‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 21 sur 59 · LE PR0UIBITI0NN1STE · texte numérisé non relu

LE PR0UIBITI0NN1STE

Une observation encore. A Paris et dans quelques autres villes, l'autorité a imaginé, pour venir en aide aux populations dans les années de disette, l'ingénieuse combinaison que voici. Elle s'entend avec les boulangers pour empêcher le prix du pain de s'élever au-dessus d'un certain niveau. Je suppose, par exemple, que le cours de la halle aux farines soit tel que le pain ne puisse être vendu à moins de 55 centimes le kilogramme, sous peine de causer une perte aux boulangers. Eh ! bien, l'autorité le taxe à 40 centimes, et elle tient compte aux boulangers de la différence.

L'ÉCONOMISTE

Mais qui la paye, en dernière analyse, cette différence?

LE PROLUBITIONNISTE.

Attendez. Dans les années d'abondance, au contraire, lorsque le prix du pain descendrait à 25 centimes le kilogramme, que fait l'autorité ? Elle continue à le taxer à 40 centimes et, à son tour, elle oblige les boulangers à lui payer la différence, se remboursant ainsi de l'avance qu'elle a faite dans l'année de disette. (îrâce à cette combinaison ingénieuse et philanthropique, elle épargne aux populations les maux d'une cherté excessive.

l'économiste.

En apparence, cette combinaison paraît, en effet, des plus séduisantes; ne vous ai-je point déjà appris a vous méfier des apparences? Sans doute il est fort agréable aux consommateurs de ne payer leur pain que 10 centimes, lorsqu'ils devraient, suivant le cours nature] des choses, y mettre 55 centimes. Ils donnent volontiers les mains a votre combinaison ingénieuse ri philanthropique; maisvienne une bonne année, et ils ne Be résignent pas aussi facilement a payer 40 centimes le pain qui n'en vaut plus que -'.">. Ils ne manquent pas d'aller l'acheter hors de la ville, quand on les laisse tain-... il faul donc prohiber le pain qui vient du dehors, el conférer ainsi a la boulangerie urbaine un monopole qui encourage son incurie el sa paresse. En môme temps, il faut exercer sur les boulangers une surveillance inquisitoriale, afin qu'ils ut pas I'- chiffre de leurs ventes dans les

mauvaises années, et qu'ils ne l'affaiblissent pas dans les bonnes, genre de fraude qui leur serait des plus profitables et auquel votre combinaison les encourage. Cependant, si sévère que soit la surveillance, si minutieux que soient les règlements destinés à assurer cette combinaison, elle échoue toujours, en ce sens du moins que jamais l'excédent des recettes des bonnes années ne suffit pour combler le déficit des mauvaises. C'est ainsi qu'à Rome, par exemple, où existait jadis une armoria qui maintenait le pain toujours au môme prix, le déficit alla croissant d'année en année, et il aboutit à une grosse banqueroute. Le plus souvent môme, on reconnaît si bien l'impossibilité de faire payer le pain au-dessus de son cours naturel dans les bonnes années, qu'on ne l'essaye môme pas. C'est alors à l'impôt qu'on a recours pour combler le déficit. Or, quel est le principal impôt des villes, celui qui leur fournit la plus grosse part de leurs ressources? C'est l'octroi. Et sur quelles denrées pèse l'octroi? Sur les denrées de grande consommation, et cela doit être, car les autres ne donnent qu'un produit insignifiant, — sur les substances alimentaires de toute sorte, sur le chauffage, etc. Quel es*t donc le résultat final de l'opération? C'est de procurer à la population, riche ou pauvre, une économie sur son pain, en renchérissant ses autres objets de consommation. Encore si c'était simplement dans la proportion de l'économie réalisée, le mal serait insignifiant ! Mais c'est dans une proportion plus forte, car la commune est obligée de payer des agents pour mettre en œuvre la combinaison en

question, en surveiller l'exécution, réprimer la fraude, etc. ; elle est obligée de supporter les pertes résultant des fraudes non réprimées; puis enfin ses dépenses se trouvant augmentées d'autant, elle est obligée d'étendre et d'aggraver l'octroi^partant, d'accroître le personnel destiné à percevoir cet impôt vexatoire et à en assurer le recouvrement. Bref, le résultat final, c'est que l'autorité donne, par l'intermédiaire des boulangers, 10, 15 ou 20 centimes aux mangeurs de pain, pour leur en enlever, par le mécanisme de l'impôt, 20, 30 ou -40, c'est-à-dire qu'elle les assiste, moyennant un honnête intérêt de 100 p. 100, en comptant tout au plus juste. Voilà votre combinaison ingénieuse et philanthropique. Encore une lois, méfiez-vous des apparences!

l'êmeutier.

Les pauvres gens seraient pourtant bien heureux, s'ils pouvaient avoir toujours le pain au même prix. l'économiste.

San- aucun doute. Ce serait un immense bienfait

pour eux. Seul, -nient, ce n'est point par l'intervention des règlements qu'on peul 1'- leur procurer; • u nio\ en de la liberté du commerce.

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