I II
Ce magasin unique coûte évidemment moins en frais d'établissement, de réparations et d'entretien, que les cinquante greniers. Vous objecterez peut-être qu'alors même que les cultivateurs ne conserveraient pas leurs grains, il leur faudrait toujours desgreniers. Je le veux bien, mais il leur en faudrait moins. Ils pourraient économisera place qu'ils sont obligés de laisser disponible pour la conservation de leurs grains ou l'affecter à un autre usage. Ceci n'est, toutefois, que le moindre avantage de la substitution du magasin du marchand de grains aux greniers des paysans. Il y en a un autre qui a infiniment plus d'importance. Le grain peut se conserver très longtemps; on a trouvé dans les caisses des momies d'Égyple du blé parfaitement sain, après trois ou quatre mille ans; — mais, dans nos contrées surtout, la conservation des grains est une opération qui réclame beaucoup de soins. Il faut que les greniers soient construits de manière à préserver le grain de l'humidité, de la chaleur et des autres accidents de la température ; sinon il s'échauffe, il fermente, il se gâte. Il faut, d'un autre côté, qu'on sache le préserver des insectes, aussi friands que l'homme lui-même de ce genre d'aliments. La conservation des grains est tout une industrie, qui exige non seulement des locaux particuliers, mais encore des connaissances spéciales et une surveillance assidue. Eh bien! ces conditions si diverses, faute desquelles la subsistance des populations est exposée à subir un déchet irréparable, se trouvent-elles réunies chez des campagnards, le plus souvent pauvres et ignorants, et dont
l'attention est d'ailleurs absorbée par tant d'autres occupations? Non ! elles ne le sont point, et elles ne peuvent l'être. Les grains conservés dans les mauvais greniers des cultivateurs, mal surveillés, mal soignés, subissent parfois un déchet énorme, tandis que s'ils avaient été déposés dans le magasin du marchand de grains, du prétendu accapareur, ils seraient demeurés intacts...
l'émeutier.
Oui, mais qu'en aurait-il fait ce spéculateur sans entrailles, ce vampire?....
l'économiste.
Évidemment il ne les aurait pas anéantis. Pourquoi le marchand de grains, le spéculateur, l'accapareur, si vous voulez, achôte-t-il des blés ? C'est pour les revendre en y trouvant son profil. S'il les détruisait, il perdrait purement et simplement le capital qu'il a employé à les acheter et, après avoir pratiqué quelque temps ce genre d'opération, il serait obligé de faire banqueroute.
Hais vous n'avez pas accusé, à ce qu'il me semble, [es marchands de grains de se ruiner pour affamer le peuple; vous les avez accusés, au contraire, de s'enrichir. Khi bien, pour B'enrichir, ils doivent revendre le grain qu'ils ont acheté et, par conséquent, le conserver, non le détruire.
Le marchand de grains est donc plus capable que le cultivateur de conserver les blés, il esl mieux en mesure aussi de les distribuer conformément à l'inonsommateurs, Noua allons voir pourquoi.
Le cultivateur n'a ordinairement que tout juste les capitaux et les lumières nécessaires pour alimenter et conduire son exploitation. Le plus souvent môme ses ressources sont tellement bornées qu'il est obligé de vendre la plus grande partie de son grain aussitôt la récolte finie. Qu'en résulte-t-il? C'est que dans les pays où les préjugés populaires, et la législation qui s'en inspire, font obstacle au développement du commerce des blés, ceux-ci sont ordinairement très abondants et à très bon marché après la récolte. De là deux inconvénients sérieux. Le premier, c'est que les populations, se fiant sur les bas prix, ne mettent aucune économie dans leur consommation ; c'est qu'elles consomment des grains sous forme solide ou liquide, comme si l'abondance ne devait jamais finir. Le second inconvénient, c'est que les bas prix déterminent l'exportation d'une quantité plus ou moins considérable de grains; ce qui n'est pas un mal quand la récolte est réellement abondante; ce qui en est un quand elle ne l'est qu'en apparence. Mais les mois s'écoulent, et comme les cultivateurs ont été obligés de se défaire, au début de la saison, de la plus grande partie de leurs approvisionnements, les marchés sont de plus en plus mal garnis, et les prix haussent. Alors on voudrait bien ravoir les grains qu'on a gaspillés et ceux qu'on a fait passer à l'étranger. Malheureusement il est trop tard. Les premiers sont perdus sans retour et les seconds ne peuvent être récupérés qu'à un prix plus élevé. Voilà ce qui arrive dans tous les pays où les cultivateurs se chargent de mettre eux-
mêmes à la portée des consommateurs les denrées qu'ils produisent, où le commerce des subsistances n'est pas encore séparé de la production agricole. Ce n'est pas tout. Le cultivateur qui n'a pas les moyens de garder ses grains jusqu'au moment où la consommation en a le plus besoin, n'a pas toujours non plus ceux de les porter dans les endroits où ils manquent le plus. Il les porte communément au marché le plus voisin, sans s'informer s'il n'y a point dans le pays des localités où les approvisionnements sont moins abondants, où le besoin de grains se fait sentir davantage. Qu'en résulte-t-il encore? C'est que les alternatives d'abondance et de rareté, alternatives si nuisibles aux populations, ne se produisent pas seulement d'un mois à un autre, mais aussi d'un marché à un autre ; c'est qu'on remarque souvent des différences considérables entre les prix des grains dans des marchés assez rapprochés. Sans doute l'imperfection des voies de communication, la lenteur et la cherté des transports, y sont bien pour quelque chose; mais l'insuffisance du commerce des grains, le défaut de marchands intelligents et convenablement pourvus de capitaux, qui puissent faire passer les blés des endroits où ils surabondent dans ceux où ils manquent, y contribuent davantage encore.
