I.i. PROTECTI0NNIST
Je dirais qu'il est fou àlier et j'engagerais sa fa mille a le faire interdire.
l'économiste.
Que diriez-vous donc des gouvernements et de vous-même? Calculez ce que les gouvernements ont dépensé et les sacrifices qu'ils ont imposés aux contribuables depuis deux ou trois siècles pour rendre les communications plus sûres et plus faciles sur terre et sur mer, pour secourir et conquérir de nouveaux marchés, pour élargir les anciens, et vous arriverez à un total énorme; vous vous demanderez môme si les gouvernements n'y ont pas mis un excès de zèle ; s'ils n'auraient pas mieux fait de laisser aux intéressés eux-mêmes le soin de construire à leurs frais des routes, des canaux et des chemins de fer, de subventionner des lignes de navigation à vapeur et de fonder des colonies; mais enfin, vous les excuserez; car, après tout, ils ont rempli une mission civilisatrice en facilitant les rapports pacifiques des peuples, l'échange de leurs produits et de leurs idées; en revanche, que penserez-vous d'eux lorsque vous les verrez exhausser leurs murailles douanières en même temps qu'ils s'appliqueront à ouvrir de nouvelles routes au commerce et à élargir les anciennes; bref, lorsque vous les verrez payer des douaniers pour obstruer les routes du commerce après avoir payé des hommes de guerre, des marins, des diplomates, puis des ingénieurs pour les ouvrir? Cette conduite bizarre ne vous semblera-t-elle pas le comble de la déraison? Et pour en revenir à l'agriculture, ne trouverezvous pas qu'il est véritablement insensé d'empêcher les blés de l'Inde, de l'Amérique et d'ailleurs d'ar-
river sur nos marchés pendant qu'on subventionne les navires qui les apportent, et qu'on s'évertue a conclure des traités de commerce avec les pays qui les fournissent? Toute cette politique prétendue commerciale n'est-elle pas un tissu de contradictions et d'insanités?
LE PROTECTIONNISTE
Je n'y contredirai pas. Mais que voulez-vous? Il faut bien protéger l'agriculture. Elle agonise. La liberté commerciale, si imprudemment inaugurée en 18b'0, lui a porté un coup funeste et peut-être mortel.
l'économiste.
Ed ôtes-vous bien sur?
LE PROTECTIONNISTE
Gomment n'en serai s-je pas sûr? Tout le monde le dit.
l'économiste.
Ce ne serait pas la première lois que tout le monde aurait dit une sottise.
LE PBOTECTIONN1STE.
Allons donc! Vous prétendez que la liberté des importations n'a pas ruiné notre agriculture ?
UISTE.
Je le prétends. Je vais plus loin encore, je prétends que la liberté des importations a été un bienfait pour notre agi iculture.
LE PB0TB4 riONNISTE.
Voilà un paradoxe.
L'économiste tirant de la poche V Annuaire de
V économie politique, des Rapports officiels et des brochures, le protectionniste et le collectiviste donnent des signes d'effroi.)
L'ÉCONOMISTE
Oh! rassurez-vous, je n'en abuserai pas. Mais que voulez-vous? Vous nous reprochez d'être des théoriciens et de ne tenir aucun compte des faits. Eh bien ! je vais vous en fournir des faits et même des chiffres.
LE PROTECTIONNISTE
Oui, mais il y a chiffres et chiffres. Où avez-vous pris les vôtres ?
L'ÉCONOMISTE
Je les ai pris dans les Rapports de M. Georges Graux, — un protectionniste, — sur les conclusions duquel la Chambre a voté un droit protecteur de 3 francs sur les blés, qu'il s'agit maintenant de porter à 5 francs, à 8 francs ou même à 10 francs. Ce Rapport vous inspire-t-il confiance?
Certainement (tirant sa montre) ; mais il est tard et je...
l'économiste.
