‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 49 sur 59 · DEUXIEME CONVERSATION · texte numérisé non relu

DEUXIEME CONVERSATION

Sommaire : Los petits pains dos boulangers et les rentes des propriétaires. — Les inégalités naturelles des conditions de la production agricole en France et à l'étranger. — Celles de la production des logements à Paris et dans la banlieue. — Moyen dl compenser les unes et les autres. — L'inégalité des impôts.

— Pou\ons-nous reporter sur les étrangers le fardeau de nos impôts? — Que les cbarges des agriculteurs ne peuvent être compensées qu'aux dépens des autres classes de la population.

— Ce que coûte la protection agricole. — Ce qu'elle rapporte et ù qui elle rapporte.

La taverne du Chat-Noir. Vitrages colorés. Entrée décorée de plantes exotiques el d'un buste de Molière. I n suisse en grande livrée, culotte rouge, hallebarde, introduil les clients. Salle moyen âge au rez-de-chaussée. Portrail en pied du poète-voleur François Villon. — Chats miaulant à la lune. Carrons en costume d'académiciens. Autres Balons aux étages. Un piano et un . Des poètes récitent des ver-,. Des artistes chantenl des morceaux de leur composition avec accompagnement de piano.

LE PROTECTIONNISTE

A la bonne heure! On es1 mieux ici qu'au bagne. La clientèle a bon air.

i i. | 0LL1 I ti\ I8TB,

Peuh I Des artistes el des gens de lettres <|ui méprisent les bourgeois el qui ^"", des bourgeois.

i.'i .1 ONOWS1 B.

(Interpellant un académicien. Garçon, des bocks I . ont nous el i ausons.

LE PROTECTIONNISTE

Oui, causons. Certainement, Paris est une ville 2/

agréable et les Parisiens ont des inventions ingé- ^ ^

nieuses. Nous n'aurions pas l'idée, nous autres pro- V4Î>

vinciaux, de nous faire servir de la bière par des y

académiciens. Malheureusement, la vie est par trop chère. Et comme on est volé !

l'économiste.

Volé?

Le commerce parisien est un brigandage. Ce matin, j'ai eu l'idée de vérifier la note de mon boulanger. Tous les jours, je mange trois petits pains à mon déjeuner. Il m'en comptait quatre.

L'ÉCONOMISTE

C'est un boulanger indélicat; mais de quoi vous plaignez-vous? Il suivait votre exemple.

LE PROTECTIONNISTE

Mon exemple ! Que voulez-vous dire ?

l'économiste.

N'allez-vous pas voter bientôt une loi qui a pour objet d'augmenter de cinq francs le prix du quintal métrique de blé, ou, ce qui revient au même, depermettre aux propriétaires de fournir trois quintaux de blé et de s'en faire payer quatre ? le protectionniste.

Je ne comprends pas. Il n'y a aucune analogie entre les deux cas. Existe-t-il par hasard une loi qui autorise les boulangers à compter quatre petits pains à leur client quand ils leur en fournissent trois? C'est un simple vol !

l'économiste.

J'en tombe d'accord avec vous. Mais que faudrait-il penser d'une loi qui autoriserait les propriétaires à vendre trois quintaux de blé et à en faire payer quatre?

LE PROTECTIONNISTE

Jamais un parlement qui se respecte ne voterait une loi pareille.

C'est pourtant une loi pareille que vous allez voter. Un droit de 5 francs par quintal de blé équivaut à 25 p. 100. Donc, votre loi autorisera bien les propriétaires à augmenter le prix de leur blé dans la même proportion que votre boulanger augmente le prix de ses petits pains.

LE PROTECTIONNISTE

Soil : mais le boulanger grossit sa note au moyen d'une fraude, tandis que 1«' propriétaire jouira du bénéfice légitime d'une loi protectrice de l'agriculture.

l'économiste.

