‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 10 sur 59 · I Ml. Il II It · texte numérisé non relu

I Ml. Il II It

Dnomiqui - 1 Haia j'y pi :

C'est aujourd'hui que vous devez nous démontrer que la liberté du commerce est un spécifique souverain pour faire régner une abondance toujours égale, pour maintenir des prix toujours stables; autrement dit, que le meilleur moyen d'assurer la subsistance du peuple, c'est de la livrer aux accapareurs.

LE PRODIBITIONNISTE.

... Et que ce qu'il y a de mieux à faire quand on manque de grains, c'est d'en permettre l'exportation.

l'économiste.

Précisément. Voilà ma tâche. Et puisque vous m'invitez vous-mêmes à la remplir, je commence sans perdre de temps.

Les denrées alimentaires, avant d'être livrées au consommateur, passent par différentes mains. Pour nous en tenir aux grains, avant de nous être servis sous forme de pain, ils occupent spécialement quatre catégories d'individus, savoir :

Les cultivateurs ;

Les marchands de grains;

Les meuniers;

Les boulangers.

Le cultivateur produit le grain ; le marchand le conserve et le déplace; le meunier le réduit en farine ; le boulanger transforme la farine en pain. Communément, ces fonctions sont séparées; mais quelquefois le même individu en cumule deux ou trois. Dans beaucoup de pays, le commerce des grains est encore exercé par les cultivateurs, les

meuniers ou les boulangers. Mais cela ne change rien au fond des choses. Nous verrons cependant qu'il vaut mieux que ces différentes fonctions soient spécialisées et que chacun remplisse la sienne, sans avoir à s'occuper des autres.

En attendant, si nous les examinons une à une, nous verrons qu'elles sont également indispensables.

Ainsi, pour qu'une population soit nourrie, il est nécessaire que des cultivateurs s'occupent, soit à l'intérieur, soit à l'étranger, de produire du grain.

11 n'est pas moins nécessaire que des marchands s'occupent de...

l'émeutieh.

... L'accaparer.

l'économiste.

Vous l'avez dit. De l'accaparer, c'est-à-dire de le prendre dans la -range ou dans le grenier du cultivateur pour le transporter au marché, ou, si le marché est encombré, pour le conserver jusqu'à ce que le besoin s'en fasse sentir. Cette fonction peut être exercée par le cultivateur lui-môme, par le meunier, ou bien encore par le boulanger, au lieu d'être spécialisée ; mais, en tous cas, elle doit être remplie pur quelqu'un. Qu'en pensez-vous? Ne reconnaisi- qu'il est nécessaire de mettre le grain a la portée du consommateur, dans le lieu et dans le moment où il en a le plus besoin ?

i.i. PROHIBITIONIUSTB.

>i-même. il est évident <|u<' le grain doil être transporté des lieux de pi oduction ••In-/, le meunier, puis chez le boulanger, puis chez le con-

sommateur, car l'habitant des villes ne peut aller le consommer chez le cultivateur et tel qu'il sort de l'épi. Il est évident aussi que tout le grain de la récolte ne peut être consommé dans le même moment; qu'il faut le garder et le livrer à la consommation à mesure que le besoin s'en fait sentir. Tout le monde sait cela.

l'émeutier.

Oui, mais il reste à examiner par qui ces fonctions doivent être remplies.

L'ÉCONOMISTE

Soit. Mais, en attendant, vous m'accorderez qu'il est nécessaire qu'un individu quelconque, marchand de grains, cultivateur, meunier ou boulanger, s'occupe de conserver et de déplacer le grain, conformément aux besoins de la consommation. Vous m'accorderez bien aussi qu'il est nécessaire que le grain soit réduit en farine et la farine transformée en pain.

LE PROUIBITIONNISTE.

Est-ce que vous nous prenez pour des écoliers ? l'économiste.

Ah! c'est qu'en toute chose il est bon de commencer par le commencement. Voilà donc les quatre opérations indispensables qui constituent la production alimentaire. Maintenant, il s'agit de savoir sous quel régime ces quatre opérations peuvent être accomplies de la manière la plus avantageuse pour le consommateur. Est-ce sous un régime de liberté, ou sous un régime de restrictions et de prohibitions? Voilà la question.

Pour résoudre cette question, nous aurons à examiner successivement quels sont les effets des restrictions et des prohibitions sur la production alimentaire, envisagée dans ses différentes branches.

Si nous prenons le blé à sa sortie de la grange ou du grenier du cultivateur, nous irons d'abord nous heurter aux règlements des marchés et aux défenses de vendre les grains ailleurs que sur les marchés.

