‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 47 sur 59 · I.i: PROTECTIONNISTE · texte numérisé non relu

I.i: PROTECTIONNISTE

La belle question IJe penseque la suppression des

i été un progrès manifeste. Je pense que

la France en s'emparanl d'Alger, ce nid de pirates,

a rendu, selon ses habitudes, un immense service

au commerce et à la civilisation. Seriez-vous par

I d'un autre avis ?

i.'i l 0NOMIS1 1 •

Pourtant, les corsaires barbaresques protégeaient notre agriculture, il- empêchaient les cargaisons «le blé delà mer Noire d'arriver à Marseille. Ils étaient un obstacle à l'importation.

• wi- i B.

Il i bstacle.

l'économiste.

Soit; je vous abandonne celui-là. Mais que pensezvous du percement de l'isthme de Suez ?

LE PROTECTIONNISTE

Je pense que c'est une des plus belles œuvres du siècle, une œuvre immortelle ! Et c'est encore à la France qu'on la doit. Les Anglais eux-mêmes reconnaissent aujourd'hui le service que M. de Lesseps leur a rendu — malgré eux — en creusant le canal de Suez. Les économistes constesteraient-ils par hasard la gloire de M. de Lesseps, le grand Fran çais !

l'économiste.

Non, Dieu merci !

LE PROTECTIONNISTE

A la bonne heure ! Pour moi, j'ai des actions de Suez et même de Panama, et je m'honore de contribuer ainsi, pour ma faible part, à la suppression des obstacles que la nature avait opposés au développement du commerce et au rapprochement des peuples.

l'économiste.

Voilà de bonnes actions et de beaux sentiments. Mais comment les accordez-vous avec vos théories protectionnistes ? C'est par le canal de Suez que nous recevons les blés de l'Inde, et le canal de Panama ne manquera pas de faciliter l'inondation des blés de la Californie et de l'Australie.

LE PROTECTIONNISTE

J'en conviens, mais les meilleures choses ont leurs inconvénients.

l'économiste.

El quelle est votre opinion sur Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique ? '

LE PROTECTIONNISTE

Vous moquez-vous? Même dans notre siècle de paradoxe, personne ne s'est encore avisé de contester la gloire de Christophe Colomb et les bienfaits de la découverte de l'Amérique. Sans doute, cela a été un malheur pour les Indiens. l'économiste.

Et pour les agriculteurs ! Si Christophe Colomb n'avait pas eu la malencontreuse idée de chercher une nouvelle route pour aller aux Indes, s'il n'avait pas découvert l'Amérique, nous ne serions pas exposés à l'inondation des blés et du bétail américains.

LE PROTECTIONNISTE

Ci si Mai, mais quelle impulsion énorme la découverte de L'Amérique a donnée au commerce de l'Europe I Quel essor elle a imprimé à la navigation ! Quelles matières premières et quelles decouvertes.de consommations précieuses elle nous a values : le coton, le sucre, le café, le tabac, sans parler de l'or el de l'argent?

i.'i.i OHOMl

liais l'inondation «lu i)i«; et du bétail ?

LE PaOTECTIONNISTE.

1 rtainement, c'est un mal; mais, après tout, on peut l'empêcher.

■ 1 n'esl pas aussi facile que vous le croj ez. il y a

cinquante ans peut-être, on y serait parvenu. Il fallait alors six semaines ou deux mois pour traverser l'Océan. Aujourd'hui, grâce à la vapeur, on le traverse en huit jours; mettez trois ou quatre jours de plus pour les émigrants qui vont défricher le sol vierge du far west, autant pour les blés qu'ils ont cultivés et qui servent de cargaison de retour. Gela fera encore moins de temps qu'il n'en fallait autrefois pour transporter le blé de la Beauce et le bétail du Gotentin à Paris. Songez aussi que l'électricité s'est jointe à la vapeur pour faciliter l'inondation. Le câble transatlantique renseigne de jour en jour, que dis-je ? d'heure en heure, les marchands de blé et de viande de New- York et de Chicago sur les fluctuations de nos marchés. Vient une hausse de nos mercuriales; on fait descendre mécaniquement le blé des élévateurs dans la cale des navires à quai, et on nous submerge. Et ce qui est triste à dire, c'est que vous-même, oui, vous messieurs les protectionnistes, vous employez l'argent des contribuables, l'argent des agriculteurs accablés d'impôts et qui ploient sous le faix, à faciliter l'inondation.

LE PROTECTIONNISTE

Allons donc ! G'est une calomnie.

l'économiste.

Ce n'est pas une calomnie, c'est la pure vérité. N'avez-vous pas voté une subvention à la compagnie des paquebots transatlantiques? Ne votez-vous pas tous les ans les primes à la marine marchande, c'est-à-dire, pour la subvention et les primes, de 25 à 30 millions par an ?

LE PROTECTIONNISTE

Sans doute. Il faut bien mettre nos lignes nationales de bateaux à vapeur en état de lutter avec les lignes anglaises et allemandes. Il faut bien aussi protéger la marine marchande.

l'économiste.

Mais quel est l'objet, sinon toujours l'effet, des subventions et des primes? C'est de permettre à nos paquebots à vapeur et à nos navires à voiles de réduire le prix des frets et, par conséquent, de transporter à meilleur marché les blés et les viandes d'Amérique, aussi bien que les émigrants qui vont les produire. C'est de contribuer à abaisser le prix du blé, dérision! avec l'argent de nos agriculteurs. S'ils le savaient!

LE PROTECTIONNISTE

Oui, mais ils ne s'en doutent pas. D'ailleurs, nous les protégeons aussi, et nous allons renforcer encore leur protection. Nous allons ('lever la muraille des droits protecteurs au-dessus du niveau des flots destructeurs de l'inondation. Tiens! mais voilà une pbrase qui ne manque pas d'allure. Je la le pour mes électeurs.

i.'i CONOMISTE.

Heureux électeurs! Mais voyons, que diriez-vous • l'un propriétaire qui dépenserai! tous les ans une partie de son revenu k construire des routes dans . el une autre partie à les obstrue] ?

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