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LA GUERRE

§ 1 . Les hostilités des marchands contre les coopératives. — § 2. La dégénérescence du rôle du marchand. — § 3. Par qui les marchands peuventils être remplacés ?

§ 1. — Les hostilités des marchands. — MM. — Précisons bien la situation I Ce n'est pas nous qui avons déclaré la guerre; ce sont les conimerçants. Aussi longtemps que les sociétés coopératives de consommation leur ont paru infimes, sans racines et sans avenir, des espèces d'institutions de charité, les commerçants les ont laissées bien tranquilles, et même j'en ai connu quelquesuns qui ne dédaignaient pas de venir y faire quelques provisions — par esprit de charité aussi — mais qu'ils revendaient avec bénéfices. Mais du jour où les magasins coopératifs ont affirmé fièrement leur ambition

(1) Cette conférence a été donnée, avec quelques variantes, pour un assez grand nombre de sociétés coopératives et, la dernière fois, pour la Société coopérative La Revendication y de Puteaux, le 17 février 1900.

G. — Coop. 16

de créer un ordre économique nouveau, en commençant par une évolution commerciale, alors les commerçants ont commencé la campagne. Je ne la leur reproche pas : c'est leur droit de se défendre, comme c'est le nôtre de persévérer. Leur émotion grandissante prouve qu'ils se sentent menacés dans leur existence même et déjà mortellement touchés. Nous y puisons, nous, un encouragement et un surcroît de confiance dans la victoire finale.

Nous avons pourtant à faire à forte partie ; il ne sert à rien de se le dissimuler. Les commerçants ont pour eux les députés et les sénateurs, c'est-à-dire le Parlement, et ils s'en servent avec tant d'efficacité que, depuis 1 3 ans, ils ont réussi à tenir en échec le projet de loi sur les sociétés coopératives qui dix fois a été renvoyé de la Chambre au Sénat, puis du Sénat à la Chambre, jusqu'à ce qu'il ait été enseveli dans un carton des archives du Sénat. Et on nous a avertis charitablement que nous ferions bien de l'y laisser dormir en paix de crainte que, si on l'en sortait, il nous arrivât pire.

Mais les commerçants ne se contentent pas de ce succès négatif, c'est-à-dire d'avoir fait échouer le projet de loi pour les sociétés coopératives; ils ont pris résolument l'offensive et réclament des lois contre les sociétés coopératives.

Ce qu'ils demandent au législateur d'abord, c'est de frapper les sociétés coopératives de tous les impôts qu'ils paient eux-mêmes et surtout de la « patente » qui leur tient fort à cœur.

Si ce n'était que cela, je n'aurais pas grand'chose à redire. J'ai déjà déclaré, en diverses occasions, que je ne suis pas systématiquement opposé à cette mesure.

Je sais bien tout ce qu'on peut dire contre cette obliga-

tion : — d'abord, que nous ne sommes pas des commerçants et que c'est nous vexer que de nous traiter comme tels; que, d'ailleurs, nous avons des raisons pour nous défier de la juridiction commerciale puisque les tribunaux de commerce sont composés de nos ennemis ; que du jour où nous serons commercialisés, on en prendra prétexte pour interdire aux professeurs, instituteurs, magistrats, avocats, militaires, qui ont prêté jusqu'à présent un précieux appui aux sociétés coopératives, de prendre place dans leurs conseils d'administration : — je sais tout cela et ne conteste pas que les appréhensions de nos amis sur ces divers points ne soient fondées. N'importe ! Je crois que la patente ne serait pas une bien lourde charge pour nos sociétés et qu'en tout cas elle leur donnerait en échange de grands avantages : d'abord, la possibilité de vendre au public ; et si même elles ne voulaient pas user de cette faculté, l'avantage du moins d'une situation nette, sans équivoque, débarrassée de toute apparence de privilège et qui ne permettrait plus désormais à nos adversaires de prétendre que nous ne combattons pas à armes égales (t)!

Seulement, ce qui prouve que dans cette guerre des

* C'est en 1905 seulement que cette fastidieuse querelle, où s'usait l'activité des coopérateurs français, a été vidée par une loi imposant la patente à toutes les sociétés coopératives qui ont un « magasin de vente », c'est-à-dire qui ne se bornent pas à grouper les commandes de leurs membres et à servir d'intermédiaires entre eux et les fournisseurs.