Le procédé sera différent, mais le résultai sera le même. Si votre boulanger étail autorisé a ajouter '.. p. 100 .ai prix de ses petits pain-, oe seriez vous ; bligé de lui paj er exactement la môme somme qu'il voui a comptée .' i.'' pi i\ de votre déjeuner • ia-t-il j..i- augmenté dan- une proportion* ■ Mais que pense] iez voua d'une l<>i qui permettrait à votre boulange] d'augmenter de 25 p. 100 le prix de sei petiti paini .'

LES DROITS COMPENSATEURS. 2ol

LE PROTECTIONNISTE

Ce serait une loi absurde et injustiliable.

LE COLLECTIVISTE

Je ne conseillerais pas aux boulangers de le demander. On aurait bientôt démoli leurs boutiques et on les enfournerait eux-mêmes dans leurs fours; après quoi, on confisquerait les boulangeries privées et on établirait des boulangeries communales. C'est la marche naturelle du progrès. Et c'est pourquoi nous ne sommes pas fâchés, nous autres collectivistes, de voir les propriétaires faire voter une loi qui leur permettra d'augmenter de 25 p. 100 le prix du blé. Gela nous conduira plus vite à la reprise de la propriété foncière par la communauté, à la nationalisation du sol.

LE PROTECTIONNISTE

Oh! oh! Gomme vous y allez! Mais, je vous le répète, il n'y a aucune analogie entre la situation des propriétaires et celle des boulangers. Les propriétaires sont ruinés par la concurrence inégale de l'étranger.

L'ÉCONOMISTE

En quoi inégale ?

LE PROTECTIONNISTE

Vous le demandez? Les conditions de la production sont-elles les mêmes en Amérique, dans l'Inde, en Australie et en France? La terre ne coûte rien ou presque rien dans les pays neufs. On peut se procurer aux États-Unis et au Canada un homestead de 160 acres (64 hectares) moyennant une somme insignifiante de 10 dollars. On n'a pas d'impôt à payer,

tandis que nos agriculteurs sont accablés de charges de tout genre. Notre grand orateur, M. Pouyer- Quertier, a évalué à la somme énorme de 956 millions, près d'un milliard, l'ensemble des impôts qui pèsent sur l'agriculture, et l'on sait que M. Pouyer- Quertier n'a pas l'habitude d'exagérer. Est-il juste de laisser entrer en France des blés et du bétail qui ont été produits dans des conditions si inégales? N'est-ce pas notre devoir de compenser la différence des frais de production et des impôts en France et à l'étranger? Les droits sur les blés et le bétail ne sont pas des droits protecteurs, ce sont des droits compensateurs.

L1 ÉCONOMISTE

Fort bien. Je pourrais rectifier vos renseignements sur le prix des terres on Amérique, et vous prouver que les terres en culture, de bonne qualité et bien situées, ne s'y donnent pas pour rien ; mais je vous accorde qu'elles coûtent moins cher qu'en France.

LE PHOTFXTIO.NNISTI-:.

Enfin, vous en convenez.

l'économisi i .

J'en < "ii\ en. Mai- parce qu'on peul acheter ou des terres en Amérique a meilleur marché qu'en France, B'ensuit-il qu'il faille compenser la différence au moyen d'un droil de douane ?

i i PBOl i ' i 10NMSTE.

strictement juste.

ivi 'H . Quoique vous arrii iez de la province,

vous n'ignorez pas que les terrains sont autrement chers dans l'intérieur de Paris que dans la banlieue. Il y a sur le boulevard, dans le quartier de la Bourse et ailleurs, des terrains qui se vendent encore aujourd'hui 1500 francs, 2000 francs le mètre et davantage, tandis qu'on peut avoir dans la banlieue des terrains à bâtir, à 10 francs le mètre et même moins.

Vous n'ignorez pas non plus que les loyers sont actuellement en pleine baisse dans l'enceinte de Paris et que la dépréciation des immeubles va jusqu'à 50 p. 100 dans certains quartiers ?

