‹ CoopérationChapitre 9 sur 16 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

§ i. Mieux vivre. — | 2. Payer comptant. — § 3. Epargner sans peine. — § 4. Simplifier les rouages. — § 5. Combattre les débits de boissons. — § 6. Gagner les femmes aux questions sociales. — § 7. Émanciper le peuple par l'éducation. — § 8. Faciliter à tous l'accès de la propriété. — § 9. Reconstituer une propriété collective. — § 10. Etablir le juste prix. — §11- Éliminer le profit. — § 12. Abolir les conflits.

Un jour, un Anglais fit le pari qu'il se tiendrait sur le Pont-Neuf, à Paris, de huit heures du matin à midi, offrant de changer des louis d'or contre des pièces d'un sou et que personne ne lui en prendrait.

En effet, chaque passant, auquel il offrait ses pièces d'or pour un sou, haussait les épaules en disant : « Faut-il

(J) Publié dans YAlmanach de la Coopération française de l'année 1894 — avec quelques développements additionnels pour quelques-unes de ces douze vertus que la disposition typographique de TAlmanach n'avait pas permis d'insérer parce qu'elles devaient toutes rentrer dans des cadres égaux.

me croire niais pour penser que je vais me laisser attraper de la sorte! » Quelques-uns menacèrent de le faire arrêter comme filou. En vérité, l'Anglais allait gagner son pari, car midi était près de sonner, quand, par malheur pour lui une nourrice vint à passer avec son bébé qui, à la vue des belles pièces d'or, se mit à crier qu'il en voulait. La bonne eut beau essayer de le consoler, l'enfant cria si fort qu'elle finit par s'exécuter en se disant qu'après tout ce n'était qu'un sou de perdu!

Lecteurs, voilà l'histoire de la coopération. Echanger les misères de l'organisation sociale actuelle contre l'organisation coopérative, c'est échanger un sou contre une pièce d'or. Pour le public, pour les consommateurs, il y aurait tout à gagner : et qu'y aurait-il à perdre? B.ien, absolument rien. Mais allez donc dire cela aux passants! Ils vous rient au nez et vous demandent si vous les prenez pour des dupes : quelques-uns mêmes vous traitent d'exploiteurs.

Lecteurs de ce petit Almanach, ne faites pas comme les passants du Pont-Neuf qui perdirent une bonne occasion pour se croire trop malins. Soyez plutôt comme ce petit enfant qui eut, àlui seul, plus d'espritque tous les autres : il crut à ce qu'on lui disait : il cria jusqu'à ce qu'il tînt la pièce. Criez aussi jusqu'à ce que vous teniez la coopération.

Nous allons vousénumérer ses vertus : nous n'en comptons que douze parce qu'il n'y a que douze mois dans l'année, mais, en cherchant mieux, on en trouverait autant que de jours dans le calendrier.

§ 1. — Mieux vivre. — Si je mets cet avantage au premier rang, ce n'est pas que ce soit le plus important, mais

parce que, avant toutes choses, il faut bien commencer par vivre et, s'il se peut, par bien vivre. L'ouvrier surtout, qui a une rude tâche physique à remplir, a besoin de soutenir ses forces par une bonne alimentation, plus que le rentier et même que l'intellectuel. Or, c'est précisément lui qui, forcé d'acheter chez de petits débitants qui lui vendent à crédit, en est réduit à consommer tous les produits avariés et innombrables qui font la gloire et la fortune du commerce de noire temps. Vins frelatés, café de pois chiches, beurre de margarine, sucre de saccharine, poivre de balayures, eaux-de-vie vénéneuses, tout cela tombe dans la grande bouche du peuple au détriment de sa capacité de travail.

Eh bien! la société coopérative de consommation lui assure des aliments de parfaite qualité, des meilleures provenances. Est-ce parce qu'elle est plus honnête ! Peutêtre : mais c'est surtout parce qu'elle n'a pas intérêt à tricher puisqu'elle se vendàelle-même. Sansparlermême des sociétés anglaises, qui, par l'intermédiaire de leur Wholesale, envoient chercher directement,, et sur leurs propres navires, le beurre en Normandie et le thé en Chine — nous pouvons citer plusieurs sociétés de Paris, qui, au lieu du vin exécrable qu'on débite chez les mastroquets, servent à leurs membres un excellent vin acheté directement, par30.000 hectolitres à la fois, à des propriétaires du Languedoc. Même quand les sociétés coopératives ne sont pas assez riches pour acheter directement aux lieux de production, elles peuvent du moins, en achetant en gros, et, au besoin, en faisant faire des analyses, donner aux ouvriers une sécurité qu'il leur serait impossible de se procurer autrement.

Elles leur procurent aussi des maisons confortables, ce-

-qui est une des plus essentielles conditions du bien-être, du confort matériel et du réconfort moral. — Des maisons? Parfaitement! Plusieurs sociétés coopératives anglaises ont dans leurs magasins un rayon pour les maisons, comme il y en a d'autres pour les chapeaux ou les chaussures (1).

I 2. — Payer comptant. — Comment voyez-vous là un avantage, direz-vous peut-être? Payer comptant est souvent fort désagréable et même n'est pas toujours possible. Bon pour le riche, qui n'a qu'à mettre la main au gousset pour y prendre l'argent ! mais pour l'ouvrier, exiger qu'il paie comptant, c'est lui fe^mer la porte du magasin.

