LE PR0I1I13IT10NN1STE
Les circonstances, les événements...
l'économiste.
... N'y sont pour rien. La cause véritable, c'est que L'échelle mobile n'accorde, aux consommateurs aussi bien qu'aux producteurs, que l'apparence ou Villusion de la protection, tandis qu'elle entrave enréalité, le commerce, qui seul peut leur venir efficacement en aide.
LE PROHIBITIONNISTE.
Comment cela?
l'économiste.
Dans les années de surabondance, l'échelle mobile empêche ou entrave l'importation des grains étranel elle semble ainsi protéger les agriculteurs; mais les protège-t-elle en réalité ? Quand les grains surabondenl dans un pays, les importations ne s'arrêtent-elles pas d'elles-mêmes? ESst-ce qu'on va porter de l'eau à la rivière? Les droits croissants à l'importation sont donc inutiles dans ce cas. 11 y a pis encore. En étalant aux yeux des agriculteurs \<- mijéduisanl de la protection, il- les encouragenl a développer leur production «'t à augmenter ainsi dent qui provoque l'avilissement des prix. C'esl notamment ce qui esl arrivé en France après le rétablissement de l'échelle mobile en 1831. Cette protection illusoire cause donc un mal positif à l'agri culture.
minons maintenant de quelle manière l'échelle
mobile vient en aide aux consommateurs. Elle empêche les grains de sortir dans les années de disette, cela est vrai; mais est-ce bien nécessaire? Le commerce a-t-il l'habitude d'aller faire ses approvisionnements dans les pays où les denrées sont à haut prix? A-t-il l'habitude d'acheter cher pour revendre à bon marché? Le consommateur n'est-il pas suffisamment protégé par l'élévation des prix combinée avec celle des frais de transport sur une denrée lourde et encombrante comme le grain? Les droits croissants à l'exportation n'ont donc qu'une efficacité illusoire. Je me trompe. Ils servent à donner aux consommateurs une fausse sécurité, qui finit par aggraver leur situation, en les empêchant de s'approvisionner à temps.
Vous le voyez, la protection dont l'échelle mobile semble couvrir tour à tour le producteur et le consommateur est purement illusoire. Savez-vous ce qui est réel? C'est l'obstacle qu'elle apporte au développement du commerce international des subsistances, obstacle qui a précisément pour résultat de provoquer ou de rendre plus graves les fluctuations désastreuses que l'échelle mobile a pour objet de prévenir.
Accompagnez-moi un instant dans un pays où fonctionne la législation de l'échelle mobile, et examinons ensemble l'influence qu'elle exerce sur les opérations du commerce. Tous les quinze jours, parfois même toutes les semaines, le taux des droits s'y modifie, selon que les grains ont haussé ou baissé. Voyons ce qui en résulte.
Supposons qu'il y ait surabondance et que le prix
soit tombe à 10 francs par hectolitre. A ce taux, l'exportation est généralement permise. Les négociants qui connaissent un autre pays où le prix est de 22 francs et où, en défalquant A francs pour les irais de transport, etc., ils peuvent, en conséquence, obtenir un bénéfice de 2 francs par hectolitre, les négociants achètent à ce prix de 16 francs des quantités plus ou moins considérables, et ils se félicitent de leur opération. .Mais ils ont compté sans l'échelle mobile. Par le fait môme de leurs achats, les grains haussent ; ils atteignent, par exemple, le taux de 17 ou 18 francs. Rappelez-vous la loi qui préside aux variations des prix, et nous vous assurerez qu'il suffit, pour cela, du déplacement d'une très faible quantité. — Qu'importe! objecterez-vous peut-être; si les négociants ont acheté à 16 francs, la hausse ne saurait les atteindre; elle ne peut entraver que les opérations a venir. — Détrompez-vous. La hausse les atteint, car elle provoque aussitôt l'établissement d'un droit ressif d'exportation. Supposons que ce droit soit
panes quand 1»- blé s'élève à 18 trams, voilà le bénéfice de l'opération absorbé. ■ Vous allez me dire : Que l - négociants prennent la précaution
■ i ter leui - blés avant que les droits aient subi l'influence de la hausse occasionnée par leurs achats. Mais est ce toujours possible? Si les achats ont été effectués dans l'intérieur el si les voies de communication Boni ''ii mauvais état, les grains peuvenl ils p .i u - .i la frontière d'une manière instanh iuve-t on toujours aussi des navires prêts .i les Enfin, les ai raateurs ou les patrons de
navires qui connaissent le risque auquel le négociant est exposé ne doivent-ils pas être tentés d'en profiter pour augmenter leurs exigences?