Et comme toutes les sociétés de consommation ont un magasin, toutes aujourd'hui paient patente. Mais comme elles se trouvent par là avoir droit de vendre au public, la plupart en profitent, ainsi que nous le faisions prévoir, et leur concurrence visà-vis des commerçants en est redoublée.

marchands l'imposition de la patente n'est qu'un moyen de nous étrangler, c'est qu'ils demandent que les sociétés coopératives — de même que les grands magasins contre lesquels cette arme est également dirigée — paient autant de patentes qu'elles vendent d'articles différents. Vous savez que telle est généralement la situation ou, en tout cas, telle est du moins l'ambition de nos sociétés coopératives : vendre épicerie, pain, viande, liquides, mercerie, quincaillerie, combustible, chaussures, chapeaux, vêtements confectionnés, et même, à la Revendication de Puteaux, des couronnes mortuaires! Eh bien! autant de rayons différents, autant de patentes à payer. Fiscalité absurde! C'est rendre service au client que de lui faire trouver au même endroit tout ce dont il a besoin, sans l'obliger à perdre son temps à courir dans vingt magasins. Ce temps est précieux pour le pauvre plus encore que pour le riche. Et ce n'est certes pas le rôle du législateur que de frapper d'une sorte d'amende un service rendu au public.

Ce qui prouve encore mieux que cette obligation de la patente n'est pas seulement, dans la pensée des commerçants, un moyen d'égaliser la concurrence mais une arme véritablement déloyale — c'est qu'ils ont osé demander qu'il fût interdit aux sociétés coopératives de vendre au public, même en payant la patente! ce qui est d'ailleurs le régime légal en Allemagne et n'y a pas empêché le développement de la coopération.

Enfin le comble de la prétention (et qui a été pourtant formulé, non seulement en France mais en Allemagne) c'est que la loi interdise à tous fonctionnaires ou employés de l'État ou des villes d'adhérer à des sociétés coopératives, sous le chimérique prétexte que ces fonc-

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tionnaires et employés étant payés avec l'argent de l'État, c'est-à-dire avec le produit des impôts, ils doivent le restituer aux conlribuables ! — Les contribuables? mais c'est précisément, nous, consommateurs, qui représentons « le contribuable » beaucoup mieux que les marchands — puisque l'argent qui sert à payer les fonctionnaires, c'est nous qui le payons. C'est sur le consommateur en fin de compte que retombent tous les impôts, même ceux que les marchands se vantent de payer. La première fois qu'on augmentera d'un sou l'impôt sur le sucre ou le pétrole, aussitôt le marchand vous le facturera deux sous de plus, en vous disant avec sympathie : « J'en suis bien fâché, mais c'est le Gouvernement qui nous accable d'impôts ». Essayez alors de lui répondre : « N'aviez-vous pas dit que c'était vous qui deviez les payer »? vous verrez comme il trouvera cette plaisanterie de mauvais goût. Et cette guerre entre commerçants et coopératives n'est pas spéciale à la France; elle sévit avec la même intensité par tout pays : Belgique, Allemagne, Angleterre et Ecosse, Suisse, Italie; même elle sévit, cela va sans dire, avec plus de fureur dans ceux de ces pays oii la coopération est plus avancée que chez nous. Il faut donc voir dans cette lutte un épisode d'une grande guerre universelle, une manifestation grandiose d'une crise économique et sociale dont l'importance dépasse de beaucoup celle qu'on pourrait attribuer à un simple conflit d'intérêts privés. C'est un monde nouveau, ou tout au moins c'est une organisation nouvelle du commerce et de l'échange, qui s'élabore sous nos yeux et dont il me reste maintenant à vous faire comprendre la signification et la portée. Pour cela il faut voir d'abord quel a été le rôle des marchands dans l'évolution économique et pourquoi

les lois mêmes de cette évolution les condamnent à disparaître.

§ 2. — La dégénérescence du rôle du marchand. — Le nom de marchand n'est pas aujourd'hui très bien porté. On préfère s'appeler « commerçant ». 11 n'en a pas toujours été ainsi. Autrefois, durant toute l'antiquité et tout le Moyen âge et encore au cours de ces derniers siècles, le marchand faisait très grande figure. 11 fut un temps, au début de presque toutes les sociétés, oii il n'y avait guère en scène que trois grands rôles : celui du prêtre, celui du soldat et celui du marchand. Le premier représentait l'ordre religieux ; le second, l'ordre politique; le troisième, l'ordre économique. Et c'est, d'ailleurs, à peu près cette division des fonctions qui, à la veille delà Révolution française, survivait encore dansce qu'on appelait les Trois États : le clergé, la noblesse et le Tiers.

