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scène économique le grand premier rôle

Mais en fait, il n'est pas vrai que le monde économique soit organisé en vue de la consommation : au contraire il Test uniquement en vue du profit et nullement en vue des besoins. En fait, chaque fois qu'une entreprise quelconque se fonde dans le monde, celui qui la fonde ne se préoccupe jamais de savoir si cette entreprise répond à un besoin social (quoiqu'il ne manque pas de le dire sur ses prospectus), mais seulement si elle lui fera gagner de l'argent. Ne dites pas : « Cela revient au même; car, si l'entreprise ne répondait pas à un besoin quelconque^ elle ne donnerait pas de profit. »... Allons donc! tout l'art de l'industrie, c'est, au contraire, de faire naître le besoin. Croyezvous donc que ce soit parce que les consommateurs ont eu besoin d'absinthe et d'apéritifs qu'on les ait inventés et prodigieusement multipliés? Non ! c'est parce que fabricants et marchands ont couvert les murs d'affiches juxtaposées répétant mille fois : Byrrh! Byrrh! Byrrli! ou Kina! Kina! Kina! jusqu'à ce que le consommateur soit hypnotisé. C'est parce que des industriels ont vu là une source de profits qu'ils ont soigneusement arrosé et cultivé ce besoin homicide, il est de mode en ce moment, chez les dames du monde ou du demi-monde, à Paris, de porter en agrafes de petites tortues vivantes incrustées de pierreries; croyez- vous que les bijoutiers qui ont lancé cette mode Talent fait pour satisfaire ce besoin ridicule? Comment serait-ce possible puisqu'il n'était pas né? Créer un besoin no uveau cela s'appelle créer une mode^

OU créer des nouveautéSy comme le dit très clairement le nom qu'on donne à ces magasins. Au temps passé, nos grands-pères et nos grand'mères portaient presque toute leur vie le même habit ou la même robe et parfois les léguaient à leurs enfants. Ils étaient chers, mais néanmoins cela ne faisait pas l'affaire des marchands. Aujourd'hui, un comité de tailleurs — élus par la Société philanthropique (pas pour les clients!) des maîtres tailleurs de Paris — fait dessiner, à la fin de chaque saison, la gravure qui imposera la mode nouvelle. Personne ne regimbe : chacun abandonne sa jaquette ou son pardessus de l'année dernière^ de peur de « se faire remarquer » : — hier il se portait long, aujourd'hui il se porte court : hier il se boutonnait sous la gorge, aujourd'hui il se boutonne sur le nombril. Et si par aventure quelque client récalcitrant s'obstine à ne pas vouloir quitter son vieil habit, alors le tailleur s'arrange pour que ce soit son habit qui le quitte... il a soin de fournir des étoffes qui, au lieu de durer des générations comme celles des aïeux, ne durent qu'une saison.

En fait, il n'est pas vrai non plus que le consommateur soit, dans les conditions actuelles, le meilleur juge de ses intérêts. D'abord il faudrait, pour cela, qu'il l'eût appris!

Personne ne croit plus à l'infaillibilité de l'instinct chez les animaux : la preuve c'est qu'ils s'empoisonnent le mieux du monde, même les renards, avec tous les poisons qu'on leur offre, depuis la strychnine jusqu'à l'arsenic. Fourier avait cette idée fixe, et ce n'était pas une des moins heureuses, qu'il fallait apprendre aux enfants à apprécier les bonnes choses et pour cela, cultiver chez eux, avec amour, avec méthode, avec raffinement, la gourmandise. Le fait est que le consommateur, en cette

matière, est d'une risible ignorance. Et le plus drôle c'est que lorsque par hasard il se méfie c'est alors qu'il se trompe! C'est un fait bien connu que la population ouvrière de Paris, habituée au vin de Bercy, fait la grimace quand on lui présente du vin naturel et le déclare hardiment falsifié. Et les sociétés de consommation qui veulent entrer dans cette voie rencontrent les plus vives résistances. Dans l'ouest de la France les populations avaient l'habilude de consommer un sel qui, à raison de l'humidité du climat, restait toujours gris. Quand la Compagnie des Salins du Midi qui, grâce au soleil, peut produire da sel d'une blancheur aveuglante, a voulu en vendre dans l'Ouest, les consommateurs ont dit que puisqu'il était si blanc il était sûrement falsifié. Sur quoi la Compagnie a dit : Qu'à cela ne tienne! et l'ayant fait arroser d'un peu d'eau salée et de boue, tout le monde l'a trouvé, excellent. A Montpellier, nous avions essayé, il y a quelques années, de fonder une boucherie coopérative. Nous pensions réussir parce que le public se plaignait de n'avoir que de la vache ou des brebis d'Afrique, tandis que nous lui offrions des bœufs gras et des moutons de France. Vous ne devinez pas ce que fit le public? Il déclara d'abord qu'il ne voulait pas payer cette viande plus cher que l'autre et, de plus, qu'il fallait lui enlever la graisse parce que cela ne devait pas compter dans le poids U)! Notez bien qu'il acceptait sans murmurer tous

(1) Ce trait de mœurs, qui paraît incroyable, a subsisté et se trouve confirmé dans un curieux rapport, en date de janvier 1900, .adressé par l'inspecteur du service de boucherie au maire de Montpellier.

« Nous avons essayé de faire entrer dans l'alimentation de la ville un plus grand nombre de bœufs. Afin de permettre au pu-

LE REGNE DU CONSOMxMATEUR.

les os que les bouchers lui mettaient dans la balance sous îe nom de « réjouissances ».

Et ce n'est pas seulement pour les consommations matérielles, mais, ce qui est plus grave, pour les consommations intellectuelles et morales, que cette stupidité ou -cette perversion du goût est manifeste : hideuses images d'Épinal, suppléments pornographiques des journaux illustrés, chansons obscènes ou niaisement sentimentales des cafés-concerts ; et la presse la plus mensongère trouve toujours des acheteurs, alors m.ême que ceux qui achètent ces feuilles savent parfaitement qu'ils n'y trouveront que de fausses nouvelles.

Cette ignorance explique pourquoi on ne songe guère à prendre pour critérium de l'intérêt social, l'intérêt du consommateur et pourquoi l'État ne se préoccupe jamais que de l'intérêt du producteur! Récemment, il est vrai, on a obtenu quelques lois contre la falsification des denrées, mais c'est exceptionnel : toutes les forces sociales sont organisées et coalisées en faveur des produc-

blic de discerner plus facilement le bœuf de la vache, le service •d'inspection criblait la surface des corps des bœufs de 150 marques portant en toutes lettres et en gros caractères (encre rouge) Bœuf français. La vache reçoit une vingtaine de marques circulaires à l'encre violette. 11 est donc très facile de ne pas confondre le bœuf avec la vache... Hé bien ! la masse du public refuse le bœuf et cela parce que ces animaux sont gras, non pas gras à l'excès, mais dans un état d'engraissement convenable. « Dans toutes les tentatives que nous avons faites à Montpellier, nous regrettons d'être obligé de déclarer ici que le concours du public a toujours fait défaut et que c'est à lui qu'on doit les nombreux échecs qu'ont toujours subis les tentatives faites jusqu'à ce jour.

« Signé : PouRQuiER, Iwipecteur-chef des comestibles ».

leurs; ce^ont les seuls qui, semble-t-il, aient des droits. C'est pour eux seuls que les systèmes protectionnistes et les traités de commerce ont été inventés. Si on disait à tous les producteurs, intermédiaires et marchands, qu'ils n'ont d'autre rôle ni d'autre raison d'être en ce monde que de nous faire vivre, nous consommateurs, une si impertinente assertion les ferait poufTerde rire ! et ils répondraient, au contraire, que c'est le consommateur qui a pour rôle de les faire vivre, eux, et que sa seule raison d'être est de leur acheter leurs produits, de leur procurer des profits, en un mot, que sa seule fonction est de servir de « débouché » ! comme le rôle des bouteilles est de recevoir le vin qu'on y met. Le consommateur ne proteste jamais. Dans notre organisation économique, il est presque l'incarnation de cette charité dont S» Paul nous fait un si magnifique tableau : « La charité est patiente; elle est pleine de bonté; elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne soupçonne point le mal..., elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout » — passe encore si sa débonnaireté était consciente et intelligente ! Malheureusement elle n'est ni l'un ni l'autre : elle est faite d'ignorance et d'inertie. Le consommateur est bête : disons, pour ne pas le désobliger, que c'est « la bête à bon Dieu ».

Que la fonction du consommateur est sotte et déprédatrice ! et qu'elle pourrait être efficace et bienfaisante dans le monde s'il savait en user ! Il dépendrait de lui» s'il savait apprécier le bon vin de France, de conserver à la viticulture ces coteaux qui autrefois étaient le terrain de choix pour la vigne, Bacc/ms amat colles! mais qui aujourd'hui ne peuvent plus soutenir la concurrence que leur font, comme quantité et bon marché, les vins-

sortis des marécages de la plaine! 11 dépendrait de lai, en consommant pour sa pâture intellectuelle quotidienne un peu moins de journaux, de ne pas convertir les forêts en pâte à papier et de conserver avec elles un asile aux oiseaux, du pain aux bûcherons, une réserve aux eaux pluviales, une digue contre les inondations!

Il lui appartiendrait, rien qu'en généralisant l'habitude de servir des dattes au dessert, d'ouvrir à la culture et à la colonisation le Sahara, d'y faire jaillir des paitsd'eaux vives et de le transformer en un jardin de palmes !

I 3. — Les droits du consommateur. — Ainsi donc si le consommateur est roi dans l'ordre économique, il faut reconnaître que c'est un roi fainéant. Il ne répond même pas à la définition du roi constitutionnel qui « règne mais ne gouverne pas » : lui ne gouverne ni règne. Hé bien ! nous voulons rendre à ce roi sans couronne l'intelligence de ses droits, la conscience de ses devoirs, avec les moyens propres à exercer les uns et à remplir les autres. Nous le voulons moins dans son intérêt que dans l'intérêt de la Société qui se confond avec le sien. N'est-on pas en droit de penser que la première condition de toute réforme sociale, peut-être même celle qui dispenserait de toutes les autres, ce serait d'apprendre au consommateur quels sont ses droits et comment les exercer ? quels sont ses devoirs et comment les remplir ?