En résumé «lune, il y a, bous tous les rapports, ■ :ni'' '•! avantage il ce que les deux opérations essentielles qui constituent le commerce des grains, savoir, le trantporl det mô i dans Cetp
dans (•■ temp$t soient effectuées par des marchands
qui s'en occupent d'une manière spéciale plutôt que par des cultivateurs qui ne peuvent s'en occuper que d'une manière accessoire.
LE PROHIBITIONNISTE.
C'est clair. La séparation du commerce des grains 67 avec la production agricole est un progrès de la division du travail, comme vous dites, vous autres économistes. Il en résulte que la fonction est mieux remplie et à moins de frais. Nous le reconnaissons comme vous, nous autres hommes pratiques, et c'est pourquoi nous admettons le commerce des grains à l'intérieur. J'insiste sur ce point, parce que vous avez affecté de confondre notre opinion avec les préjugés des faiseurs d'émeutes.
l'économiste.
Votre opinion sera examinée à son tour; en attendant, je constate avec plaisir que vous êtes d'accord avec moi sur l'utilité du commerce des grains. l'émeutier.
Eh! mon Dieu, cette utilité je ne l'ai jamais niée non plus. Je conçois fort bien que le grain doive être mis à la portée de la consommation dans le moment et dans l'endroit où le besoin s'en fait le plus sentir. Je conçois aussi que le cultivateur n'ait ni les ressources ni les connaissances nécessaires pour exécuter ces deux opérations en sus de sa besogne principale. Je vous accorde pleinement qu'il y ait économie et avantage pour tout le monde à ce que le commerce des grains soit séparé de la production agricole. Et croyez bien que si les marchands de grains voulaient se contenter d'un bénéfice raison-
nable, honnête ; s'ils s'abstenaient de grossir, d'une manière immorale, leurs profits aux dépens de la misère des cultivateurs et de la faim du peuple, je ne demanderais pas qu'on supprimât leur commerce et je ne serais pas allé casser leurs vitres. Mais vous savez bien qu'ils ne se contentent pas d'un bénéfice honnête; vous savez bien que leur avidité insatiable, leur cupidité sans entrailles...
l'économiste.
Pardon. Vous venez de dire que si les marchands de grains se contentaient d'un bénéfice honnête, vous n'auriez aucune objection à élever contre leur existence. Qu'entendez-vous par un bénéfice bonne le ?
J'entends un bénéfice qui ne dépasse pas ce qu'il faut pour couvrir l'intérêt de leurs capitaux au taux ordinaire et les récompenser de leur peine, un bénéfice qui soit en harmonie avec les profits des autres industries ou des autres commerces, un bénéfice honnête, enfin... Mais vous savez bien qu'ils no s'en contentent pas ; vous savez bien que, s'ils accomplis" -■•ut les opérations 'lu commerce des grains avec plus d'économie que les cultivateurs ne pourraient
!•• faire, il- s'arrangent de telle façon q jette éco-
nomie tourne à leur seul profit. Si vous vouliez vous donner la peine d'ouvrir les yeux, vous vous i ionriez aisément qu'on s'enrichit plus vite dans le comm graim que dans tout autre. Or, voilà
ce que non- ne voulons pas, nous. Nous ne voulons p ii q bande d'avide? intei médiaires réalise
des profits usuraires aux dépens du producteur et du consommateur, et c'est pour cela que nous voulons les supprimer. C'est pour cela que nous voulons que leur fonction soit désormais remplie, non par le cultivateur — je n'ai jamais débité cette absurdité, — mais par le gouvernement.
LE rROUIBITIONNISTE.
Autre absurdité !
l'économiste.
Patience. Ainsi donc, si les marchands de grains se contentaient d'une rétribution en harmonie avec les profits des autres industries et des autres commerces ; s'ils ne gagnaient que juste ce qui est nécessaire pour couvrir l'intérêt de leurs. capitaux et les récompenser de leur peine, vous les laisseriez subsister?
l'èmeutier.
Assurément, puisque leur fonction devrait toujours être remplie, et qu'il faudrait pour la remplir des capitaux, des bras et des intelligences, dont le concours ne saurait être gratuit.
l'économiste.
J.-B. Say n'aurait pas mieux dit. Ce n'est donc point parce que les marchands de grains font payer leur service, c'est parce qu'ils le font payer trop cher, que vous leur en voulez ?
l'émeutier.
C'est parce qu'ils font payer trop cher leur service, et qu'ils remplissent mal leur fonction. C'est parce qu'ils s'enrichissent tandis que les cultivateurs s'appauvrissent et que le peuple est affamé. Voilà pour-
quoi. Êtes-vous satisfail. maintenant, cl me faudrail encore vous répéter dix lois la môme chose?
L'ÉCONOMISTE
Ce que vous venez de dire me suffit. Et savez-vous pourquoi les marchands de grains font payer trop cher leur service et remplissent mal leur fonction — quoique, a cet égard, vos imputations soient fort exagérées ?
Eh ! mon Dieu, c'est tout simple. Parce que ce sont des monopoleurs.
l'économiste.
Et pourquoi sont-ils des monopoleurs?
Pourquoi? pourquoi?....
l'économiste.
Tenez, je vais vous aider. Faites-moi seulement le plaisir de me répondre.
Vous êtes ouvrier ébéniste, et vous gagnez, je crois, deux francs par jour.
l'émeutier.
Oui.
l'économiste.
Eh bien ! voudriez-vous, pour le même salaire, aller extraire de la houille dans la proi ince de Liège ou dans le Hainaut? Consentiriez-vous à devenir ouvrier bouilleur?