte : on peut compter sur dix générations. Dans cet intervalle, on se marioit jeune, et surtout on avoit beaucoup d'enfants, On supposoit donc les enfants de Jacob, les douze chefs de tribus, tous mariés; je supposois aussi, mais pour un moment, chacun d’eux ayant le même nombre d'enfants, ou six couples ; et ainsi de suite : la dixième génération se trouvoit alors composée de deux milliards 480 millions, 64 mille 704 individus. Toutefois est-il qu'on peut diminuer hardiment le nombre d’enfants, compter à son aise sur les mortalités, et qu’il demeurera certain , qu'au

cun calcul ne peut amener à contredire le récit de Moïse. L'empereur s’est occupé quelque temps à chercher les vices de ce raisonnement, pour les faire ressortir, et s’en est amusé.

L'immoralité, disoit l’empereur, est sans contredit la disposition la plus funeste qui puisse se trouver dans : un'souverain , en ce qu’il la met aussitôt à la mode, qu'on s’en fait honneur pour lui plaire, qu’elle fortifie tous les vices , entame toutes les vertus, infecte toute la société comme une véritable peste ; c’est le fléau d’une nation. La morale publique, au contraire, ajoutoit-il, est le complément naturel de toutes les lois : elle.est, à elle seule , tout un code; et il prononçoit que la révolution, en dépit de toutes ses horreurs, n’en avoit pas moins été la vraie. cause de la régénération de nos mœurs, comme les plus sales famiers provoquent la plus noble végétalion ; et il n’hésitoit pas à dire que son administration seroit une ère mémorable du retour à la morale. La moralité publique (disoit-il) est du domaine spécial de la raison et des lumières : elle en est le résuliat naturel, et l’on ne sauroit plus faire rétrograder celles-ci, ponr reproduiré les seandales et les turpitudes des temps passés, la consécration des doubles adulières, le libertinage de la régence, les débauches du règne qui a suivi; il faudroit reproduire aussi Loutes les circonstances d'alors, ce qui est impossible. Il faudroit ramener l’oisivité absolae dé

— 49 — ° la première classe, qui ne pouvoit avoir d'autre occupation, que les rapports licencieux des deux sexes. Il faudroit détruire dans la classe moyenne, ce ferment industriel, qui agite toutes les imaginations, éveiile toutes les idées et stimule les âmes. Il faudroit enfin replonger les dernières classes dans cet avilissement et cette dégradation, qui les réduisoient à n’être que

des bêtes de somme. Or, tout cela est désormais impossible. »

« En mettant le pied en Italie ( disoit l’empereur), j'ai changé les mœurs, les sentiments, le langage de notre révolution. Je n’aï plus fusillé les émi- ” grés, j’ai secouru les prêtres , j'ai abrogé les institu tions, les fêtes qui déshonoroient. En cela, je n’étois point guidé par mon caprice, mais bien par la raison et l'équité, ces bases premières de la hauie politique. Par exemple, si la fête de la mort du roi se fût conti. nuée, les émigrés n’auroient pas eu l’occasion de pou-. voir se rallier jamais. »

L'empereur causoit sur la chaîne de nos connoissances anciennes, les historiens qui nous les ont transmi-. - ses; la conclusion forcée, revenoit toujours à l'extrême jeunesse de notre univers, ou bien plus sûrement encore à celle de la race humaine.’

Parlant de sa famille, il disoit ; « Ma mère est digne de tous les genres de vénération ; pour mes frères, je

n’ai jamais cessé un instant de me sentir le cœur d'an frère. Je les ai tous aimés , et je crois bien qu’au fond ils me l’ont toujours rendu , et qu’au besoin, ils m'en donneroient des preuves. » ;

Un jeune matelot anglais, prisonnier en France, s’échappe d’un dépôt, 1l avoit fait avec beaucoup de difficulté et de patience un petit canot, avec lequel il espéroit joindre les vaisseaux de la croisière anglaise; mais il fut découvert : Napoléon l'ayant sçu, le fit venir, et lui dit: «mais tu as donc une bien grande » envie de revoir ton pays ; y aurois-tu laissé quelque *» maîtresse ?—Non ( réponditle matelot), ce n’est que » ma mère, qui est vieille et infirme, et que je vou- + drois revoir. —Eh bien tu lareverras » (reprit Napo- . léon); et il commanda aussitôt qu’on prit soin de ce jeune homme, qu'on l’habillât et qu’on le transportat à bord du premier croiseur de sa nation, voulant en même temps qu'on lai donnât une petite somme pour sa mère, faisant la remarque :« qu’elle devoit être une bonne mère, puisqu'elle avoit un si bon fils.» (1)