C'était de hauts et puissants personnages que ces marchands d'autrefois ! (je ne parle même pas de ceux de Tyr et de Carthagedans les temps anciens) mais de ceux de Venise, des républiques italiennes, des villes de la Hanse, des cités flamandes au Moyen âge. Ils portaient la robe fourrée, la chaîne d'or au cou. Ils étaient à la fois transporteurs, voituriers, armateurs, banquiers, souvent fabricants. Dans un temps où les moyens de transport, chemins de fer, lignes de paquebots, même les entreprises de roulage, n'existaient pas, ils avaient de nombreux navires et des voitures à eux pour transporter leurs marchandises par terre et par mer, et des escortes pour les garder dans les chemins peu sûrs. Ils entretenaient des comptoirs et des agents dans tous les pays. Dans un temps où les gens ne voyageaient guère, ils étaient les

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grands voyageurs, même les premiers explorateurs, témoin ce marchand de Venise, Marco-Polo, qui, au cours d'un voyage qui dura quinze ans, parcourut toute TAsie et la Chine, l'empire du Cathay, comme on disait alors, deux ou trois siècles avant qu'elle fût découverte, et nous a laissé un charmant et très instructif récit de ses prodigieuses aventures.

Dans un temps où c'était chose très rare que la monnaie, ils avaient de belles pièces d'argent et d'or de tout pays : florins, rixdales, doublons, ducats, plein leurs coflres, et les prêtaient aux rois qui n'en avaient guère.

Dans un temps oii personne, sauf les clercs, ne savait écrire, ils savaient, pour les besoins de leur correspondance et pour négocier les lettres de change, lire et écrire toutes les langues étrangères. Ce n'était pas seulement les produits de tous pays qu'ils importaient, c'étaient aussi les idées : idées de cosmopolitisme, de tolérance, de progrès.

Ils furent les premiers internationaux et les premiers libéraux; ils ont eu comme la première vision de l'unité du genre humain. Ils avaientà lutter contre les militaires, c'est-à-dire les nobles, qui les volaient — et contre les prêtres, c'est-à-dire l'Église, qui condamnaient le prêt à intérêt et le lucre. Beaucoup étaient Juifs. Quand vint la Réforme, beaucoup furent parmi les protestants et il est même bien remarquable que ce soit dans les pays des marchands. Hollande, Angleterre, Allemagne, que la Réforme ait triomphé : parmi les hugenols que la Révocation dé l'Édit de Nantes chassa de France si nombreux étaient les marchands que la puissance commerciale de notre pays en a subi depuis un irréparable dommage.

Ce n'est point à dire que les marchands ne fussent fort

intéressés et pas toujours très scrupuleux. C'est un fait instructif à noter que la divinité aux sandales ailées, que les Grecs considéraient comme le Dieu des marchands, Mercure, était aussi pour eux le dieu des voleurs. Pourtant, ces marchands ont créé une forme nouvelle de l'honneur, différent de l'honneur militaire, l'honneur bourgeois, si vous voulez, mais dont Tapparition marque tout de même une date dans l'histoire de la morale :1e respect de la parole donnée, la ponctualité à remplir ses engagements. Et en effet, dans un temps où il n'y avait ni notaire, ni guère de tribunaux, ni droit commercial et international, le commerce ne pouvait reposer que sur la bonne foi.

En somme, les services qu'ils ont rendus aux hommes autrefois ont été très grands : ils ont été un des plus anciens et des plus puissants facteurs de ce que nous appelons la civilisation.

Gomment ces grandes figures se sont-elles rapetissées aux proportions mesquines des boutiquiers que nous voyons aujourd'hui assis derrière leurs comptoirs? ou même — car ce sont ceux-ci qui rappellent le mieux, quoique en caricature^ le rôle des grands marchands d'autrefois — aux proportions de ces « ambulants », de ces colporteurs, qui vont de foire en foire, ou de village en village, avec leur ballot sur le dos ou leur petite roulotte, offrir leurs marchandises?

D'abord, par l'effet de la division du travail. Peu à peu, les plus utiles de leurs fonctions se sont détachées d'eux et ont été exercées par d'autres. Ils ne voyagent plus et ne transportent plus rien : ce sont les Compagnies de chemins de fer ou maritimes qui s'en chargent. Ils ne font plus le commerce del'argent ni des lettres de change ;

ce sont les banquiers qui le font. Ils ne fabriquent plus rien et ne se livrent à aucun travail de production proprement dit — à moins que vous n'appeliez de ce nom celui qui consiste à couper les coupons d'étoffe avec de grands ciseaux, ou à casser du sucre, ou à griller du café, comme ceuxque vous voyez assis sur leseuil deleurs boutiques tournant la manivelle de leur petit grilloir àla façon d'un orgue de Barbarie. Et que leur reste-t-il donc alors? Une seule chose : « acheter pour revendre », rien de plus. Telle est, du reste, la définition juridique du commerçant, celle que donne le Code de commerce. Et tel aussi le nom qu'on leur donne dans le langage courant : ce sont des «revendeurs ». Les économistes disaient que les commerçants créaient une triple utilité, celle de la forme, celle du lieu, celle du temps, c'est-à-dire préparer la marchandise, la transporter et la garder pour le moment propice — mais, des trois, il ne leur reste plus que cette dernière fonction.

