CHAPITRE TROISIÈME
La ctainte de Dieu est créée avec les hommes fidèles dès le sein de leut mère ..... mais le culte de Dieu est en exécration au pécheur,
Ecclésiastique, Chap, I. v. 46 et88,
Les objections contre la sincérité de la foi religieuse de l’empereur, sont plus apparentes que réelles, plus idéales que positives. Les faits qu’on cite sont le plus souvent falsifiés, ou même ab solument inventés par la calomnie. Par exemple: un ressentiment aveugle ne peut pardonner d'éclatants services rendus à une cause que l’on dé- teste, et impute à Napoléon tous les crimes de la république. Rien de plus atroce et de plus hideux que l’apostasie de la fin du dernier siècle, où l’on vit les ennemis de l’humanité se déclarer aussi les ennemis de la religion, et prétendre à la détruire pour mieux détruire-Ja société, fermer les couvents, massacrer les prêtres, et conduire à l’échafaud jusqu’à d’humbles filles, qui expièrent, par la mort, quelques larmes versées sur les ruines des autels, qui ayoient reçu leurs vœux, et dont la violence pouvoit à peine les séparer { république infâme, voilà tes œuvres ! combien de chrétiens, au nom de la liberté et de l’égulité,
tu fis périr, et qui renouvelèrent contre de nouveaux Nérons, les prodiges de la primitive église. C'est un devoir de flétrir ces forfaits ; c’est un devoir aussi de ne pas les attribuer à celui qui n’était pas dans les rangs des assassins , mais dans ceux de l’armée, qui n’a ni fermé ni spolié les églises, mais qui les a ouvertes, .enrichies, réparées et reconstruites, qui n’a ni exilé ni massacré les prêtres, mais qui les a rappelés dans la patrie et réintégrés dans leurs augustes fonctions, enfin, qui n’est vraiment solidaire que de ses actions et des victoires remportées sur les ennemis du dehors et du dedans.
11 n’a pas donné sa démission, il n’a pas quitté la France, j'en tombe d’accord. Qu'importe ? qui osera lui en faire un crime, s’il est demeuré dans le vaisseau pour le disputer à la tempête, pour sauver d'innombrables victimes, qui lui doivent leur salut et qui sont fières d'en témoigner leur reconnoissance ? c’est précisément ce qu'il a fait.
À Sainte-Hélène, jetant un regard en arrière sur les premières années de sa vie, il invoqua contre ceux qui lui reprochoïent d’avoir pris part aux excès de la révolution, le témoignage de la famille de Chabrillan, sauvée par lui À Toulon du massacre des prisons. Il jaillit quelquefois d’un simpletrait de morale et d’une bonne action une lumière inattendue, qui semble descendre
du ciel, pour éclaircir une figure et justifier un héros. Telle est la lettre suivante de madame la - marquise de Chabrillan :
L'histoire particulière de nos malheurs seroit trop longue, Monsieur ; notre prise, notre séjour tant sur mer que sur terre, pendant la quarantaine que nous fimes à Toulon, fut accompagné de tant de cruautés, que je voudrois pouvoir l'oublier ; car c’étoit des Français qui en étoient les auteurs. Bonaparte étoit à l’époque en question, officier d'artillerie à Toulon, et bien loin de provoquer les affreux massacres dont nous avons manqué être victimes, il a montré une grande humanité. La marquise de Caumont-Laforce, sa fille , son gendre, le marquis de Chabrillan, deux enfans en bas âge et d’autres familles émigrées avoient été prises sur mer, et se trou voient dans la prison du Saint-Esprit, à Toulon. Le général Bisannet commandoit la place et Bonaparte l’artillerie. Tous les prisonniers que renfermoient les autres prisons furent massacrés, femmes , enfans indistincte- | ment. Le peuple se porta à celle du Saint-Esprit. La nuit étant survenue donna un moment de répit, ou les’ assassins étant las de massacrer se reposoient. Mais aucun moyen ne paroissoit possible pour sauver le reste de leurs victimes, leur fureur allant toujours croissant. Le général Bisannet, au désespoir de l’affreux spectacle qu'il avoit eu et de celui qui se préparoit, rencontra Bonaparte , à qui il fit part de sa peine de n’avoir aucun moyen d’essayer de sauver ces malheureux, presque tous des femmes, des enfans- des vieillards. Bonaparte lui dit: «tu me sais ici et tu ne viens pas me trouver, quand il s’agit de faire une bonne action. Donne-moi vile une réquisition ; tu auras à tes ordres les voitures d'artillerie nécessaires et je t’aiderai de tous mes moyens. »
Vous voudriez, Monsieur, savoir comment nous avons échappé au massacre, il m'est difficile moi-même de le savoir, Arrachés de notre prison par cette multitude ivre de carnage, armés de bâtons, couverts encore de sang,