Autrefois, les règlements des marchés étaient des plus minutieux et des plus oppressifs. Les magistrats municipaux paraissaient généralement, convaincus que le meilleur moyen d'attirer chez eux les cultivateurs et les marchands, c'était de les accabler d'impôts et de vexations de tous genres. Cette opinion n'est pas encore complètement abandonnée. Voici, par exemple, un fait que rapportait ce matin un journal d'une de nos grandes villes, et qui m'a paru des plus caractéristiques (il prend un journal et lit) :

lli'jr, nos ménagères ont constate avec une vive satisfaction que, uriâce à une surveillance sévère exercée par les soins de la pulicc centrale, notre marché au beurre était si abondamment pourra que, de onze heures s. midi, 1<j prix de cette denrée avait baissé de cinq à six bous par kilogramme! C'est que la polioe arait pris dos mesures sérieuses pour empêcher les campagnards de rendre leurs marchandises clandestiuomenl à certains cour- Liers qui "Ht mission d'acheter pour les accapareurs et pour tatlon; et cela en contradiction avec les proscriptions formelles des règlements existants!

Depuis quelque temps, on remarque atec plaisir que des t h pratique mr noi différents

• qu'elles produisent de bons résultats.

Eh bien ! voilà une administration qui comprend ses devoirs envers le peuple, une administration habile et patriotique!

l'économiste.

Est-ce que, par hasard, les paysans qui apportent leurs denrées au marché ne font pas partie du peuple? C'est votre avis, sans doute, puisque vous trouvez bon qu'on les traite en ennemis; qu'on les empêche, en se fondant sur quel droit, je l'ignore, de vendre leurs denrée^ où et comme bon leur semble ; en d'autres termes, que l'on confisque ces denrées au profit des habitants d'une ville.

Je ne sais si cette manière d'agir vous parait conforme à la justice. Tout ce que je puis vous affirmer, c'est que les villes où fleurissent de semblables règlements doivent infailliblement être les plus mal approvisionnées.

l'émeutier.

Et pourquoi donc?

l'économiste.

Voyons : vous êtes, je suppose, marchand de beurre ou marchand de grains. Vous avez à votre portée deux marchés. Dans l'un, la police vous tracasse et vous vexe. Elle vous empêche, par exemple, de vendre votre denrée en dehors du marché, ou de la vendre plus cher à la fin du marché qu'au commencement, ou bien encore de la remporter chez vous si vous n'avez pu la vendre à un prix qui vous convienne. Dans l'autre, au contraire, la police se borne à maintenir l'ordre sur le marché et à veiller

à ce que vous n'y soyez ni maltraité ni dévalisé ; elle vous laisse, du reste, pleine liberté de disposer de votre marchandise à votre gré, de la vendre ou de la remporter, etc., etc. Lequel de ces deux marchés choisirez-vous de préférence? Vous ne répondez pas? C'est évidemment celui où vous trouverez le plus de liberté et de sécurité.

Mille exemples attestent, au surplus, qu'il en est toujours ainsi. Je me contenterai d'en emprunter un à l'excellent ouvrage du docteur Roscher sur le Commerce des grains. En 1847, dit M, Roscher, on établit à Dresde un règlement portant « qu'il était défendu à tout individu qui n'avait pas l'honneur d'être un bourgeois de la cité, achetant pour sa propre consommation, de faire une acquisition quelconque, avant un certain moment, indiqué par la descente du Markwisch (signal) ». Qu'en résulta- t-il ? ajoute M. Eloscher. C'est que Dresde, quoique située dans une contrée fertile, sur les bords de l'Elbe et au point central d'un important réseau de chemins de fer, Dresde qui renferme à elle seule de nombreux consommateurs ci qui doil fournir de grains une partie de YErzgebirge, n'avait qu'un marché insignifiant. En position d'en avoir un de premier ordre, «•lie (lui recourir, pour compléterses approvisionnements, .ni marché d'une petite ville située a cinq lieues de là '.

.Mai- m les cultivateurs et les marchands s'abstien-

// prendre '•/* <■,/< ,/,•

par le docteur Guillaume Roscher j trad, de M- Muni'.'

nent autant que possible de se rendre dans les villes où ils sont malmenés — et qui pourrait y trouver à redire ? — les approvisionnements de ces localités ne doivent-ils pas en souffrir?

On pourrait soumettre tous les marchés au môme règlement.

l'économiste.