En second lieu, notons le perfectionnement des moyens de communication qui a permis aux producteurs et aux consommateurs, dans, bien des cas, de s'aboucher directement en passant par dessus la tête des intermédiaires. Déjà nombre de fabricants et producteurs vendent directement au public; déjà, de leur côté, nombre de consommateurs cherchent à s'adresser directement au producteur ou au fabricant : cette double tendance est très marquée notamment dans le commerce des vins. Aussi est-ce précisément dans le commerce des produits exotiques, là où. ces relations directes sont quasi impossibles, que les marchands, les merchants anglais, sont restés encore des personnages importants.

Enfin et surtout ce qui réduit leur stature à des pro-

portions exiguës, c'est la concurrence. Elle s'est exercée et développée dans la mesure même où la profession, en se réduisant et en se simplifiant, devenait plus facilement accessible à tous. Autrefois, il n'était pas donné à tout le monde d'être, je ne dirai même pas un Marco-Polo, un Fugger, un Jacques-Cœur, mais seulement un marchand drapier ou bonnetier — car, d'abord, les règlements des corporations s'y opposaient, et, de plus, il y fallait certaines garanties. Aujourd'hui, il est donné à tout le monde d'être « l'épicier du coin » — à la seule condition que ce coin ne soit pas déjà pris... il est vrai qu'il Test généralement.

Ne croyez pas, en effet, qu'au fur et à mesure que la profession devenait plus facile et, à tous égards, plus inutile, elle devint moins recherchée! Quittez cette opinion trop flatteuse pour la nature humaine ! De tous les métiers, le plus convoité et le plus disputé, c'est celui de parasite. Et si vous en voulez une preuve, vous n'avez qu'à consulterla liste instructive, publiée parla ville de Paris, des emplois vacants avec le nombre de candidats; vous y verrez que le nombre de demandes est en raison inverse du degré de pénibilité que comporte chaque emploi. N'ayez pas peur que dans les campagnes on soit encombré de candidats laboureurs ou même de candidats médecins! Mais aucun emploi n'est plus disputé que celui de concierge : pour une place à l'flôtel de ville, il y avait 5.000 demandes ! L'emploi de concierge de cimetière est le plus demandé, probablement parce que les locataires ne demandent jamais le cordon. Eh bien! la situation de boutiquier est encore plus recherchée que celle de concierge. Qued'ouvriersdes villesou mêmedescampagnesont pour ambition, pour couronnement de leur vie, d'ouvrir un

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petit magasin! Au reste, on ne peut méconnaître que le métier offre certains agréments. On ne dépend de personne, on n'a ni patron ni maître, on se lève à l'heure qu'on veut. Le travail n'y est pas pénible, on n'a qu'à attendre le client; on fait la causette avec lui, on fait de bonnes connaissances, on acquiert une certaine influence dans le quartier, on est salué très bas par M. le Député — surtout quand] 1 n'est que candidat — mais heureusement il le redevient tous les quatre ans. Et puis, si on ne gagne pas beaucoup, du moins on a la chance de faire fortune, ce qui n'existe guère pour le paysan ou le salarié. Ce n'est qu'une chance, sans doute, comme un billet à la loterie, mais l'espérance pour les hommes vaut presque autant que la réalité. Que d'hommes vivent et meurent heureux parce qu'ils ont chez eux un billet de loterie qui n'est jamais sorti! Le métier de commerçant, c'est ce billet de loterie. Il n'est pas étonnant qu'il séduise tant de gens.

Songez donc qu'il y a en France 100.000 épiciers, 53.000 boulangers, autant de bouchers, 400.000 débitants, 150.000 agents de compagnies d'assurances,... en tout 1.500.000 patentés, ce qui, avec leurs familles, représente i ou 5 millions de personnes qui vivent du commerce, qui vivent à nos dépens. Ils ne vivent pas grassement, c'est vrai, parce qu'ils sont trop : mais nous, nous sommes tout de même ruinés, précisément par la même raison : parce qu'ils sont trop. Ils nous disent : « Il faut bien que nous vivions! Vivre et laisser vivre, voilà la règle». — Maisjustement,nous voulons vivre, nous aussi, consommateurs ! et si chacun de nous doit faire le voyage de la vie en portant sur son dos un épicier, un boulanger, un boucher et un marchand de vins, c'est le métier de consommateur qui ne sera vraiment plus tenable !

Si cette dégénérescence de la fonction de marchand n'avait de conséquences fâcheuses que pour eux, nous pourrions nous contenter de laisser faire. Mais elle a aussi les effets les plus déplorables pour le public.