Erreur, funeste erreur ! C'est le riche, au contraire, qui peut se permettre, sans grand danger, l'achat à crédit : le pauvre doit le fuir comme le feu. L'achat à crédit, pour lui, c'est la servitude vis-à-vis du marchand qui le tient, qui ne le lâche plus et en profite pour lui écouler ses marchandises avariées. C'est la vie empoisonnée par la perspective du « compte qui court », comme on dit, — ohl comme il court en effet et avec une telle rapidité que plus jamais on ne pourra le rattraper! C'est la tentation des dépenses inutiles, mais auxquelles on se laisse commodément aller quand le marchand ne réclame pas d'argent et se borne à ajouter une ligne ou deux au compte. C'est la

(l) En 1910 les sociétés de consommation anglaises avaient construit plus de 40.000 maisons pour leurs membres: à elle seule, celle de Woolwich avait entrepris la construction de 4.000 maisons. Et nous ne parlons que de maisons construites par les sociétés de consommation : celles construites par les sociétés coopératives de construction {building societies) se chiffrent par centaines de mille.

nécessité d'accepter de la main du marchand tous les rebuts de son magasin, parce qu'on n'ose se plaindre ni aller ailleurs. L'homme qui est endetté appartient à ses créanciers. L'homme qui mange du pain qui lui a été prêté et porte sur son dos des habits qu'il n'a pas payés, ressemble à l'homme qui vit de charité : il porte une chaîne au cou. C'est bientôt, quand le marchand commence à se fâcher, la vie honteuse, les détours furlifs dans la rue pour ne pas passer devant le magasin et, du jour où la dette devient trop criarde, c'est le déménagement en cachette : le débiteur quitte le quartier ou la ville; il se sauve sans crier gare, comme un voleur — et il l'est en effet. Voilà un homme moralement dégradé : un homme à la merl

Et le péril est urgent, car un grand nombre de commerçants, aujourd'hui, exploitent odieusement l'ouvrier par la vente à crédit, particulièrement dans les campagnes. Ils dissimulent d'énormes majorations de prix sous la forme de petits paiements par à-comptes échelonnés sur plusieurs années. On appelle cela « vente par abonnement » ou « vente à tempérament ». Vient un moment où l'ouvrier ne peut payer le terme échu. Alors on le fait saisir et tous les à-comptes versés par lui sont perdus.

Payer comptant, au contraire, c'est l'indépendance et c'est la liberté : « Voici votre marchandise. — Voilà votre argent ». Donnant, donnant! Pas de dette ; or la dette, ai-je dit, est une des formes de l'esclavage. On dit que l'ouvrier ne peut pas payer comptant parce qu'il n'est payé qu'à la quinzaine? — Soit ! on peut l'aider, en ce cas, en lui faisant l'avance d'une quinzaine. Mais c'est justement un des excellents effets des sociétés coopératives — par cette pression morale qu'elles exercent sur leurs membres et par l'exemple de leurs co-associés — de leur faire

prendre cette salutaire et virile habitude de ne rien acheter sans avoir en poche de quoi payer.

§ 3. — Épargner sans peine. — Qui dit épargne dit privation, ne semble-t-il pas? les mots ne sont-ils pas synonimes et les deux idées inséparables? Quelqu'un peut-il épargner sans se priver de quelque chose ? non, pas même le riche : bien moins encore le pauvre. Encore, pour le riche, l'épargne n'est-elle que la privation du superflu; mais pour le pauvre, c'est, n'est-ce pas, le retranchement de quelque besoin nécessaire, une véritable et douloureuse amputation?

Pourtant, l'association coopérative a résolu ce problème insoluble! elle a trouvé le moyen de créer l'épargne sans privation, sans douleur, sans peine, sans même que celui qui bénéficiera de cette épargne s'en doute seulement.

Voici comment. A chaque fois que l'associé fait un achat, le bénéfice qu'un marchand ordinaire aurait réalisé sur cet achat, soit le 10 p. 0/0, par exemple, est inscrit à son nom et sur son livret; et à la fin de l'année ou du semestre, quand on règle les comptes, la Société lui dit : « Vous avez acheté 700 francs de marchandises dans nos magasins. J*ai fait là-dessus 70 francs de profil, que vous avez payés en trop, qui vous appartiennent et que je vous restitue ». Et voilà notre associé devenu à la fin de l'année petit capitaliste, et au bout de trente ans peut-être, s'il laisse s'accumuler ses petites épargnes sur son livret, gros capitaliste. A-t-il pour cela réduit sa consommation? Nullement. Plus il a dépensé et plus, chose merveilleuse! il se trouve avoir économisé ! en sorte qu'on a pu dire dans une formule pittoresque (qu'il ne faudrait pourtant pas

prendre au pied de la lettre) que la coopération réalisait l'épargne par la dépense.

Même dans plusieurs pays, en Angleterre ou aux États- Unis, un des emplois préférés des bonis provenant des magasins, c'est la construction ou l'acquisition par petites annuités d'une maison. Il y a dans les villes anglaises des dizaines de milliers de maisons qui ont été ainsi construites. Ainsi au bout de 15 ou 20 ans le consommateur se trouve propriétaire d'une maison bâtie... avec quoi? Avec le produit de ses économies? Non, mais avec le produit de ses dépenses! Il l'a bâtie en mangeant ^t).

l A. — Simplifier les rouages. — Notre organisation sociale est une machine extraordinairement compliquée. 11 est permis de l'admirer sans doute, comme on admire ces montres qui marquent non seulement le jour et l'heure, mais le quantième du mois, les phases de la lune, les jours fériés et les années bissextiles. Mais ces montres-là coûtent fort cher et se détraquent aisément, et pour les besoins de la vie chacun préférera une montre simple. Il en est exactement de même du mécanisme social : il coûte fort cher et se détraque constamment. Par conséquent, il serait fort utile de le simplifier.

En voulez-vous la preuve? Voyez par combien de mains, par exemple, passe une bouteille de vin ordinaire avant d'arriver dans la cave du consommateur. Le propriétaire du Midi la vend, par l'intermédiaire d'un courtier, à un commerçant en vins de Nîmes, Béziers ou

i) C'est seulement comme instrument d'épargne que la coopération était préconisée jjar les économistes, et c'est même à peu près la seule vertu qu'ils lui reconnaissaient Voir notre livre Les Sociétés coopératives de consommaiion.

Montpellier, lequel la revend, par l'intermédiaire d'un autre courtier, à un négociant en gros de Bourgogne ou (le Bercy, lequel la revend à un marchand en demi-gros, lequel la revend au débitant, lequel la revend au consommateur — probablement sous le nom de petit Màcon. Le consommateur la paiera 60, 70 ou 80 centimes le litre, et voici son argent qui refait le même chemin, mais en sens inverse, remontant du débitant au troisième marchand, puis au deuxième, puis au premier, pour arriver enfin entre les mains du propriétaire. Seulement celui-ci ne touche que 15 centimes : le reste est resté en chemin. Avez-vous vu lorsqu'éclata un incendie au village, là où il n'y a pas de pompes, faire la chaîne? Le seau passe de main en main : seulement, comme, à chaque main par laquelle il passe, il perd un peu d'eau, quand il arrive enfin entre les mains du dernier qui doit jeter l'eau sur le feu, il est vide! Le mécanisme commercial est aussi arriéré que le système de la chaîne à incendie ; il gaspille les trois quarts de la valeur des choses et ruine à la fois le consommateur en lui faisant acheter trop cher et le producteur en lui faisant vendre trop bon marché — sans parler des intermédiaires qui, eux aussi, sont souvent réduits à la faillite précisément parce qu'ils sont trop nombreux.

