‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 51 sur 59 · TROISIÈME CONVERSATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME CONVERSATION

Sommaire : Les achats du gouvernement à l'étranger. — La protection du travail. — Nécessité logique de taxer l'importation des ouvriers étrangers. — Les effets de la protection. — Comment elle finit par être funeste à ceux qu'elle favorise. — L'État et sa mission. — Responsabilité des classes gouvernantes. — Ce qu'il y a à faire et à ne pas faire dans l'intérêt de l'agriculture. Pourquoi les protectionnistes et les collectivistes sont réfractairea à l'économie politique.

Le «'aie du Hat mort. Intérieur ancien style. Bourgeois du quartier, politiciens et artistes en herbe).

LE PROTECTIONNISTE en costume de soirée, pardessus élégant).

«in dira ce qu'on' voudra. C'esl un scandale. Oh! les bureaux '. les bureaux !

l'économiste.

Voyons, expliquez-vous I Qu'est-ce qui esl un scandale?

Eh! mais, la routine des bureaux. Je leur ai <li( leur fait, à la Chambre.

l'économisti .

Que leur avez-vous dil ' De 'i'1"1 s'agissaif il .'

i.i. PROTECTIONN1S1 1.

1 des approvisionnements de la guerre

et de la marine. Figurez-vous qu'en ce moment même, où l'agriculture est en détresse, les départements de la guerre et de la marine font des achats de grains à l'étranger. J'ai interpellé les ministres qui ont balbutié des explications embarrassées. l'économiste.

Qu'ont-ils dit?

LE PROTECTIONNISTE

Ils se sont excusés en disant qu'on avait pris pour règle d'acheter au meilleur marché ; qu'on ne s'occupait pas de la provenance. J'ai répliqué. Je les ai fait rougir de leur manque de patriotisme et ça été un tonnerre d'applaudissements.

l'économiste.

Je vous félicite sincèrement de votre succès. Mais est-ce en l'honneur du Rat mort que vous avez endossé votre habit et ce superbe pardessus? le protectionniste.

Non ! je vais en soirée. Vous admirez mon pardessus. Vous avez raison. C'est souple, c'est léger, et d'un bon marché étonnant. Je l'ai acheté à Londres.

l'économiste.

Ah!

Oui, je me fais habiller en Angleterre. C'est bécarre !

Bécarre?

L ECONOMISTE.

LE PROTECTIONNISTE

On voit bien que vous n'êtes pas dans le mouve-

nient. Vous n'êtes pas au courant du progrès de la langue, titre bécarre, c'est être à la mode, mieux qu'à la mode, et avec cela sérieux, anglais l. J'ai mon tailleur à Londres, et j'achète mes gants à Bruxelles. Voyez plutôt. Des gants moulés sur les doigts, solides et moins chers qu'à Paris. l'économiste.

L'industrie parisienne souffre beaucoup en ce moment; elle traverse une crise pénible, et peutêtre dangereuse. On congédie les ouvriers.

1 Voici comment le Fignro, journal bécarre, définit le bécarre :

I n homme est « bécarre » quand il se met on habit à partir

de six heures et demie du soir et qu'il voit le monde* Le

bécarre a des Bouliers pointus, un pantalon étriqué, le gilet

blanc îr.s ouvert. Il ne perte qu'un seul gant, à la main gauche,

et il n'a point de bijoux. Le « bécarre » est gourmé, très droit,

rieux, très anglais el très sanglé. 11 a un col de chemise

!:■■ s haut et très empesé, une cravate blanche à. nuuid extrème-

ment court. Il doit avoir des bouts de favoris ras, descendant au niveau du lobe de l'oreille; il a des moustaches. La barbe lui est interdite. Le bécarre • ne soupe pas; il se couche «le bonne heure pour se lever de bonne heure, afin d'être au bois, à cheval, dès le premier matin, il n'est pas ■■ bécarre » d'ôtre gai el expansif.