Et celte préoccupation s'est manifestée non seulement d'une façon théorique dans les pages vibrantes de Carlyle et de Ruskin dont je citais les noms tout à l'heure, par exemple dans cette parole hardie : « La richesse d'une nation est dans ce qu'elle consomme et non dans ce qu'elle produit » ; dans les préoccupations des économistes les

plus modernes d'esprit, par exemple le professeur Marshall, de Cambridge, qui dit : « Nous avons besoin d'orienter la consommation dans une voie telle que la puissance du consommateur y soit accrue ». Mais comment réaliser cette orientation? Il n'y a qu'un moyen : c'est de former des « Ligues de consommateurs » ayant précisément pour programme de dénoncer ces abus et d'y mettre un terme par des ententes entre tous ceux qui prennent au sérieux leur rôle de consommateurs.

Partout vous voyez des syndicats, syndicat agricole, syndicat industriel, syndicat ouvrier, syndicat de médecins, syndicat de cochers de fiacre... et depuis quelque temps ces formidables syndicats de producteurs qui s'appellent des Trusts aux États-Unis, des Cartels en Allemagne. Il y a partout des Ligues pour défendre tous les droits imaginables. Mais qu'on me montre un Syndicat, un Trust, une Ligue de consommateurs?

i^es voici! ce sont les Associations coopératives de consommation multipliées, organisées, fédérées, devenues, par hypothèse, une puissance, qui pourront opérer une véritable révolution économique en remettant le consommateur à la véritable place que la science et le bon sens lui assignent, c'est-à-dire la première, et en transférant entre ses mains le gouvernement économique (^).

(1) Cependant les Sociétés coopératives de consommation ne sont pas le seul mode d'organisation des consommateurs. Il faut citer aussi les Ligues pour les protéger contre les falsifications de denrées [Ligue de l'aliment pur), contre les exactions des propriétaires (Société des locataires), pour faciliter les voyages ( 7*01*ring Club), et il vient de se créer, par l'initiative de M. Féuétrier, une Ligue générale de consommateurs (1910) destinée à ser vir d'organe central à toutes les autres.

A notre point de vue, le groupement des consommateurs en sociétés coopératives de consommation n'a donc pas seulement pour effet de créer un instrument d'épargne, ou un moyen d'échange perfectionné, ou un centre d'instruction économique, ou un foyer de solidarité — c'est tout cela, mais plus encore : c'est un organe nouveau qui apparaît dans le monde social et qui va donner pour la première fois une voix, une volonté et une conscience, à cette masse amorphe et passive, à ce troupeau de moutons q-ui ne savent même pas bêler et qui s'appellent les consommateurs.

Désormais, ils auront le moyen d'exprimer leurs désirs et de régler la production en vue de leurs besoins qui se confondent avec lesbesoinsde la grande Société, du public. Par là, ils cesseront d'être les clients, c'est-à-dire les serviteurs, des marchands et ils pourront véritablement faire des commandes — leurs commandes ! quelle énergie significative dans ce mot et comme il exprime bien ce que devrait être le véritable rôle du consommateur ! c'està-dire donner des ordres à l'industrie, lui dire : Faites ceci ou cela ! comme le fontdéjà par exemple les grands magasins du Bon Marché et du Louvre qui commandent aux fabricants de soie de Lyon telle nouveauté pour la saison.

On dit généralement dans les traités d'économie politi- <îue les entrepreneurs sont « les capitaines » de l'industrie. En fait, oui, mais pourtant, il est clair qu'au vrai sens du mot, c'est le consommateur qui devrait être le capitaine, puisque c'est lui qui fait la « commande ». Tl commande à trois serviteurs qui s'appellent le Travail, la Terre et le Capital, et qui, dans une organisation bien disciplinée, ne devraient exécuter que ce qu'il leur dit de faire, obéir simplement à la demande.

Comme le centenier de l'Evangile qui, pour définirsa fonction, disait au Christ: v Seigneurje dis à celui-ci : Va ! et il va ; à celui-là : Viens ! et il vient », le rôle du consommateur est de dire au capital et à la main-d'œuvre d'aller et de venir ici ou là, à Nice pour faire fleurir des roses, à Terre-Neuve pour pêcher la morue, sur les bords du Congo pour rapporter les dépouilles sacrilèges des éléphants, au fond des mers pour y cueillir le corail et la perle.

Et déjà, malgré tout ce que nous avons dit de la stupidité ou tout au moins de l'inexpérience du consommateur, cecommandements'exerce dans une certaine mesure. J'en ai cité maints exemples dans le sens coupable et dilapidateur : en voici dans le sens bienfaisant. En 1867, les belles soieries de Lyon ayant cessé d'être à la mode, et l'industrie lyonnaise étant en souffrance. l'Impératrice s'empressa de remettre à la mode, à la cour des Tuileries, les robes de soie brochée ; la crise fut conjurée, au moins pour un temps. Le même fait s'est reproduit souvent avec quelques variantes — par exem pie, en Angleterre en 1 880 : les fabricants de laines envoyèrent une délégation à la princesse de Galles pour lui demander de ne porter que des lainages anglais, au lieu d'étoffes françaises, ce qui fut fait. On sait que les Ruskiniens espéraient supprimer l'industrie mécanique en ne portant que des étoffes faites à la main, que des livres imprimés par des presses à bras,^ et en renonçant à voyager en chemin de fer — et>on prétend qu'ils ont réussi, non à supprimer aucun chemin de fer, il est vrai, mais à ressusciter quelques métiers à main dans certains districts anglais.

Si les consommateurs, même dans l'état d'anarchie où se trouve aujourd'hui la consommation, ont déjà ce pou-

voir, quelle ne serait pas leur puissance s'ils étaient tous organisés en associations et en fédérations, avec des Magasins de Gros centralisant leurs achats ! et avec la production organisée, soit dans leurs propres ateliers, soit dans des associations de production comnnanditées par eux, consommateurs, et produisant pour eux !

g 4. — Les devoirs du consommateur. — Si les consommateurs ignorent leurs droits, on peut dire qu'ils ignorent encore plus leurs devoirs. Et pourtant, leurs devoirs sont à la hauteur des droits que leur confère leur fonction économique suprême, et la méconnaissance de leur responsabilité n'est pas moins funeste à la société que l'abdication de leur souveraineté.

Ruskin, qui est, après Carlyle, celui qui a le mieux senti et mis en lumière cette responsabilité sociale, pose quatre conditions qu'on pourrait appeler les quatre articles du catéchisme du consommateur :

1° s'informer, chaque fois qu'il achète une chose, des conditions dans lesquelles elle a été produite?

2° s'assurer si elle est vendue par le marchand et payée par lui, acheteur, au juste prix?

3® se demander quel usage il compte en faire?

4® chercher si l'emploi qu'il en fera pour lui-même pourra bénéficier à la communauté?

Or, on peut tenir pour certain que le consommateur présentement ne se pose aucune de ces quatre questions ! Sa seule préoccupation, c'est le bon marché : acheter au plus bas prix possible. Il y a une complainte célèbre en Angleterre, la chanson « de la chemise » {Sang ofthe Sfiirt), qui est la plainte d'une pauvre ouvrière cousant nuit et jour et qui, en cousant son linge, « coud son lin-

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ceul » — mais pensez-vous donc que ce sont les darnes^ riches qui soient seules responsables de ce travail meurtrier? Ce sont tous les consommateurs, et plus particulièrement ceux de la classe pauvre, car ce sont ceux-là qui ont le plus besoin de linge à bas prix !

J'ai rappelé ailleurs le fait de ces costumes de première communion que j'avais vu mettre en vente, à la veille de Pâques, au prix de 10 fr. 50 le costume complet, voile, robe, ceinture, et même chaussures. Certes! la jeune fille qui le revêt, pour se rendre pieusement à l'église, ne se doute guère qu'elle est responsable de ce salaire homicide, que sa robe blanche est peut-être tachée de sang^ et qu'en s'approchant delà table sainte pour communier elle s'expose à entendre, si Dieu est là, la terrible interrogation qu'il adressa à Caïn : Qu'as-tu fait de ton frère?

Dans l'organisation présente, le consommateur n'a pas à s'occuper de l'ouvrier ; il n'a rien à faire avec lui ; il ne connaît que l'intermédiaire, marchand ou patron. Que l'ouvrier soit victime de la plus abominable exploitation, que les articles vendus soient le produit du sweating System (le système qui consiste à faire suer l'ouvrier comme un citron dont on extrait le jus en le pressant), le consommateur n'en a cure : son excuse, en effet, s'il ne fait rien, c'est qu'il ne sait rien, qu'il ne peut rien.

Et ne croyez pas que ce soit seulement vis-à-vis de leurs frères les ouvriers que les consommateurs aient des devoirs à remplir : c'est aussi vis-à-vis de tous ceux que S^ François d'Assise appelait « ses frères inférieurs », des animaux domestiques qui travaillent aussi pour noua et qui sont si souvent maltraités, et même vis-à-vis des animaux sauvages qui sont massacrés sans l'ombre d'utilité, depuis l'éléphant d'Afrique qu'on tue par dizaines-

LE REGINE DU GONSOMMATKUR. 239

de milliers chaque année, pour faire avec son ivoire des billes de billards ou des couteaux à papier, jusqu'aux oiseaux-mouches, oiseaux de paradis, ou nos amies les hirondelles, tuées aussi par dizaines de millions pour orner les chapeaux des dames de leurs charmants petits cadavres! Et devoirs même vis-à-vis de la nature inanimée, des forêts, des plantes, des richesses naturelles, que Findustrie moderne met au pillage.

Mais sous ce nouvel aspect aussi Torganisation est indispensable. Il faut que des Ligues soient constituées, non plus celles-ci en vue de permettre aux consommateurs de mieux défendre leurs droits, mais seulement de mieux remplir leurs devoirs !

Les plus importantes sont aux États-Unis: elles ont pour but spécial d'empêcher l'exploitation des ouvriers et, à cet effet, les membres associés prennent l'engagement de n'acheter aucun article chez un marchand sans avoir pris des renseignements sur les conditions dans lesquelles il a été fabriqué — où? — comment? — avec quel salaire? — et d'exiger en quelque sorte, de tout marchand, une garantie morale que le bon marché de leurs marchandises, s'il y a bon marché, n'a pas été obtenu aux dépens des forces, de la santé, de la vie des travailleurs. Les membres de cette Ligue, dans leur généreuse campagne, peuvent d'ailleurs se renseigner et trouver un appui efficace auprès des Syndicats ouvriers: surtout aux Etats-Unis, car les syndicats américains font usage d'étiquettes de diverses couleurs (labels) qui, apposées sur les produits sortis des mains de leurs adhérents, avertissent le public que ces produits ont été faits dans des conditions loyales et peuvent être achetés sans scrupules.