L'association coopérative supprime tous ces rouages inutiles; elle fera parvenir, par les voies les plus directes, la richesse des mains du producteur dans celles du consommateur, et l'argent, en retour, des mains du consommateur dans celle du producteur : — soit que, sous la forme de sociétés de consommation, les consommateurs achètent directement leur vin aux propriétaires; — soit que, sous forme de syndicats agricoles, les G. — Coop. 12

propriétaires vendent directement leur vin au public. Et de même pour tous les autres produits.

Les organes de transmission doivent être réduits au minimum, car, par le frottement, ils absorbent inutilement la force vive. C'est un principe de mécanique : c'est également un principe d'économie politique.

§ 5. — Combattre les débits de boissons. — Partout où dans nos villes on bâtit un quartier neuf, on peut être sûr qu'avant même que les maisons soient achevées, on verra installés, à l'angle le plus en vue, sous les plus belles façades, à la place d'honneur, un, deux, trois débits de boissons, autant que la place peut en contenir. On y verra en lettres d'or flamboyantes : Bar de la Patrie! ou Bar de la République! avec les couleurs nationales! Un maire de Bordeaux, M. Baysselance, avait interdit aux marchands de vin de prendre pour enseigne le drapeau de la France : mal lui en a pris, car il n'a pas été réélu. Ce sont, en effet, des puissances que ces débits: ce n'est pas là seulement que se débitent les boissons dangereuses qui nous feront, avant qu'il soit longtemps, des générations d'épileptiques et d'idiots, c'est là aussi quelepeuplese réunit, qu'il reçoit le mot d'ordre les jours de grève et les jours d'élection; c'est là, sur le zinc, dans les vapeurs de l'alcool et les senteurs de l'absinthe, que se choisissent les représentants du peuple et que se font et se défont les gouvernements. Il y a plus de 400.000 de ces débits en France ; dans certaines villes du Nord et de la Normandie, on en compte un pour dix habitants adultes !

Il y a même aujourd'hui des bars avec appareils automatiques, comme ceux qui, dans les gares, débitent des tablettes de chocolat. Vous glissez une pièce de deux

SOUS dans une fente et tendez votre verre : le robinet s'ouvre et le verre se remplit d'absinthe, et vous pouvez recommencer indéfiniment. C'est l'alcoolisme à la mécanique. Il vous épargne même la honte de rougir devant le garçon.

Malheureusement, on ne voit pas si fréquemment l'enseignedessociétéscoopératives ! Ellesne sont pas 400.000, mais un millier à peine : surtoutelles n'occupent pas d'ordinaire les places d'honneur : elles ne brillent pas en lettres d'or, mais se dissimulent humblement et pauvrement dans les rues modestes. Pourtant, contre la multiplication des débits de boissons, la multiplication des sociétés de consomm-alion serait le meilleur antidote. Ceci tuera cela — si on le veut bien. L'ouvrier qui est affilié à une société de consommation cesse d'être un clientpour les marchands de vin — et la meilleure preuve c'est que ceux-ci nous détestent ! — il va acheter son litre de vin, de bière ou de cidre, au magasin et le rapporte chez lui pour le boire en famille. La société coopérative, souvent aussi, lui ouvre une salle de réunion, un salon, un petit jardin où il peut consommer avec les siens ou avec ses amis. Là, il sait qu'il ne risque pas d'être empoisonné, il sait qu'on ne le poussera pas à la consommation et il sait qu'il gagnera au moins un sou par tasse de café qu'il boit.

En Suède et Norwège ce sont des sociétés philanthropiques qui tiennent seules les débits de boissons alcooliques et elles s'arrangent de façon à en dégoûter le plus possible les clients. Et quel beau jour si en France les sociétés coopératives jouaient le même rôle! En Belgique déjà les sociétés coopératives qui sont toutes socialistes prennent pour règle de ne plus vendre d'alcool.

|t). — Gagner les femmes auxquestlons sociales. — Les femmes, à part quelques exceptions retentissantes, ne s'intéressent pas beaucoup aux questions sociales. Socialisme, communisme, internationalisme, ou même droit au travail, solidarité, émancipation de la femme, toutes ces abstractions ne leur disent rien de clair, rien de bon. Une femme aime ses enfants, son mari, son ménage, ses meubles, et cherche le bonheur — et le trouve parfois — dans le cercle de cet horizon qui se touche de la main.

La société coopérative n'est pas une abstraction ; elle aussi se touche de la main et devrait rentrer dans ce cercle des occupations de la femme. Cependant, il ne faudrait pas s'imaginer que les femmes sont déjà gagnées à la coopération. Elles se montrent, au contraire, dans le début du moins, généralement hostiles aux magasins coopératifs. Ces établissements, qui d'ordinaire ne paient guère de mine, qui les obligent souvent à faire une course assez loin de leur maison et dans lesquels il faut encore perdre du temps à attendre son tour pour être servie, où l'on ne peut pas marchander et avoir la douce illusion qu'on a mis le marchand « dedans » et où l'on n'a pas le temps de faire avec lui un brin de causette, ni de se faire faire par lui un brin de cour — tout cela leur déplaît fort. Beaucoup de sociétés coopératives ont échoué qui n'ont dû leur échec qu'à l'hostilité des femmes. El pourtant c'est d'elles certainement que dépend le développement ou l'avortement delà coopération. Je ne parle, il est vrai, que de la coopération de consommation. Et pourquoi? Parce que c'est la femme qui y fait les achats, soit elle-même, si son mari est ouvrier, soit par l'intermédiaire de sa cuisinière, si son mari est bourgeois ou employé.

C'est donc de sa bonne volonté et de sa ponctualité à se servir au magasin coopératif que dépend uniquement le succès de celui-ci.