Gela ne changerait rien à l'affaire. Si ce règlement général était oppressif et vexatoire, s'il avait pour but de dépouiller le peuple des campagnes au profit du peuple des villes, les cultivateurs attendraient qu'on vînt leur demander leurs denrées chez eux et ils n'iraient au marché qu'en cas de nécessité absolue.

l'émeutier.

Et si on leur défendait de vendre leurs denrées ailleurs que sur les marchés?

l'économiste.

C'est, en effet, une défense à laquelle on n'a pas manqué d'avoir recours, pour obliger les cultivateurs qui ne trouvaient de sécurité ni sur les routes où ils étaient dévalisés par les émeutiers, ni dans les villes, où ils étaient vexés et spoliés par les règlements, à porter quand même leurs denrées au marché. Elle a été fréquemment en usage au xvme siècle, et Voltaire l'a critiquée avec son bon sens et son esprit des meilleurs jours. Vous ne vous plaindrez pas si je vous cite ce morceau piquant :

« Je suis laboureur, et j'ai environ quatre-vingts personnes à nourrir. Ma grange est à trois lieues de

il) LE COMMERCE DES GRAINS.

la ville la plus prochaine ; je suis obligé quelquefois d'acheter du froment, parce que mon terrain n'est pas si fertile que celui de l'Egypte et de la Sicile. — Un jour, un greffier me dit : « Allez-vous-en à trois lieues payer chèrement au marché de mauvais blé. Prenez des commis un acquit-à-caution; et si vous le perdez en chemin, le premier sbire qui vous rencontrera sera en droit de saisir votre nourriture, vos chevaux, votre ferme, votre personne, vos enfants. Si vous faites quelque difficulté sur celte proposition, sachez qu'à vingt lieues il est un coupe-gorge qu'on appelle juridiction; on vous y traînera, vous serez condamné à marchera pied jusqu'àToulon, où vous pourrez labourer à loisir la mer Méditerranée. Je pris d'abord ce discours instructif pour une froide raillerie. C'était pourtant la vérité pure. — Quoi ! disje, j'aurai rassemblé des colons pour cultiver avec moi la terre, et je ne pourrai acheter du blé pour les nourrir eux et ma famille ! Et je ne pourrai en vendre à mon voisin quand j'en aurai de superflu! — ■ Non, il faut que vous et votre voisin enlyiez vos chevaux courir pendant six lieues. — Eh! dites-moi, je vous prie, j'ai des pommes de terre et des châtaignes avec lesquelles on fait du pain excellenf pour ceux qui ont un bon estomac ; ne puis-je en vendre à mon voisin sans que ce coupe-gorge, dont vous m'avez parlé, m'envoie aux galères? — Oui. — Pourquoi, s'il voua plaît, cette énorme différence entre mes châtaignes el mon blé? — J«* n'en sais rien : c'esl peut-être parce que les charançons mangent le blé el ne mangent point les châtaignes. —

Voilà une très mauvaise raison. — Eh! bien, si vous en voulez une meilleure, c'est parce que le blé est d'une nécessité première, et que les châtaignes ne sont que d'une seconde nécessité. — Cette raison est encore plus mauvaise. Plus une denrée est nécessaire, plus le commerce en doit être facile. Si l'on vendait le feu et l'eau, il devrait être permis de les importer et de les exporter d'un bout de la France à l'autre1. »

N'est-ce pas une argumentation aussi sensée que spirituelle? Ne la trouvez- vous pas concluante?

Cependant si l'on n'oblige pas, d'une manière ou d'une autre, les cultivateurs à approvisionner les marchés, les habitants des villes ne courront-ils pas risque de manquer d'aliments, surtout dansles mauvaises années? N'est-ce point là un danger contre lequel il importe de les prémunir?

l'économiste.

Ce danger est purement imaginaire. L'intérêt des cultivateurs leur commande bien plus efficacement qu'aucune réglementation de porter leurs denrées au marché, ou de les vendre à des marchands qui les y portent. Car il faut bien qu'ils s'en défassent pour payer leurs journaliers, leurs contributions, leur fermage, etc., et c'est au marché qu'ils ont le plus de chances de rencontrer des acheteurs. Il n'est donc pas nécessaire de les obliger à se rendre dans

i Diatribe adressée h l'auteur des Ephéme rides.

les marchés; ils s'y rendent d'eux-mêmes sous l'impulsion de leur intérêt. Et cet intérêt va même croissant à mesure que les besoins deviennent plus urgents, puisque les prix s'élèvent alors dans une progression telle qu'on trouve un bénéfice de plus en plus considérable à combler le déficit des approvisionnements.

