LE PB0BIB1T10NM8TE
La bière est une boisson Baine, hygiénique) tandis que le genièvre est la perdition de l'ouvrier. l'économiste.
L'abus «lu faro n'esl guère moins nuisible que l'abus «lu genièvre. Hais la question n'esl point là: si l'on pouvait il ''ton mer les ouvriers de l'ivrognerie, ••n empêchant la distillation du genièvre, ce n'esl pai
seulement dans les années de disette qu'il faudrait l'empêcher, ce serait en tous temps. Je dirai plus : on devrait surtout l'interdire dans les années d'abondance, car c'est alors que l'ouvrier refrène le moins son intempérance. Les revenus de l'accise en font foi. C'est alors qu'il dépense en boissons fortes l'excédent de ressources que l'abondance et le bas prix des subsistances lui procurent, et qu'il se repent si amèrement plus tard de n'avoir pas su économiser.
Mais l'expérience a démontré que ce n'est pas en interdisant la fabrication et la vente des boissons fortes qu'on peut exciter l'ouvrier à faire un meilleur usage de son salaire. L'expérience a démontré qu'aussi longtemps qu'on n'a pas réformé le moral de l'ouvrier, qu'aussi longtemps qu'on ne lui a pas* fait prendre des habitudes d'ordre, de tempérance et d'économie, il est parfaitement inutile de fermer ou de rétrécir une des nombreuses issues qui sont ouvertes à ses mauvais penchants. Les autres s'agrandissent, à mesure que celle-là se ferme ou se rétrécit. Le mal n'est pas supprimé, il n'est que déplacé.
Comme mesure somptuaire, la fermeture des distilleries serait aussi inefficace, aussi nuisible même, que pourrait l'être celle des maisons de prostitution, par exemple. Il n'y a donc pas lieu d'invoquer des considérations de ce genre. Il faut simplement rechercher si, en fermant les établissements où l'on emploie des grains autrement que pour en faire du pain, en fermant non seulement les distilleries, mais encore les brasseries, les féculeries, les fabriques d'amidon, de poudre à poudrer, etc., etc., on
contribue à augmenter l'abondance, à assurer mieux la subsistance des populations. Eh bien, je dis que ces mesures prohibitives, comme tous les procédés qui appartiennent à la môme famille, contribueraient, au contraire, à augmenter le mal.
LE PR0I1IBITI0NNISTE.
Pourtant, en fermant ces établissements, qui consomment des quantités plus ou moins considérables de grains, on en diminue la demande, on empoche, en conséquence, les prix de s'élever. C'est clair, cela.
l'économiste.
Oui, c'est clair, quand on s'en tient aux apparences. Voyons. Je suppose qu'un monsieur, chaussé de vernis et ganté frais, descende chez vous en compagnie d'une lionne. Ils ont un équipage des plus brillants et un cocher nègre tout chamarré. Leur accorderez-vous du crédit sur ces apparenceslà?
LE PBOHIBITIONM8TE.
Allons donc! Est-ce que je ne sais point que tout ce qui brille n'esl pas or?
l'économiste.
Voua ne leur accorderez donc pas de crédit?
LE PBOHIBITIONRISTE.
1 selon. S'ils sont effectivement aussi riches qu'ils le paraissent, je leur ferai crédit; sinon, non.
l'écohomist] .
Mail roua ne vont Qerei ni à l'élégance de leur mise, m .1 ii somptuosité de leur équipage, ni même
à la couleur et au chamarrage de leur cocher, pour leur accorder ce crédit ?
LE PR0UTBITI0NNISTE.
Parbleu ! j'irai aux informations, je ferai une enquête sur leur compte, et si mes informations sont favorables, si mon enquête me satisfait, je lâcherai ma marchandise; sinon, le cocher fût-il cent fois nègre, je la garderai.
L'ÉCONOMISTE
Vous iriez aux informations, vous feriez une enquête, fort bien... Et si l'on accusait votre cuisinière de faire sauter l'anse du panier, comment vous y prendriez-vous pour savoir si elle est honnête ou non? Vous contenteriez-vous de l'interroger et vous fieriez-vous à ses protestations?
LE PliOniBITIONNISTE.
Me fier aux protestations d'une cuisinière? Allons donc!
l'économiste.
Pourtant, si son air était honnête et si ses paroles avaient l'accent de la vérité...
LE PROIIIBITIONNISTE.
Connu, connu. On ne se laisse pas prendre à ces simagrées-là.
l'économiste.
Que feriez-vous donc?
le prohibitionniste.
J'examinerais mes comptes de ménage, je ferais une petite enquête sur les prix des denrées, et je renverrais ou je garderais ma cuisinière d'après les résultats de mon examen et de mon enquête.
l'économiste.