Il va sans dire que la Ligue des consommateurs n'est

pas systématiquement hostile au bon marché : elle veut abolir le bon marché néfaste qui consiste dans l'exploitation de l'ouvrier, mais non le bon marché qui consiste dans une meilleure utilisation des forces productives et qui est la forme caractéristique du progrès économique : elle approuve « l'économie de l'effort », comme l'appelle M. Yves Guyot, mais non l'économie du salaire.

C'est par l'initiative de « la Société des femmes ouvrières » que la première Ligue fut créée à New- York en 1889 (1). Ces ligues publient des Whiîe Lists, c'est-à-dire

(1) Une Ligue semblable a été foadée à Paris le 27 décembre 1902, sous le nom de Ligue sociale d'acheteurs, par l'initiative de Madame Jean Brunhes.

Elle se définit ainsi dans son premier bulletin : « La Lig;ue sociale d'acheteurs est une association de personnes qui, réfléchissant à la responsabilité qu'elles ont vis-à-vis du monde du travail en tant qu'acheteurs ou acheteuses, se préoccupent d'obtenir par leurs achats quotidiens, éclairés et organisés, des améliorations progressives des conditions du travail».

Que doit faire un membre de la Ligue sociale d'acheteurs?

1® « Ne jamais faire une commande sans demander si elle ne risque pas d'entraîner le travail de la veillée ou le travail du dimanche.

2° Toujours éviter de faire ses commandes au dernier moment, surtout aux époques de presse.

3® Refuser toute livraison après 7 heures du soir ou le dimaache afin de ne pas être indirectement responsable d'une prolongation des heures de travail pour les livreurs, employés ou employées, apprentis ou apprenties.

4° Payer ses notes régulièrement et sans retard >» .

Quels sont les moyens d'action de la Ligue vis-à-vis des fournisseurs?

« Vis-à-vis des fournisseurs la Ligue a un grand moyen d'action : la réclame gratuite et incessante. Elle fait de la réclame à ceux

LE RÈGNE DU CONSOxMMATËUR. 241

une liste des magasins non saspects d'exploiter leurs ouvriers ou employés — et le désir de figurer sur cette « liste blanche » peut agir certainement comme un puissant aiguillon sur les directeurs de magasins de nou-

qui remplissent les conditions qu'elle exige. Elle fait de la réclame a ceux qu'elle désigne après enquête comme remplissant leur devoir social envers leurs employés et leurs ouvriers. Elle fait de la réclame à ceux qui sont ainsi des agents effectifs de progrès social. Et par cette réclame positive poui* les bons employeurs, elle est convaincue qu'elle parviendra à hâter les réformes beaucoup plus efficacement que par le boycottage des mauvais employeurs.

Les fournisseurs recommandés par la Ligue sont inscrits sur une liste adressée à tous les membres : par opposition avec la liste noire (liste des mauvais payeurs que dressent avec raison ks fournisseurs), la liste des fournisseurs et producteurs soutenus par la Ligue est appelée la liate blanche.

A quelles conditions la Ligue inscrira- l-elle les couturières sur la liste blanche?

Les couturières recommandées parla Ligue doivent s'engager:

1» A ne pas faire travailler normalement au delà de 7 heures du soir, et jamais au delà de 9 heures du soir, même aux époques de presse.

2» A ne pas donner aux ouvrières de travail à terminer chez elles le soir (seconde veillée).

'S^ A ne pas faire travailler le dimanche.

Moyennant ces conditions, elles sont inscrites sur la liste blanche.

Citons encore cette conclusion :

« Acheteurs, nous sommes en définitive le principe et la fin de tous les faits économiques du travail... Notre ambition la voici :transformer une fonction purement économique en une fonction sociale... ».

Malheureusement, quoiqu'une liste blanche ait été établie, l'indifférence des dames de la bonne société n'a pas permis à cette Ligue de prendre un grand développement.

G. — Coop. 14

veautés. En même temps, ces ligues développent chez les dames de la société riche le sentiment de leur responsabilité et de leur solidarité vis-à-vis de leurs sœurs. Elles ont demandé pour celles-ci une demi-journée de vacances chaque semaine pendant l'été. Plusieurs ligues se sont constituées, à Tinstar de celles-ci, dans les grandes cités américaines. Un professeur, M. Graham Brooks, a été un des initiateurs de cette campagne.

Il serait inutile d'insister sur l'importance et le progrès moral que dénote une pareille institution. En voici une autre, moins importante, mais bien intéressante aussi. Dans plusieurs cantons suisses (l'initiative est partie du canton d'Argovie), on recrute des adhésions pour une Ligue de dames s'engageant à n'acheter aucun chapeau orné d'oiseaux ou déplumes d'oiseau, afin de mettre un terme précisément à cette extermination sauvage dont j'ai parlé tantôt. Et d'autres Ligues féminines sur ce modèle se sont constituées en Autriche et aux États-Unis (t).

Eh bien ! voilà des initiatives admirables, mais combien serait plus efficace encore, pour mettre un terme à la fois à l'exploitation de Thomme et à cette mise au pillage de la nature par le consommateur — l'association de tous les consommateurs sous forme de sociétés coopératives ! Quelles Ligues de consommateurs vaudraient celles-là?

Cène serait plus seulement, comme tantôt, l'exercice de sa souveraineté légitime qu'elles rendraient au consommateur, mais aussi la conscience de sa responsabilité.

(1) Let> Ligues anti-alcooliques, ou contre la consommation de l'opium, ou contre l'abus du tabac, ou les sociétés végétanennes, peuvent être considérées aussi comme ayant pour but l'éducation du consommateur.

Désormais, l'orientation du moiivement économique serait changée : ce ne serait plus la préoccupation du profit qui hanterait les esprits et ferait marcher l'industrie, car les sociétés coopératives de consommation ne cherchent pas de profit, ou du moins ne doivent pas le chercher; leur seul souci est de pourvoir le plus économiquement possible aux besoins les plus essentiels de tous. Or, tel doit être le but normal de l'activité économique. Mais qui pourrait dire combien le monde changerait du jour où dans le commerce, la préoccupation de l'argent à gagner ne tourmenterait plus les âmes, et du jour où, dans la consommation, il n'y aurait plus de débouchés que pour les produits faits selon la justice?

Bien mieux que ne sauraient le faire des consommateurs, même ligués, la société de consommation peut remonter directement aux sources d'où elle tire ses produits. Elle peut faire une enquête sur leurs origines; elle peut donner la préférence aux articles qui sont manufacturés par des ouvriers syndiqués, ou par des associations de production ou par ses propres ouvriers. Elle peut s'interdire absolument la mise en vente dans ses magasins de tels ou tels articles qu'elle juge dangereux, comme les boissons alcooliques, ce que font les sociétés coopératives socialistes belges, — ou immoraux, comme des journaux pornographiques, — ou stupides, comme les plumes d'oiseaux. Elle peut, en ne vendant que des vins purs, rendre peu à peu aux consommafpurs le goût du vin naturel qu'ils avaient perdu et faire bénéficier ainsi les vignerons de France de tout ce que les sophisticateurs gagnaient jusqu'à présent.

Puisque c'est directement pour lui consommateur, et non pour des intermédiaires, que les ouvriers travaillent,

il ne pourra plus arguer de son ignorance ni de son impuissance; il ne pourra plus supporter qu'ils travaillent pour des salaires de famine ou dans des ateliers insalubres, ou pendant un nombre d'heures trop prolongé... Ces prévisions sont-elles trop optimistes? Peut-être pourrait-on nous citer des exemples de sociétés de consommation traitant durement leurs employés ou exigeant d'eux plus de travail qu'un patron ordinaire : il y a eu des grèves même contre les sociétés de consommation. Hélas! c'est vrai; mais qu'est-ce que cela prouve? Simpk ment qu'il y a pour le consommateur toute une éducation économique et morale à faire, que ce n'est pas en un jour qu'on fait l'apprentissage du pouvoir. De même qu'il ne suffit pas de conférer le suffrage universel à un peuple pour transformer du jour au lendemain cet esclave en souverain, de même il ne suffit pas de grouper les consommateurs en sociétés coopératives — ' qui sont l'équivalent, dans l'ordre économique, du suffrage universel dans l'ordre politique, puisque tout le monde est consommateur, de même que tout le monde est citoyen — pour leur donner des sentiments nouveaux.

I 5. — Le règne du consommateur. — Après plus d'un siècle d'expérience, l'avènement de la démocratie dans le gouvernement politique nous ménage encore d'incessants et cruels déboires. Comment en serait-il autrement pour l'avèûement de la démocratie dans l'ordre économique? Certes, le peuple n'était pas moins ignorant de ses droits et de ses devoirs politiques que les consommateurs de leurs droits et de leurs devoirs économiques — et il l'est encore ! Mais si le vrai moyen d'apprendre à nager c'est de se jeter à l'eau, le vrai

moyen aussi de faire réducation économique, politique ou morale d'un peuple, d'une classe, d'une catégorie sociale quelconque, c'est de les mettre à même d'exercer Je pouvoir effectif — et voilà précisément ce que fait la Société coopérative de consommation.

Les économistes conservateurs répondent que l'exemple du suffrage universel en politique n'est pas bien encourageant : c'est peut-être vrai, — quoiqu'à tout prendre on ne voit guère que dans les pays où le suffrage est restreint il fonctionne beaucoup mieux — mais en tout cas, il faut bien qu'il réponde à une nécessité, puisque là où il existe personne n'ose proposer de le supprimer, et que, là où il n'existe pas encore, on s'en rapproche de jour en jour.

Les économistes de l'école libérale objectent que cette forme de collectivisme coopératif supprimera toute initiative individuelle, toute invention, tout progrès. Ne faut-il pas craindre que le jour où il n'y aura plus de (( nouveautés », il ne reste que la routine ? Le producteur peut être égoïste et intéressé, mais par cela même il est actif; le consommateur est indifférent et passif. S'il ne gouverne pas, c'est parce qu'il est essentiellement incapable de le faire. Il n'apas le désirde changer ses habitudes et ses goûts ; il est misonéïste. J'ai entendu, ici même, mon savant collègue M. V. Pareto citer l'exemple suivant qui est très frappant. L'industrie de la meunerie est arrivée à un degré de perfection tel que non seulement ses machines séparent la partie corticale du grain et le germe, mais encore qu'elles ont des brosses pour enlever les poussières logées dans la fente médiane. Pense-t-on, disait-il, que des consommateurs eussent pris tant de peine pour se faire du pain blanc? ils man-

géraient encore le pain noir de leur père et le trouveraient excellent ! Si nous mangeons du pain blanc, c'est à la concurrence entre producteurs que nous le devons !