Oh ! je ne vous retiendrai pas longtemps. Avezvous donc peur de vos propres statistiques?
LE PROTECTIONNISTE
Non! mais c'est terrible, la statistique.
l'économiste.
Soyez tranquille, je vous ai promis de n'en pas abuser. Je vous en donnerai tout juste ce qui est
nécessaire, pour vous prouverquelaliberlé des importations a été un bienfait pour notre agriculture.
D'abord elle a eu pour premier effet d'augmenter la production agricole.
LE PROTECTIONNISTE
D'augmenter?
l'économiste.
Parfaitement. Sous le régime de la loi du 15 juin 4860 qui a supprimé l'échelle mobile et établi la liberté de l'importation des blés — sauf un droit de 60 centimes par quintal métrique — les surfaces cultivées en blé ont toujours augmenté. Elles étaient en 1821 de 4,753,000 hectares et, en 1861, de 6,734,000 hectares ; elles sont montées, en 1884, a 6,976,000, malgré la perte de l'Alsace et de la Lorraine.
LE PROTECTIONNISTE
(.lui, mais [es rendements?
L'ÉI ONOMISTE.
Les rendements ne se sonl pas moins accrus. Ils
n'étaienl que de il hectolitres 57 par hectare de
1835, de 13 hectolitres 30 de 1836 à 1855; ils
sonl actuellement de "td* hectolitres 25. G'est-à-dire
qu'ils se sonl accrus beaucoup plus sous le régime
il»- la libre importation qu'ils ne l'avaient fait sous
[rime de la protection, il- se sont accrus au
point de dépasser les rendements américains. Aux
i nis, i" rendemenl moj en par hectare de blé,
pendant la période de 1871 à 1881, n'a été que
de i" bectoliti 98 il de pi • - d'un liers inférieur
au rendement de : ulture.
Maintenant, quel a été le résultat? Sous la double influence de l'accroissement des surfaces cultivées et de l'augmentation progressive du rendement, la production du blé, loin de décliner, s'est élevée de 57,337,000 hectolitres de 1815 à 1835, à 77,464,000 do 1830 à 1855 et, finalement, de 1850 à 1875, à 99,328,000 hectolitres. En 1840, sous le régime de l'échelle mobile, notre sol ne produisait que pour 2,110 millions de francs de céréales; en 1876, sous le régime de la libre importation, il en produisait pour 4,042 millions, le double à peu près. Singulière façon de décliner!
LE PROTECTIONNISTE
On peut augmenter sa production et travailler à perte. Gela dépend des prix.
l'économiste.
Eh bien ! voyons les prix. Sous le régime de l'échelle mobile, de 1841 à 1861, le prix moyen de l'hectolitre de froment a été de 20f, 89; sous le régime de la libre importation, de 1801 à 1880, il s'est élevé à 22f, 28. De plus, dans la première période, il est descendu à 15f, 37 en 1849, à 14f, 32 en 1850, à 14f, 48 en 1851 pour monter, à la vérité, jusqu'à 30f, 75, prix de disette en 1856, tandis que, dans la seconde période, il n'est pas descendu au-dessous de 17f, 58 en 1864, et 16f, 41 en 1865, et il n'est pas monté au-dessus de 26f, 64 en 1868. Bref, la moyenne a été plus élevée et les écarts ont été moindres, au double avantage des producteurs et des consommateurs.
Je conviens que la consommation du blé — je parle
du froment — s'est accrue encore dans une progression plus rapide que la production. Ainsi, de 4821 à 1830, l'excédent des importations annuelles de grains et farines sur les exportations n'avait été que de 260,070 quintaux métriques, tandis qu'il s'est élevé à 7,800,000 de 1870 à 1880. D'après les calculs de M. Biaise des Vosges, la consommation du pain de froment a monté de 138 kilogrammes ou 377 grammes par jour en 1821, à 205, G kilogrammes ou 563 grammes par jour en 1881. En revanche, on a consommé moins de méteil et de seigle; on a remplacé le pain noir par du pain blanc. Est-ce que vous regrettez ce progrès-là?