16 septembre 1816, l’empereur racontoit que son frère Louis, lui avoit écrit une lettre de Rome, en 1815; «c’étoit son Traité, disoit-il, ses conditions pour revenir

(4) Kien n’est plus touchant que la conduite de l'Empereur, et la remarque finale est une moralité digne d’être conservée dans la mémoire et gravée dans le cœur de toutes les mères !

. auprès de moi. Croiroit-on bien, qu’une de ses conditions, étoit, qu'il auroit la liberté de divorcer avec Hortense. Je maltraitai fort le négociateur, pour avoir . osé se charger d’une telle absurdité, et pour avoir pu croire , qu’une pareille chose fut négociable. Nos statuts de famille , le défendoient formellement : la politique, l'opinion , la morale ne s’y opposoient pas moins encore. »

Napoléon faisoit observer, comme bien digne de remarque, que da même coin de terre, étoient sortis les trois cultos qui avoient déraciné le polythéisme et couvert tout lé globe de la connoissance d’un seul Dieu ; alors analysant les deux religions de l'Orient et de l'Occident (1) ; il disoit que la nôtre étoit toute spirituelle , et celle de Mahomet toute sensuelle ; que l'esprit dominoit chez nous, avec la charité, tandis que ce n’étoit que sensualisme chez les mahométans : les houris aux yeux bleus, les bocages riants, les fleuves de lait; et de là, il concluoit en opposant les deux rcligions, que l'une étoit esprit, et se présentoit comme la religion de l'amour; que l’autre , au contraire, étoit toute terrestre et devenoit la religion des sens.

Un jour Napoléon, fouillant dans un livre mo-

(4) Ce passage est le seul où le sens a été essentiellement rectifié d’après le dire du général Montholon. D'ailleurs, la version de M. de Las Cases est inintelligible pour ceux qui connoissent la religion.

derne, disoit qu'il le trouvoit très-mal fait, que tous ces livres modernes n’étoient que des livres de spéculation , faits à l’entreprise et commandés par des libraires. Le monde étoit menacé, disoit-il, d’un débordement de mauvaise” librairie , et il ne voyoit pas trop de remède à ce fléau. (1) il existe aujourd’hui tant d'esprit, parmi nous, qu’il domine aisément le bon sens, et peut obscurcir à son gré les points les plus lumineux.

L'empereur se plaignant de sa captivité et de son geôlier , terminoit en disant : « quoi qu'il en soit, le corps seul est au pouvoir des méchants. L'âme règne partout, du fond des cachots même, elle peut s'élever jusqu'au ciel. Bien des pamphlets m'ont accusé de perfidie (disoit-il), de manquer de foi et de parole , je ne méritai jamais ce reproche. »

Au sujet des curés, Napoléon disoit : «qu’il ent voulu les rendre très-importants et fort utiles. Plus ils sont éclairés (disoit il), moins ils sont portés à abuser de leur ministère. A leur cours de théologie , il auroit

(4) Le journalisme et la mauvaise librairie sont en effet la plaie de l’époque. Les idées fausses et libertines qui attaquent la foi attaquent moins la religion que la société; car la foi religiense est le‘lien de la société. Ce n'est ni la Charte, ni même le badget qui peuvent la remplacer. La religion subsiste indépendante des États, mais un État ne ubsiste pas sans religion.

voulu joindre un cours d'agriculture, les élémens de médecine et du droit : alors les pasteurs eussent été vraiment une providence pour les ouailles, et comme on leur eut composé un très-bel état, ils auroient joui d’une grande considération; ils n’aaroïent pas eu le pouvoir de la seigneurie féodale, mais ils en auroient eu, sans danger, tonte l'influence. Un curé eut été le juge de paix naturel, le vrai chef moral qui eut dirigé ; si l'on joint à tout cela, les épreuves et le noviciat, pour le defenir, qui garantissent en quelque sorte la vocation , et supposent de belles dispositions de cœur et d'esprit, on est porté à prononcer qu'une Lelle composition de pasteurs au milieu des peuples , eût dû amener une révolution morale, tout à l'avantage de la civilisation. Déjà dans mon conseil d'état, j'avais déclamé contre le casuel des ministres du culte , en faisant ressortir l’indécence de les mettre dans le cas de marchander des objets sacrés, et pourtant indispensables ; je proposois donc de le détruire : en rendant les actes de la religion gratuits, nous relerons sa dignité et sa charité. Nous faisons beaucoup ponr le petit peuple, et rien de plus naturel et de plus simple, que de remplacer ce casuel, par une imposition légale ; car tout le monde naît, beaucoup se marient, et tous meurent; et voilà pourtant trois grands objets d’agiotage qui me répugnent, ce que je voudrois faire disparaître. Paisqu'ils s'appliquent également à tous, pourquoi ne pas les soumettre à une imposition spé-