Spit ! mais l'exemple pourrait facilement se retourner en faveur de notre thèse. En faisant du pain blanc les boulangers ont-ils cherché à rendre service aux consommateurs? Nullement, mais à s'en rendre à eux-mêmes. Us savent que le pain blanc n'est bon qu'autant qu'il est frais ; dès qu'il est rassis il n'est bon qu'à jeter, tandis que le pain fait avec de la farine moins blutée, le pain a de ferme », reste excellent pendant plusieurs jours. Donc, par ce moyen, le boulanger est sûr de voir le consommateur revenir chaque matin. Mais le pain est gaspillé, mais le quart du grain est perdu par le blutage, mais la partie la plus nutritive du blé est jetée aux pourceaux sous forme de son, et voilà un des meilleurs exemples d'un goût dispendieux et malfaisant imposé au consommateur par le producteur dans l'intérêt de celui-ci. Hé bien! j'espère que les sociétés coopératives de consommation feront l'éducation de leurs membres, c'est-àdire qu'elles leur rendront le goût du pain savoureux, nourrissant, économique; et qu'en même temps elles lui apprendront que le pain fait au pétrin mécanique est aussi bon que celui pétri par le travail dégoûtant et pénible du « geindre » et arrosé de sa sueur. Le pain coopératif sera moins blanc, mais il sera plus propre!

Au reste, je ne veux pas nier que le règne du consommateur, succédant au règne de l'entrepreneur, n'eût pour résultat possible ou même probable un certain ralentissement dans la circulation économique et ne nous rapprochât de cet « étatstationnaire » que Stuart Mill prophétisait dans une page éloquente quand il voyait « le

fleuve de l'industrie humaine se perdre dans une mer stagnante ». Mais il ne s'en effrayait pas outre mesure et nous non plus! Vraiment, si ce règne nouveau nous apportait, dans le domaine économique, un peu de cette grande paix, paxromana, que l'empire romain apporta au monde dans l'ordre politique, je crois que nous ne pouvons rien souhaiter de mieux aux hommes du siècle qui vient.

L'économie politique a débuté par l'étude des phénomènes et des lois de la production : c'est là ce qu'ont étudié jusqu'à ce jour, presque exclusivement, les économistes. Mais ils sont aujourd'hui généralement d'accord pour reconnaîtra qu'ils avaient fait fausse roule et que ce sont les phénomènes et les lois de la consommation qui constituent la clé de la science. On a même dit que la science de la consommation attendait son Adam Smith. Donc, à ce changement dans la conception et l'orientation de la science économique, doit en correspondre un pareil dans la conception et l'orientation de la pratique économique, et c'est l'avènement de la Société deconsommationquiest le signe de cechangement. Le dixneuvième siècle a été le siècle des producteurs; espérons que le vingtième siècle sera le siècle des consommateurs.

Les producteurs sont des belligérants, et leur règne a été celui de la concurrence et de la lutte pour la vie(0. Les consommateurs sont des pacifiques, et leur règne sera celui de l'union pour la vie . C'est pour eux peut-être qu'a été prononcée la parole de l'Évangile : « Heureux les débonnaires, car ils posséderont la terre ».

Que leur règne vienne!

(1) Voir la conférence suivante.

CONCURRENCE ou COOPÉRATION (i)

% \. La concurrence en tant que liberté du travail. — § 2. La concurrence sous forme de lutte pour la vie. — | 3. Faut- il redouter V affaiblissement de la concurrence?

MM. — Il aurait fallu un petit point d'interrogation après le titre de la conférence de ce soir. Coopération ou concurrence? Vous entendez bien en effet que par ces deux motsj'ai voulu symboliser, caractériser deux écoles différentes : — l'une qui comprend la plupart des économistes français, tous ceux notamment qui se groupent autour de la Société d'Economie Politique de Paris ; — l'autre dans laquelle ne figurent que peu d'économistes, mais surtout des sociologues, des philosophes, des hommes politiques, quelques chrétiens, voire quelques anarchistes, un peu de tout. Ce qui a permis à un de mes excellents collègues et amis de donner de ces deux écoles la définition que voici : la première se compose de tous ceux qui savent l'économie politique, et la seconde de tous ceux qui ne la savent pas. C'est au nom de la seconde que, modestement, je viens vous parler ce soir.

(1) Conférence donnée au Musée Social le 24 janvier 1899> sous la présidence d,e M. Raymond Poincaré, député. Publiée dans le Bulletin du Musée Social de mars 1899.

Comme j'ai l'honneur d'appartenir depuis une quinzaine d'années à la Société d'Économie Politique, vous pensez que je n'aurai pas le mauvais goût de dire ici du mal de mes confrères; je tiens même à déclarer expressément que je liens tous les militants de l'école libérale économique — non pas seulement ceux qui sont morts mais ceux qui vivent et dont j'aurai à citer les noms — pour des vaillants qui ont lutté très courageusement dans le passé et dans le présent pour beaucoup de nobles causes, pour la Liberté, pour la Paix sociale et internationale, pour la Justice aussi, et que sur tout autre terrain que celui qui va faire l'objet de notre petite querelle de ce soir, je suis de cœur avec eux.

Mais je ne crois pas dire du mal d'eux si je me borne à constater qu'ils disent souvent du mal de nous. Dans tous les livres ou articles qui ont paru dans ces derniers temps signés des principaux chefs de l'école économique libérale, on peut relever une quantité de critiques acerbes ou tout au moins de petites pointes contre les institutions d'aide mutuelle, contre l'école nouvelle dont je vais parler sous le nom d'école coopérative, mais qui est généralement connue aussi sous le nom d'école de la solidarité. Solidarisme, coopératisme, c'est tout un.

Je ne veux pas multiplier ici les citations : cela me serait facile, mais vous pourriez croire que c'est la rancune qui me donne tant de mémoire : je ne peux cependant pas oublier un fait tout récent, une séance d'une petite sœur de la grande Société d'Économie Politique, la « Société d'économie industrielle », dans laquelle M. Yves Guyot a dit que ce que nous faisons et que vous faites ici c'était du « socialisme paternel », et dans laquelle un autre membre, non moins autorisé, puisqu'il est le

Secrétaire de la Société d'Économie Politique,' a clôturé et résumé toute la discussion par cette formule d'une concision lapidaire : « Le Musée social est un mal social ». Pourquoi toutes ces attaques? — Tout simplement parce que, dans la seconde école dont j ai à vous parler, nous ne croyons pas que la concurrence suffise à tout, qu'elle assure la liberté, le bon marché, le progrès moral et économique. Et pourtant, je suis convaincu que des gens d'esprit, des savants comme les économistes de l'école libérale dont je viens de parler, ne croient pas non plus à la toute-puissance et à Tinfaillibilité de la concurrence érigée en dogme. N'y aurait-il entre les deux écoles qu'un simple malentendu? Peut-être : en tout cas, il m'a semblé que le temps que nous allons consacrer à cette discussion ne sera pas tout à fait perdu si nous arrivons seulement à préciser ce qui nous sépare. ' Avant tout il faudrait savoir ce que c'est que la concurrence. Seulement, comme il n'y a rien de plus ennuyeux dans une conférence que la recherche des définitions, je m'en dispenserai — et du reste autant vous avouer que je n'en ai point du tout de définition ! — mais ce que du moins je vois clairement, c'est que la concurrence se présente sous deux aspects, l'un celui de la liberté du travail, l'autre celui de la lutte pour la vie. Eh bien ! le premier, nous l'acceptons : le second, nous le rejetons. Voilà tout le sujet de notre entretien de ce soir.

I 1 . . — La concurî^ence en tant que liberté du travail, — Je dis d'abord qu'en tant que liberté du travail, nous sommes tous disposés, dans l'école coopérative, à accepter la concurrence. C'est le premier aspect sous lequel elle

a apparu aux économistes ; c'est avec cette auréole qu'elle a surgi, véritablement radieuse, à la fin du siècle dernier, 6t d'autant mieux acclamée qu'elle succédait — non point au vrai régime corporatif tout frais éclos des fraternités -du Moyen âge et qui aurait peut-être pu soutenir la -comparaison à certains égards — mais à un régime corporatif usé et déjà parvenu à une espèce d'ossification

sénile.

Aussi bien je n'insisterai pas longtemps sur ce premier point, puisque nous sommes d'accord. Je me bornerai à •dire que même à ce point de vue, en tant que liberté du travail, la concurrence n'a pas peut-être tenu tout à fait les espérances qu'on avait fondées sur elle.

Elle n'a pas donné tout à fait le bon marché qu'on nous promettait : la preuve, c'est que le pain, par exemple, n'a pas baissé de prix depuis cinquante ans ! et cependant Dieu sait que ce n'est pas la concurrence qui fait défaut, puisque le nombre des boulangers, rien qu a Paris, a triplé depuis un demi-siècle !

On ne peut pas dire non plus qu'elle ait tout à fait réalisé cet « ordre naturel » que rêvaient les physiocrates, puisque nous voyons encore pas mal d'anarchie dans la répartition des richesses et des fonctions. Je pourrais en donner mille exemples : pour n'en citer qu'un seul, pensez aux médecins qui, dans les villages et lés campagnes, sont tellement rares que les malades ne peuvent en trouver, tandis qu'à Paris, au contraire, ils sont tellement nombreux que ce sont eux qui ne trouvent plus assez de malades î

On ne peut pas dire non plus qu'elle ait agi, ainsi que l'espérait Bastiat, comme puissance ni voleuse, égalitaire, ■démocratique, puisque nous la voyons créer de nos jours

un type absolument inconnu autrefois, même du temps de Crésus, celui du milliardaire.

Mais il n'importe ! Je le répète, nous acceptons ces petites misères inhérentes à la liberté du travail, nous les acceptons non pas dans cet esprit optimiste des économistes de Técole libérale qui pensent qu'elles disparaîtront du jour où la libre concurrence sera pleinement établie et que, comme la lance d'Achille (c'est une phrase consacrée), elle guérira elle-même les maux qu'elle aura causés. Non : nous les acceptons simplement parce que nous pensons que, quelque cher qu'on l'achète, la liberté vaut le prix dont on la paie.

