LE PR01UI51TIONN1STE
Quels griefs avez-vous donc à alléguer contre la taxe du pain?
l'économiste.
Je kii reproche d'abord de ne servir à rien, d'être un rouage inutile, puisque la concurrence suffit pour remplir son office.
Je lui reproche ensuite d'être nuisible. Vous allez voir de quelle façon.
En premier lieu, elle devient de jour en jour plus difficile à établir. Ecoutez ce que dit à ce sujet un savant économiste, Joseph Garnier :
Les conseils municipaux qui taxent le pain, dit-il, se serrent, pour établir cette taxe, des résultats fournis par dos expériences plus ou moins anciennes, plus ou moins bien faites sur le rende* m !• nt ''ii pain des diverses qualités de blésel de farines. <)r, l'expé-
apprend que, pour le même blé, pour la même qualité de Farine, le rendement peut varier, (l'une année j l'autre, de G à 1 p. 100. Le prix de revienl du pain dépend encore du prix du combustible, des frais généraux, des frais d'entretien, des salaires, de l'intérêt du capital* que le conseil municipal n'est pas apte à apprécier; enfin, le prix du pain est proportionnel à celui des
. et celui d'-s farines a celui du blé; or, les mercuriales qui servent de base ,,.• sont, de l'aveu de loul le monde, (pie des m. .yen . 'it anciennes, forcément nie\actes ei très sou-
vent mal calculées. Ainsi le prix officiel du pain est une erreur résultant d'une série de bases erronées '.
A quoi "ii peul ajouter que ces données, si difficiles à apprécier pour établir le prix de revienl «lu pain, deviennent de plus on plus variables. Autrefois iux de l'intérêt el des - ila.ii es ne variai! guère.
in.
LES DISTILLATEURS ET LES BOULANGERS. Il il
Qu'y a-t-il aujourd'hui de plus mobile? Autrefois encore, on consommait dans chaque localité presque toujours le môme blé, provenant du canton ou de la province; car les céréales étrangères n'y arrivaient que par exception. Aujourd'hui, l'exception commence à devenir la règle. Nous consommons à Bruxelles, par exemple, non seulement des blés du Brabant, mais encore des blés de toutes les autres parties du pays et des régions les plus éloignées du globe. Il nous en vient du Nord et du Midi, des États- Unis, du Canada, de l'Espagne, de l'Egypte; bientôt il nous en viendra de l'Australie. Déjà il était difficile d'évaluer le rendement du blé lorsqu'on le recevait toujours des mêmes localités du voisinage. Combien cette difficulté n'a-t-elle pas dû s'accroître depuis qu'on le reçoit des contrées les plus diverses et les plus lointaines!
Ce n'est pas tout. Aux difficultés croissantes que la nature même des choses oppose à la détermination équitable de la taxe, viennent s'ajouter les obstacles provenant de la mauvaise foi et de la fraude. Il n'est pas sans exemple que les marchands de grains se soient entendus avec les boulangers pour créer un cours fictif des farines supérieur au cours réel, et provoquer ainsi une augmentation de la taxe.
LE PROH1B1TIONNISTE.
Comment cela se peut-il?
l'économiste.
Rien n'est plus aisé. Les boulangers n'ont aucun intérêt à acheter le grain un peu plus du un peu moins cher, puisque le pain est taxé en proportion
114 LE COMMERCE DES GRAIiNS.
du prix du grain. Quant aux marchands, ils ont naturellement intérêt à le vendre le plus cher possible. Eh! bien, en s'entendant avec les boulangers pour établir un cours nominal de 30 francs, par exemple, tandis que le cours réel ne dépasse pas 28 francs; en provoquant ainsi un exhaussement artificiel de la taxe, ne peuvent-ils pas réaliser, de compagnie, un bon supplément de profits? Voilà une combinaison frauduleuse que la taxe rend possible, et qui n'aurait aucune raison d'être, si l'autorité ne se mêlait point de fixer le prix du pain.
Rien n'est donc plus difficile que d'établir convenablement la taxe. Cependant toute erreur en plus ou en moins, dans la tarification, ne manque pas d'avoir des conséquences nuisibles.
Si la taxe est fixée trop haut, c'est le consommateur qui perd la différence.
LE PROHIBITIONNISTE.
Les boulangers sonl toujours les maîtres de vendre le pain au-dessous de la taxe.
l.'i.i 0NOMISTE.
Oui, niais ils s'en gardent bien, dans la crainte
que l'autorité ne La modifie a leur détriment. Si l- pain est taxé trop bas, les boulangera si. ut
.i leur loin-, m. h- comme dans aucun métier on il'- travaille volontiers à perte, ils s'efforcent de
ner sur la qualité et Bur la quantité ce qu'on leur tait perdre sur le prix. Les uns emploient d<-< farinés inférieures, parfois môme des farines ava : . qu'ils blanchissent a i aide «lu sulfate de cuivi •
LES DISTILLATEURS ET LES BOULANGERS. US LE PROniBITIONNISTE.
Un poison !
En effet. Ils ont môme eu le mérite de découvrir la propriété que possède le sulfate de cuivre de blanchir la farine, et un chimiste allemand les remerciait naguère pour ce service qu'ils ont rendu à la science.
LE PROJ1IBITIONN1STE.
Joli service !
l'économiste.
Les autres font des pains trop légers que la légion besogneuse des acheteurs à crédit est, hélas ! trop souvent contrainte d'accepter les yeux fermés. Enfin, les plus honnêtes se contentent d'augmenter la dose d'eau et de son qu'ils fournissent à leurs pratiques, en dépit des « innovateurs ». L'autorité travaille plus ou moins activement, sans doute, à empêcher ou à réprimer ces fraudes, mais son œuvre de surveillance et de répression ne serait-elle pas fort simplifiée, si elle évitait de pousser les boulangers à la fraude, en leur imposant une tarification ruineuse?
Mais le principal inconvénient de la taxe du pain, c'est qu'elle oppose un obstacle sérieux à la transformation progressive de la boulangerie, c'est-à-dire à l'amélioration de la qualité et à l'abaissement du prix du pain. Les capitaux et les intelligences ne se portent pas volontiers, j'ai déjà eu occasion de vous le faire remarquer, dans les industries réglementées et tarifiées. Us préfèrent, et la chose est bien naturelle, celles où ils ont leurs coudées franches. Qu'en
est-il résulté pour la boulangerie? C'est qu'elle est demeurée à peu près stationnaire, tandis que la pinpart des autres branches de la production ont progressé. Le pain se fabrique encore généralement d'après le procédé primitif, à la main, quand ce n'est pas aux pieds. Sans se montrer trop délicat, ne pourrait-on pas souhaiter que ce procédé élémentaire fût désormais réservé pour le mortier et pour les briques? Combien de gens auraient encore le courage de manger leur pain, après l'avoir vu pétrir? L'adoption des procédés mécaniques rendrait la fabrication du pain plus ragoûtante, et en même temps plus économique. Ce serait tout profit pour les consommateurs. Quant aux boulangers, ils seraient obligés de faire quelques frais pour transformer leur industrie, mais ils ne manqueraient pas d'en être récompensés par l'augmentation de leur clientèle.