I.- Mil I II R
l'.ii ce que c*esl une industrie insalubre. Les ou
vriers se font payer le risque d'attraper la colique, et ce n'est que juste.
l'économiste.
Vous ne voudriez donc, à aucun prix, aller travailler dans une fabrique de blanc de plomb? l'émeutier.
A aucun prix, dame! c'est beaucoup dire. Je n'attraperais peut-être pas la colique, et si l'on me payait bien le risque de l'attraper...
l'économiste.
A la rigueur donc, vous consentiriez à descendre dans la bure d'une houillère ou à conduire une locomotive; vous consentiriez môme à aller travailler dans une fabrique de blanc de plomb, si l'on vous payait un salaire assez élevé pour couvrir les risques attachés à ces industries dangereuses ou insalubres?
A cette condition-là, oui, sinon non. Avez-vous fini ?
l'économiste.
A peu près. Et consentiriez-vous à devenir bourreau ?
l'émeutier.
Bourreau? moi devenir bourreau?
l'économiste.
Exécuteur des hautes œuvres, si vous aimez mieux.
l'émeutier.
Le nom n'y fait rien. Ni bourreau ni exécuteur des hautes œuvres.
l'économiste.
Môme si l'on vous donnait deux francs par jour?
l'émeutier.
Vous vous moquez. On ne trouverait pas de bourreau à ce prix-là.
l'économiste.
Cependant c'est un métier bien commode à exercer, un métier qui ne donne pas grande besogne, surtout dans notre pays, grâce à Dieu ! On monte sa machine une fois ou deux par an, on tourne un bouton et en quelques secondes c'est fini... Tandis qu'il vous faut scier vos planches, les équarrir, les raboter, les ajuster, tout le long du jour et tout le long de l'année.
l'émeutier.
Mais quel métier affreux, répugnant!
Est-ce tout?
Non ! c'est encore un métier qui transforme celui qui l'exerce en un objet de crainte, de répulsion, d'horreur... On se montre le bourreau, et le vide se l'ail autour de lui... C'est un préjugé, je le veux bien, mais c'est un préjugé universel !
l'économiste.
VA si i e pi éjugé est injuéte?
l'émbutier.
Qu'importe '■ il n'en existe pas moins, ci il expose celui 'i111 en est l'objet a la réprobation publique.
i.'i • ONOMIBTI •
\h! vous ne vous - >uciei iez 'lune p i- d'exei cei
un métier qui vous exposerait à la réprobation publique, môme si cette réprobation n'était pas méritée?
l'émeutier.
Assurément. A moins toujours d'y trouver des bénéfices exceptionnels.
l'économiste.
C'est cela. Des bénéfices de monopole.
l'émeutier.
Ne serait-ce pas juste? Pour parler votre langage, les préjugés qui existent contre une profession ne constituent-ils pas un risque particulier qu'il faut couvrir?
l'économiste.
Vous parlez comme un livre... d'économie politique. Et vous venez de résoudre la question. Quelle question?
Eh! parbleu, la question des marchands de grains. Vous venez de convenir que c'est à vous qu'ils sont redevables des bénéfices extraordinaires qu'ils réalisent aux dépens de la misère des cultivateurs et de la faim du peuple.
l'émeutier.
Allons donc ! je suis convenu de cela, moi?...
l'économiste.