Les marchés se garnissent d'eux-mêmes sans l'intervention des autorités; à la condition, bien entendu, que les cultivateurs ou les marchands ne courent pas risque d'être pillés ou houspillés sur les grandes roules, vexés et surtaxés dans les marchés, à condition qu'ils n'aient à redouter ni émeute ni réglementation oppressive, ni maximum.

l'émeutier.

Voyons cependant. L'année est mauvaise. Le peuple souffre de la disette. Les fermiers et les marchands de grains s'entendent pour exploiter ses souffrances et s'enrichir de sa faim. Ils entassent le blé dans leurs magasins ou bien ils le font passer à l'étranger. L'autorité n'a-t-elle pas le droit d'empêcher des manœuvres si criminelles? Et n'est-ce pas son devoir? L'intérél public ne lui commande-t-il pas impérieusement de faire constater les quantités de grains qui existent dans Le pays, et d'obliger ceux qui Les détiennent à les tenir à la disposition du consommateur? Je vais plus loin; L'autorité n'a-t-elle droit et Le devoir de mettre un frein à la cupidi tendes détenteurs des subsistances? l)>' Leur dire temple : Vous ne vendrez pas vos grains au des bus d'un prix maxinturfi de ;$<) frau.cs, parce que l'ejj

périence a démontré que chaque fois que ce taux est dépassé, des souffrances cruelles viennent accabler les populations, la mortalité augmente, les crimes se multiplient... Dans de semblables circonstances, l'établissement d'un maximum n'est-il pas à la fois une mesure d'humanité et de sûreté publique ? l'économiste.

Eh bien ! examinons ce système d'autorité dans les approvisionnements. En premier lieu, elle fait recenser les grains, opération fort compliquée, car il faut non seulement constater les existences en grains chez chaque cultivateur, mais encore évaluer la quantité nécessaire à chacun pour ses semailles, la consommation de sa famille, de ses domestiques et de ceux d'entre ses journaliers qu'il paye en nature. En second lieu, l'autorité oblige le cultivateur à porter le restant au marché dans le moment où elle le juge convenable, et à l'y vendre au prix qu'elle juge convenable aussi. C'est, en réalité, une confiscation partielle dont elle frappe la propriété du cultivateur, et celui-ci ne manque pas de défendre son bien, sinon par la force, du moins par la fraude. 11 faut donc que l'autorité le surveille de près, et comme cette surveillance est rendue difficile par le nombre considérable des surveillés, il faut appuyer les règlements sur des pénalités draconiennes. L'expérience a prouvé que la peine de mort n'est pas de trop ; qu'elle ne suffit même pas complètement pour assurer l'obéissance aux prescriptions de l'autorité. Supposons néanmoins qu'elle suffise; supposons que tous les grains soient recensés et tous les cultiva-

teurs obligés d'en porter leur quote-part au marché, où on la leur paye à un prix taxé, à un prix maximum, et voyons ce qui en adviendra.

D'abord il est essentiel que le maximum soit général ; car si le grain est taxé sur certains marchés et s'il ne l'est pas sur d'autres, les cultivateurs ne manqueront pas de le diriger sur ceux-ci de préférence. Dans la disette de i812, par exemple, quelques préfets imbus des idées réglementaires établirent un maximum dans leurs départements, tandis que d'autres continuèrent à laisser pleine liberté au commerce des grains. Il en résulta que les grains refluèrent vers les départements où le maximum n'existait pas, où le grain n'était pas taxé, et qu'on y souffrit beaucoup moins de la disette que dans les autres. 11 faut donc que le maximum s'étende à tout le pays. II faut, en même temps, qu'il soit corroboré par la prohibition ù la sortie, autrement chacun ne manquerait pas d'exporter ses grains pour les soustraire au maximum.

l'émeutier.

Le maximum implique la prohibition à la sortie. C'est entendu.

l'économiste.

Eh bien! un maximum ainsi généralisé et fortifié par la prohibition à la sortie doit avoir pour résultat inévitable de transformer la disette actuelle en famine el de préparer toute une série de disettes futures. Voici comment :

Pourquoi les subsistances sont-elles chères dans les mauvaises annéi P r< > qu'il y a un déficit dans

la récolte, n'est-il pas vrai? Parce que la récolle ne peut nourrir la population que pendant neuf ou dix mois, tandis qu'il faudrait qu'elle la nourrît pendant un an. Dans une situation semblable, qu'y at-il à faire? De deux choses l'une :

Ou il faut se procurer au dehors un supplément de deux ou trois mois de subsistances, de manière à nourrir toute la population pendant un an ;

Ou il faut que la population diminue assez pour que la récolte suffise à la subsistance d'une année.