ciale, ou bien encore les noyer dans la masse des impositions générales... (1). | À

Napoléon disoit : «ma prévention contreles joueurs, éloit telle, qu’un homme étoit totalement perdu dans mon esprit, aussitôt que je lui connoissois ce défaut : je n’avois pas le loisir de vérifier, si j'avois tort ou raison : mais je ne comptais plus sur lui. »

Un jeune préfet refusoit le titre de monseigneur à un ministre de l’empereur, qui s’en plaigait. L’empereur a répondu en riant;« mais c’est qu'après tout, une telle obligation n’est pas dans le Code. Toutefois , il faut en finir : faites-moi venir son père, je suis sûr que le jeune homme ne résistera pas à un ordre de sa part (2). »

(4) Ces idées sont la révélation des préoccupations religienses de l'Empereur, et la preuve qne la guerre seule l’a empêché de relever tout-à-fait la religion et de rendre aux autels leur ancienne splendeur. Sans doute l’avarice et l'esprit de cupidité, cette lèpre de âme, ne sont pas le vice du clergé françois. Ce vice est trop grossier, Cependant le casuel est une source de récriminations qui injurient la majesté du sanctuaire : le siècle ignore tous les anathèmes de nos livres saints contre ceux qui thésaurisent pour leurs familles et pour eux, au lieu de distribuer aux pauvres l’excédant des revenus de l’Église. Combien l’amour de l'argent est éloigné du vœu de célibat et de chasteté. Quel service l’Empereur auroit rendu à l'Église ! Plaise à Dieu que ce vœu d'un grand homme soit entendu et enfin réalisé! Tout le monde y applaudiroit, et il en résulteroit un bien infini pour tout le monde. Du moins la simonie n’apporteroit plus le même dommage à l’Église.

(2) Non seulement l’'Empéreur étoit bon fils ; mais il croyoit que tout le monde devoit l'être ; cette foi vive à l’autorité paternelle,

« Allez, monsieur, courez (disoit d'ordinaire l’empereur), après avoir confié à quelqu'un une besogne importante, et n'oubliez pas, que le monde a été fait en six jours. » L'empereur disoit : « mon organisation répugne, est étrangère au crime. » :

1% octobre 1816. Dans divers sujets de conversations, le fatalisme s’est trouvé mentionné, et l'empereur a dit à cet égard des choses curieuses et remarquables, entre autres...

« Ne me fait-on pas passer pour imbu de fatalisme, m'a-t-il demandé ?—mais oui sire, du moins parmi beaacoup de gens.—Eh bien ! il faut laisser dire, aussi bien on peut vouloir imiter, et cela peut avoir son utilité. Ce que sont les hommes pourtant... On est plus sûr de les occuper, de les frapper davantage, par des absurdités que par des idées justes; mais un homme de bon sens, peut-il bien s’y arrêter un instant! ou le fatalisme admet le libre arbitre , on il le repousse : s’il l’admet, qu'est-ce qu'un résullat déjà fixé d'avance, vous dit-on, et que pourtant la moindre détermination, un pas, une seule parole, vont faire varier à l'infini ? Si le fatalisme, au contraire, n’admet pas le libre arbitte, c'est bien autre chose : alors quand vous venez au monde, il n’y a plus qu’à vous jeter dans voire ber-

prouve qu’il y étoit soumis lui-même, et qu'il en avoit le sentiment imprimé dans le cœur bien profondément,

ceau, sans vous donner aucun soin ; s’il est véritablement fixé que vous vivrez, bien qu’on ne vous donne à boire ni à manger, vous grandirez toujours; vous voyez bien que ce n’est pas une doctrine soutenable; ce n’est qu’un mot. Les Turcs eux-mêmes, ces patrons du fatalisme , n’en sont pas persuadés ; autrement il n’y auroit plus de médecine chez eux ; et celui qui occupe un troisième étage, ne se donneroit pas la peine de descendre longuement les escaliers, il descendroit tout de suite par la fenêtre , et vous voyez, a quelle foule d’absurdités cela conduit... (1).

