‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 20 sur 59 · LE PROHIBITION NISTE · texte numérisé non relu

LE PROHIBITION NISTE

Je ne vois pas trop de quelle manière leur clientèle pourrait s'augmenter. A moins qu'ils ne fournissenl du pain aux campagnards...

L ÉCONOMISTE

Précisément. Us uniraient, sans aucun doute, par approvisionner les campagnes aussi bien que les villes. Dans la plupart des ménages ruraux, on trouve encore avantage & fabriquer son pain soimême. On le fabrique assez mal, cela esl vrai, el l'on esl obligé de manger pendant quinze jours du l>. un de la môme fournée; mais on y trouve de l'ônaie, et cette considération-là l'emporte sur toul

le reste. Que la boulangerie s'organise sur une échelle plus vaste, qu'elle étende ses opérations en perfectionnant ses procédés et, grâce à la facilité croissante des communications , elle fournira du pain aux campagnards comme elle en fournit aux citadins.

LE PROH1BITIONNISTE.

Il est certain que le pain est généralement fort mauvais dans les campagnes. Si quelques ménagères s'entendent à le pétrir, il y en a, en revanche, qui sont de détestables boulangères. Le pain est lourd, pâteux, malsain, et parfois il est à moitié moisi quand on le mange. Mais comment pourraiton aller l'acheter à la ville?

L'ÉCONOMISTE

D'abord les paysans et les paysannes qui vont au marché régulièrement ne manqueraient pas de rapporter du pain de la ville, si les boulangers le fabriquaient à meilleur marché. Ensuite les boulangers pourraient profiter des chemins de fer, dont le réseau s'étend et se complète chaque jour, pour distribuer leur pain dans la banlieue, comme ils le distribuent aujourd'hui dans les différents quartiers de la ville. Pour les campagnards qui perdent leur temps, et trop souvent leur farine, à fabriquer du pain à peine mangeable, ce serait, croyez-le bien, une notable économie. Un écrivain spécial, M. Fawtier, ne l'évaluait pas à moins de cent millions par an pour la France. Mettons-la à dix millions seulement pour la Belgique, et elle vaudra déjà bien la peine d'être prise en considération.

l'êmeutier.

Ce serait superbe. Mais vraiment les campagnards pourraient-ils trouver avantage à acheter leur pain à la ville?

l'économiste.

Indubitablement, si la boulangerie urbaine travaillait mieux et avec plus d'économie. Je vais essayer de vous le prouver par analogie. A l'époque où l'industrie tout entière était assujettie au régime des corporations, les objets fabriqués coûtaient fort cher dans les villes. Qu'en résultait-il? C'est que les campagnards fabriquaient eux-mêmes la plus grande partie de leurs vêtements. Gela leur prenait beaucoup de temps, et ils étaient fort mal accoutrés ; mais les étoffes coûtaient trop cher chez les marchands. Survient la liberté du travail. Les corporations cessent d'exister, et l'industrie, débarrassée de leurs entraves, se transforme d'une manière progressive. Le prix des étoffes el des tarons baisse aussitôt dans une proportion telle que les campagnards trouvent désormais plus d'économie à aller acheter leurs habits dans les villes qu'a 1rs fabriquer eux-mêmes. Eh ! bien, que la taxe du pain el les règlements de la boulangerie, qui sonl un vestige du régime des corporations, disparaissenl à leur tour; que la boulangerie, dont cette réglementation Burannée entrave les progrès, devienne manufacture, el ce qui B'est vu pour les vêtements se verra aussi pour le pain. De même que les campagnards fournissent aujourd'hui aux manufacturiers la laine et le lin qu'ils Qlaient, ' ni et façonnaient jadis dans leur ménage, pour

en racheter une partie sous forme d'étoffe, ou même de vêtements tout confectionnés, ils fourniront leurs grains aux boulangers pour les racheter sous forme de pain. Et ce sera tout profit pour les uns comme pour les autres. Les campagnards pourront se consacrer, d'une manière exclusive, eux et leurs familles, à la production des subsistances ; les boulangers, de leur côté, pourront employer des procédés de fabrication de plus en plus économiques, grâce à l'augmentation de leur clientèle.

En définitive, savez-vous quel est le résultat le plus clair du maintien de la taxe du pain? C'est de détourner les capitaux et les intelligences de l'industrie de la boulangerie, car les capitaux et les intelligences ne se soucient pas d'avoir maille à partir avec les règlements ; c'est de protéger l'incurie et la paresse des boulangers.

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