Il n'y a pas de moyen terme. Ou il faut se procurer au dehors un supplément de subsistance, ou il faut qu'une partie de la population périsse. En présence de cette alternative, vous établissez un maximum; vous décrétez, par exemple, que le grain, qui se vend partout à raison de 30 à 40 francs l'hectolitre, ne pourra plus désormais être vendu chez vous au-dessus de 25 francs. Qu'en va-t-il résulter? C'est que le commerce se gardera bien de vous apporter des grains, puisqu'il peut les vendre ailleurs à raison de 30 à 40 francs l'hectolitre, tandis qu'il n'en peut obtenir chez vous plus de 25 francs; c'est que votre déficit ne sera pas comblé, et qu'au bout de dix mois, plustôtencore, car les populations, abusées par le maximum, n'auront pas économisé sur leur consommation, les approvisionnements seront épuisés, et la famine sévira...

l'émeutier.

A moins que le gouvernement ne se charge de combler le déficit, en achetant des grains à l'étranger.

52 le commerce des grains.

l'économiste.

Précisément. A moins que le gouvernement ne se fasse marchand de grains. Nous verrons plus tard si le gouvernement est propre à remplir cette fonction; nous verrons de quelle façon il s'en est acquitté, quand on la lui a confiée. Constatons, en attendant, que le maximum a pour premier résultat d'empêcher le commerce de combler le déficit, et de transformer ainsi en famine la disette actuelle.

Ce n'est pas tout. Le maximum a pour second résultat de préparer des disettes futures. Voyez, en effet, quelle est la situation des agriculteurs. Tantôt ils ont des récoltes surabondantes, tantôt des récoltes insuffisantes. Ils perdent sur celles-là, ils gagnent sur celles-ci et, tout en souffrant beaucoup des variations des prix, ils obtiennent ainsi une certaine compensation. Mais voici que le législateur intervient en leur disant : Je vous défends de vendre, dans les mauvaises années, vos grains plus cher que dans les bonnes...

l'émeut 1ER.

Mesure philanthropique '.

l'économiste.

Permettez-moi d'achever. Il ne faut pas oublier, d'abord, que les charges des agriculteurs s'augmentent naturellement dans les années de rareté, que tgriculteurs souffrent comme consommateurs de l'élévation du prix «les choses nécessaires à 1 1 vie. il ne faul pas oublier ensuite qu'ils sonl obliirendre leurs denrées à perte dans les années de surabondance, ce qui leur rend une compensa

lion nécessaire dans les autres. Or, si vous leur enlevez cette compensation, au moyen du maximum, qu'en doit-il résulter? C'est que les cultivateurs, forcés de vendre à perte pendant les années de surabondance et empochés de vendre à des prix compensateurs dans les années de rareté, réduiront leurs exploitations ; c'estqu'ils ensemencerontune moindre étendue de terre, et que les risques de la disette augmenteront en proportion.

11 n'y aurait qu'un seul moyen d'empêcher le maximum de produire des résultats désastreux, ce serait de le compléter en établissant un minimum du prix des grains dans les années de surabondance; ce serait d'empêcher les consommateurs d'acheter le blé au-dessous d'un certain minimum dans les bonnes années, après avoir empêché les agriculteurs de le vendre au-dessus d'un certain maximum dans les mauvaises. Les agriculteurs pourraient alors continuer à produire comme par le passé. Mais serait-il possible d'établir un minimum de cette espèce? Serait-il possible de punir comme un délit ou comme un crime l'achat d'une marchandise au-dessous du taux fixé par la loi? Quelle police pourrait suffire à une pareille besogne?

l'émeutier.

Ce serait une tâche difficile, j'en conviens. Mais enfin faut-il laisser les populations exposées aux excès de la cherté et aux horreurs de la faim ? l'économiste.

Patience. Nous verrons que ce maximum et ce minimum, qu'on ne saurait établir par l'intervention du

gouvernement, s'établiraient d'eux-mêmes, sans effort, sous le régime de la liberté du commerce.

En attendant, poursuivons l'examen du régime réglementaire. Arrivons aux préjugés qui pèsent sur les marchands de grains, c'est-à-dire sur les prétendus « accapareurs ».

l'émeutier.