Sur ce premier point, je n'ajouterai qu'une réflexion qui paraîtra peut-être quelque peu impertinente aux maîtres de l'école libérale. Je me permets de croire que c'est précisément sur les coopérateurs qu'ils doivent compter pour assurer le régime de la libre concurrence, pour réaliser leur idéal, et qu'ils n'y arriveront pas par le simple laisser faire. Et en effet, ils sont les premiers à reconnaître eux-mêmes — et à en gémir — qu'en somme, ce régime de la libre concurrence, dont ils ne cessent de nous vanter les bienfaits, n'existe pas, qu'il n'a jamais été réalisé, qu'il lui manque toutes les conditions qu'il présuppose, à commencer par la suppression de tout monopole de fait ou de droit, et qu'il ne donne rien de ce qu'on en attend, à savoir l'abolition de tout profit illégitime, la coïncidence entre le prix de revient et Je prix de vente, l'adaptation de la production à la consommation, de la demande à l'offre.

Et bien! pour tout cela, les sociétés coopératives peuvent être d'un très grand secours. Elles peuvent juste-

ment faire — et elles font en réalité — coïncider dans une grande mesure le prix de vente et le prix de revient; elles s'attachent à éliminer les intermédiaires, les parasites, tous les frottements qui enrayent le mécanisme économique et l'empêchent de jouer librement. Elles ont précisément pour but d'assurer autant que possible lo règlement des intérêts par de libres contrats et d'empêcher les Brennus de jeter leurs épées dans l'un des plateaux de la balance. Et enfin, en assurant aux consommateurs la haute main dans le gouvernement économique, les sociétés de consommation tendent à réaliser l'idéal de Bastiat qui acclamait dans le consommateur le vrai représentant de l'intérêt public.

Quant aux interventions législatives qui échauffent si fort la bile des économistes, telles que système protectionniste, taxation de la boulangerie et de la boucherie, lois ouvrières, ils devraient penser que du jour où la coopération serait réalisée la plupart deviendraient inutiles! Oui, si tous les citoyens français appartenaient à des sociétés coopératives de consommation, le régime protectionniste ne durerait pas longtemps. Oui, s'il y avait partout des boulangeries coopératives^ cette fameuse taxe municipale sur le pain et la viande qu'ils dénoncent depuis si longtemps mais vainement, serait rendue inutile parce que les boulangeries et boucheries coopératives vendraient pain et viande au prix de revient. Oui, si tous les ouvriers en France étaient associés à leurs patrons par la participation aux bénéfices ou associés entre eux par la coopération de production, toutes les lois coercitives pour créer des caisses de maladies, de retraite ou d'assurance, pour réglementer le salaire, toute cette pesante armure législative qui n'a d'autre raison d'être que G. — Coop. 15

254 La coopération.

de protéger le faible contre le fort et d'empêcher l'ouvrier d'être livré au capitaliste à l'état de proie individuelle, deviendraient superflues du jour où les ouvriers eux-mêmes régleraient tout ce qui concerne leurs caisses, leur rémunération et leur propre sécurité, du jour où — pour reprendre une phrase que prononçait l'autre jour M. Paul Deschanel, au banquet des associations coopératives — « le travail n'obéirait qu'aux règles qu'il se serait à lui-même données ».

Voilà pourquoi j'avais le droit dédire que si jamais la libre concurrence est réalisée pleinement sur terre, ce sera très probablement aux associations coopératives que les économistes de l'école libérale le devront et ils seront obligés de nous remercier pour cela. Ils feront comme le prophète Balaam qui avait été envoyé pour maudire Israël et qui fut finalement obligé de le bénir, et encore à trois reprises différentes! Ce sera là notre seule vengeance, mais j'avoue qu'elle sera assez raffinée.

§ 2. — La concurrence sous forme de luttepour la vie. — Ceci m'amène à envisager le second aspect de la concurrence : après la face, le revers. Oh 1 celui-ci n'est pas aussi ancien que l'autre, il est de date relativement récente. L'idée de concurrence comme manifestation de la lutte pour la vie, comme instrument de sélection, comme loi directrice de l'évolution, tout le monde connaît ses origines; vous savez comment Herbert Spencer et Darwin, vers le milieu du xix® siècle, ont lancé cette grande idée dans le monde et quel chemin elle a parcouru depuis lors! Je n'ai pas à discuter la question du darwinisme au point de vue biologique : je me bornerai simplement à dire qu'on commence à se défier en matière

sociale de tous ces emprunts faits au règne animal. Mais les économistes ont été, du premier coup, conquis. Ils se sont dit : voilà notre affaire! Jusqu'à cette découverte la concurrence c'était simplement le bon marché, la liberté, la justice, mais voici, maintenant c'est aussi le progrès! c'est le progrès puisque c'est l'élimination des incapables, la survivance des plus aptes, donc la sélection des meilleurs.

Oui, seulement le tout est de s'entendre. Ces meilleurs, qui sont-ils? Tant que nous sommes dans le domaine de la concurrence animale, j'entends bien quels sont les meilleurs : s'il s'agit de lions, les meilleurs ce sont assurément ceux qui auront les crocs les plus solides, les grifïes les plus aiguës et les muscles les plus puissants pour saisir leur proie; et s'il s'agit de renards, ce seront ceux qui auront les pattes les plus agiles, le nez le plus fin. Mais quand il s'agit des hommes, sont-ce là les meilleurs? Évidemment non; même les économistes de l'école libérale n'entendent pas par « les meilleurs » les plus féroces et les plus roués; ils entendent par là non les hommes qui ressemblent à des lions, à des renards, mais les hommes bons, les hommes sociaux, les hommes qui seront disposés au besoin à sacrifier leur intérêt personnel à l'intérêt social.

Eh bien ! s'il en est ainsi, alors comment peut-on soutenir sans vraiment prêter à rire que la concurrence pour la vie entre hommes, dans le commerce par exemple ou dans l'industrie, aura pour effet d'assurer la victoire aux plus scrupuleux, aux plus consciencieux, aux plus modestes, à ceux qui posséderont ces vertus discrètes qui font la moralité de la vie sociale et distinguent précisément « la bonne société » de la mauvaise? Vraiment il semble

qu'il n'y ait pas à discuter sur des vérités qui De sont que des lieux communs.

Et pourtant, il s'est trouvé des économistes pour soutenir cette thèse que c'est bien aux plus moraux que la concurrence assure la victoire!

Dans un tout petit livre, écrit avec un remarquable brio, intitulé Lamorale de la concurrence^ M. Yves Guyot s'attache à démontrer que la concurrence produit non seulement le progrès économique, mais le progrès moral : voici comment. Quel est le rôle du producteur ou du marchand dans notre organisation économique? n'est-ce pas de se préoccuper des goûts, des intérêts du client? n'est-ce pas de le bien servir? Ce fabricant ne se préoccupe pas de ce qui est son intérêt ou son goût à lui. Mon Dieu ! non, il le foule aux pieds ! mais il vit dans le souci constant de se demander comment il pourra être agréable à ses clients en leur fournissant, de la façon la plus économique, les produits de meilleure qualité. Et c'est bien la concurrence qui le force ainsi à se préoccuper des intérêts du public, qui lui impose cette obligation sous la menace ou sous la sanction de la ruine : voilà pourquoi, poursuit M. Yves Guyot, elle agit à la façon d'un grand ressort moral; elle produit « l'altruisme professionnel ». En fait de morale, elle remplacera le catéchisme, qui est un peu discrédité, et même elle pourra remplacer avec avantage l'impératif catégorique de Kant qui est peu connu dans le monde des affaires.

Voilà la démonstration. A dire vrai, il semble que l'auteur ait voulu plutôt tenir une gageure que donner une démonstration scientifique. La définition qu'il nous donne de l'acte de commerce est en tout cas fort divertissante. Elle rappelle celle que Molière met dans la bouche de

M. Jourdain, le Bourgeois-gentilhomme, à qui on demande ce que faisait son père, et qui répond : « les mauvaises langues prétendaient qu'il était marchand drapier, mais point du tout! c'était un homme qui, étant de son naturel extrêmement obligeant, avait des pièces d'étoffe chez lui et rendait service à ses amis en les leur procurant dans les meilleures conditions possibles ».

Molière avait donc déjà démontré que le commerce n'est qu'un service rendu ! C'est cette perpétuelle équivoque de l'expression « service rendu », cette espèce de jeu de mots, qui est aussi le fondement de toutes les Harmonies de Bastiat. Elle consiste à prendre à la lettre cette formule qui se trouve sur toutes les circulaires des marchands qui écrivent à leurs clients : « venez chez moi , vous serez bien servi », ou même : « vous serez mieux ,sen^i que chez le voisin ». Et comme la morale en ce monde consiste en somme à rendre service à autrui, vous saisissez tout de suite comment l'échange et la division du travail supposent et provoquent l'altruisme professionnel : qiiod erat démons trandum.

Le Correspondant a narré une amusante histoire de concurrence qui s'est passée, il y a quelque temps, entre les deux plus gros milliardaires américains, Vanderbilt et Gould. C'est avec leurs lignes de chemins de fer (car chacun d'eux en possède plusieurs) qu'ils se battaient. Pour accaparer le transport de bétail à New-York, chacun d'eux abaissait le prix du transport, de telle sorte qu'il finit par tomber de 1 25 dollars le wagon à un dollar. Ce fut Gould qui eut le dernier mot ; c'est sur son chemin de fer qu'il établit ce tarif phénoménal de 1 dollar. 11 riait tout seul de contentement en pensant à sa victoire, quand il apprit avec stupeur que Vanderbilt avait acheté

tout le bétail du Far-West, qu'il s'empressait de le faire voyager dans les wagons de son concurrent au tarifextravaganl de bon marché que celui-ci, Gould, avait imaginé, et réalisait ainsi d'énormes bénéfices sur le transport. Gould cessa de rire. Mais le public, pour lequel ils rivalisaient certes! d'altruisme, était en joie.

Une autre fois, on vit deux Compagnies en arriver, par la concurrence, non seulement à transporter les voyageurs gratis, mais encore à leur offrir à leurs buffets des rafraîchissements gratis. Ici encore le « service rendu » au public était incontestable !

Eh bien ! je pense que vous avez vu tout de suite où git le sophisme : le moteur de toute l'activité commerciale et industrielle ce n'est pas du tout le désir de rendre service à autrui, mais tout simplement le désir de toucher un profit. Le profit! voilà la cause et la fin, l'alpha et l'oméga, de tout le mouvement économique dans notre organisation actuelle. Et comme la concurrence ne saurait développer d'autres qualités que celles qui se trouvent le mieux adaptées au but spécial qu'il s'agit d'atteindre, la concurrence économique en vue du profit ne saurait développer que les qualités les plus propres à gagner de l'argent. On dit quelquefois que la concurrence est l'âme du commerce : on a l'âme qu'on peut !