D'abord, au point de vue de la qualité des marchandises livrées. Chacun des commerçants, dans celte lutte pour la vie, s'évertue à diminuer ses prix de revient pour se ménager u,n petit profit et il a recours pour cela à tous les moyens. D'ailleurs, il faut bien qu'il fasse ce que font les autres. C'est là la cause de cette falsification des denrées, qui est devenue un art véritable et qui nous fait consommer chaque jour du café de chicorée, du beurre de margarine, du vin fait sans raisins, et du lait sans vache ni chèvre. C'est elle qui pousse les commerçants à tromper sur le poids, à vendre des os au lieu de viande (ce qu'on appelle des réjouissances), de l'eau au lieu de pain en le faisant moins cuire, à donner aux cuisinières des bourgeois le sou par franc (qui bien entendu, est finalement payé par le bourgeois), à lancer toutes ces annonces, circulaires, prospectus, qui encombrent les journaux et les boîtes de la poste, ces réclames et affiches qui déshonorent nos monuments et même, si le gouvernement suisse n'y avait mis bon ordre, qui salissaient jusqu'aux glaciers et cimes vierges, et que les commerçants américains plus hardis encore, inscrivent sur le ciel par des projections électriques! — tout cela autant de formes effrontées du mensonge.

Je me rappelle avoir vu dans un journal cette annonce qui m'a laissé un souvenir inoubliable par sa candeur. C'était tout simplement celle-ci : Boules de gomme en gomme. Voyez-vous cet industriel qui se dit ; « Qu'estce que je pourrais faire de vraiment nouveau, d'inédit,

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qui pût réveiller la curiosité blasée du consommateur »? et, tout d'un coup : « J'ai trouvé ! je vais faire des boules de gomme en vraie gomme! ».

Ensuite et surtout nous souffrons d'une perversion de la fonction commerciale sous la forme de majoration des prix. Les marchands nous font payer tout trop cher : il est absurde que sur chaque pain vendu le boulanger gagne beaucoup plus que le laboureur qui a fait le blé! et que sur chaque coupon d'étoffe le marchand gagne plus que l'ouvrier qui l'a tissé! Si l'on pouvait calculer le total de ce que nous payons aux marchands, aux intermédiaires, pour ce petit service qui consiste à faire passer la marchandise des mains de Pierre dans celles de Paul, nous en serions épouvantés! Comptons rien que pour le pain. 11 est vendu dans les grandes villes à 35 centimes le kilo. Or, le blé se vend en ce moment à 20 francs le quintal et ce prix paraît aujourd'hui normal (il est même descendu au-dessous de 18 francs en septembre 1899). D'autre part, c'est un fait connu qu'un kilo de blé donne exactement un kilo de pain — le poids perdu dans la mouture sous forme de son et déchets étant compensé par le poids d'eau et de sel ajouté à la pâte — et il est prouvé également que les frais de transformation du blé en pain, c'est-à-dire de mouture et de panification, non seulement ne dépassent pas 5 centimes par kilo, mais encore, si on opère par grandes masses, peuvent être réduits presque à zéro, le prix du son et du déchet suffisant à les compenser. Le pain pourrait donc être livré à 25 centimes et encore laisser un bénéfice; c'est le prix auquel il est vendu par toutes les sociétés coopératives et même par la boulangerie Schweitzer. Chaque Français paie donc son pain 2 sous de plus le kilo que ce qu'il devrait. G. — Goop. 17

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Or, chaque Français consomme en moyenne (homme, femme ou enfant) plus d'un 1/2 kilo (550 grammes) de pain par jour. C'est donc un sou par jour, plus de 18 fr. par an — et pour toute la population française, plus de 700 millions de francs par an — qui sont payés en trop aux boulangers : le même chiffre que le budget de la guerre! Voilà rien que pour le pain! Or, la majoration est rarement moindre et souvent bien plus forte, pour la viande, pour le vin, le beurre, le lait, les légumes, le poisson, l'épicerie, les articles confectionnés, en sorte que je n'hésite pas à évaluer à 4 ou 5 milliards le tribut payé aux intermédiaires sous ces mille formes, c'est-à^ dire que nous payons aux commerçants un total de contributions plus lourd que celui que nous payons à TEtat !

Mais peut-être une objection vous vient-elle à l'esprit? Vous me direz : Si nous payons tant de milliards que cela aux petits commerçants, alors ils devraient tous faire fortune? — Nullement! beaucoup font faillite! J'en ai d<yà donné l'explication. C'est qu'ils sont trop nom breux 1 Si chaque boulanger ne cuit qu'un sac de farine par jour et si sur ce sac il doit vivre, payer son loyer, ses impôts, ses garçons, il faut bien qu'il majore le prix de chaque pain et encore il vivra misérable! C'est précisément ce qui prouve que le mécanisme est détestable : ces intermédiaires se ruinent en nous ruinant.