Mais, patience! Du jour où elles ont compris que ce magasin est différent des autres en ce que les bénéfices, au lieu d'appartenir au marchand, appartiennent à l'acheteur, elles sont converties. Et si le magasin sait se transformer, comme nous l'avons vu à Marseille et ailleurs, en salle de fêtes et de réunions, de danse ou de concert, où la femme peut passer la soirée avec son mari et ses filles, elle comprend très bien qu'il y a là un foyer qui, sans supprimer celui de la famille, peut le compléter. Et si la société avait la bonne idée — je crains qu'aucune ne Tait eue, je dois le dire — de nommer des femmes dans son conseil d'administration et de leur confier une part dans la direction et la surveillance du magasin, elle s'en trouverait à merveille, et « les droits de la femme » pourraients'exercer là de la façon la plus utile — en attendant le Conseil municipal ou la Chambre des Députés.

En somme, il ne faut pas oublier que la première association coopérative qui ait existé dans le monde, c'a été le ménage et que, malgré quelques déboires, les femmes n'y ont pas trop mal réussi. Elles ont su y prendre, en fait, sinon en droit, une influence considérable et parfois prépondérante. C'est peut-être même parce qu'elles y ont trop bien réussi que la plupart n'ont plus voulu en sortir! Mais leur activité doit rayonner désormais hors de cette petite association à deux pour s'exercer avec le même succès dans la coopérative, car celle-ci n'est que le ménage agrandi (i).

[1) En Angleterre, en 1884, a été fondée la Ligne des femmes

§ 7. — Émanciper te peuple par l'éducation. — Si le peuple veut arriver au rôle auquel il aspire, c'est-à-dire remplacer les classes dirigeantes — la première condition à remplir c'est d'acquérir les connaissances indispensables pour prendre en main le gouvernement économique. On a beau dire que propriétaire, capitaliste et patron, ne sont que des parasites, n'empêche que le jour où ils disparaîtraient tout d'un coup la machine économique serait singulièrement détraquée ! Quand on répète que de même que la bourgeoisie a fait sa révolution en 1789, de même le peuple doit faire la sienne à la fin de ce siècle, on oublie que la bourgeoisie en 1789 était mûre depuis longtemps pour remplacer la noblesse, — elle avait mis cinq siècles, depuis les Communes, à faire son éducation, — tandis qu'aujourd'hui, le peuple n'est pas prêt pour remplacer la bourgeoisie.

On le sent si bien que dans tous les programmes révolutionnaires, on fait figurer Tinstruction intégrale. C'est une plaisanterie que « l'instruction intégrale » : nul ne la possède ni ne la possédera jamais. Il n'est pas nécessaire, pour que le peuple exerce le gouvernement économique, qu'il connaisse le calcul intégral ni la paléographie; mais il est nécessaire qu'il connaisse le maniement du capital, le rôle de l'argent, la puissance et les dangers du crédit; il est indispensable qu'il acquière la pratique des affaires et la connaissance des hommes. Où pourra-t-il mieux

pour la propagande et l'éducation coopérative, qui compte aujourd'hui 30.000 membres et qui a pris une part considérable aur mouvement coopératif anglais.

Une ligue similaire a été constituée en 1900 en Hollande; et une aussi en P'rance en 1903, mais celle-ci n'a qu'une existence nominale.

cxpprendre tout cela que dans les associations coopératives, qui sont comnae « les leçons de choses » de la démocratie?

D'abord, éducation économique proprement dite : fonder des entreprises, les faire vivre, chercher des débouchés, prévoir l'avenir, trouver des hommes capables et, les ayant trouvés, leur obéir, apprécier la puissance de la richesse acquise, apprendre Tordre et l'économie, boucler un budget! — puis éducation morale : accepter sans murmurer les mauvaises chances, serrer les rangs dans l'adversité, avoir foi dans sa cause, réagir contre l'individualisme qui nous dessèche, apprendre à s'occuper non pas seulement de ses propres intérêts mais de ceux d'autrui, bannir le mensonge sous forme de réclames et la fraude sous forme de falsification des denrées, de faux poids, d'os donnés avec la viande sous le nom de « réjouissances » ou d'eau sous forme de pain mal cuit, acquérir le sentiment de l'honneur commercial qui n*est autre que la ponctualité à tenir ses promesses — voilà le moins que puissent apprendre les membres de toute association coopérative qui réussit, et elle ne réussit qu'autant qu'ils l'ont appris.

La coopération aussi est puissamment éducatrice et moralisatrice par l'effort qu'elle exige de nous. Elle est la réalisation du dicton qui affirme « qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même ». Il faut bien avouer que la division du travail, telle qu'elle est pratiquée dans nos sociétés modernes, est un peu une école de paresse. Oui, sans doute, il est agréable de trouver chaque matin, au saut du lit, en dépliant la serviette, notre petit pain tout chaud et, en ouvrant notre journal, notre opinion toute faite, sans avoir à nous inquiéter de ceux qui ont cuit le pain, ni de ceux qui ont fait la politique. Certes, il est

commode d'avoir des hommes qui gouvernent pour nous, des hommes qui se battent pour nous, des hommes qui pensent pour nous, des hommes qui prient Dieu ou qui font pénitence pour nous — de même qu'il est très commode d'avoir une nombreuse domesticité. Mais par un juste retour des choses d'ici-bas, nos domestiques deviennent nos maîtres : les tailleurs nous imposent leurs modes, les boulangers nous trompent sur le poids du pain, les restaurateurs nous empoisonnent, les journalistes nous mentent et nous empoisonnent aussi; tous les producteurs matériels et immatériels exploitent le consommateur qui, par cette longue habitude de la division du travail, perd peu à peu l'usage de ses organes et devient incapable d'exercer sa véritable fonction, bien marquée pourtant par cette expression si significative, quoique aujourd'hui elle paraisse ironique, « faire les commandes ». Il ne reprendra cette haute fonction qu'à la condition de se préoccuper de ses besoins et des moyens d'y pourvoir, et de s'organiser à cette fin. C'est par là que la coopération est vraiment acte d'émancipation : c'est parce que le meilleur moyen pour les hommes d'apprendre à se gouverner eux-mêmes, c'est de commencer par apprendre à se servir eux-mêmes!