Les accapareurs! Enfin, nous y voici. Vous allez, n'est-il pas vrai, nous démontrer « l'utilité » de ces vampires qui s'engraissent de la substance du peuple?

l'économiste.

Précisément.

l'émeutier.

Je m'y attendais. Mais auparavant, vous me permettréz de dire ce que je pense de ces êtres sans entrailles... Vous me permettrez de les peindre dans leurs œuvres. Les accapareurs! Ils commencent par s'abattre sur les campagnes comme des nuées d'oiseaux de proie. Y a-t-il un paysan dans la gêne? C'( sf d'abord à sa porte qu'ils vont frapper, car il- flairent le pauvre, connue le vautour flaire le cadavre. IN proposent à ce malheureux, qui est traqué par des créanciers impitoyables el à la veille d'une expropriation, de lui acheter sa récolte en quel pi i\. grand Dieu ? En vain il essaye de les apitoyer sur sa misère: c'est à prendre ou a laisser, disent-ils, ri ils i"nt briller -I.- l'oi i ux. Le misérable cède à la tentation,

el les accapareurs se hàtenl d'emporter leur butin.

Ils font la môme opération dans tout un canton, dans toute une province, dans tout un royaume. Leurs magasins regorgent de blé, quand la disette sévit à la fois dans les champs et dans les villes, quand le peuple crie la faim. Mais que vont-ils faire de ce blé qu'ils ont acheté à vil prix? Vont-ils, du moins, le céder à ceux qui en ont besoin? Se contenteront-ils d'en tirer un bénéfice honnête? Non! les accapareurs sont insatiables, et ils n'ont jamais connu la pitié. Ils examinent l'état du marché, et ils se demandent avant tout à qui ils peuvent vendre leurs grains avec le plus gros bénéfice, à leurs compatriotes ou aux étrangers. Car l'accapareur n'a point de patrie. Il est du pays où l'on vend le plus cher. Pour réaliser 1 p. 100 de plus, il expédierait ses denrées aux Chinois, dussent tous les êtres de sa race périr d'inanition. Il fait donc passer ses grains à l'étranger, s'il y trouve avantage, à moins que le gouvernement, ou, à défaut du gouvernement, le peuple ne se mette en travers de ses opérations criminelles. Mais trop souvent, les accapareurs ont le dessus. Les gouvernements sont leurs complices, et ils soudoient les économistes pour chanter leurs louanges. Ah! le choléra même trouverait des complices et des panégyristes, s'il pouvait les payer!

l'économiste.

Merci. Continuez.

l'émeut 1ER.

Donc, les accapareurs demeurent trop souvent les maîtres de faire passer à l'étranger la subsistance du

peuple, et ils ne s'en font pas scrupule. Au moins, mettent-ils au marché les grains qu'il leur convient de laisser dans le pays? Non! Les marchés sont dégarnis. D'où cela vient-il? Gela vient de ce que les accapareurs se disent : Le peuple ne souffre pas encore assez, il n'a pas encore assez faim. Attendons! Dans un mois, dans deux mois, quand il sera un peu plus épuisé, exténué,- affamé, il nous payera notre grain trois ou quatre francs de plus par hectolitre. Attendons ! Voilà le calcul de ces usuriers de la faim, et ils attendent, et le peuple souffre et le peuple meurt. Eux, au contraire, ils s'enrichissent, car leur calcul est bon ; ce grain qu'ils ont acheté à vil prix, ils le revendent de plus en plus cher; ils finissent par en obtenir des prix de famine. L'année finie, la mortalité s'est accrue de moitié, le nombre des crimes a doublé, des troupes de mendiants à l'œil hagard et farouche errent dans les campagnes et dans les cités; mais il y a, dans le pays, une centaine d'accapareurs qui sont devenus millionnaires, il y a une troupe de vautours qui se sont gorgés... Et vous voulez que le peuple demeure calme, impassible, en présence de manœuvres si infernales, d'attentats si abominables; vous voulez qu'il respecte la «propriété» <l<v- accapareurs? Leur propriété ! notre chair, h. .tir sang, notre vie, <|u'il< nous arrachent lambeau par lambeau !... Vous nous disiez qu'on a réglementé autrefois l'industrie des accapareurs. <>n a eu tort. Est-ce qu'on réglemente l'industrie des vautours et des chiens enragés? Non! on chasse ces botes malfaisantes ; "ii !.. extermine. On ne devrait pas plus

tolérer les accapareurs dans une société bien réglée qu'on ne tolère les vautours dans les basses-cours et les chiens enragés dans les rues. Voilà mon opinion, et je défie bien les avocats gagés des accapareurs de m'en faire changer.