Encore moins que vous, Dieu merci!
l'économiste.
Voilà pour Le pain. Nous nous trouvons en présence d'un progrès analogue pour la viande. D'après les statistiques officielles, relevées par M. Hautefeuille A - Droits sur l>- bétail étranger , la production de la viande, qui ne dépassait pas «mi France 8:55 millions M.- kilogrammes en 1856, s'élevait, vingt ans plus lard, grâce au stimulanl de la liberté d'importation, à 1200 millions de kilogrammes. Elle s'était augmentée de 43,72 \>. 100. A la vérité, <lau-> le môme intervalle, la consommation, développée de p h le merveilleux accroissement d'activité «•i de prospérité de l'ensemble des branches de la production, sons le régime libéral inauguré parles traités d.' commerce de 1860, la consommation de ' augmentée de 51 p. 100, plu- <!«•
moitié ! Il a donc fallu accroître les importations de bétail étranger; mais, chose curieuse, sous l'influence de l'augmentation de la consommation, les prix ont monté encore plus vite. « Le prix de la viande, dit M. Hautefeuile, a suivi dans la période de 1856 à 1883 une marche ascendante plus accentuée encore que celui de l'importation. La hausse a été de 50,89 p. 100 pour le bœuf, de 58,16 p. 100 pour la vache, de 57,39 p. 100 pour le veau, de 57,62 p. 100 pour le mouton, de 25,18 p. 100 pour le porc. En sorte que, pour fixer une proportion, le cultivateur qui vendait en 1856 pour 100 francs de viande, en vend aujourd'hui pour plus de 230 francs, en raison de l'augmentation de la production et du prix de vente. » Avouez que le producteur de viande n'a pas eu trop à se plaindre de la liberté du commerce. Quant au consommateur qui ne mangeait par an que 23 kilogrammes de viande sous le régime de la protection, il a pu en manger 35 kilogrammes malgré la hausse du prix sous le régime de la liberté. Contestez-vous mes chiffres?
Non; mais il n'est pas moins avéré que l'agriculture souffre, et que les agriculteurs font entendre des cris de détresse.
l'économiste.
Pas les agriculteurs, les propriétaires.
Le protectionniste.
C'est la même chose.
l'économiste.
Nous allons bien voir. Il y a trois catégories de
personnes directement intéressées à l'agriculture : les ouvriers agricoles, les fermiers ou les métayers, enfin les propriétaires cultivant eux-mêmes ou affermant leurs terres. Les ouvriers agricoles forment la catégorie la plus nombreuse. Leurs salaires ont-ils baissé sous le régime de la liberté d'importation des grains? Non; vous le savez bien, car c'est un sujet de plaintes sur lequel vous ne tarissez pas. Ils ont été continuellement en hausse.
LE PROTECTIONNISTE
C'est vrai. Les prétentions des ouvriers sont absolument déraisonnables.
LE COLLECTIVISTE (que La statistique ;i Légèrement endormi, se réveillant :)
Hein ! Que dit-on ?
l'économiste.
On ne dit rien; attendez, je vais avoir Uni. M. Risler, le savant directeur de L'Institut agronomique, évalue ainsi La progression des salaires agricoles :
De 1840 i 1860, sous le régime de l'échelle mobile, Le salaire de l'ouvrier nourri étail par jour de 1 franc, de L'ouvrier non nourri de d francs; de 1-st:; a 1884, sous le régime de La Libre importation, le salaire «le L'ouvrier nourri a été porté à 2fr,iu, de l'ouvrier non nourri à 3^,50. La classe des ouvriers agricoles, qui fournil la plus grosse pari du contingent de L'armée, n'a donc pas eu à se plaindre de La Libre importation. Les salaires ont doublé '.