Et même l'éducation intellectuelle et la culture générale du corps et de Tesprit ne font pas défaut dans les sociétés coopératives dignes de ce nom. Il est de règle pour toutes celles qui sont fondées sur le modèle de Rochdale de prélever sur leurs bénéfices un tant pour cent [Les Pionniers avaient fixé le taux de 2 1/2 p. 0/0) pour constituer un fonds d'éducation : ce fonds sert à organiser des conférences, de véritables cours, des examens parfois, en tout cas des salles de lecture, de dessin, de

musique, de gymnastique, tout ce qui peut faire des hommes. Et à quoi peut servir toute réforme sociale si d'abord elle ne forme des hommes?

I 8. — Faciliter à tous l'accès de la propriété. — C'est une grande joie pour un homme que de pouvoir dire : ma terre, ma maison, mon jardin, mes titres de rentes, — joie qui n'est nullement proportionnée, comme on le croit, à l'étendue de la terre, aux dimensions de la maison ou du jardin, au chiffre de rentes, — joie parfaitement légitime d'ailleurs quand elle a pour objet des biens gagnés par le travail, joie qui répond sans doute aux instincts les plus profonds de notre nature, à preuve les efforts qu'ont fait les hommes de tout temps pour se la procurer.

Cependant, les collectivistes veulent le supprimer cet élément de bonheur qui tient une si grande place dans l'existence humaine. Dans le régime qu'ils souhaitent, ii n'y aura plus de propriétaires de terres ou de maisons, plus de capitalistes, ni gros ni petits. Et pourquoi? La propriété individuelle est, dit-on, une forme de monopole, un moyen d'exploiter autrui. Peut-être bien, mais alors il faut la corriger, non la supprimer. Le but des réformes sociales ne doit-il pas être d'augmenter, plutôt que de diminuer la somme de bonheur qui peut exister présentement en ce monde? Il n'y en a pas déjà tant!

C'est là précisément l'avantage de la coopération. Elle a pour but non de supprimer la propriété individuelle, mais de la rendre accessible à tous, sinon sous forme de propriété purement individuelle, du moins sous forme de co-propriété. Par la société de production, elle tend à rendre les ouvriers co-propriétaires de leurs ateliers, ma-

chines et instruments de production. Par la société de construction, elle tend à rendre les ouvriers co-propriélaires de maisons. Par la société de crédit, elle fait des ouvriers leurs propres banquiers. Et par la société de consommation, non seulement elle rend les ouvriers copropriétaires des magasins, mais éventuellement co-propriétaires des usines fondées par ces magasins et des fermes achetées par eux pour leurs besoins.

Alors les hommes diront : votre terre, notre maison, notî^e magasin, notre usine — et s'ils peuvent ressentir en prononçant ce beau pronom possessif collectif — celui qu'emploient toutes les Majestés — la même joie que naguère ils ressentaient en employant le pronom possessif personnel ma terre, ma maison, etc. — eh bien ! cela seul indiquera qu'un grand progrès moral a été accompli.

De plus, à généraliser ainsi la propriété, la coopération espère que, tout en retenant ses bienfaits, elle atténuera ses fâcheux effets. Le jour où celte République coopérative, qu'elle rêve, serait pleinement réahsée, on verrait les grandes Compagnies de mines ou d'assurances, les grandes banques, les grands magasins, les grandes usines, peut-être même un jour les grandes exploitations agricoles, en un mot tout ce qui, sous le régime actuel, tend à prendre la forme de société par actions, prendre la forme coopérative. Cela n'empêchera pas la grande production, mais celle-ci, au lieu d'être aux mains des grands propriétaires ou grands capitalistes, sera entre celles des petits propriétaires et des petits capitalistes associés.

Et il en résultera ceci : c'est que cette propriété, dans un état social où la coopération serait la seule forme industrielle, ne pourrait plus présenter des inégalités aussi énormes quecellesd'aujourd'hui. Pourquoi ? Parcequ'au-

joLird'hui toute richesse nouvelle étant attribuée, à titre de dividende, au capital préexistant, la richesse fait boule de neige. Mais dans les sociétés coopératives — qu'elles soient de consommation, de production ou de crédit — les bénéfices ne sont jamais dévolus au prorata du capital-action, mais au prorata du travail ou des dépenses. Un milliardaire célibataire, s'il faisait partie d'une société de consommation, ne toucherait certainement pas mille fois plus de bonis qu'un sociétaire ouvrier père de dix enfants.

§ 9. — Reconstituer une propriété collective. — Nous venons de dire qu'un des avantages de la coopération est de créer une foule de petits propriétaires et petits capitalistes. Alors, si elle multiplie la propriété individuelle, comment créerait-elle une propriété collective? Les deux buts paraissent contradictoires? — Nullement. D'abord nous venons de dire que la propriété individuelle ainsi créée est surtout une propriété associée, mais de plus il y a toujours, dans les coopératives qui visent plus haut, un fonds impersonnel et im partageable. Il est même désirable que le patrimoine collectif grandisse ea même temps que le patrimoine individuel.

Autrefois, dans les sociétés primitives, il y avait un patrimoine commun considérable, très précieux pour les pauvres, que beaucoup d'économistes regrettent encore aujourd'hui, dont les vestiges subsistent dans nos campagnes sous le nom de biens communaux et qui sont restés très importants dans certains cantons suisses. Au Moyen âge, les corporations ouvrières et surtout les congrégations religieuses avaient constitué un patrimoine collectif énorme qui se chiffrait par milliards. La plus

grande partie de ces biens, qu'on flétrissait sous le nom de biens de main-morte et qui avaient été peu à peu (Jétourftés de leurs véritables fins, ont été remis par la Révolution dans la circulation.

Les associations aujourd'hui, non seulement les associations ouvrières telles que Trades-Unions ou sociétés de secours mutuels, mais tous les établissements dits d'utilité publique qui se multiplientchaque jour, œuvres de bienfaisance, sociétés savantes, bibliothèques, universités, etc.,lendentàreconstituerdespropriéléscommiines» Mais les sociétés coopératives de consommation seront l'instrument le plus puissant de cette reconstitution, car» seules de tons les modes d'association que nous venons d'énumérer, elles font des bénéfices et peuvent grossir indéfiniment leurs fonds de réserva : fonds d'éducation^ fonds d'assistance, fonds de production. Ainsi les membres de ces sociétés se trouvent épargner non seulement pour chacun d'eux, mais aussi pour tous et pour les générations à venir. L'épargne individuelle est bonne, mais Tépargne collective est mieux. C'est ainsi que Bûchez, le fondateur de la première association de production, et Raiffeisen, le fondateur de la première association de crédit rural, avaient voulu consacrer la totalité des bénéfices à la création d'un fonds inaliénable et perpétuel. Ainsi on verra renaître au vingtième siècle une nouvelle forme de biens de main-morte : la main-morte laïqiiei^).