Remarquez que je ne suis pas assez pessimiste pour prétendre qu'un négociant ou qu'uncommerçant ne puisse pas être un homme parfaitement honorable, consciencieux et qui met tous ses soins à bien servir ses clients. Je prétends seulement que s'il le fait, ce sera peut-être parce qu'il pense que l'honnêteté est, après tout, le meilleur chemin pour réussir en affaires, et heureusement c'est vrai... quelquefois. Ou bien encore s'il le

fait, s'il est un de ces commerçants dont la parole vaut de l'or et qui sont l'honneur de leur profession et de leur pays, ce ne sera point du tout parce que la concurrence l'y aura contraint, mais parce que sa conscience ou son honneur professionnel lui en font une obligation. Et la preuve, c'est que cet honneur professionnel, cette probité commerciale, ont existé même dans des temps où la concurrence était absolument inconnue, peut-être même alors mieux qu'aujourd'hui. Elle ne remonte certes pas au temps de la libre concurrence cette inscription que Ruskin dit avoir vue gravée dans une église de Venise: « En ce temps-là les poids des marchands étaient exacts^ les mesures justes, les contrats loyaux »!

Et, maintenant que nous sommes loin de ce passé vénérable, si vous voulez faire la contre-épreuve, vous n'avez qu'à demander à n'importe quel marchand, à tel épicier du coin de la rue, pourquoi il vend des denrées falsifiées? pourquoi il ne ferme pas son magasin le dimanche pour donner congé à ses employés ? Il vous répondra : « Monsieur, je voudrais bien le faire, mais je ne le peux pas; je suis obligé de faire comme les autres, il faut hurler avec les loups ». Demandez à ce minotier de iNormandie qui, il y a quelques mois, a été poursuivi parce qu'il avait fait venir des wagons entiers de plâtre pour le mélanger à sa farine et faire du pain, et qui réalisait ainsi à la lettre le miracle que Satan proposait au Christ — et que celui-ci, d'ailleurs, repoussa avec indignation 1 — « dis à ces pierres qu'elles deviennent du pain » ! Demandez à tous les laboratoires municipaux pourquoi aujourd'hui la falsification des denrées est devenue un art qui fait de vrais miracles, comme celui que je viens de citer. — Partout on vous

répondra : c'est la concurrence qui est la cause ! parce qu'il faut s'ingénier à vendre à meilleur marché, parce que les profits diminuent, parce que les intermédiaires sont trop nombreux. Demandez encore à cet entrepreneur, à ce tailleur de vêtements confectionnés dans les grandes villes, à Londres ou même à Paris, pourquoi il soumet ses ouvriers à ce système devenu célèbre en économie politique sous le nom de siveating system — « système sudorifique », parce qu'il consiste à faire suer à un homme tout ce qu'il peut donner; — demandez à nos grands magasins pourquoi ils donnent à leurs ouvrières, pour la façon d'une chemise ou d'un objet de lingerie quelconque, une somme absolument dérisoire qui leur permet à peine de vivre, et cela au prix d'un travail de brute soutenu de jour et de nuit, à tel point qu'un observateur très bien documenté, M. Charles Benoist, dans son livre sur « l'ouvrière à l'aiguille », a pu citer le cas d'une ouvrière qui avait travaillé deux journées de suite, pendant vingt heures chaque jour, pour faire la façon de je ne sais quel article de toilette qu'une belle dame aura emporté dans un carton noué d'une faveur rose, en se disant joyeusement : je serai belle à bon marché! Demandez à l'auteur du fameux « chant de la chemise», Thomas Hood, quel est le drame quotidien qui lui a arraché ce cri de détresse :

0 mon aiguille ! travaillons !

Ce que tu couds c'est mon linceul

En même temps qu'une chemise !

Et tous vous répondront — ils ont déjà répondu cent fois : « C'est la concurrence! Nous ne demanderions pas mieux que de bien payer nos ouvriers au lieu de les

exploiter, mais nous y sommes forcés par les nécessités de la lutte pour la vie ».

Voilà qui suffit, n'est-il pas vrai? sans multiplier les exemples, pour prouver que la concurrence, sous la forme de lutte pour la vie, agit généralement non dans le sens progressif mais dans le sens péjoratif, qu'au lieu de sélectionner les bons en éliminant les méchants, elle force, au contraire, les bons à régler leurs pas et leurs actes sur les pas et les actes des méchants.

Mais à cela, me direz-vous peut-être, que voulez-vous faire? Il faut bien cependant, puisque vous avez accepté la concurrence sous la forme de la liberté du travail, l'accepter aussi sous forme de lutte pour la vie, c'est la face et le revers de la même médaille : on ne peut les séparer.

Point du tout! je n'accepte pas ce dilemme. La liberté du travail ne m'apparaît pas comme nécessairement liée à la lutte pour la vie, et mieux que cela, je crois qu'il y a bien des cas dans lesquels, au contraire, la lutte pour la vie a pour résultat de supprimer la liberté du travail et la libre concurrence! Prenez des rats! oui, une douzaine de rats, et puisque nous parlons de sélection naturelle, enfermez-les dans une cage et ne leur donnez que la nourriture suffisante pour un seul. Puis repassez tous les jours : d'un jour à l'autre vous verrez leur nombre diminuer, si bien qu'à la fin il n'en restera plus qu'un. G est l'élu, celui-là, c'est le sélectionné! qu'il est beau et gros! Je le crois bien, il a mangé tous les autres! Et voilà la concurrence supprimée, puisque de tous les concurrents il n'en reste qu'un seul : c'est même de là que vient le mot de monopole, monos^ seul.

Je veux bien croire que dans la concurrence entre les hommes cela ne se passera pas tout à fait de même — quoique cependant ce soit une thèse affirmée couramment par les collectivistes, par M. de Molinari, ou même par M. Zola dans son livre Le Bonheur des Damées, que les grands magasins, comme le Louvre et le Bon Marché, mangeront les petits. Ce n'est pas tout à fait exact; en réalité, il en reste encore beaucoup de petits magasins, il en reste même trop. Mais néanmoins on ne saurait contester que logiquement la lutte pour la vie, puisqu'elle est un combat, puisqu'il y a des vainqueurs et des vaincus, et puisque les vaincus finalement disparaissent, ne doive avoir pour effet de réduire le nombre des combattants jusqu'à ce qu'il n'en reste — je ne dirai pas qu'un seul, mais du moins qu'un petit nombre, lesquels, voyant à r6igret qu'ils sont de force égale et ne peuvent réussir à se dévorer les uns les autres, s'entendent et s'associent — ce qui revient exactement au même résultat : supprimer la concurrence.

Ce que je dis là ne sont pas des affirmations a priori. Vous savez, ou du moins beaucoup de ceux qui sont ici savent que notre fable ne fait que symboliser un des phénomènes économiques les plus actuels, les plus importants, celui qui préoccupe le plus les économistes à cette heure, c'est-à-dire ces ententes, ces coalitions des grands producteurs, qui s'appellent syndicats en France, trusts aux États-Unis, cartels en Allemagne, combines en Angleterre. Je sais bien qu'un des collaborateurs distingués de ce Musée social, M. de Rousiers, qui vient précisément d'aller faire une enquête aux États-Unis sur cette grosse question des Trusts, en a rapporté des conclusions relativement rassurantes pour le public; il croit

que finalement les Trusts n'auront pas pour effet d'abolir ni même de restreindre sensiblement la concurrence. Je me permets d'être moins optimiste à cet égard ; je ne suis pas allé aux États-Unis, mais j'étais, il y a quelques mois, dans le Midi de la France et voici ce que j'y ai vu. Les viticulteurs, comme vous le savez, font pour leurs vignes une grande consommation de soufre, ce sont même les plus grands consommateurs de ce pro^ duit ; or ils venaient d'avoir une surprise fort désagréa^ ble. Ils venaient d'apprendre que tous les fabricants de soufre raffiné s'étaient syndiqués et qu'ils s'étaient entendus aussi avec les producteurs de soufre de Sicile, qui est à peu près le seul pays qui fournisse le soufre aujourd'hui : même on leur annonçait par une circulaire que les prix étaient majorés de 2 ou 3 francs, et la même circulaire ajoutait assez cyniquement qu'ils feraient bien de se dépêcher, attendu qu'on comptait l'augmenter de 50 centimes par 100 kilos chaque mois ! Et c'est ce qu'ils ont fait — ceux du moins qui avaient de l'argent : ils se sont hâtés de faire leurs commandes, crainte de pire.

Je pourrais citer d'autres exemples; le même fait s'est produit pour le sulfure de carbone et pour le sulfate de cuivre. Que pouvons-nous faire dans ce cas?

Ce que nous pouvons faire? Hé ! justement la coopération peut faire beaucoup et, dans l'exemple que je viens de citer, elle est même la seule force — bien plus que l'État qui ne peut rien ici — sur laquelle les con» sommateurs puissent compter pour se défendre. Et cornment cela? Parce que les viticulteurs en France ont constitué de grands syndicats, les syndicats agricoles, qui ne sont en réalité que des sociétés coopératives de consommateurs, et qui sont bien décidés à résister et à

faire tomber ces syndicats de gros fabricants. Et s'ils réussissent, comme je l'espère, il faudra reconnaître que c'est la concurrence, sous la forme de lutte pour la vie qui avait créé le monopole, mais que c'est la coopération qui est venu restaurer la libre concurrence !

Et les banques populaires et caisses rurales, que fontelles, en fournissant des capitaux aux petits propriétaires, aux artisans — sinon de les empêcher d'être mangés par les gros et de maintenir par conséquent une liberté du travail et une libre concurrence effective et non pas seulement à l'état de vaine déclaration de principes?

C'est aussi sur la coopération que nous comptons, sous forme de sociétés de consommation, pour lutter contre cette sélection régressive et ces abus de la concurrence que j'ai indiqués tout à l'heure — réclames mensongères, falsifications des denrées, faux poids, exploitation du consommateur sous toutes les formes — qui sont les fruits amers de la poursuite du profit. Ces sociétés, vous le savez, ce sont les consommateurs eux-mêmes qui s'associent pour pourvoir à leurs besoins, c'est-à-dire se vendent à eux-mêmes; or quel intérêt auraient-ils à se vendre à eux-mêmes des marchandises falsifiées? ou à se vendre à eux-mêmes à faux poids .^ ou à s'exploiter euxmêmes d'une façon quelconque ? Et quand il y a plusieurs sociétés coopératives de consommation dans une même ville et une même région, pensez-vous qu'elles se fassent concurrence entre elles? Pensez-vous qu'elles cherchent à s'éliminer ou à se manger les unes les autres? Quelquefois oui, hélas! là où elles n'ont pu encore se dégager du milieu et des habitudes commerciales. Mais là où elles sont vraiment coopératives, elles se syndiquent, elles se fédèrent, elles s'entendent : il n'y a entre elles aucun

motif d'inimitié, puisque ce qui fait le venin de la concurrence et la fait dégénérer en lutte pour la vie c'est seulement la recherche âpre du profit, tandis que les sociétés coopératives ont pour principale préoccupation de pourvoir aux besoins de leurs membres en leur fournissant les marchandises de la meilleure qualité et au plus bas prix possible, de « leur rendre service », dans le vrai sens du mot cette fois et non dans le sens caricatural où M. Yves Guyot prenait ce mot.