LE PROTECTIOKfl
- les fermages, mais Les rentes, mais le prii
i-iN h. m
L'ÉCONOMISTE
Je n'ai pas le relevé de la situation de la propriété agricole dans les différentes parties de la France. Je suis réduit à me servir des renseignements et des chiffres de votre rapporteur protectionniste, M. Graux. Ces renseignements et ces chiffres concernent uniquement le département de l'Aisne.
LE PROTECTIONNISTE
C'est le plus cruellement éprouvé de tous ! l'économiste.
C'est bien possible, à l'exception pourtant des départements vinicoles, ravagés par le phylloxéra. Eh bien! oui; les prix des fermages et la valeur de la terre ont sensiblement baissé depuis quelques années dans le départements de l'Aisne. 'I le protectionniste.
Et ailleurs.
l'économiste.
Et ailleurs. Non pas uniquement en France en Angleterre, en Belgique, en Allemagne/^Seulement, ce que vous oubliez d'ajouter, c'est^fu'ils ont baissé après une période de hausse conronue et extraordinaire. Grâce à l'augmentation naturelle de la population, qui s'est accrue de 7 millions d'individus en France depuis 1821, au développement de l'industrie, à la multiplication des chemins de fer, la valeur moyenne de l'hectare, estimée à 700 francs en 1815, atteignait 1276 francs en 1851- 1853, et l'évaluation du revenu foncier faite en 1879-1881 par l'administration des domaines l'a portée à 1830 francs. La valeur des terres labourables
notamment s'est élevée depuis 4881, principalement sous le régime de la libre importation, de 1479 francs à 2,197 francs l'hectare. Une portion de cette plus-value énorme, dont les propriétaires ont profité depuis 1815, est en train de disparaître, mais une portion seulement. Même dans le département de l'Aisne, la plus-value acquise est loin d'avoir disparu. L'hôpital de Soissons par exemple, qui avait vu ses rentes monter de 28 p. 100 de 1831 à 1880, ne les a vues diminuer que de 19 p. 100 de 1881 à
En résumé, d'après vos propres statistiques, la production agricole n'a pas cessé de s'augmenter et de s'améliorer sous le régime de la libre importation ; elle a obtenu un prix supérieur à ceux du régime de l'échelle mobile; ces prix ont été plus ré* guliers, le prix «le la viande s'est augmenté de 50 p. 100 el les salaires agricoles ont doublé. On ne peut donc pas prétendre que l'agriculture ait été mise en péril parla libre importation, ni qu'elle ait décliné. Li - fermages sont en baisse, — encore n'est-ce pas d'une manière générale, — la plus-value du sol est entamée, voilà tout !
LE PBOTBI NONMSTI .
N'est-ce rien ? El les propriétaires n'ont-ils pas raison de se plaindre ?
M. ii- croyez-vous donc que la propriété agricole
seule ail bais! de \ aleui ? < "< » 1 1 - 1 1 1 1 . ■ / les registres de
la chambre dei notaires. Vous trouverez que la pro-
- m baine l'esl dépr< • i< e à Pai if depuis deux
ou trois ans bien autrement que la propriété agricole. Cependant, elle n'a pas été exposée à la concurrence de l'Amérique ou de l'Inde. Consultez encore la cote de la Bourse. Toutes les valeurs n'ont-elles pas baissé? Les rentiers de l'État, les actionnaires des chemins de Ter, des banques, des sociétés foncières et autres n'ont-ils pas vu leurs propriétés se déprécier? Les industriels, les négociants, les artistes mêmes n'ont-ils pas vu diminuer leurs profits ?
LE PROTECTIONNISTE
J'en conviens; mais nous n'y pouvons rien. l'économiste.
Voilà une parole pleine de sagesse. Et si les rentiers, les actionnaires, les industriels, les négociants, les artistes, en un mot tous les Français dont les revenus ont diminué, dont la propriété ou l'industrie a subi une dépréciation, venaient vous dire que c'est le devoir de l'État de faire remonter leurs revenus et la valeur de leurs propriétés au niveau qu'ils avaient atteints avant la baisse, que leur répondriez-vous?