LE PROTECTIONNISTE

Oui, c'est une ruine ! Un propriétaire de mes amis a été obligé même de consentir à louer pour 4,000 francs des appartements de 12,000.

C'est bien fait. Ils ont exploité assez longtemps les locataires, ces infâmes propriétaires! Vautours, va !

LE PROTECTIONNISTE

Leur situation n'en est pas moins intéressante, mais comment leur venir en aide ? Le législateur est impuissant à les secourir. Il faut attendre que la crise des loyers prenne fin.

l'économiste.

En attendant, les propriétaires souffrent. Maisêlesvous bien sûr que le législateur soit impuissant à les secourir ? C'est un fait avéré que beaucoup de Parisiens sont allés se loger dansla banlieue. Le mouvement a commencé à l'époque de la grande hausse

des loyers ; il a été favorisé par l'établissement des tramways suburbains, et il a certainement contribué à la baisse des loyers dans Paris.

LE PROTECTIONNISTE

Peut-êlre bien.

L'ÉCONOMISTE

Si tous les Parisiens étaient obligés de se loger dans l'intérieur de Paris; si tous les hommes d'affaires, les artistes, les ouvriers qui ont émigré à Neuilly, à Levallois, à Asnières, à Bois-Colombes, à Saint- Mandé, à Vincennes, étaient contraintsderentrerdans l'enceinte des fortifications, n'est-il pas bien évident que l'augmentation de là demande des logements aurait pour résultat de faire monter les loyers et que les propriétaires en éprouveraient un soulagement notable ?

Je ne dis pas non; mais 1(3 moyen?

l'économiste.

Oh ! "ii n'aurait que le choix des moyens. D'abord on pourrait supprimer les tramways et les omnibus do banlieue.

l.i PROTECTIONNISTE.

Vous n'y songez pas. Ce sérail absolument impraticable. <>n demande toua les jours, au contraire, la création de nouvelles lignes de tramways el l'amélioration du service des omnibus. Cherchez autre

Voici : On pourrait établir un droit d'entrée sur les ni la banlieue) el Dxer ce droit .1

LES DROITS COMPENSATEURS. 25o

50 centimes par jour ou 180 francs par an. En évaluant en moyenne les loyers de ces Parisiens de banlieue à 600 ou 700 francs, cela ne dépasserait pas 25 p. 100, et ce serait une protection suffisante. D'ailleurs, si elle ne suffisait pas, on pourrait élever le droit et le porter à 1 franc, par exemple.

LE PROTECTIONNISTE

Et vous croyez que ce serait un droit facile apercevoir?

l'économiste.

Très facile. On ferait le relevé des logements occupés par les Parisiens dans un rayon de 25 kilomètres par exemple, et on ajouterait le montant du droit d'entrée à la cote des contributions personnelle et mobilière; ou bien, si les communes de la banlieue opposaient desdifficultés à l'application de ce système, on arrêterait les voyageurs de la banlieue à la barrière; on pourrait môme établir des salles ou des baraquements spéciaux pour les empêcher de s'enrhumer, on leur demanderait des pièces justificatives de leur identité, et on percevrait la taxe sur les Parisiens. Est-ce que cela ne se fait pas tous les jours aux frontières ? Est-ce qu'on n'oblige pas les voyageurs à descendre des trains à toute heure du jour et de nuit pour visiter leurs bagages et leur faire payer les droits sur les articles qui y sont soumis ? Est-ce qu'on ne les parque pas ensuite pendant vingt minutes, une demi-heure, dans des salles d'attente fermées à clef? Ils ne sont pas contents, c'est vrai ; mais, contents ou non, ils se soumettent à la nécessité, et personne ne s'est encore avisé de de-

mander la suppression de la douane. Eh bien ! il en sera de même pour le droit protecteur des logements urbains. On commencera d'abord par le trouver insupportable, puis on s'y habituera, comme on s'est habitué à la douane, et on finira par traiter d'utopistes, peut-être même d'anarchistes, les novateurs qui s'aviseraient de vouloir le supprimer.