Je vous en fais juge vous-même. Que me disiezvous tout à l'heure? Qu'on ne trouverait pas de bouilleurs, de conducteurs de locomotives, d'ouvriers pour la fabrication de la céruse, si on ne les
payait de manière à compenser les risqnes attachés à l'exercice de ces professions dangereuses ou insalubres. Qu'on ne trouverait pas non plus d'exécuteurs des hautes œuvres, si l'on ne les dédommageait matériellement de la réprobation morale qui continue à peser sur leur fonction, pourtant nécessaire! Eh! bien, dans l'état actuel des choses, qu'est-ce que la profession de marchand de grains? C'est une profession que les préjugés populaires, les règlements administratifs et les lois prohibitives rendent, le plus souvent, dangereuse et répulsive. C'est une profession dans laquelle on court incessamment le risque d'être entravé dans ses opérations, vexé et dépouillé par un règlement arbitraire pu une loi improvisée ; pillé, insulté et maltraité par l'émeute; dans laquelle enfin on devient presque infailliblement l'objet de la réprobation publique. Or, je vous le demande, croyez-vous qu'un négociant soit bien charmé de voir ses magasins envahis par une bande de forcenés, ses marchandises pillées, ses vitres et sea meubles brisés, ei d'être exposé lui-même à être jeté à l'eau ou assommé? Croyez-vous encore que d.- s'entendre qualifier de monopoleur, d'accapareur, de mangeur d'hommes, de se voir montrer au doigt comme un spéculateur Bans entrailles qui s'en* richit aux dépens de la faim e( de la misère publiques, ce soil bien attrayant? Les préjugés qui i bui le commerce des grains sont mal fondés, j'en suis convaincu; les règlements el lés lois qui • i?en1 -"Ht absurdes el nuisibles : mai
lements ei i es lois
existent, et les marchands de grains en pâtissent. Je suppose que vous ayez à choisir entre deux commerces. Dans l'un, vous aurez pleine sécurité pour votre personne, vos propriétés et vos opérations; en outre, vous serez l'objet de la considération publique, et cette considération grandira à mesure que vous donnerez plus d'extension à vos affaires et que vous vous enrichirez davantage. Dans l'autre, au contraire, votre personne et vos propriétés seront à chaque instant exposées aux fureurs de la populace ; vos opérations seront entravées, contrecarrées par la loi, complice et auxiliaire de l'émeute; enfin, vous serez en butte à la réprobation publique, et cette réprobation ira croissant à mesure que vous étendrez vos affaires et que la fortune récompensera mieux vos efforts. Lequel de ces deux commerces choisirez-vous de préférence? Vous ne répondez pas.
A bénéfice égal, le premier sans aucun doute.
l'économiste.
Et le second, vous ne l'entreprendrez, n'est-il pas vrai, que s'il vous présente l'appât d'un bénéfice extraordinaire ?
l'émeutier.
J'en conviens.
l'économiste.
Eh! bien, il en est ainsi pour le commerce des
grains. On n'y porte ses capitaux et son industrie
qu'à la condition d'y réaliser des bénéfices suffisants
pour compenser les risques particuliers que la ré-
glementation et l'émeute font courir aux marchands de grains.
l'émeutier.
Gomme dans les industries dangereuses ou insalubres, peut-être?
l'économiste.
Vous l'avez dit. Le commerce des grains peut malheureusement encore être rangé dans la catégorie des industries dangereuses ou insalubres. Et vous autres cmeutiers, vous êtes le grisou ou la colique de plomb, qui en éloigne la concurrence et qui permet à ceux qui l'exercent de réaliser des bénéfices extraordinaires. Ces bénéfices que vous leur reprochez, c'est vous qui les leur procurez, c'est vous aussi qui les rendez légitimes en en faisant la prime juste et nécessaire d'un risque. Comprenezvous maintenant pourquoi je vous reprochais d'être le complice des accapareurs?
Si j'étais marchand de grains et que je voulusse m 'enrichir vite, savez-vous ce que je ferais? Bien loin de désirer que les préjugés populaires et les lois prohibitives cessassent de peser sur mon commerce, j»- m'efforcerais, au contraire, de les perpétuer. Bien loin de redouter les émeutes, je les appel- - de tous mes vœux; au besoin même, je contribuerais a les fomenter. J'aurais des bandes d'émeu tiers à gagée qui viendraient, de temps en temps, briser mei carreaux en burlanl : A bas l'accapareui I A l'eau le mangeur d'hommes 1 Je rerais insérer dans les journaux populaires des articles foudroyants, ou l'on nous signalerait, mes confrères
et moi, à l'animadversion publique, de manière à dégoûter la concurrence...
l'émeutier.
Voudriez-vous, par hasard, insinuer que... l'économiste.
Eh non ! Je n'insinue rien. Je crois volontiers à votre vertu ; je crois même à celle de votre presse populaire. Vous faites des émeutes gratis, j'en suis bien convaincu. Vous n'empochez aucune part des bénéfices extraordinaires que vous procurez aux marchands de grains, en détournant la concurrence de leur commerce. Vous n'êtes pas des complices gagés, vous êtes des compères naïfs...
l'émeutier.
C'est cela. Si nous ne sommes pas des fripons, nous sommes des niais.
l'économiste.