LE PROTECTIONNISTE
Je leur répondrais qu'ils n'ont pas le sens commun. Je leur répondrais qu'il n'est pas au pouvoir de l'État de faire la hausse ou d'empêcher la baisse et de garantir tous les Français contre les dépréciations de leurs propriétés ou de leurs revenus.
Vous avez mille fois raison, et cette fois nous sommes bien d'accord. Mais que diriez-vous si une classe particulière de propriétaires ou d'action-
naires, d'industriels, de négociants, d'artistes ou d'ouvriers venait vous demander de faire une exception en sa faveur? Si dans un moment où la baisse et la détresse sont générales, elle venait vous demander de prendre, sur les propriétés et les revenus de toutes les autres, de quoi relever les siens?
LE PROTECTIONNISTE
Je dirais... Je dirais que c'est une demande déraisonnable, injuste.
l'économiste.
Et si cette classe particulière invoquait son droit?
LE PROTECTIONNISTE
Son droit? Quel droit? Le droit à l'assistance, peut-être?
LE COLLECTIVISTE (tout a fait réveillé).
Vous savez bien que les bourgeois de l'Assemblée nationale de 18-48 l'ont refusé aux ouvriers, ce droit-là?
l'économiste.
Parfaitement. Et j'ajoute que l'Assemblée nationale a l'ait preuve de sagesse en le refusant.
LE COLLECTIVISTE
Parbleu ! elle n'avait .-aide de l'accorder au peuple, cette Assemblée de propriétaires el d'exploiteurs! Proudhon disait : Donnez-moi le droil à l'assistance el je vous abandonne le droil de propriété. ■■ El il avait raison, le grand penseur, si nous avions le droil à l'assistance, nous saurions bien obliger les propriétaires à nous assister. Barbes proposai! de leur demander un milliard pour commencer. Ce n'était pas ti op.
LE PROTECTIONNISTE
Oui, le droit à l'assistance, c'est la porte ouverte au socialisme, au communisme. Mais il n'existe pas, Dieu merci 1 dans notre législation, et ce n'est pas nous qui l'y mettrons.
l'économiste.
Ktes-vous bien sûr de ne l'y avoir pas mis?
LE PROTECTIONNISTE
Par exemple! Faites-moi le plaisir de me dire comment et quand? Nous ne sommes pas des socialistes !
l'économiste.
C'est ce que nous allons voir. Supposons, dis-je, qu'une classe particulière de Français exige, dans un moment de crise et de gêne générales, qu'on prélève sur toutes les autres un impôt d'un milliard pour combler le déficit de ses revenus.
LE PROTECTIONNISTE
C'était la proposition de Barbes.
l'économiste.
Vous l'avez dit. Supposons encore que cette classe soit la plus riche de toutes...
Voyons! Vos suppositions sont par trop invraisemblables. Discutons sérieusement.
l'économiste.
Je n'ai pas envie de plaisanter, croyez-le bien. Ce que vous appelez une hypothèse, vous en avez fait une réalité. Qu'a demandé la classe particulière des propriétaires? Elle a demandé l'assistance de la loi pour relever la valeur de ses propriétés et le taux
de ses fermages. Qu'avez-vous fait? Vous lui avez reconnu le droit d'être assistée, et vous lui avez accordé aux dépens de toutes les autres catégories de Français une assistance d'un demi-milliard, que vous allez porter bientôt à un milliard, car elle l'a jugée insuffisante...
Llï PROTECTIONNISTE.
Une voulez-vous dire ? Nous aurions, nous, voté un impôt d'un demi-milliard au profit des propriétaires et nous irions le porter à un milliard ! Vous rêvez. Cet impôt que nous avons voté au profit d'une classe, dites-vous, sur quoi l'avons-nous établi? Qui le pavera? Je ne serais pas fâché de l'apprendre ; car, en vérité, je n'en sais rien.
l'économiste.