Et nous comptons encore sur la coopération, pour faire cesser ce modeaffreux de la lutte pour la vie que je rappelais tout à l'heure, le sweating-system, cette exploitation des ouvriers par un entrepreneur ou des sous-entrepreneurs; car du jour où les ouvriers seront eux-mêmes, pour partie ou pour le tout, leurs propres patrons, personne ne saurait imaginer que, dans ces conditions, ils chercheront à s'exploiter eux-mêmes ! nous verrons alors réalisé l'idéal dont M. Charles Robert que je vois à mes côtés s'est fait l'apôtre, je veux dire le travail rémunéré par la justice et non plus par la fatalité de l'offre et de la demande.

§ 3. — Faut-il redouter r affaiblissement de la concurrence ? — Il me reste encore une crainte à dissiper. On pourrait appréhender — et les économistes ne se sont pas fait faute de l'affirmer — que cette pratique de l'aide mutuelle, cette préoccupation d'adoucir la concurrence et la lutte, n'aient pour résultat d'affaiblir l'initiative individuelle, d'engendrer un sentimentalisme sans nerf et sans vigueur, un philanthropisme quelque peu niais qui prépare à révolution sociale le même dénouement qu'au vaudeville célèbre de Labiche, une embrassade générale. Ce qu'il faut, dit-on, pour maintenir tendus les ressorts de

l'activité humaine, ce n'est rien moins que la lutte, la concurrence, le conflit des intérêts rivaux. Ce qu'il faut, c'est leself'help, l'aide de soi-même, tandis que la coopération, le mutualisme, la solidarité, tout cela ne fera que développer l'inertie, la passivité, l'instinct déjà trop puissant à ne point s'aider soi-même, mais à se faire aider par autrui! Dans son livre sur la supériorité des AnglO' Saxons, M. Demolins a même écrit cette phrase énorme : « Le solidarisme n'est qu'une des formes de l'égoïsme, l'égoïsme honteux ».

Certes! nous sommes d'accord en ceci que ce qui est essentiel c'est de former des hommes, et s'il m'était montré que la concurrence doit y réussir mieux que la coopération, je m'inclinerais.

Ne nous prenez pas pour des bénisseurs! notre idéal est aussi un idéal d'énergie. Mais je ne crois pas à ce danger, et je vais plus loin : de même que tout à l'heure je disais que je complais sur la coopération pour réaliser, mieux que la concurrence, la liberté du travail, je dirai maintenant que je compte sur la coopération pour réaliser, mieux que la concurrence, le maximum d'énergie et le développement intégral de la personnalité humaine.

Un des faits qui me rendent sceptique — entre beaucoup d'autres — sur l'efficacité de la concurrence et de la lutte pour la vie au point de vue de l'énergie, du selfhelp, c'est précisément l'exemple qu'on nous cite toujours de l'Angleterre en l'opposant à la France. Oui, certes! en Angleterre, il y a beaucoup d'individualisme — il y en a même peut-être un peu trop — mais l'argument ne peut pas nous toucher, car si l'Angleterre est le pays du self-heip,ces[ aussi par excellence le pays de la coopération et de l'association, et à ce point de vue il est même

absolument au premier rang. Et quant à la France, vraiment, on est bien difficile si on trouve qu'en France la concurrence et la lutte pour la vie font défaut! Je me demande quel est le pays où il y en a davantage! Vous n'avez qu'à voir dans chaque rue le nombre de marchands qui se font concurrence en vendant les mêmes articles et en se disputant les mêmes clients. Il n'est aucune entreprise aussitôt fondée qui ne provoque quelque entreprise concurrente. La lutte pour la vie? Mais le petit Français, avant même d'avoir des pantalons,, l'apprend, cette lutte pour la vie ! On le met tout de suite au collège, chaque semaine on lui fait faire des compositions pour le classer et, en fin d'année, des compositions doubles ou triples pour les prix, et il va ainsi d'année en année, composant toujours, luttant, ou du moins stimulé à la lutte par ses parents et par ses maîtres, pour tâcher de monterd'un numéro surla liste de classement. Puis il concourt pour les grandes écoles. C'est la grande préoccupation des Français que ces concours : on peut dire sans exagération qu'une grande partie des efforts intellectuels de la France, de la sollicitude des familles, de la tendresse des mères, conspire à ce but unique : former ce sélectionné qui s'appelle le numéro 1" de l'Ecole Polytechnique! Et ce n'est pas fini! quand on sort des écoles, la lutte pour la vie se continue, sinon sous la forme d'examens et de concours, du moins sous celle de sollicitations et d'intrigues, pour « arriver ». Le Français est-il fonctionnaire? il concourt pour chaque échelon qu'il faut monter dans la hiérarchie, jusqu'à ce qu'il soit mis à la retraite -.alors il meurt de regret. Est-il agriculteur? il concourt pour le prix d'honneur au concours agricole tous les cinq ans. Est-il industriel? il concourt pour la

médaille aux Expositions Universelles qui se succèdent dans tous les pays. Est-il artiste? il concourt au Salon pour obtenir d'être « hors concours ». Est-il provincial? il concourt pour venir à Paris. Est-il intellectuel? il concourt pour entrer à l'Institut. N'est-il rien du tout? il concourt pour être décoré. Que serait-ce si je parlais de la lutte pour la vie sur le terrain politique ! — mais n'en parlons pas. Contentons-nous de dire que certes la rivalité et la guerre ne font pas défaut chez nous et si la lutte pour la vie devait engendrer le self-help^ l'initiative individuelle, la France devrait être un foyer tout flambant d'énergies morales ! On ne devrait plus y trouver que des hommes sélectionnés, même des « surhommes)-, comme ceux que nous promet Nietszche. Or, vous le savez, on n'y rencontre pas beaucoup de surhommes — ce qui est heureux du reste — et même on n'y trouve pas facilement des (^ hommes» tout simplement, je veux dire des caractères.

Et pourquoi tant de luttes donnent-elles de si pauvres résultats? Ne serait-ce pas parce que tous ces efforts n'ont pour moteur que le désir du profit? ou la satisfaction de la vanité? ou peut-être même la paresse? car en somme, il y a bien des gens qui ne font tous ces efforts dont je viens de parler que pour avoir une bonne place où ils seront dispensés d'en faire dorénavant. C'est une sorte de capitalisation d'efforts, un vrai placement de rentier : comme d'autres économisent et peinent durement en vue de dépenser et de jouir plus tard, ceuxci s'efforcent en vue de se reposer.

Il y a donc là un genre d'efforts qui n'est certes pas celui qui répond à l'idée d'un effort personnel, mais il est assez piquant de noter qu'il répond assez bien en somme au principe fondamental de l'économie politique

classique, car ce principe tel qu'on l'enseigne dans tous les traités classiques, tel que nous l'avons appris et répété comnae professeur, le principe qui est connu dans le vocabulaire scientifique sous le nom « de principe hédonistique », c'est celui qui consiste à se procurer le maximum de satisfaction avec le moins de peine possible. Et on a écrit là-dessus un livre très intéressant qui est donné comme la synthèse de toute l'économie politique et qui est intitulé VÈconomie de l'effort. L'auteur... c'est M.Yves Guyot lui-même.

Mais refî'ort moral, lui, ne vise pas à l'économie, oh ! non! dans ce domaine-là ce n'est pas le minimum, c'est le maximum d'efforts qui est le but. Quelle erreur de croire et de répéter toujours que le self-help, l'effort égoïste, représente le plus haut degré de l'énergie individuelle ! Mais, je vous prie, pourquoi le fait d'aider les autres ne constituerait-il pas un effort autant et plus intensif que l'effort pour soi. et une source d'énergies plus féconde encore ? Tendre la main à son semblable peut supposer plus de vigueur que lui donner un coup de poing. Vous jetez quelqu'un à l'eau pour lui apprendre à nager : cela, c'est \eself-help. C'est très bien, mais continuez : jetez ensuite un autre individu à l'eau à côté du premier en chargeant celui-ci de sauver celui-là ! — il est possible, il est vrai, qu'ils se noient tous les deux, c'est une chance à courir, mais il est certain que celui qui voudra sauver l'autre sera obligé de déployer un effort, non pas seulement double, mais bien plus que double ! Ceci c'est la coopération ; la coopération c'est aider les autres en s'aidant soi-même : je ne dis pas aider les autres sans s'aider soi-même, ce serait trop ! l'Évangile même ne demande pas cela. 11 ne dit pas : tu aimeras

ton prochain plus que toi-même — il dit et nous disons: tu aimeras ton prochain comme toi-même !