Cela étant, le commerce qui ne se soucie point d'être pris au. trébuchet des droits croissants à la sortie, le commerce ne va point s'approvisionner dans les pays où fonctionne la législation de l'échelle mobile; ou, s'il y va, ce n'est que plus tard, lorsque les grains y ont subi une dépréciation assez forte pour couvrir le risque particulier que les fluctuations de l'échelle mobile lui font courir. Or, qui paye la prime de ce risque? Est-ce le commerce étranger que l'on entrave? Non; c'est l'agriculture nationale que l'on protège.
En résumé, l'échelle mobile qui fonctionne dans les années de surabondance pour empêcher les importations n'entrave, en réalité, que les exportations. Voilà comment elle protège les agriculteurs!
Examinons enfin quelle est son influence dans les années de disette. Je suppose que le prix des grains soit monté à 30 francs et qu'à ce taux l'importation soit permise en franchise. Dans un autre pays, le prix n'est que de 24 francs, plus 4 francs de frais de transport, etc., ce qui laisse un bénéfice de 2 francs à l'importateur. Ce bénéfice paraît suffisant au commerce, et des importations plus ou moins considérables s'effectuent. Mais la seule annonce de ces importations suffit pour faire baisser les prix. Admettons qu'ils tombent à 28 francs, alors...
LE PROHIBITIONNISTE.
C'est une opération nulle.
l'économiste.
Non pas seulement nulle, mais mauvaise, désastreuse. Car, à 28 francs, l'importation cesse d'être tranche. Elle est grevée d'un droit de 2 francs, par exemple, en sorte que le négociant, au lieu de gagner 2 francs par hectolitre en perd autant. Supposons qu'il ail importé 100,000 hectolitres, ce sera une perte de 200,000 francs. Si la baisse est de 4 francs, la perte pourra s'élever à 700,000 ou 800,000 francs, à cause de la progression des droits; bref, ce sera la ruine. Or, croyez-vous que les négociants soient disposés à courir gratuitement un pareil risque? Non pas. Ils s'abstiennent donc jusqu'à ce que le prix ait atteint 35 ou 40 francs, c'esl-à-dire un taux assez élevé pour couvrir ce risque supplémentaire auquel les expose le jeu de l'échelle mobile.
En i ésumé encore, l'échelle mobile qui fonctionne dans les années de disette pour empêcher l<'s exportations, n'entrave, en réalité, que les importations. Voilà commenl elle protège les consommateurs!
LE PROHIBITIONNISTE.
Commenl donc se fait-il qu'un système qui vous paratl si détestable ail été successivement adopté par les peuples les plus éclairés de l'Europe?
i.'i i ONOMISTE.
- <!•■'. i iez ajouter, ce me semble, qu'il a été successivemen! abandonné par la plupart d'entre eux. C'est ainsi qu'en Angleterre l'échelle mobile a i l'agitation suscitée par la i • contre les lois-céré des el que jamais les consommateurs n'onl été mil in lis contre les
rigueurs de la disette. Dégagé des entraves de l'échelle mobile, le commerce des grains a pris un développement gigantesque ; il a mis la terre entière à contribution pour nourrir le peuple anglais. Quarante pays différents apportent à l'Angleterre un supplément de subsistances dans les mauvaises années, et le même commerce qui préserve le consommateur de l'excès de la cherté, garantit aussi le producteur contre une dépréciation ruineuse de sa denrée, car les exportations demeurant permises en tous temps, elles ont lieu chaque fois que les prix s'avilissent. Aussi, malgré les mauvaises saisons, les révolutions et, les guerres, les fluctuations des prix n'ont-elles jamais été moindres. Que serait-ce donc si l'exemple de l'Angleterre était partout suivi et si le commerce des grains était partout rendu pleinement libre?
l'émeutier.
Je croyais cependant que l'Angleterre était conlinuellement affamée.
l'économiste.
L'Angleterre est aujourd'hui le pays le mieux approvisionné du globe. En voulez-vous la preuve ? Comparez les prix des marchés anglais avec ceux des marchés des pays avoisinants, avant et après l'abolition des lois-céréales. Vous trouverez que les premiers sont aujourd'hui régulièrement plus bas que les seconds, tandis qu'ils étaient autrefois régulièrement plus élevés. Quelle preuve pourrait être plus concluante?
LE PROIIIBITIONNISTE.
Votre description du jeu de l'échelle mobile m'a donné à réfléchir, je l'avoue. Je n'avais jamais envisagé la question à ce point de vue.
l'économiste.
Vous n'avez pas suffisamment examiné la question, vous en convenez, et vous signez cependant des pétitions pour arriver au rétablissement d'un système qui aurait pour résultat inévitable d'aggraver les souffrances de nos populations.