(1) Ce mot demain-morte est odieux : en partie à cause des souvenirs historiques et monastiques qu'il évoque et qui paraissent surannés, en partie à cause du nom lui-même qui effraie parce qu'il semble évoquer des revenants et faire asseoir les morts au banquet des vivants. Mais il s'agit tout simplement ici non de perpétuer le droit de propriété des morts, mais de créer une

§ 10. — Établir le juste prix. — Pour les économistes, il n'y a pas de juste ni d'injuste prix: le prix des ■choses est déterminé par la loidel'ofïre et de la demande, et, haut ou bas, il est ce qu'il doit être. Mais la conscience nous dit, elle, qu'il y a un juste prix des choses : c'est celui qui rémunère suffisamment le travail consacré à les produire, c'est celui qui permet au travailleur de vivre de son travail et de faire vivre sa famille (1).

Or, l'organisation économique actuelle n'assure guère ■ce juste prix. D'une part, nous voyons une foule d'articles vendus à des prix scandaleusement supérieurs à leur valeur réelle, le bénéfice recueilli par l'intermédiaire représentant souvent cinq ou six fois la valeur payée pour le travail du producteur. D'autre part, nous voyons nombre d'articles vendus à des prix d'un bon marché tel qu'ils ne peuvent évidemment laisser; au travailleur de quoi vivre. J'ai vu, à l'époque des premières communions, des magasins de Paris offrir au prix de 10 fr. le costume complet, robe, corsage, ceinture, voile, gants, chaussures; — et beaucoup d'articles de lingerie se vendent à des prix analogues. La cliente qui les achète se frotte les mains en se disant : J'ai fait une bonne affaire ! Mais la malheureuse ouvrière qui, en travaillant quatorze ou quinze heures par jour pour les confectionner à un prix dérisoire, y a laissé ses yeux et ses poumons,

forme de propriété immortelle placée au-dessus de nos existences éphémères et mise au service d'un intérêt général et permanent. (1) Pourquoi cela seulement, peut-on dire? Ne serait-il pas Juste que le travailleur eût aussi sa part de superflu comme les autres ? Sans doute, mais précisément c'est la coopération qui prétend luL donner ce superflu, en plus du juste salaire, soit sous forme d»participalion aux bénéfices, soit sous forme de bonis.

G. — Coop. 13

n'a pas fait, elle, une bonne affaire! Il est clair que si les clients avaient conscience de leurs devoirs sociaux et s'ils avaient les connaissances suffisantes pour apprécier la juste valeur des choses, ils devraient se refuser à acheter des articles qui représentent la chair et le sang de créatures humaines. Beaucoup de consommateurs — non pas seulement ceux de la classe bourgeoise, mais ceux de la classe ouvrière — se rendent ainsi moralement responsables de l'exploitation de leurs frères et sœurs. Eh bien ! les sociétés coopératives de consommation feront ce que les consommateurs d'aujourd'hui ne savent pas ou ne peuvent pas faire. Elles ne rechercheront pas, comme les grands magasins d'aujourd'hui*, uniquement le bon marché. Elles n'accepteront et ne vendront que des articles dont la valeur suffira à rémunérer l'ouvrier qui les a confectionnés. Cela leur sera bien plus aisé encore le jour 011 elles auront pris assez de développement pour produire elles-mêmes, dans leurs propres ateliers et par leurs propres moyens, la plupart des articles qu'elles mettent en vente. Elles seraient alors inexcusables de ne pas se rendre compte de la quantité de travail employé à la production de ces articles et du juste prix auquel on peut les mettre en vente.

§ 11. — Supprimer le profit. — C'est le profit qui, dans notre organisation économique, est le seul ressort de la production. S'agit-il d'entreprendre une œuvre quelconque, de défricher des terres incultes, d'essayer de nouvelles industries, de construire des maisons, d'ouvrir un canal ou un chemin de fer — la seule question qu'on se pose n'est pas de savoir si ces entreprises répondent ou non à un besoin public, mais si elles rapporteront un

profit. Sans doute les économistes disent qae tonte entreprise qui répond à un besoin public est profitable, mais ce n'est pas toujours vrai. La création de grands canaux d'irrigation dérivés du Rhône serait très utile à la production agricole de tous les départements du Sud-Est de la France; mais comme il n'est pas sûr que l'entreprise puisse distribuer des dividendes, on ne la fait pas. Il serait très utile, dans les villes, de construire des logements pour les ouvriers : mais, comme les maisons bourgeoises donnent un revenu plus sûr et plus commode à toucher^ on ne construit pas de logements ouvriers. De même pour beaucoup d'autres entreprises, qui seraient socialement fort utiles, mais qu'on n'aborde pas parce qu'elles ne rapporteraient pas assez aux entrepreneurs ou aux actionnaires.

11 en résulte donc que le profit, au lieu d'agir à la façon d'un ressort et d'un stimulant de la production, agit souvent, au contraire, à la façon d'un sabot qui l'enraye, d'un déclic qui l'empêche de fonctionner au-dessous d'une certaine limite.

Or, il est de l'essence de l'association coopérative — à la différence de la société capitahste — de se préoccuper des besoins à satisfaire et non des profits à toucher. Dans' ce simple changement d'idées il n'y a rien moins qu'une révolution.

Sans doute, en fait, la préoccupation du profit survit dans la société coopérative et se manifeste dans l'attente anxieuse des bonis répartis chaque semestre (1). Mais, la. distribution de ces bonis est pourtant une opération bien

(1) Aussi les Anglais stigmatisent-ils cette façon de pratiquer la coopération du nom de divi-hunting , Idi chasse au dividende.

différente par sa nature d'une distribution de dividendes, puisqu'elle ne fait que restituer aux acheteurs une part de ce qu'ils ont payé. Elle n'est point le but de la société, mais un moyen d'attirer et de retenir les adhérents.