Son air honnête et son accent de vérité ne suffiraient donc pas pour vous convaincre ?
LE PROIIIBITIONNISTE.
Apparences, mon cher, apparences. Quand on a un peu d'expérience de la vie et... des cuisinières, on ne s'y lie point.
l'économiste.
Ainsi donc, dans les affaires qui concernent vos intérêts particuliers, vous ne vous Gez pas aux apparences. Vous examinez, vous faites des enquêtes, pour vous assurer si les apparences sont bien conformes à la réalité, si elles ne cachent pas une déception, un mensonge. Et les gens qui agissent autrement, les gens qui se fient aux apparences, dans les affaires ordinaires de la vie, vous les traitez...
LE PROIIIBITIONNISTE.
Je les traite d'imbéciles. Je ne le cache pas.
l'économiste.
Eh bien! comment se fait-il que dès qu'une affaire concerne L'intérêt général, vous vous contentiez des apparences? Gomment se fait-il que vous ne cherchiez point à vous assurer si elles ne cachent pas une déception, un mensonge?
LE PROHIBITIONHISTB.
Est i •■ que j'ai le temps et les moyens nécessaires pour faire une enquête sur une question d'intérêl rai .' J'ai bien assez de mes affaires.
i.'i | 0NOM18TB.
Voilà de bien mauvaises raisons. D'abord, vous oublies que votre intérêt particulier est compris dan-
l'intérêt général; que toute mesure qui intéresse la communauté intéresse chacun de ses membres. Ensuite, parce qu'on n'a pas le temps d'examiner une question, est-ce une raison pour la résoudre d'après les apparences? Si vous n'aviez pas le temps de prendre des informations sur le monsieur et la dame au cocher nègre, serait-ce une raison pourleur accorder du crédit? Si vous n'aviez pas le temps d'examiner les comptes de votre cuisinière, serait-ce une raison pour vous fier à ses protestations de Odéli té?
LE PHOUIBITIONNISIE.
Non, sans doute.
l'économiste.
Que feriez-vous en ce cas? Vous attendriez avant de vous prononcer, n'est-il pas vrai? Pourquoi n'usezvous pas de la même retenue prudente et sage, lorsqu'il s'agit d'une affaire d'intérêt général? Si vous n'avez ni le temps ni les moyens nécessaires pour examiner l'affaire de près, consultez du moins ceux qui l'ont examinée. Car enfin, en jugeant sur les apparences, vous courez, à votre tour, le risque d'être traité... comme vous traitez les autres.
LE l'ROHIBITIONMSTE.
Puisque mon journal est d'avis qu'il serait bon do suspendre le travail des distilleries, c'est qu'il a examiné la question apparemment?
l'économiste.
C'est possible.
Le plus sur est pourtant de ne pas s'y fier.
. Mais allons au fond de l'affaire. Voyons' si les gouvernements qui suspendent le travail des distilleries,
aux époques de disette, contribuent, en réalité aussi bien qu'en apparence, à augmenter la masse des subsistances.
Si vous étiez distillateur, brasseur ou fabricant do fécule, seriez-vous bien cbarmé devoir votre industrie suspendue du jour au lendemain par ordre de l'autorité? Seriez-vous bien charmé d'être réduit à chômer, et peut- être à faire banqueroute, par suite de cette interruption soudaine d'une production qui procurait des moyens d'existence à vous, à votre famille et à vos ouvriers?
LE IMU3IIIBITIOXNISTE.
Non, assurément ; mais je ne suis ni distillateur, ni brasseur, ni fabricant de fécule... Et, tant pis, ma foi, pour lesintérêts privés, s'ils se mettent en travers de l'intérêt général !
l'économiste.
Soit! Mais croyez-vous qu'une prohibition de ce genre soit bien de nature à encourager les capitaux à se porter dans les distilleries, les brasseries, les féculeries et les autres industries qui emploient Le grain comme matière première?
LE PROHIB1TIONN1STE.
Il esl clair que la fermeture de ces établissements, dans les mauvaises années, <'t les pertes qu'elle entraîne inévitablement, ne peuvent manquer d'en détourner les capitaux; mais quand on se place au poinl de vue de l'intérêt des consommateurs de grains, n'est-ce pas Lanl mieux? Moine il y aura de distilleries, de brasseries, de féculeries, etc., plus il restera tins pour la consommation alimentai! e.
L'ÉCONOMISTE
Voilà l'apparence. Voici maintenant la réalité. C'est que plus un pays a de brasseries, de distilleries, de féculeries, etc., plus il possède de garanties contre la disette. Car ces établissements remplissent précisément le même office que les réservoirs construits par les Pharaons pour absorber le trop plein de l'inondation du Nil, quand elle était surabondante, pour y suppléer, quand elle était insuffisante. Ce sont des réservoirs à grains.