LE PROHIBITIONNISTE.
Dam ! il faut bien faire quelque chose.
l'économiste.
Suit ; mais encore faudrait-il savoir ce que l'on fait.
l'émeutier.
Vive la liberté !
l'économiste.
Allons ! ]•' vois que je n'ai point perdu ma peine. Quelques mots encore pour Qnir.
Supposons que le commerce des grains cesse d'être
entravé par les lois restrictives et lès préjugés popu-
: Buppons qu'il reçoive, en conséquence, son
loppemenl utile, ne Be chargera-t-il pas, s<>us
l'impulsion de son intérêt, de répartir toujours les
subsistances conformément aux besoins des popula-
ii i Tint.
nmenl cela .'
I est l'intérêt des marchands de srraiii ' C'esl
d'acheter à bon marché pour revendre cher. C'est, en conséquence, de s'approvisionner daus les pays et dans les années où les grains sont à bas prix, où il y a excédent, pour les revendre dans les pays et les années où il y a déficit. Voilà, n'est-il pas vrai, quel est l'intérêt des marchands de grains? Eh! bien, cet intérêt actif, persistant, infatigable, n'est-il pas le meilleur levier dont on puisse faire usage pour établir partout et toujours l'équilibre entre l'offre et la demande des subsistances, et préserver ainsi les populations des maux qui résultent tour à tour de la surabondance et de la disette?
Cette assurance mutuelle, si nécessaire pour faire régner la stabilité dans les approvisionnements et dans les prix, il dépend à la fois des gouvernements et des peuples d'en réaliser le bienfait en peu d'années. Il leur suffira pour cela de laisser désormais au commerce des grains ses coudées franches ; il leur suffira de le laisser faire et de le laisser passer. Voilà tout !
Malheureusement, ni les gouvernements ni les peuples n'ont une confiance suffisante dans l'organisation naturelle de la société. Ils croient tous plus ou moins à la nécessité d'y suppléer à l'aide d'un appareil artificiel, qui a pour objet de diriger la production et le commerce des subsistances de la manière la plus utile, mais dont le résultat final est d'en restreindre le développement, au grand dommage des populations qu'il s'agit de protéger.
Parce que les mesures restrictives exercent parfois une influence temporaire; parce qu'en empê-
chant les grains de se déplacer, les gouvernements font baisser immédiatement les prix dans les endroits où ce déplacement est empêché, ils croient avoir remédié au mal, et ils se scandalisent fort quand on leur dit qu'ils l'ont aggravé, en rendant le déficit plus difficile à combler. Plus tard, lorsque le mal redouble, on se garde bien de rattacher à ses véritables causes l'aggravation des souffrances des populations. On a trop bonne opinion de soi-même pour admettre un seul instant que la situation ait empiré par suite des mesures que l'on a prises, des lois que l'on a faites. On attribue donc les progrès du mal tantôl aux sorciers, tantôt aux accapareurs, tantôt même aux économistes, qui se fontles complices des accapareurs sinon des sorciers, et pendant des siècles «m s'obstine à adopter les mêmes errements qui engendrent régulièrement les mêmes maux.
Écoutez <-«'t apologue emprunté à un conteur indien, el lâchez d'en tirer profit, vous qui faites des émeutes pour entraver la circulation des grains à l'intérieur, vous aussi qui voie/ «les lois prohibitives pour l'entraver a l'extérieur.
lu mariage venail d'être célébré dans le pays des rats, et une bande nombreuse de conviés bo dispo sait a fêter cet événement par des danses joyeuses. I musiciens, en attendant l'heure du bal, s'étaient dispersés aux environs, après avoir déposé leurs instruments à l'orchestre. Ne les voyant poinl revenir, quelques-uns des convives s'avisèrent de montera l'orchestre el de faire de la musique a leur main, i e dei » iolons. Les autres con-
vives qui commençaient à craindre pour leurs plaisirs, se rassurèrent en entendant ce bruit plus ou moins harmonieux. Mais dus que les cordes furent rongées, la musique cessa. On appela alors les musiciens à grands cris. Ceux-ci accoururent, mais ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient jouer sans cordes. Les gens de la noce s'en retournèrent donc tristement chez eux, en attribuant leur déconvenue, à qui? — A eux-mêmes, sans doute? — Ah! que vous connaissez mal l'esprit des rats ! En l'attribuant aux musiciens.
Eh bien ! croyez-moi, quand on veut se substituer à la Providence dans le gouvernement des affaires humaines, quand on veut mettre sa petite réglementation, son petit système à la place de l'ordre merveilleux qu'elle a établi, on fait de la législation, — comme les rats qui rongent les cordes d'un violon font de la musique.