nous resiâmes plus de vingt minutes entre leurs mains sans être frappés. Qui a retenu leurs bras? la seule dise cussion que nous entendions entre eux éloit pour savoir s’il fallait massacrer les enfans ou Îles mettre à lhôpital : et nous, malheureux parens, étions réduits à désirer que nos enfans subissent notre sort, Un homme se présente, couvert de sang, qui paroît avoir de l'autorité sur cette multitude ; il nous ordonne de rentrer dans notre prison. Quel était cet homme ? je l’ai eu depuis; c’étoit le même qui avoit été à la tête des massacres de la Glacière d’A vignon, le même qui avait présidé depuis deux jours aux scènes de carnage ! il nous quitta immédiatement, et nous restâmes entendant les vociférations du peuple qui nous réclamoit, jusqu’à minuit, qu'arriva le général Bisannet et beaucoup de troupe. Je n'ai jamais su si Bonaparte y était. 1l nous ordonna de le suivre dans le plus grand sifence. J'étois mourante. M. de la Jonquaire, vieillard âgé de 82 ans, mourut dans cet instant. Deux soldats le portèrent. Ce triste cortége traversa de la sorte une grande partie de la ville entre des haies de soldats ; nous entendions murmurer que l’on nous menoit au champ de ba: taille pour nous fusiller. Les troupes le croyoient ainsi que nous. Le champ de bataille se trouve près de la porte de France; on nous fit hâter le pas quand nous y fumes arrivés et nous trouvàmes des charriots d'artillerie sur lesquels nous montâmes et que l'on fit partir très-vite. On nous dirigea sur Grasse. Nous faillimes encore être massacrés dans une ville où nous passmes ; pour moi, on fut obligé de me laisser mourante à Vidauban. Mon mari, ma mère, eurent beausuppliér qu’on laissât quelqu'un près de moi, tout fut inutile. J'étois la moins à plaindre ; toutes mes facultés m’avaient abandonné. Ce n’est qu’au bout de deux mois que je les recouvrai, et le premier usage que j'en fis, fut d’aller rejoindre ma malheureuse famille dans les prisons de Grasse; nous passämes trente mois de prisons en prisons, de tribunaux en tribunaux avant que de recouvter la liberté. Voilà, Monsieur, une bien faible esquisse des maux que nous avons soufferts ; les 24 heures d'agonie ont passé vile, mais trente mois , abreuvés cha-
que jour par desnouveaux tourments, nous ont paru bien longs. Il n’est question dans ce récit où je me suis laisséa entrainer, et que vous avez paru désirer, que de dire la vérité sur Bonaparte, qui paroît, d'après ce que vous me dites, l'avoir réclamée de nous; jamais nous n'avons voulu perpétuer par écrit des scènes dignes de cannibales, surtout letemps que nous sommes restés. sur mer. La manière dont nous fûmes sauvés tient du miracle; mais il faut dire la vérité, que bien loin d’avoir ordonné les massacres, Bonaparte les a empêchés de tout son pouvoir. La famille Chabrillan a eu long-temps l’ordre de Bonaparte en réponse à la réquisition qui mettait à la disposition du général Bisannet les charriots d'artillerie, qui furent notre salut. L’impératrice Joséphine ayant désiré l’avoir et le montrer à l’empereur, il ne leur a pas été rendu, malgré leur demande réitérée. Ces temps sont loin ; il ne reste plus qu’une fille trop jeune pour s'en souvenir, et moi de ceux échappés à cette scène d’horreur. Puisse-t-on n'en jamais revoir de semblable dans notre pays?
Recevez, je vous prie, Monsieur, tous mes complimens (1).
Marquise Da CuaBRiLLan née Caumonr-Laronce,
Telle fut la conduite de Bonaparte pendant la terreur, où une bonne action étoit souvent un arrêt de mort prononcé contre soi-même. Aussi plusieurs fois Napoléon fut-il dénoncé et même decrété d’arrestation: aussitôt qu'il parut à l’armée d'Italie, il mit à l’ordre du jour le respect de la re-
(1) Que cette lettre est honorable ! la peinture est énergique mais sans exagération ! fidèle et en mème temps sobre de mots; quelle dignité! uelle retenue! quel amour de la France en payant à un héros la dette e la reconnoissance, C'est là du vrai patriotisme. Ce langage calme etexempt de passion, est le langage de la bonne compagnie! ce qui relève la bonne action de l'empereur c'est l'anéantissement d’un titre qui en étoit la preuve, et si justement cher et précieux à une famille il lustre et reconnoissante, (Note de l'Auteur),
ligion et de ses ministres, et quand il rencontroit dés prêtres français sur les routes, il les défendoit en disant : « Soldats, ces hommes sont des Francais et des frères. » Plusieurs émigrés se battoient dans les rangs des Autrichiens ; jamais Bonaparte ne fit exécuter le décret qui les condamnoit à la peine de mort. Ce fut dans cette première campagne, qu'ayant eu une courte entrevue avec le cardinal archevêque de Ferrare, il lui dit cette parole mystérieuse : « Vous vous trompez sur moë, je suis le meilleur ami de Rome. »
Mais comment concilier le christianisme de Napoléon avee sa conduite en Égypte ? ma réponse sera brève et péremptoire, copiée dans les mé-
: moires d’un ennemi personnel de l’empereur , M. de Bourrienne : « Comment a-t-on eu la pensée de représenter Bonaparte (dit M. de Bourrienne), comme disposé au mahométisme? cela ne mérite même pas d’être sérieusement discuté. Non, jamais il n’est entfé autrement que par curiosité dans une mosquée. On s’est plu à relever, dans plusieurs proclamations adressées à l’armée d'Egypte par son général, des passages qui semblent contraires aux doctrines du christianisme ; il faut être bien tourmenté par le mauvais génie de l'interprétation. De quoi étoit-il question ? d’entrer en Egypte. La politique, le simple bon sens commandoit de parler avec beaucoup de ménagement de la religion des habitants, »