‹ Conversations religieuses de Napoléon, avec des documents inédits de la plus haute importance ou il révèle lui-même sa pensée intime sur le christianisme, et des lettres de mm.le cardinal Fesch, Montholon, Hudson Lowe, Marchant, et un facsimile de l'écriture de l'empereur;Chapitre 43 sur 46 · LETTRE DE M. LE GÉNÉRAL COMTE DE MONTHOLON · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. LE GÉNÉRAL COMTE DE MONTHOLON

à M. le chevalier de Beauterne,

tadelle de Ham,

Moser,

J'ai reçu hier la lettre que vous m’avez fait l'honneur de m'écrire, en m’adressant quelques épreuves en feuilles déjà tirées de votre ouvrage, conversations religieuses de Napléon, jo vous remercie du prix que vous voulez bien attacher à mon opinion et c’est avec un extrême intérêt que je vais vous lire.

Mais permettez-moi de vous exprimer mes regrets des sentimens que vous me manifestez à l'égard du général Gourgaud et de M. le comte de Las Cases, je leur dois, comme à mes compagnons de Sainte-Hélène, de rectifier votre opinion sur la cause de leur départ de Longwood, en 1819 pour le’général Gourgaud , en 1816 pour M. ‘de Las Cases. Le général Gourgaud n’a point, ainsi que vous le croyez, abandonné l’empereur, il est parti de Sainte-Hélène du consentement de sa majesté et chargé d’une mission importante, il y aurait plus qu'injustice à présenter sous une autre couleur son retour en Europe. Quant à M, de Las Gases, peut-

être y a-t-il niaiserie de ma part à intervenir en ce qui le regarde ; depuis surtout que son fils a cru, parce qu’ilne me faisoit pas l’honneur de me compter au nombre de ses amis , devoir omettre mon nom dans son récit de la mort de l’empereur (journal'de la frégate la Belle Poule) ; mais dussé-je mériter le reproche de niaiserie ,-je ne puis m'empêcher de vous dire que dans ma conviction intime , le dévouement du comte de Las Cases pour la personne de l'empereur a a été sans réserve.

Veuillez, monsiear, apprécier à leur valeur. les faits que je viens d’avoir l’honneur de vous faire connoître et s’il étoit possible que des renseignements contraires, déjà recueillis par vous , vous portassent à croire que je suis égaré par mes sentiments personnels pour d’anciens compagnons d’exil , rappelez-vous en cette occasion celte maxime dusage : Dans le doute abstiens toi.

Recevez, je vous prie , l'expression des sentiments fort distingaés avec lesquels j’ai l'honneur d’être,

Votre très-humble et très-obéissantserviteur

F. Monraozon.

RÉPONSE A M. le général comte de Montbolon à Ham.

Mox GÉNÉRAL,

Je m’empresse de répondre à votre réclamation. Je: commencepar déclarer que je n’ai absolument recueilli

de vous dans ma publication que çe qui fait ressortir les idéea et la foi religieuse de l’empereur. Questionpant M. Marchand sur le même sujet et lui disant çe que j’avois appris de vous, il me disoit : «personne na -__psnt contredire la parole du comte de Monthalon qui était sans ços56 avec l’empereur et dans sa plus hante faveur at intimité », M. Marchand m'a dit aussi qu'il eroyoit bien se souvenir d'avoir vy le général Bertrand sortir de la chambre de l’empereur en haussant les épaules et murmurant distinctement le mot : cagwcin. M. Arthor Bertrand , dans une lettre spirituellement écrite, qni est dans le supplément du Constitutiqnnel de dimanche dernier, ne dit-il pas que son frère demandoit « si un grand maréchal étoit plus qu'un empes reur, » Quel aveu naïf! quelle vérité sortie de la beu-

che d'un enfant ! combien Je général Bertrand dut être ” aflligé d’une telle méprise! j'en suis bien sûr, jamais votre fils n'eut l’idée, mon général, de vous croira le supérieur de l’empereur.

Je viens à MM, Gourgaud et Las Cases; ai-je besoin de déclarer que je ne tiens pas de vous les renseignements qui me servent de base dans mon appréciation de leur conduite ? Votre autorité est grande, mon gépéral, mais j'en sais une plus grande, celle des faits accomplis. Non, MM. LasGases et Gourgaud n'ont pas quitté Sainte-Hélène sur un ordre de l’empereur et par dévouement à sa personne, Et si je le disois, ce serait un mensonge indigne d’un homme d'honneur! Et je renvoie sur ce sujet MM. Las. Cases et Gourgaud à leur conscience; je croirois offenser l'empereur et lni nuire d’une manière indirecte si je ne disois la vérité dans