Le jour donc où, dans la grande Société, tous les services économiques seront organisés coopérativement, il arrivera ceci : que tout se fera en vue de satisfaire aux besoins des consommateurs et non plus principalement en vue de procurer des profits aux producteurs. N'est-ce pas justement ce que demandent les socialistes (1)?

§ i2. — Abolir les conflits. — Le monde où nous vivons est le théâtre de conflits incessants qui tiennent non seulement aux instincts de combativité inhérents à la nature humaine, mais aussi à l'organisation économique. Cette organisation met aux prises comme antagonistes le patron et l'ouvrier, le créancier et le débiteur, le propriétaire et le locataire, le marchand et le client. Elle les lie l'un à l'autre par couples, de façon si cruelle qu'ils passent leur temps à s'entre-déchirer et que pourtant ils ne peuvent se séparer.

Mais vient la coopération qui réalise, dans le domaine économique, le vers de Corneille :

Et le combat finit faute de combattants!

Non point cependant parce que les combattants sont tous tués, mais parce qu'ils se trouvent confondus en un seul. Par l'association de production, l'ouvrier devient son propre patron : il ne peut pas se haïr lui-même ni faire

(1) Pour plus de détails sur ce point voir plus loin la conférence sur V Abolition du 'profit.

grève contre soi-même! Par l'association de crédit, l'emprunteur devient son propre prêteur; les associés se prêtant à eux-mêmes, il n'y a pas à craindre qu'ils demandent en gage, comme le juif Shylock, un morceau de leur propre chair! Par l'association de construction, le locataire devient son propriétaire; c'est à soi-même, en tant que membre de la société, qu'il paye ses loyers : il ne se mettra pas à la porte ! Par Fassociation de consommation, le consommateur devient son propre fournisseur, c'est à soi-même qu'il vend : — le prix est-il un peu cher? il gémit peut-être en tant qu'acheteur, mais il se frotte les mains en tant que marchand; — le prix est-il bas?" il ne fait plus de bénéfices en tant que vendeur, mais il fait des économies en tant qu'acheteur. Ainsi, parla coopération, tout conflit d'intérêt, toute dispute finit par la bonne raison qu'on ne peut se disputer avec soi-même. C'est plus que l'union entre ennemis : c'est leur fusion. Hier ils se haïssaient, aujourd'hui ils ne font qu'un.

Et l'action pacifiante de la coopération s'étend bien au delà du cercle étroit où elle agit : comme cette huile dont il suffit de verser quelques gouttes sur la mer orageuse pour voir, dans un cercle grandissant, le calme se faire et les vagues s'affaisser — de même la coopération, étendue dans un pays à toutes les branches de la production, supprimerait la concurrence acharnée qu'elles se font entre elles et qui les dévore, et s'étendant encore dans le cercle plus vaste delà coopération internationale, elle supprimerait les guerres de tarifs, car toutes les sociétés coopératives sont libre-échangistes.

Ce n'est pas seulement l'abolition des conflits écononiiques et commerciaux; mais peut-être aussi celle des conflits politiques et militaires que la coopération prépa-

rera. Telle avait été l'ambition des économistes de l'école libérale, de l'école de Manchester. Ils avaient annoncé le règne du libre-échange et, l'un suivant l'autre, celui de la paix! Mais l'un et l'autre sont plus loin que jamais, et si les Cobden, les John Bright, revenaient au monde, ils seraient navrés en voyant les frontières de tous les pays hérissées de barrières de douanes et de canons, les mers couvertes de cuirassés, et l'Angleterre elle-même dépenser pour l'armée et la marine quatre fois ce qu'elle dépensait de leur temps ! Et ces hérauts de la paix sociale et de la paix internationale, en voyant leur noble rêve deux fois trompé, rentreraient sous terre.

Hé bien! voici qu'une autre école, elle aussi née dans la petite ville près de Manchester, a repris le même rêve d'unir de par le monde tous les hommes de bonne volonté, et là où les grands marchands de Manchester ont échoué les humbles ouvriers de Rochdale réussiront. V Alliance Coopérative Internationale, leur fille, qui vient de naîlre, aura son drapeau, dont les couleurs seront les sept couleurs du prisme, comme celui des phalanstériens, la diversité dans l'unité, el elle y arborera désormais, — au lieu des aigles, des lions, des léopards, et de toute cette ménagerie de bêtes féroces qui servent d'emblèmes aux États « civilisés », — ses armes qui sont deux mains jointes !

§ \. La fonction du consommateur. — § 2.Za sottise du consominateur. — § 3. Les droits du consommateur. — § 4. Les devoirs du consommateur. — | 5. Le règne du consommateur.

MM. — Du producteur ou du consommateur quel est celui qui joue le rôle économique et social le plus important? — On me répondra, sans doute, que la question est oiseuse, le producteur et le consommateur ne constituant pas deux personnages distincts, mais seulement les deux faces de tout individu, de chacun de nous. Il est évident qu'on ne saurait imaginer un producteur qui ne consomme pas : il est vrai qu'il est plus facile d'imaginer un consommateur qui ne produise rien : pourtant même le rentier, s'il ne produit rien par son travail personnel, fait du moins produire ses capitaux ou ses terres, et c'est un métier qui n'est pas toujours aussi facile qu'on le croit.

SoitI mais cela n'empêche pas qu'il n'y ait là deux

(1) Leçon donnée à l'Université de Lausanne dans un cours sur la Coopération, en janvier 1898. — Un résumé a paru dans le Bulletin de V Union Coopérative, à Paris, de février 1808, et ■dans le Bulletin de la Société Vaudoise d'utilité publique de mars de la même année.

rôles différents, quoique chacun de nous soit appelé aies jouer successivement ou parfois même simultanément, beaucoup plus différents que ceux de Maître Jacques qui changeait de veste suivant que son maître s'adressait à lui en qualité de cocher ou en celle de cuisinier. Et nous apportons dans ces rôles des intérêts, certaines façons de voir les choses, des principes de morale, très différents, généralement même opposés. La question que nous posions en commençant a donc sa raison d'être, et j'estime qu'il serait fort utile d'obtenir une réponse catégorique. Or, les avis sur ce point sont très partagés.