L'ÉCONOMISTE

Ils n'auraient garde ! Ce serait très maladroit de leur part. Ils devraient, au contraire, s'ils entendaient convenablement les intérêts de leurs. clients, vous faire donner une grasse subvention, car vous avez la parole facile, du nerf, de la chaleur, vous invectivez bien... ce serait de l'argent placé à 100 p. 100. l'émeutier.

Vos plaisanteries sont d'un goût détestable, je vous en avertis, et je suis peu disposé à les supporter. l'économiste.

Je ne plaisante nullement. Je vous ai déjà fait remarquer que vous et les vôtres, vous travaillez, sans le savoir et sans le vouloir, à augmenter les profits des marchands de grains; je vais maintenant vous le prouver.

Quand nous avons analysé les opérations de la production alimentaire, nous avons trouvé qu'il ne suffit pas de produire le grain, mais qu'il faut encore le mettre à la disposition des consommateurs dans les moments et dans les endroits où ils en ont le plus besoin. Ces deux opérations sont indispensables, vous me l'accordez?

l'émeutier.

Eh! mon Dieu, oui, je vous l'accorde. Il faut bien que le grain soit conservé, emmagasiné, puisqu'on

ne peut le consommer en un jour pour apaiser sa faim de l'année ; il faut bien encore qu'il soit transporté jusque chez le consommateur, puisque l'habitant des villes ne peut aller se nourrir aux champs. C'est tout simple, et je ne conçois pas vraiment que vous vous arrêtiez à de pareilles niaiseries.

l'économiste.

Vous le concevrez mieux tout à l'heure. Ces deux opérations qui sont indispensables, vous le reconnaissez vous-même, doivent être accomplies par quelqu'un. Il s'agit donc de savoir qui peut s'en aequitter avec le plus d'avantage, c'est à-dire de manière à grever le moins possible la subsistance publique. Vaut-il mieux qu'elles soient confiées au cultivateur, par exemple, ou à un individu qui en fasse spécialement son affaire? Vaut-il mieux que le cultivateur s'occupe à la fois de la production et du commerce des grains, ou que ces deux besognes soient séparées? Voilà ce qu'il s'agit maintenant d'examiner.

LE PRODIBITIONNISTE.

Il est évident que le cultivateur a bien assez de sa besogne. Les labeurs de la production agricole suffisent et au delà pour absorber toute l'activité et toute l'intelligence du paysan. Que chacun fasse son métier et les vaches seront bien cardées. Le métier de i agriculteur, c'est de cultiver la terre. Qu'on ne lui demande pas d'en taire un autre, car B'il s'occupe de celui-ci, il devra n< gliger celui Ià,el il y a apparence que les choses iront mal des deux côtés.

l'émeutier.

Tiens, mais vous passez donc à l'économie politique?

LE PROniBITlONNISTE.

Dieu m'en préserve! mais je ne partage pas, Dieu merci, vos préjugés contre les marchands de grains; je reconnais toute l'utilité de ces intermédiaires, à la condition, bien entendu, qu'onles empêche de porter au dehors la subsistance du pays.

l' économiste.

C'est cela. Ils sont utiles de ce côté de la frontière, nuisibles de l'autre. Colombes par ici, vautours parla.

Mais avant de rechercher ce qu'ils deviennent après avoir passé la frontière, achevons d'examiner ce qu'ils sont à l'intérieur.

Un économiste allemand, M. Schmalz, a parfaitement fait ressortir l'économie qui résulte de la séparation de la production et du commerce des grains. 11 a démontré, avec une clarté saisissante, que l'intervention des marchands de grains diminue les frais nécessaires pour mettre les subsistances à la portée des consommateurs.

l'émeutier.

Eh! bien, voyons la démonstration de cet Allemand. l'économiste.