La concentration est le signe distinctif <iu ■ bécarre ■ . A table, il est bécarre de ne pas sorvir ses voisines. \r s'occuper que de soi et parler peu constituent la bonne attitude du

Le jeune « bécarre dédaigne le veston et la jaquette.

it au plus s n rovôt ces vêtements peu distingués dans la

matinéo. Dès midi il est '-n redingote, celle-ci iourte, serrée et

i . (!■• p. .1 ter nu pardessus, également

étroit et court, qui bu p les basques de l'habit. Le

. n- cheveux ras; les pins hardis essayent me- raie inr b- ' me- ,-.{»■ parasite, difficile,

plutôt i imusc peu. Quand

■ . lequel est, en ce moment,

le pi . |'.M ||

LE COLLECTIVISTE (qui vient d'arriver).

A qui le dites-vous? Mon patron vient de me renvoyer, sous le prétexte que l'ouvrage ne va pas... et pourtant il continue à employer un tas d'ouvriers belges, italiens, et même des allemands.., parce qu'ils ont consenti à une réduction de salaires, tandis que moi, j'ai refusé de me laisser exploiter. Quand en finirons-nous avec ces vils exploiteurs?

Je vous plains et je suis sensible aux souffrances de l'industrie parisienne. Mais que puis-je faire pour les soulager? C'est l'affaire du gouvernement. l'économiste.

Il me semble que c'est un peu aussi la vôtre.

LE PROTECTIONNISTE

Je ne suis pas député de Paris.

l'économiste.

Mais encore? Vous trouvez mauvais que le gouvernement achète des blés à l'étranger, et vous ne vous faites pas scrupule d'acheter vos habits à Londres et vos gants à Bruxelles. Si vous vous faisiez habiller à Paris et si les autres « bécarres » suivaient votre exemple, est-ce que cela ne soulagerait pas les souffrances de l'industrie parisienne?

LE PROTECTIONNISTE

Ce n'est pas la même chose. Je suis un simple particulier, et j'ai bien le droit de faire mes achats ou bon me semble. Je n'ai à consulter que mes propres convenances, tandis que le gouvernement... l'économiste.

... Doit consulter celles des propriétaires fonciers.

LE PROTECTIONNISTE

Tandis que le gouvernement doit acheter des blés français pour nourrir les soldats et les marins français. C'est une question de patriotisme.

l'économiste.

Eh bien ! n'est-ce pas une question de patriotisme, quand on est Français et, qui plus est, député français, d'acheter des habits et des gants français?

LE l'ROTECTlONNISTE.

Pas le moins du monde. C'est une affaire de mode et... d'économie domestique. J'achète mes habits et mes gants où ils sont les plus beaux, les plus solides et les moins chers. Si j'agissais autrement, on dirait que je dilapide mes revenus, que je suis incapable de gérer ma fortune. Mes beaux-frères l'ont déjà dit sous le prétexte que j'avais des bontés pour une danseuse italienne. Ils seraient bien capables de me taire interdire.

l'économiste.

Vous avez des bontés pour une danseuse italienne, vou< :irhrh'Z (|<-s habits an-lais et des gants belges, et vous n'avez pas de remords?

Li; PROTECTIONNISTE.

A UC n n.

l'économiste.

Gela prouve que vous avez une conscience libreéchangiste ei des opinions protectionnistes.

LU PB01 1 I i IONNI6TE.

Iles opinions n'ont rien à voir dans mes achats.

i.'i i ONOMU 1 1..

Ni dani vos bonti

LA PROTECTION ni' TRAVAIL. — CONCLUSION. 279 LE PROTECTIONNISTE.

Ni dans mes bontés ! Ne suis-je pas majeur et libre? N'ai-je pas le droit de consulter mes intérêts dans mes achats et mes sympathies dans... mes bontés. Tandis que le gouvernement, lui, a des devoirs.

Sans aucun doute. Le gouvernement a des devoirs envers les contribuables, c'est-à-dire envers la généralité des Français. Le premier de tous, c'est de ne pas augmenter inutilement leurs charges, déjà assez lourdes, pour favoriser des intérêts particuliers; c'est, par conséquent, d'acheter les blés dont il a besoin où ils sont au meilleur marché, fût-ce à New-York, à Chicago ou à Odessa, comme vous achetez vos habits à Londres, vos gants à Bruxelles et vos plaisirs... en Italie.

LE PROTECTIONNISTE

Vous êtes un terrible homme. Vous mettez de la logique partout.

l'économiste.

Gela ne vaut-il pas mieux que de n'en mettre nulle part?

Mais revenons-en, si vous le voulez bien, à notre dernière conversation.