Nous arrivons donc à cette conclusion, qui n'est que la constatation d'un fait, c'est que les marchands, du moins pour le commerce de détail, ne rendent plus de services, mais constituent au contraire ce qu'on appelle en économie politique une « nuisance » — ce qui n'empêche pas d'ailleurs « l'Union commerciale de Roubaix » de déclarer, dans un manifeste contre les sociétés coopé-

ratives : « que le commerce et les intermédiaires sont les principales sources de la richesse »(l). Ils ont dégénéré en organes parasitaires. Or, dans l'organisme social comme dans celui de tout être vivant, les organes qui n'ont plus de fonction à remplir ne tardent pas à être éliminés. Les anthropologues qui croient que l'homme est descendant ou cousin du singe, expliquent comment il a perdu sa queue et comment ses pieds ont cessé d'être des mains : c'est parce que du jour où il a perdu l'habitude de vivre dans les arbres et de sauter de branche en branche, ces organes préhensifs lui sont devenus superflus et ont été peu à peu éliminés — quoiqu'encore Tanatomiste en retrouve des traces dans notre squelette. Tel est le sort qui attend les marchands.

Toute la question c'est de savoir à qui leur foïjction sera dévolue, c'est-à-dire par qui ils seront remplacés.

I 3. — Par qui les marchands peuvent -ils être remplacés? — Je ne vois que trois solutions possibles :

r la solution capitaliste qui est le grand magasin ;

2° la solution socialiste qui est le magasin municipal;

3° la solution coopérative qui est la société de consommation.

Examinons-les successivement.

La première, le système capitaliste, celui des grands magasins, vous est bien connue. Tout le monde çpnnaît le Bon Marché, le Louvre, Potin, etc. C'est celui qui de nos jours prend le plus d'extension et je n'hésite pas à reconnaître qu'il a rendu de grands services au public : — vente à prix fixe substituée à l'absurde marchandage

(1) Du 19 septembre 1898.

du temps passé. Celui-ci est encore en honneur chez les marchands d'Orient et d'Algérie : c'est la règle pour le marchand de demander quatre fois le prix de la marchandise et pour le client d'en offrir le quart. Comme ils finissent par se rencontrer à mi-chemin, l'un descendant et l'autre montant, ça revient exactement au même que si l'on avait demandé dès le début le juste prix, mais on a perdu un quart d'heure ou une demiheure : il est vrai que pendant ce temps le marchand offre une tasse de café au client; — vente au comptant^ substituée à l'usage déplorable de la vente au crédit qui, sous le vain prétexte de venir en aide au consommateur obéré, n'est qu'une forme de l'usure ; — réduction de prix dans des proportions considérables, parfois même au-dessous du prix de revient dans les liquidations périodiques ; — généralement aussi plus de garantie dans la qualité des produits livrés.; — plus grandes commodités offertes au public, telles que la réunion de tous les articles dans un même local, ce qui caractérise le bazar; — enfin et surtout la faculté pour l'acheteur de rendre les marchandises qui ne lui plaisent pas. C'est à cette dernière invention, si commode et si traîtresse que M. Boucicaut attribuait le succès du Bon Marché.

Mais, à côté de ces avantages, que d'inconvénients! La réduction des prix, quoique réelle, n'est pas encore ce qu'elle pourrait être, parce que le luxe de l'étalage et de la décoration intérieure, des voitures et des chevaux pour la livraison, la multiplicité des circulaires et réclames, tout cela entraîne des frais généraux énormes qui pourraient facilement être évités par une installation plus modeste, comme celle de nos sociétés coopératives.

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Cette réduction des prix est, d'ailleurs, dans bien des cas, obtenue aux dépens des fabricants qui sont jugulés par les conditions que leur imposent ces grandes naaisons et, ce qui est pire, aux dépens des ouvriers et des ouvrières à qui on paie des salaires de famine pour leur travail. Enfin, ces magasins ont le très grand inconvénient de pousser à la dépense, à Tachât inutile; c'est précisément là-dessus qu'ils comptent. Toutes leurs expositions, liquidations, et remboursements, etc., n'ont d'autre but que de surexciter chez le client, disons chez la cliente, le désir de l'achat, souvent même de le surexciter jusqu'à en faire une véritable forme de la folie, bien connue des médecins aliénistes et des tribunaux, et qui s'appelle \sl kleptomanie, la manie du vol. C'est ainsi que tous les jours de belles dames, souvent riches et qui pourraient très bien payer, sont surprises dérobant sous leur manteau des coupons d'étoffes ou de dentelles. Chacun de ces grands magasins doit entretenir tout un corps d'inspecteurs à seule fin de leur donner la chasse. Il faut avouer qu'un système commercial qui a pour résultat non seulement de pousser le consommateur à l'achat, mais de le pousser au vol, ne saurait être considéré comme l'idéal.