Cela prouve que vous ne savez pas toujours ce que vous faites. Cet impôl d'un demi-milliard, que voua allez porter à un milliard, vous l'avez établi sur la nourriture, sur le pain et sur la viande; il est payé chaque jour par tous les Français, y compris les plus pauvres, au profil «les plus riche-.
LE PR0T1 CTI0NNI8TE.
Allons doncl Parce que nous avons accordé à ulture une protection nécessaire, nous avons du le droit à l'assistance...
î.i i mi. ri i nvisi i .
Aux propriétaires, apn - l'avoir refusé aux gêna sani propriété. Infamie '■
ri. PHOI i ' i 10NNI8TI .
1 ail une mi. mue. je vous 1 a , , . 1 1 , i , • . Hais cette in fan ne ia\ ■•: nous ne la
commettrons jamais, car nous sommes d'honnêtes gens. Parce que nous avons protégé l'agriculture, il ne s'ensuit pas que nous ayons établi un impôt sur le pain et la viande. Ceux qui prétendent que nous avons voulu augmenter le prix des nécessités de la vie sont de vils calomniateurs. Oui, des calomniateurs qui veulent nous empêcher d'être réélus. l'économiste.
Votre indignation fait honneur à vos sentiments, sinon à votre intelligence. Mais si je vous prouvais que vous n'avez pu « protéger l'agriculture » comme vous le dites, qu'à la condition d'augmenter le prix du pain et de la viande ; si je vous prouvais encore que la somme que la protection extrait tous les jours — sans qu'ils le sachent, je le veux bien, mais non sans qu'ils le sentent — des poches de la généralité des Français riches et pauvres; si je vous prouvais, dis-je, que cette somme servira uniquement à grossir les revenus de la portion la plus riche ou la plus aisée de la classe des propriétaires, qu'elle ira enrichir les grands propriétaires aux dépens des petits consommateurs, que diriez-vous?
LE PROTECTIONNISTE
Je dirais... Je dirais... mais non, je ne dirais rien. Cela n'est pas vrai. C'est impossible. Ce sont des billevesées d'économistes.
l'économiste.
Va pour des billevesées. Eh bien ! accordez-moi encore un quart d'heure, et je me charge de vous prouver. . .
(En ce moment, onze heures sonnent à l'horloge
de la taverne du Bagne. Grand remue-ménage d'assiettes. On sert aux condamnés la soupe aux gouzganes et les huîtres de Toulon). Décidément, je regrette mon vieil et paisible estaminet flamand.
LE COLLECTIVISTE
Je comprends que vous vous sentiez mal à l'aise dans la Taverne du peuple. Bourgeois!
l'économiste.
Conduire le peuple au bagne. Voilà donc le progrès I
LE PROTECTIONNISTE
Ça pue la commune ici. Allons plutôt au Chat- Moiv.
l'économiste.
Comme vous voudrez. Est-ce encore une taverne, nouveau style?
LE PROTECTIONNISTE
Tout ce qu'il y a de plus nouveau style. On y est sei \i par des académiciens.
LE COLLE! .1 IVISTE (farouche).
J'aime mieux les forçai -
i.'i I ONOMK il .
On ne peut pas disputer des goûts. Mais venez-y quand même. La question que nous discutons a une importance vitale pour le peuple. Elle doit vous in-
i.i i ni m , rnrisi i .
Moi .' Pas «lu tout. Le libn el ta protec-
tion son! des question! boui n n \ a qu'un
remi de aux maux du peuple, c est la révolution se-
ciale, qui nationalisera le sol et établira le collectivisme. J'irai vous entendre simplement pour mon agrément. C'est toujours amusant de voir les bourgeois se manger entre eux.
l'économiste.
A demain donc. Au Chat-Noir!