LE PROTECTIONNISTE

Mais que diriez-vous si les administrations suburbaines s'avisaient à leur tour de frapper d'une taxe les gens de la banlieue qui viendraient se loger dans Paris ?

l'économiste.

Je dirais que vous n'auriez rien à y redire, car elles suivraient vos exemples et vos leçons. Elles protégeraient la propriété urbaine comme les gouvernements protègent la propriété agricole. Si le principe est bon, pourquoi ne l'appliquerait-on pas en tout ei partout? L'inégalité des conditions de la production n'existe pas seulement entre les différents Elle existe encore entre les différentes localités» Les prix du terrain ne sont pas les mêmes à Paris et dans la banlieue. On peut en dire autanl de tous les élément! et de toutes les conditions de l;i production. Est-ce que les salaires sont aussi élevés en province qu'à Paris? Pourquoi les industriels parisiens ne demanderaient-ils pas à être protégés contre La concurrence de la province par des droits compensateurs de l'inégalité des salaires? S'il étail juste el nnable de compeni ei pai des droits protecteurs i dites des conditions de la production

provenant de la différence du prix des terres, du taux de l'intérêt des loyers et des salaires, ne faudrait-il pas rétablir les douanes provinciales et même commerciales? L'abbé Galiani, dans ses Dialogues sur le commerce des grains, parle d'un original qui voulait mettre la France en ports de mer. Il faudrait la mettre tout entière en douanes. Chaque localité aurait alors ses industries, qui travailleraient exclusivement pour la consommation locale, et sa population tixée au sol, car on ne voyagerait plus guère quand il faudrait subir la visite de la douane à l'entrée de chacune de nos .'H.000 communes. On pourrait démolir les chemins de fer, qui ne serviraient plus à grand chose, ou plutôt ils se démoliraient eux-mêmes, car ils ne feraient plus leurs frais. Voilà où conduit le système des droits compensateurs.

LE PROTECTIONNISTE

On aboutirait certainement à l'absurde, si l'on voulait compenser les inégalités nationales de la production dans le même pays. Je vous l'accorde. Mais il y ad'autresinégalitésque celles-là. Il y a des inégalités artificielles, qui proviennent de la différence des impôts. La France est le pays le plus taxé du monde entier, le pays ou la production en général, et la production agricole en particulier, supportent les charges les plus lourdes. Nous payons en moyenne 104 francs d'impôts par tète. C'est votre chiffre.

C'est le chiffre de M. le ministre de l'agriculture (il tire de sa poche un numéro du Journal officiel).

Lisant : « Les charges des contribuables français se sont élevées de 59 francs par tête en 1859 à 104 francs en 1885, tandis que l'Américain paye 59 lianes, l'Anglais 57 francs, l'Allemand 44 francs, le Russe et l'Espagnol 36 francs seulement ».

LE PROTECTIONNISTE

Eh bien ! ne vous paraît-il pas juste d'établir sur les blés américains ,sans parler des autres, un droit qui comprend la différence des charges des producti

L ÉCONOMISTE

Avant de vous répondre, permettez-moi de vous demander comment vous établirez ce droit? Nous recevons des grains d'une quarantaine de pays différents. En Angleterre, on en a compté quarante -cinq. l^*s impôts ne sont pas les mêmes dans tous. Les Elusses, par exemple, sont moins que les Américains, el les Indous moins que les Elusses. Vos droits compensateurs devraient être établis <-n conséquence. Il devrait y avoir un droit particulier pour chaque pays. Autrement, ce ne sérail pas juste. El les pays où les producteurs subissent les charges les plus lourdes pourraient à bon droil se plaindre d'être taxés à l'égal de ceux dont l'-- taxes - - - 1 * t les plu- lég< i es.

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