La seconde solution, la solution socialiste, consisterait à ouvrir dans toutes les villes des magasins tenus et exploités par les municipalités ou par l'Etat — des boulangeries municipales, boucheries municipales, pharmacies municipales, épiceries municipales, débits de boissons municipaux ou gouvernementaux, etc. Vous pouvez facilement vous représenter la chose : il n'y a qu'à supposer tous les magasins assimilés aux bureaux des postes ou aux bureaux de tabacs qui sont par le fait

des magasins de l'Etat, puisqu'on y vend, pour le compte de l'État, des produits (timbres-postes ou cigares) fabriqués par l'État.

Ce système a ce grand avantage qu'il n'a pas encore été expérimenté ! Il ne figure que sur les programmes du parti collectiviste : on ne peut donc savoir quels sont ses défauts. Je n'ai pas d'objections à ce qu'on tente l'expérience : mais il est permis d'avoir quelques défiances. Tous ceux à qui il est arrivé, ayant acheté dans un bureau de tabac une boîte d'allumettes et un paquet de cigarettes, que ni les unes ne voulussent s'allumer, ni les autres ne voulussent brûler, tous ceux qui ont fait queue aux guichets des bureaux de poste pour obtenir simplement un timbre-poste et ont dépensé, comme temps, presque la valeur du timbre-poste (en supposant même que leur temps ne vaille que 20 sous l'heure), bien heureux encore quand, arrivés au but, un employé grincheux ne leur a pas répondu : « Je n'ai pas de monnaie 1 » — tous ceux-là ne verront pas certainement sans quelque appréhension la perspective d'aller chercher leur côtelette, leur sucre, leur savon, leurs bottines, leurs pilules, aux guichets d'un magasin municipal ou national.

Ce n'est pas que je sois systématiquement hostile à la « municipalisation » de certaines entreprises, même de certains commerces. John Ruskin, qui vient de mourir, voulait que l'État ouvrît dans chaque ville et pour chaque branche d'industrie un magasin modèle où il débiterait des articles absolument honnêtes — sans toucher, d'ailleurs, à la liberté du commerce pour les particuliers. Mais il ne s'est pas demandé comment des commerçants privés pourraient supporter la concurrence d'une municipalité ou d'un État qui ferait cette concurrence

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avec des impôts payés en partie par ses concurrents et encore aurait le droit de contrôler et d'inspecter ceux-ci! Ge serait bien d'autres cris que contre la concurrence des sociétés coopératives! L'État faisant concurrence au commerce privé, c'est une impossibilité et une injustice. Il faut, si Ton veut entrer dans cette voie, aller hardiment jusqu'au monopole. Mais alors autre inconvénient, c'est que l'État ne peut se contrôler lui-même. Actuellement, si un marchand vous vend du beurre ou du vin qui vous paraît suspect, voutî pouvez le porter au labo^ ratoire municipal et le faire analyser et^ si votre soupçon est reconnu fondé, faire condamner le marchand. Mais, le jour où vous aurez acheté votre beurre ou votre vin au magasin municipal, voyez-vous le directeur da laboratoire municipal dressant un prOcès-verbal à son concurrent, son honorable collègue, le directeur de l'épicerie municipale? — De plus, il est à craindre qUê l'Etat ne vende pas bon marché. Généralement, il ne brille pas par l'économie, surtout par l'économie sur les frais généraux. Quand l'État achète les allumettes à l'étranger il les paie 140 francs le milliard, et quand il les fabrique lui-même il dépense 176 francs le milliard. Il ferait bien mieux de les acheter toutes !

Reste donc la troisième solution : c'est la nôtre, c'est le magasin coopératif. C'est la plus économique, car elle réduit au minimum les frais généraux, le luxe, la réclame et tout ce qui n'est que de parade. G'est la plus morale, car elle ne pousse pas à la dépense, mais au contraire à l'épargne, et elle cherche d'abord la qualité et la sincérité des produits avant même le bon marché.

C'est même la plus démocratique, oserais-je dire, oui! même plus démocratique que le magasin d'État ou mu-

nicipal, car s'il est vrai — et c'est un des premiers principes du programme socialiste — que Témancipation de l'ouvrier doit être due uniquement à lai-même, à son effort personnel, eh bien I son émancipation commerciale sera plus assurée, plus féconde, bien mieux réalisée par le moyen d'associations créées par son initiative et par ses épargnes, administrées et gouvernées par lui, par de petites républiques coopératives autonomes, que par des magasins créés avec l'argent des contribuables et dirigés par des fonctionnaires ou employés municipaux !