cette circonstance si délicate ; car l’empereur auroït manqué à ses antécédents , à tont son caractère, à l'honneur , à la justice, si, n’ayant aucun sujet de ae plaindre de M. Gourgaud, il ’avoit flétri par l’omission injurieuse de son nom dans son testament, monument immortel du cœur et de l’esprit de cs grand homme | Quant à M. de Las Gases, il ne faut que lire avec attention le Mémorial pour connoître la vérité. Voici mot à motlerécit de M. de Las Cases lui-même : «J'ai confié, dit-il , une lettre à un domestique qui quittoit môn service pour aller en Angleterre. Gomme nos lettres devoient passer par le gouverneur qui avoit le droit de les lire, je courois le risque d'être renvoyé en Angleterre si j’étois trahi par ce domestique, qui s’exposoit lai-même au châtiment le plus grave. I porta ma lettre à Hudson-Lowe. Celui-ci vint m’enlever brutalement de Longwood. : Aussitôt que l’empereur sut de quoi il s'agissait, il s’écria: « Von , Las Cases n’a pas écrit nl remis cette lettre, car Las Cases . n'est ni fou ni imbécile; s'il l'eût fait, il m'eût demandé conseil, et nous avions mieux qu'un esclave qui devoit infailliblement trahir. » Hadson-Lowe pronogce mon renvoi de l'ile (continue M. de Las Cases), je m'indigue, je proteste, Hudson-Lowe, effrayé de sa responsabilité, m'offre de retourner a Longwood; Je refuse, ma. personne éloit souillée; Hudson-Lowe réplique : « que se passe-t-il donc à Logwood ! la saciété de l'empereur est donc bien terrible ! » Voilà le récit textuel de M, de Las Gases ; et il a cru donner la change à l'Europe avec une apparence de franchise , avec des protestations de fidélité, et par l'insertion de la lettre

d'adieu de l'empereur dictée par la politique et par une indulgence qui lui étoit naturelle. Mais voici une autre preuve curieuse de la fidélité de M. de Las Gases fournie encore par M. de Las Cases lui-même dans son Mémorial: « Le général Bertrand , muni d'une permission du gouverneur, parvient jusqu'à moi, il me presse , il me conjure par toutes les raisons les plus propres à émouvoir ma sensibilité , de revenir auprès de l’empereur auquel je suis nécessaire, qui ne peut se passer de moi; mais je persiste à vouloir quitter Longwood ou du moins à n’accepter mon retour que sur un ordre formel de l’empereur,» Le général Bertrand retourne. vers l'empereur, qui répond : € L'empereur ‘verra avec le méme plaisir M. de Las Cases retourner en E urope ou à Longwood. » Cette ironien’éclaira pas M. de Las Cases. Il ne se rendit pas, et il ose s’associer à la fidélité de MM. Bertrand, Montholon, Marchand !»

Tels sont les faits, mon général, quisont la base demon jugement défavorable, fourni par M. de Las Cases qui les raconte lui-même d’accord avec O’Meara. Je consens néanmoins à terminer par cette réflexion magnanime , échappée à l’empereuret que j'extraismotà mot d'O’Méara. «Je ne puis expliquer la conduite de Las Cases qu'en supposant que le poids de nos affections et la triste situation de son fils condamné à mourir d'e unemaladie incurable l'ont poussé à bout !»

J'ajoute, mon général, comme le sachant de bonne source , que ces deux messieurs disent que c’est vous qui les avez éloignés de l’empereur, ce qui signifie

‘que le malheureux Napoléon, rédüit à vous demander tous les jours votre signatare et votre dévouerhent à défaut de ceux qui résistojent sans cesse à ses désire

età ses volontés, n'étoit plus même libre de témoigner sa satifaction. Enfin, ce qui m'indispose Contre M. Goargaud et M. de Las Cases, c’est que le premier consulté par moi m'a insinué qu’il était plus chrétien, plus religieux que l’empereur , à tel point que, surpris dans sa chambre un dimanche, lisant la Bible, l’empereur l'en avoit plaisanté. Pour M. de Las Cases, il m’a écrit qu’il ne pouvoit pas dire, si l'empereur étoit on n’étoit pas chrétien, parce qu'il n’avoit pas de conviction formelle à ce sujet. Il est vrai que dans le Mémorial, on lit Le pour et Le contre, ce qui n’est pas assurément dans le génie de Napoléon. M. de Las Cases est resté d’ailleurs si peu de temps à Sainte-Hélène , qu’on conçoit qu’il n’a pu connaître que très-superficiellement l’empereur, ce qui ressort de la lecture du Mémorial, pour ceux qui savent les différences qui existent entre une surface et une profondeur. Da reste, mon général , si vous m'en manifestez le désir , j'insérerai votre réclamation aux pièces justificatives.

. J'espère que les idées religieuses de empereur, recueillies de votre boucheet que je vous ai déjà luesen partie, je crois, vous plairont plus encore dans la citadelle de Ham que dans votre appartement du Luxembourg,

Je présente mes respectueux hommages au noble prisonnier auprès duquel votre fidélité vous a placé. Son attitude à la Chambre des pairs , qui l’a singulièrement relevé à tous les yeux, a bien été celle d’un neveu de l’empereur.

J’ai l'honneur d’être bien respectueusement, | Mon général, * Votre très-humble et très-dévoué serviteur, Le ch‘ de BxauTERNg.

Page 1