Le passage suivant est extrait d'une lettre de M. de Las Cases à Hudson Lowe :

Après les couches de madame la comtesse Montholon, un jeune eccléesiastique anglais , très-fervent, vint baptiser son enfant. La religion ayant étél’objet de la conversation, sa figure nous montra une étrange surprise, d'entendre nos regrets de nous trouver sans prêtres, livré sans doute à la croyance vulgaire, et au tas de sottises, dont on nous environne sans cesse, il s’éloit attendu à se trouver parmi des renégats : il lui échappa d’avouer, qu'on lui avoit dit, el qu'il avait cru qu'à Madère, un prêtre s'étoit offert à nous : mais que

(4) Rien de plus simple et de plus nerveux que ce raisonnement contre le fatalisme. Cela n'empêche pas certaines gens de persister à soutenir que l’Empereur est fataliste. Chacun croit en définitive ce qu’il lui plaît de croire.

. nous l’avions repoussé, en l’aposirophant de quelques soldatesques grossièretés. Il fut bien surpris d’apprendre, que si cette offre avoit eu lieu, elle nous étoit demeurée étrangère. Profitant de cette circonstance, je priai l’éclésiastique, après déjeuner, de vouloir bien passer chez moi, et là, je saisis cette occasion toute naturelle , pour lui peindre la situation morale des

habitants de Longwood. « Nous avons des femmes, des

»enfants, sans parler de nous-mêmes, pour qui le man- » que des exercices religieux étoit une véritable pri- » valion. Nous désirions vivement y remédier sans bruit »et sans ostentation. Or, c'étoit précisément son af- » faire; je lai confiai nos vœux , et je ehargeai sa con- » science du soin d’y pourvoir auprès du gouverneur.»

À ce seul mot, je vis de l'embarras, et sans doute la

crainte de se compromettre, tant la terreur nous environne. Je n’en ai pas entenda parler; n’aura-t-il pas osé remplir sa mission ? ou aurez-vous voulu que sur ce point, comme sar tous les aatres, je vous en adressasse la demande moi méme? Si je ne l’ai pas fait, c’est par l'embarras d’un ridicule toujours si facile sur cet objet , Comme aussi par la crainte, que ne nous laissant point à nous - même le choix de ce médecin de l’âme , qui requiert plus de confiance encore que celui du corps , on ne nous imposât un étranger, qui loin de nous être de quelque consolation, ne nous donneroit l’idée que d’un surveillant de plus, d’an espion de plus parmi nous.

Le directoire employoit vis-à-vis du pape des formes outrageantes, le général de l’armée d'Italie ne l’appeloit que {£ trés-Saint-Père. Il ne lui parloit dans ses lettres qu'avec un respect filial Le directoire vouloit renverser le pape , Napoléon n’y voulut jamais accéder. Le directoire déportoit les prêtres et les prascrivit. Napoléon disoit à son armée quand elle en réncontroit ; e soldats, ces prêtres sont des français et » nos frères. »

Ân sujet du suicide, l’empereur disoit : «les premiers principes de la morale chrétienne et ce grand devoir imposé à l’homme de suivre sa destinée quelle qu’elle soit, m'empêcheront toujours de mettre moi-même un terme à l’horrible existence de Sainte-Hélène. »

L'empereur nous dit quele pape, malgré tout cequ'on en avoit osé dire dans le monde , avoit été traité avec tous les égards dûs à un souverain dans le palais de Fontainebleau; que cependant l’emploi de gardien étoit du domaine de la délicatesse intérièure; et que , quant à lui, Napoléon, comme homme et comme officier, il n'eut pas hésité à refuser de garder le pape, dont il n’avoit jamais ordonné la translation en France. (1)

(1) Puisse cette flétrissare imprimée aux auteurs de l’attentat sacrilége de l'enlèvement d’un pape, désavoués avec mépris par celui même qu’ils prétendoient servir, puisse celte flétrissure, ce désaveu

être la leçon des séides du despotisme! !!

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