La voici :

«Considérez, dit M. Schmalz, la position d'un paysan qui, pour pouvoir vendre les productions de sa ferme ou de son champ, se voit dans la nécessité de les charrier lui-même à la ville, ou de les y faire transporter sur des hottes par les différents membres

de sa famille. 11 ne peut pas môme choisir le jour qui lui conviendrait le mieux; il faut qu'il attende celui du marché. Dès la veille, il se prépare pour sa course; car il doit arriver de fort bonne heure au marché; il met en ordre ses denrées, et part de son village en chariot ou à pied. Il voyage toute là nuit, arrive de grand matin à la ville, y reste jusqu'au milieu du jour et même plus tard, pour effectuer sa vente, repart et rentre chez lui le soir, excédé de fatigue. Yoilà deux jours entiers de perdus pour l'économie rurale, qui ne permettrait pas un seul moment de relâche et qui réclame à tout instant l'exécution d'un travail utile. Le lendemain encore, à quoi pourront s'occuper hommes et bêtes, fatigués de la course? Supposons que vingt femmes d'un village, chacune chargée d'une couple de poulets, d'une douzaine d'œufs, de quelques livres de beurre et de quelques fromages, se rendent au marché. Pendant tout le temps qu'elles passeront ainsi hors de leur ménage, que de travaux n'auraient-elles pas pu faire aux champs, au jardin, dans les établcs et dans L'intérieur de leur maison? Elles y auraient filé ou tricoté des bas pour leurs enfants, qui, maintenant, courent nu-pieds au préjudice de leur santé, et qui, par là même, prouvent clairement la misère qui dans le village. Une brouette, un cheval, un prétendu accapareur, auraient suffi pour transporter à la ville le chargement de vingt bottes et auraient oui - de peines et de fatigues à vingt ménages. Souvent môme le chariot des paysans qui ident en ville ne contient pas, à beaucoup pr< -,

une charge complète ; et chacun d'eux n'ayant ainsi que quelques boisseaux de grains sur sa voiture, il faut dix hommes et vingt chevaux pour le transport de quelques muids de blé. Un accapareur eût facilement pu les charger sur un seul chariot; et il aurait encore épargné deux jours d'absence à dix hommes et à vingt chevaux, enlevés aux soins et aux travaux nécessaires à l'agriculture. L'assertion que le regrattier ou l'accapareur enlève à ces gens de la campagne leurs denrées dans le moment même où ils manquent d'argent, est sans fondement et dénuée de sens. Si le paysan vendait à cause de la pénurie d'argent dans laquelle il se trouverait, ce ne serait incontestablement qu'afin de se tirer d'embarras. Or, imagine-l-on qu'il lui serait plus avantageux de rester dans cet embarras? D'ailleurs, si le marchand offre trop peu, le paysan ne manquera pas de se rendre lui-môme au marché. Il est vrai qu'en général le marchand achètera moins cher au paysan que le paysan n'aurait vendu au marché ; mais cela est fort naturel, puisqu'il prend sur lui le transport, le temps et l'embarras de la vente, et qu'il fait ainsi retrouver au paysan deux jours de travail, qui valent bien mieux pour lui que ce qu'il aurait obtenu au marché. L'existence des marchands regrattiers (marchands de grains) ne fait pas davantage renchérir les denrées pour les habitants des villes ; car si leur bénéfice est considérable, au lieu de dix il s'en rencontrera bientôt vingt, qui chercheront à vendre au rabais les uns des autres. Dans les campagnes, ils s'efforceront de s'enlever réciproquement les vendeurs, en offrant

les plus hauts prix possibles. Dans les villes, ils chercheront à attirer les acheteurs, en donnant à aussi bas prix qu'ils pourront le faire. D'ailleurs l'habitant des villes est bien aussi obligé de payer, au paysan qui vient lui vendre lui-môme ses denrées au marché, ses frais de voyage et de transport. Or, quand devrat-il payer meilleur marché? Sera-ce lorsque les marchandises qu'un seul marchand aurait transportées, avec quatre chevaux, auront été transportées par dix hommes et vingt chevaux? Sous tous les rapports donc, rien n'est plus avantageux que le prétendu accapareur, si généralement détesté1. »

M. Schmalz prouve, ce me semble, d'une manière irréfutable, qu'il y a économie à ce que le transport des subsistances de la ferme au marché soit effectué par un marchand de grains, dont c'est l'occupation spéciale, plutôt que par le cultivateur lui-même. Mais le commerce des grains n'est pas seulement destiné à transporter les subsistances dans l'espace, c'est-à-dire dans les endroits où elles sont demandée -, il a pour objet encore de les transporter dans le temps, c'est-à-dire de les conserver jusqu'au moment où l'on en a besoin. Eh bien ! si nous analysons cette seconde opération, nous trouverons de môme qu'il y a économie a ce qu'elle soit confiée au marchand 'I'1 grains plutôt qu'au cultivateur.

La môme quantité de céréales «pu se trouve éparpillée dans cinquante greniers de paysans, le marchand de crains l'accumule dan- un bou! magasin,

Uiqite <i" s* iiiu.i!/, induction »i< Henri Jooffro} .

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