Encore une fois, examinez vous-même l'effet des préjugés et de la réglementation qui pèse sur le commerce des grains, et vous déciderez si je les calomnie. Quelle est la situation actuelle du commerce des grains? Ce commerce, dont vous avez uni par reconnaître avec moi toute l'utilité, est-il suffisamment développé? Non, il est abandonné à un petit nombre de mains, et — sauf, bien entendu, quelques exceptionSk honorables — à d'assez mauvaises mains. Les hommes intelligents et convenablement pourvus de capitaux s'appliquent de préférence à un commerce moins chanceux et moins réprouvé. Ceux-là seuls s'y engagent, qui veulent faire promptement fortune, sans s'inquiéter des ju-
gements de l'opinion. A ces aventuriers peu scrupuleux se joignent des hommes que leur peu d'aptitude aux affaires et l'insuffisance de leurs ressources pécuniaires ont forcés d'abandonner les industries ou les commerces de concurrence, et qui se font marchands de grains, en désespoir de cause. Voilà de quoi se compose le personnel du commerce des grains, dans les pays où les préjugés et la réglementation s'unissent pour le rendre dangereux et répulsif. Qu'en résulte-t-il? C'est que les producteurs et les consommateurs sont également victimes de l'insuffisance des intermédiaires. L'année est abondante, par exemple. Le cultivateur qui a besoin d'argent pour payer son fermage, ses contributions, etc., porte ses grains au marché. Mais le marché est bien vite encombré dans une année abondante, et plus l'approvisionnement augmente, plus la dél:i -inirolade est rapide. Si le commerce des blés était suffisamment développé, le cultivateur ne serait pas longtemps dans l'embarras. Les marchands de grains s'empresseraient de profiter de l'abondance de la récolte pour s'approvisionner, et comme ils se feraient concurrence dans leurs achats, le cultivateur retirerai! encore un bon prix de ses blés. Ifalheu- : ment, il n'existe qu'un petit nombre Or marchands de grains et, sauf quelque exceptions, ils n'ont que des ressources insuffisantes. La concurrence qu'ils se font pour acheter est donc très faible, et le cultivateur, pi endre, e I obligé de subir
l.i i.»i «lu premier gros marchand qui se présente chez lui. avec <!<• l'argent « omptanl .
LE PROniBITlONNISTE.
Vous mettez le doigt sur la plaie.
l'économiste.
Le cultivateur souffre donc de cet état de choses. Il se plaint, et non sans raison, de ce que l'abondance fait sa ruine.
Arrivons maintenant à une mauvaise année. Les marchés sont mal fournis, partie à cause de l'insuffisance des approvisionnements, partie à cause des règlements oppressifs et vexatoires qui empêchent les cultivateurs de s'y rendre ; partie enfin à cause des émeutes qui compromettent la sécurité des transports. Si le commerce des grains n'était entravé ni par la réglementation ni par l'émeute, le mal serait infiniment moindre; peut-être même ne se ferait-il pas sentir. En effet, les marchands de grains s'empresseraient de mettre au service de la consommation les gros approvisionnements qu'ils auraient accumulés dans les années de surabondance; ils se feraient concurrence pour vendre, et les prix ne dépasseraient pas le taux nécessaire pour couvrir l'intérêt des capitaux qu'ils auraient employés précédemment à leurs achats, en leur procurant des profits en harmonie avec ceux des autres commerces. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Les marchands de grains sont en petit nombre ; en conséquence, ils sont les maîtres du marché, et ils le sont d'autant plus que les règlements et les émeutes rendent les marchés moins accessibles. Le consommateur est obligé de subir leurs exigences, et il souffre de Ja disette et de la cherté, comme le pro-
ducteur avait souffert de la surabondance et de l'avilissement des prix.
Le mal était encore bien plus grand autrefois, lorsque l'administration, moins éclairée, laissait faire les émeutiers, parfois même leur venait en aide ; lorsque le commerce des grains était partout entravé et arrêté, tant par les émeutes que par les règlements. Aujourd'hui, grâce au Ciel, la question commence à être mieux comprise. On protège le commerce des grains, au lieu de protéger l'émeute; il en résulte que les intelligences et les capitaux s'y portent davantage ; que la concurrence s'y substitue peu à peu au monopole; enfin, que le cultivateur souffre moins dans les années d'abondance, et le consommateur dans les années de rareté.
Cependant, il y a bien à faire encore avant que les préjugés soient entièrement dissipés et les règlements réformés, avant que le commerce des grains* ait cessé d'appartenir à la catégorie des industries dangereuses ou insalubres... Or, jusque-là, le cultivateur et le consommateur souffriront tour à tour de son insuffisance, et chaque vitre cassée dans une émeute se payera à raison de cent fois son poids en or.
i.'i.Mi.i Tii:it.
Ce que voue venez de dire commence, je l'avoue, a me donner a penser. Je n'y avais jamais bien réfléchi, c ur...