LE PROHIBITIONNISTE.
Gomment cela?
l'économiste.
Les distilleries, les brasseries, les fabriques de fécule et d'amidon, constituent un débouché supplémentaire pour la production agricole et pour le commerce des subsistances. Si ce débouché n'existait point, on produirait, année moyenne, d'autant moinsde substances alimentaires, ou, ce qui revient au même, on en ferait d'autant moins venir de l'étranger. Cela est évident, car la production, qu'elle soit agricole ou industrielle, se proportionne ou tend à se proportionner toujours avec le débouché qui lui est ouvert. En supprimant les industries qui emploient les grains comme matière première, on diminuerait donc la production d'un pays, partant ses ressources, sans qu'il en résultât aucun avantage au point de vue de la consommation alimentaire.
Ce n'est pas tout. Comme tous les autres entrepreneurs d'industrie, les distillateurs, les brasseurs et les fabricants de fécule s'efforcent naturellement d'ache-
ter leurs matières premières au meilleur marché possible. Ils font, en conséquence, des achats extraordinaires dans les années de pléthore agricole et, en agissant ainsi, ils empêchent les prix de s'avilir. C'est le réservoir qui absorbe l'excédent nuisible de l'inondation. Vienne ensuite une mauvaise année : les plus avisés et les plus riches ont en réserve les gros approvisionnements qu'ils ont accumulés pendant l'abondance. Qu'en font-ils? Les emploient-ils exclusivement à alimenter leur industrie? Oui, quand le prix des grains ne dépasse pas le niveau d'une année moyenne; non, quand il atteint un taux de disette. Dans ce cas, en effet, la consommation des spiritueux, et même de la bière, diminue par suite de l'état de gêne des populations; ce qui fait que la production s'en ralentit forcément. D'un autre côté, les distillateurs et les brasseurs trouvent souvent plus d'avantage à revendre leurs grains pour la consommation alimentaire qu'à les employer dans leur industrie, dont les produits ne peuvent hausser dans la môme proportion que la matière première; ceci, parce que le genièvre ou la bière n'est pas, comme le pain, un objet de première nécessité. Bien loin de faire à la consommation alimentaire une concurrence nuisible dans les années de disette, les distillateurs, les brasseurs, etc., lui fournissent, au contraire, un lupplémentde ressources, en déversant sur les marchés une partie des réserves accumulées dans leurs roiri a crains.
Vous voyez donc que plut un payi poi ôde de dis lilleries, de brasseries, de féculeries, et mieux il se
trouve garanti contre la disette. Or, le moyen le plus efficace d'engager les intelligences et les capitaux à se porter dans ces industries, quel est-il? n'est-ce pas d'éviter toute mesure qui pourrait compromettre ou diminuer, d'une manière accidentelle ou permanente, la sécurité qu'ils y trouvent? Et la fermeture de la fabrique, la suspension de l'industrie pendant une période plus ou moins longue, selon le bon plaisir du gouvernement, n'est-elle pas une de ces mesures?
LE PR0UIB1TI0NNISTE.
J'en conviens. Aussi, je ne demande pas que l'on suspende entièrement le travail des distilleries; je demande seulement qu'on les empêche de distiller des grains indigènes pour l'exportation. C'est bien modeste.
l'économiste.
La mesure serait moins nuisible, sans doute, mais encore le serait-elle, même au point de vue de la consommation alimentaire. Je suppose qu'un pays voisin, la France par exemple, ait besoin d'un supplément extraordinaire de spiritueux, et qu'elle le demande aux distillateurs de la Belgique, de la Hollande et de l'Angleterre. Voilà évidemment un supplément d'occupation qui vient fort à propos, surtout si l'année est mauvaise. C'est un secours entravait dont les populations ouvrières de la Belgique, de la Hollande et de l'Angleterre se trouvent gratifiées.
Mais, objecterez-vous, pour produire le supplément de spiritueux nécessaire à la France, il faut consommer une certaine quantité de céréales et réduire
d'autant les ressources alimentaires du pays. Soit! Les distillateurs demandent un supplément de céréales pour exécuter leurs commandes. Qu'en résultet-il? C'est que les prix s'élèvent aussitôt.
LE PROIUBITJONNISTE.
Voilà le mal.
Je dirais plutôt : voilà le bien. Quel est, en effet, le résultat immédiat d'une hausse des subsistances, surtout au début d'une saison ? C'est d'attirer les subsistances dans le pays où se produit cette hausse, — et presque toujours de les attirer en quantité suffisante pour combler et au delà le délîcit qui a causé la hausse. Une demande extraordinaire de grains pour la distillation, survenant après la récolte, n'est donc pas un mal. Au contraire ! c'est un moyen de mieux assurer les approvisionnements pour la fin de la saison.