Et ici nous pouvons parler par expérience. Oui, tous ceux qui ont l'expérience de la vie coopérative savent que ces associations ont fourni de tout temps et fournissent encore aujourd'hui des individualités aussi vigoureuses, aussi énergiques, aussi bien trempées que n'en ontjamais fournies la libre concurrence et la lutte pour la vie. 11 y a certainement dans celle salle des coopérateurs : nul doute qu'ils n'aient été comme moi témoins des efforts que font certains hommes dans ces sociétés coopératives, ouvriers, hommes du peuple, pour soulever la masse, pour élever leurs camarades à un niveau supérieur. Je les ai vus le soir, réunis dans Tarrière-boutique de quelque société coopérative, assis sur des sacs de pommes de terre ou sur des barils d'anchois, discutant jusque bien avant dans la nuit des intérêts sociaux qui pourraient vous paraître médiocres, mais qui étaient relevés par tout ce que l'homme apporte de dignité, de sérieux, d'émotion, dans le devoir accompli! Et non pas seulement des ouvriers, mais des bourgeois qui sont venus apporter aussi des trésors de dévouement, des administrateurs, qui auraient pu gagner dans n'importe quelle maison de commerce des traitements considérables et qui, gratuitement ou pour une modique rétribution, donnaient leur temps à leur société, des jeunes gens qui dépensaient pour les fonder autant de vigueur que d'autres pour entrer à l'École polytechnique. J'ai cité déjà ailleurs l'exemple de quelques étudiants de Montpellier qui ont pris à cœur de fonder une boulangerie coopérative ; savez-vous ce qu'ils ont fait? Ils ont fait ce qui exige le plus de courage pour un Français ; ils ont bravé le ridi-

cule; ils sont allés deux par deux, comme les apôtres, et ont fait ainsi le tour de tous les cafés de Montpellier — il y en a beaucoup! — ils y allaient à l'heure de l'absinthe, à « l'heure verte », entre six et sept heures du soir, s'asseyaient à une table et quand ils voyaient les tables garnies de consommateurs, l'un d'eux se levait et disait : a Nous avons une communication à vous faire ». Au milieu de l'étonnement général qui faisait cesser le bruit des verres sur les tables, celui qui s'était levé faisait une conférence sur les boulangeries coopératives, il expliquait le but à atteindre, en vantait les bienfaits et, quand ce petit boniment était achevé, il demandait des adhésions et des signatures. Il n'y a pas un café où ils n'aient trouvé trois ou quatre adhésions; dans un, un boulanger de la ville est venu les contredire : là ils en ont récolté 14 ! Ils sont aujourd'hui 280,

11 y a donc, je le répète, de précieuses réserves d'énergie dans ce domaine-là et ce ne sont pas seulement les meneurs, les fondateurs, qui ont à faire preuve d'énergie, mais il faut bien aussi que chacun des associés fasse quelque petit effort altruiste, ne fût-ce que celui de payer les cotisations ou d'assister aux séances des assemblées et des comités, ce qui n'est pas déjà tellement agréable pour nous autres bourgeois et l'est moins encore pour l'ouvrier qui a fait sa journée. Et si l'associé est incapable de ce petit effort, s'il est décidément trop individualiste, trop égoïste, eh bien ! en ce cas, il est exclu de la société ou il s'en exclut lui-même, en sorte que la sélection se produit par le système coopératif tout aussi bien que parle système compétitif. Oui, nous avons aussi nos élus! — avec cette différence seulement que les sélectionnés de la coopération ce sont les plus

aptes à servir autrui, tandis que les sélectionnés de la concurrence ce sont les plus aptes à se servir d'autrui. Il y a une nuance!

Je sais bien, hélas! que les membres de nos sociétés coopératives ne sont pas tous des élus répondant à cette définition : nous avons aussi des incapables, des traînards, des grincheux, qui n'ont d'autre rôle — mais à vrai dire, ce rôle est utile aussi — que de critiquer tous ceux qui font quelque chose de bon. Mais, je vous prie, est-ce que la lutte pour la vie n'a pas aussi ses déchets? Quel est le- régime qui nous en a plus encombrés que celui-là? soit par le pullulement des intermédiaires, soit par le nombre des candidats à toutes les fonctions et surtout aux fonctions inutiles, soit par la création de ce qu'on a appelé le prolétariat intellectuel, soit aussi, dans le prolétariat industriel, par ces chômages qui mettent les ouvriers sur le pavé et les transforment en non-valeurs ou en assistés? Pour un homme que la concurrence a élevé sur le pavois sous les espèces de gros industriels ou de gros commerçants, combien d'individualités qu'elle a broyées sous le laminoir de ses machines? Et sans aller chercher des cas exceptionnels, ne voyez-vous pas que le salariat tout entier (ce salariat que la coopération se donne pour but sinon d'abolir du moins de transformer, tandis que les champions de la concurrence nous le donnent comme un résultat définitif), que le salariat avec tous ces hommes qui ne jouent que le rôle d'employés, d'ouvriers, d'instruments, hands, comme disent les Anglais — des mains, pas des hommmes ! — constitue un prodigieux déchet de forces vives et d'individualités?

Ah ! il est vrai qu'ils travaillent, en un sens, ces salaries, à créer « des individualités » : malheureusement ces

individualités ce ne seront pas les leurs, ce seront celles des hommes pour lesquels ils travaillent!

Mais quant à eux, pour ceux du moins qui n'ont pas trouvé dans les syndicats un moyen de se soustraire en partie à Taction de la concurrence, quant à eux, ce ne seront que des épaves que fera monter et descendre alternativement chaque vague qui passe, chaque oscillation de l'offre et de la demande, aussi incapables d'agir sur leur propre destinée q'ie ces bouées qu'on voit dans les ports monter et descendre, inertes, au flux et reflux de la marée, et qu'on appelle d'un terme si expressif: des corps morts !

Il y a une pièce de théâtre qui a fait grand bruit, il y a deux ans, et qui porte ce titre bizarre « Le repas du lion », de M. de Curel : là l'auteur met en scène un patron et des ouvriers grévistes, et à ces ouvriers grévistes le patron répond en les gourmandant, en leur démontrant que, dans l'organisation économique actuelle, le patron c'est celui qui pense, qui veut, qui agit, qui crée seul la richesse, c'est l'homme qui chasse et abat le buffle, et quant aux ouvriers, aux employés, à tous ses soi-disant collaborateurs, ils ne font que vivre sur les restes de la proie qu'il leur abandonne; le salaire qu'il leur donne, ce sont les restes du lion !

Eh bien! nous espérons que sous le régime coopératif généralisé il n'y aura plus de lions ni de chacals, mais seulement des hommes, qui chercheront à s'aider entr'eux et à réaliser cette devise que les raffinés trouvent naïve, même un peu ridicule, et qui figure sur les circulaires des sociétés coopératives en exergue autour de deux mains jointes : Tous pour chacun, chacun pour tous.

Et sera-t-il vrai alors, comme l'assure M. Demolins,

que ce régime de solidarité n'aura d'autre résultat que d'abaisser les capables sans réussir pour cela à élever les incapables? — En ce qui concerne les capables d'abord, en quoi se trouveraient-ils diminués par ce régime-là? Pas au point de vue moral, en tout cas! puisque j'ai dit qu'un tel régime demanderait aux associés, pour s'aider eux-mêmes et pour aider autrui, un effort bien plus considérable que le régime purement individualiste. Pour aider autrui et lui tendre la main encore faut-il n'être pas manchot! Et, comme le dit Vinet dans une formule admirable : Pour se donner, il faut d'abord s'appartenir. Quant aux incapables, s'ils sont décidément incapables, eh bien ! leur sort ne sera pas pire en tout cas que sous le régime de la libre concurrence. Ils seront aussi des déchets peut-être, mais non des délaissés : on tâchera du moins de faire quelque chose pour eux, de les aider, de les faire remonter au niveau des forts. Un industriel de Manchester à qui on demandait ce qu'il faisait des ouvriers incapables et trop vieux qu'il n'employait plus dans son usine, disait : Je les confie aux soins des lois naturelles ! Or, les lois naturelles, nous savons ce que c'est : c'est comme dans une armée en marche; les faibles, les traînards, sont livrés à l'action des forces naturelles qui sont le froid, la faim, la neige, les loups, les Cosaques, les glaces de la Bérézina, — tandis au contraire que, dans l'armée coopérative, les traînards, on les attend ! c'est désagréable de les attendre, je le sais bien : c'est César, je crois, qui se plaignait d'être obligé de régler son pas sur le pas de l'âne qui portait ses bagages? oui, c'est ennuyeux, surtout lorsque, comme dans l'espèce, il ne porte rien, l'incapable, et qu*il faut porter son sac par-dessus le marché : n'importe ! on l'attend tout

de même; s'il se couche et s'attarde près du feu, on le relève; s'il s'endort sous la neige, on le secoue, on le frictionne, on le tire, on le hisse, on le pousse, et en voilà encore un de sauvé ! encore un qui rentrera dans la patrie.

J'ai fini. Nous ne voulons pas, dans l'école coopérative, supprimer la concurrence ni l'intérêt personnel dont elle émane : nous n'avons pas cette prétention ridicule; nous voudrions seulement dépouiller la concurrence de tout ce qu'il y a en elle d'inutile, de caduc, de sa peau de serpent, pour conserver ce qu'il y a en elle d'éternel comme émulation pour le bien. Nous ne croyons pas que la pression de la concurrence soit indispensable, comme on nous l'affirme, pour maintenir tendus les ressorts de l'activité humaine. Nous croyons, et cela avec un des maîtres de l'école individualiste et l'inventeur (avant même Darwin) du strnggle for life, avec Herbert Spencer, que le régime économique actuel n'est qu'un « régime transitoire » (i), une phase» de l'industrialisme belliqueux » et qui n'aura qu'un temps. Nous n'avons pas peur de voir, si jamais le désir du profit, que Stuart Mill appelait déjà la chasse aux dollars, venait à s'amoindrir, de voir dis-je, l'activitééconomiques'engourdir pour si peu et finir dans une congélation générale — pas plus que nous n'avons peur de voir l'industrie humaine éteindre ses fourneaux si jamais le dernier morceau de houille vient à être consumé. Non, il y a dans le domaine matériel, et dans le domaine moral aussi, assez d'autres forces motrices, présentes ou latentes, que nous pourrons évoquer et qui suffisent pour rassurer le genre humain sur ses destinées!

(1) Herbert Spencer, De la Bienfaisance, p. 137 et 170.

27fi LA COOPERATION.

Et puis, à mettre tout au pire, quand bien même il serait démontré que l'apaisement de la concurrence sous la forme de latte pour la vie, que l'abolition de l'ardente soif du profit, dussent avoir pour effet non pas de tarir, mais de ralentir un peu la source des richesses qui coule aujourd'hui à gros bouillons, je ne verrais pas là, à tout bien considérer, un grave sujet d'inquiétude. StuartMill prévoyait cette éventualité d'un état futur dans lequel « le fleuve de l'industrie humaine aboutirait, en fin de tout, à une mer stagnante». Mais pourquoi « stagnante»? Pourquoi ce mot qui suggère des idées lugubres de marécages? Ne sait-on pas que ce n'est point dans l'eau des torrents, ni des fleuves impétueux, toujours trouble et boueuse, mais seulement dans l'eau paisible des lacs que se reflète la lumière du ciel et la joie des rivages et que nous pouvons contempler notre image? — De même un jour peut-être le ralentissement de l'activité économique, en donnant aux hommes plus de loisir, leur donnera le temps de vivre, de s'intéresser à autre chose qu'à l'argent, de se connaître eux-mêmes, de se pencher sur leur âme pour s'y regarder, ce qu'on appelle si bien la réflexion — et permettra aussi à notre future société économique de refléter dans son cours apaisé un peu de joie, un peu de la lumière du ciel et des choses d'en haut!

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