LE PROTECTIONNISTE

J'aime autant cela. Que nous disiez-vous donc? Ah! vous prétendiez que les droits protecteurs de l'agriculture renchérissaient artificiellement les nécessités de la vie, le pain et la viande, et qu'ils constituaient une taxe prélevée sur la généralité des consommateurs au profit des propriétaires fonciers !

l'économiste.

Grands et moyens. Car les petits propriétaires n'y gagnent rien, au contraire.

LE PKOTECTIONNISTE.

Grands et moyens, si vous voulez. Mais vous avez oublié d'ajouter que les consommateurs de pain et de viande sont, en grande majorité, des salariés et que le taux des salaires est déterminé par le prix des subsistances. Si le pain et la viande haussent de prix, les salaires hausseront dans la môme proportion. Les ouvriers sont donc absolument désintéressés dans la question.

LE COLLECTIVISTE

C'est vrai. C'est la loi d'airain, comme l'a si bien nommée Lassalle. L'exploitation capitaliste abaisse les salaires au minimum de sahsistances.

l.'i CONOMISTE.

Combien gagnez-vous dans votre «t al de peintredécorateur?

LE COLLECTIVISTE

Combien je gagnais plutôt, avant que mon exploiteur ne m'ait mis à La porte? 10 francs par jour. Il voulait me réduire à 8 francs. Les Belges et Les italien! "lit accepté La réduction. Moi j'ai refusé, mais me voilà sur Le pavé.

L'bi 0N0M1STE.

Eh bien ! io francs el môme 8 francs, n'est ce pas quelque chose de plus qu'un minimum de subsistance?

LE COLLI CT1VISTE

Peut 'ti'-. mais nous sommes des artistes, nous

anti

l'économiste.

Cela ne fait rien à l'affaire. Si vos patrons avaient le pouvoir que vous leur attribuez de fixer à leur gré le taux des salaires, ne l'abaisseraient-ils pas audessous de 10 francs et même de 8?

Parbleu ! mais ils ne trouveraient pas d'ouvriers. l'économiste.

Et quand le pain et la viande viennent à hausser, est-ce qu'ils ont l'habitude d'augmenter vos salaires en proportion?

LE COLLECTIVISTE

Ils n'ont garde. Ils n'augmentent nos salaires que lorsqu'ils ne peuvent faire autrement, lorsqu'ils ne trouvent pas assez d'ouvriers à exploiter. l'économiste.

C'est-à-dire lorsque la demande de travail dépasse l'offre. C'est la formule de Cobden : Quand deux ouvriers courent après un maître, le salaire baisse; quand deux maîtres courent après un ouvrier, le salaire hausse. Il s'agit donc de savoir si le renchérissement du pain et de la viande augmente ou diminue la demande de travail.

LE PROTECTIONNISTE

Tout est là.

l'économiste.

Parfaitement. Eh bien! que nous ont appris vos propres statistiques? Elles nous ont appris que la production agricole s'est plus développée et, par conséquent, qu'elle a demandé plus de travail sous le régime de la liberté qu'elle ne l'avait fait aupara-

vant sous le régime de la protection. Mais si le travail n'est pas plus demandé ou s'il est moins offert, les salaires ne hausseront pas, et le renchérissement sera à la charge des ouvriers. C'est un impôt qui sera prélevé à raison de 26 francs par tête sur la grande classe des travailleurs et perçu par une minorité de propriétaires français. Bref, c'est un impôt sur le salaire au profit de la rente du sol.

LE COLLECTIVISTE

Tant mieux!

LE PROTECTIONNISTE

Tant mieux ! C'est vous qui dites : Tant mieux !

LE COLLECTIVISTE

Oh! je sais hien ce que je dis. D'abord, cela fera mûrir la poire... Ensuite, cela vous obligera à protéger le travail national.

LE PROTECTIONNISTE

Mais est-ce que nous faisons autre chose? C'est notre spécialité de protéger le travail national.

LE COLLECTIVISTE

Distinguons. Vous protégez les prolits des entrepreneurs d'industrie et les rentes des propriétaires, en taxant a l'entrée les produits étrangers, mais vous voua gardez bien de protéger les salaires des ouvriei -.

LE PROTECTIONNISTE

En taxant les produits étrangers, nous protégeons ilaires aussi bien «i1"' les profits et les rentes.

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