§1. — La fonction du consommateur. — A première vue, il semble bien que le rôle du producteur est le plus intéressant, le plus utile. Que fait le consommateur de socialement utile? Rien du tout : il consomme, il dévore, il engloutit : c'est une nécessité, sans doute, mais une nécessité plutôt fâcheuse. Le sage Confucius avait dit que pour qu'une société fût prospère il fallait que « les producteurs fussent nombreux et les consommateurs rares ». En effet, le consommateur, c'est le frelon, le producteur c'est l'abeille. Au bout du compte, qu'est-ce qu'un consommateur? Un estomac, un ventre, sans rien de plus : c'est le type du parasite, tandis que le producteur, c'est la main qui agit, c'est Teff'ort utile. Le consommateur n'obéit à aucune loi morale, mais à son instinct ou à sa sensualité; il opère pour son propre compte, car comment imaginer qu'on consomme pour autrui! Au contraire, le producteur obéit à une grande loi morale, celle du travail, et il représente une autre loi morale, celle de la solidarité, car, sousle régime universel de la division de travail, il arrive que 90 fois sur 100

LE REGNE DU CONSOxMMATETjR. 225^

il travaille pour autrui. Si l'homme est supérieur à ranimai, économiquement parlant, c'est parce que l'animal consomme mais ne produit pas. L'animal n est qu'un consommateur, l'homme est aussi producteur. La question semble donc tranchée. Le producteur, c'est celui qu'il faut aimer et soutenir; le consommateur, c'est celui qu'il faut subir et surveiller. C'est ce qu'exprimait, voici un peu plus de trente ans, à la Société des Economistes de Paris (novembre 1867), Duval, précisément pour protester contre les prétentions des sociétés de consommation et pour revendiquer la supériorité des sociétés de production : (( De même, disait-il, que l'homme qui produit se montre sous un plus beau jour que l'homme qui consomme, de même pour les groupes ils recueillent plus d'honneur et de profits à bien produire qu'à bien consommer ».

A cette façon de présenter la consommation nous répondons que si l'on prétend que la consommation est ignoble, il faut dire que la vie Test aussi, car la consommation c'est la vie : et développer les puissances de la consommation, c'est développer, dans la même proportion, les puissances de la vie. Il n'est pas même vrai de dire que la consommation soit nécessairement égoïste; elle peut très bien être altruiste : consommer, ce n'est pas seulement manger un bon dîner — quoique là même, bien rares sont ceux qui aiment se régaler tout seuls — c'est inviter des amis, c'est offrir des fleurs ou des bonbons au jour de l'an, c'est faire jouir les autres en même temps que soi-même des plaisirs de la bonne compagnie, c'est, mieux que cela, faire entendre des concerts au peuple, ou lui ouvrir des bibliothèques, des musées. Sans doute, il y a des degrés au point de vue moral dans la

consommation, depuis Fégoïsme du glouton ou du débauché, jusqu'à l'altruisme d'un Carnegie qui a fait le vœu de consommer, avant de mourir, en dépenses d'instruction et de récréation sociale tout le milliard qu'il possède. Il ne faut pas oublier que, même sous la forme la plus vulgaire et la plus animale, manger, la consommation a un caractère plus sociable peut-être que la production, et la preuve c'est que les hommes, de tout temps, n'ont pas trouvé de meilleur moyen d'oublier leurs querelles que de s'asseoir à la même table et de boire mutuellement à leur santé. Pourquoi en Orient l'hôte est -il sacré même pour son ennemi? Parce qu'il a mangé avec lui le pain et le sel. Et quoiqu'un dicton, d'ailleurs peu orthodoxe, dise que « travailler c^est prier », qui laborat orat, pourtant l'Église n'a pas trouvé de symbole plus auguste de la religion qu'un acte de consommation, une table avec le pain et le vin, la Sainte-Cène.

Telle est d'ailleurs, malgré l'opinion isolée ci-dessus rapportée, la conclusion de la plupart des économistes» Ils ont porté aux nues le consommateur, notamment Bastiat. Ils déclarent :

1^ Que la consommation est le but et que la production n'est que le moyen ; que l'homme ne consomme pas pour produire^ mais qu'il produit pour consommer ; que, par conséquent, dans l'organisation économique, tout doit être subordonné à la consommation, — de même que, dans une pièce de théâtre, toutes les scènes et toute l'intrigue doivent être combinées en vue du dénouement. Et que toutes les questions économiques, par exemple celles des machines ou du libre-échange, doivent être envisagées et résolues à ce point de vue ;

2° Que le consommateur est le m.eilleur juge de ses

propres intérêts; que nul autre, ni le producteur, ni le marchand, ni l'intermédiaire, ni l'État, ne peut émettre la prétention ridicule de savoir mieux que lui ce qui lui convient; et que, par conséquent, c'est lui qui doit avoir le dernier mot;

3° Que d'ailleurs, l'intérêt du consommateur se confond absolument avec l'intérêt public et que c'est la seule catégorie sociale qui présente ce caractère; car, au contraire, les intérêts des professionnels, des corporations, des classes, sont souvent en désaccord avec les intérêts de la Société. Les marchands ont intérêt à vendre cher, les agriciiltears à ce que le blé ne soit pas trop abondant, les médecins à ce qu'il y ait beaucoup de malades, les ouvriers eux-mêmes à ce que la main-d'œuvre soit rare, et les syndicats par leurs grèves molestent souvent le publia. Seul, le consommateur a intérêt à ce que tous les produits soient aussi abondants, aussi bon marché et d'aussi bonne qualité que possible et tel est précisément aussi l'intérêt de la Société. A la différence des producteurs qui sont toujours à gémir de quelque nouvelle invention, de quelque nouvelle machine, de quelque nouvelle concurrence de l'étranger, seul le consommateur applaudit à tout progrès car il sait qu'il sera le premier à en bénéficier — et en cela encore son intérêt se confond avec l'intérêt social.

Nous sommes donc orthodoxes avec Bastiat et son école, il y a, toutefois, une énorme différence d'opinion entre ces économistes optimistes et nous, — c'est que nous ne croyons nullement que le laisser- faire, le libre jeu de la concurrence, suffise pour garantir les intérêts des consommateurs : s'ils ne s'organisent et ne se démènent, ils seront sacrifiés.

I 2. — La sottise du consommateur. — Logiquement^

oui! c'est la consommation qui est la fin de tout, le but

unique de toute activité économique; et, par conséquent,

c'est le rôle du consommateur qui devrait être sur la

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