Du reste, cette opinion que le magasin coopératif constitue une forme supérieure aux autres, ce n'est pas seulement la mienne — vous pourriez croire qu'elle n'est pas impartiale ou que je ne l'exprime ici que pour vous flatter — c'est aussi celle de témoins dont vous ne pourrez suspecter l'impartialité, celle des directeurs des Grands Magasins eux-mêmes. M. Plassard me disait à moi-même, il y a 5 ou 6 ans : « Il est évident que les associations coopératives répondent à un idéal plus élevé que nos magasins ». Et M. fionoré, en termes plus catégoriques encore, disait à un rédacteur des Débats, M. Chailley : « Nous appartenons, nous, grands magasins, à une époque de transition : nous conduisons directement aux sociétés coopératives; quand elles auront grandi, nous n'aurons qu'à mourir ».

Parmi les griefs que les marchands font valoir contre nous, il y en a un pourtant, un seul qui pourrait émouvoir le public : c'est que du jour^oii il n'y aura plus dans les rues de nos grandes villes que des magasins coopératifs, elles seront affreuses. Le fait est qu'en France les magasins coopératifs ne sont pas beaux ! Comme ils n'ont pas à faire de réclame pour attirer le public, puisqu'ils

COMMERÇANTS ET GOOPERATEURS. 297

ne vendent qu'à leurs membres, comme ils cherchent à économiser le plus possible sur les frais généraux, comme ils désirent ne pas trop se faire remarquer du fisc afin d'échapperà la patente, ils se cachent avec autant de soin que les autres s'étalent. L'un d'eux même nous a écrit au Comité de l'Union pour savoir s'il était tenu de faire passer un « lait de chaux » sur les vitres de son magasin afin qu'on ne pût rien voir du dehors? Nous avons répondu que cette pudeur était superflue! mais elle dénote bien la préoccupation dont je parle.

Au point de vue esthétique je reconnais qu'il y a là un dangerCl). Le jour où les boulevards et la rue de la Paix ne seraient garnis que de magasins coopératifs, j'avoue que Paris aurait perdu beaucoup de son charme. Mais, si l'esthétique en souffre, la morale n'y gagne-telle pas? N'est-ce pas un réel progrès de ne pas fasciner les passants par le spectacle de tant de choses désirables qu'ils ne peuvent pas se payer? La présence de pauvres diables collant leurs visages sur les glaces de Chevet ou de Potel et Chabot, pour essayer de se rassasier par la vue des dindes truffées et des ananas^ m*a toujours navré. J'aimerais mieux ici le pudique lait de chaux. D ailleurs ce péril peutêtre conjuré : il suffira d'encourager

(1) Dans un article qui vient de paraître sur Y Esthétique des villes esthétiques de la rue, dans le Mercure de France du ISjuillet 1905, M. Mague dit : « Le magasin est Tàme de la rue. Toute rue qui l'a proscrit ressemble à ces allées égyptiennes circulant à travers deux murailles de tombeaux. Le commerce et l'industrie, stimulateurs de mouvement, éveillent donc et propagent admirablement l'esthétique de la rue... ». C'est un peu exagéré : les Champs-Elysées n'ont point de magasins et ne ressemblent pourtant pas à une allée funéraire.

les sociétés coopératives à faire quelque chose pourle plaisir des yeux. Cela viendra. « L'aH coopératiste » n'a pas eu encore le temps de naître. Et pourtant déjà beaucoup de grandes sociétés de consommation anglaises ont construit de fort beaux hôtels qui ne déparent nullement leurs cités. Il est à remarquer d'ailleurs que si présentement certains magasins font un bel effet, d'autre part rien n'est plus anti-artistique qu'une maison qui a un rez-de-chaussée de magasins: elle est toujours d'une laide architecture. De ce côté-là donc il y aura plutôt gain.

Revenons, pour terminer, à nos commerçants. Comme conclusion qu'ils y pensent ! en admettant même que ce ne soient pas nos sociétés coopératives qui soient destinées à les remplacer, alors ce seront les grands magasins ou les magasins municipaux. Que l'avenir social soit réservé au capitalisme, àucoUectivisme ou au coopératisrae, de toute façon leur sort est réglé. De ProfundU !

Je puis leur dire pourtant qu'ils ont encore du temps devant eux. Ils pourront probablement soutenir la lutte assez longtemps, précisément en nous empruntant nos procédés, notamment en se syndiquant pour acheter en gros et en faisant participer leurs clients aux bénéfices. Et plusieurs sont déjà entrés dans cette voie. Et d'autres sont entrés tout simplement comme employés dans nos magasins coopératifs et s'en trouvent fort bien.

Ne raillons pas! je reconnais que c'est dur de se sentir éliminé, même dans un intérêt social, de se voir exproprié, même pour cause d'utilité publique, surtout quand cette expropriation doit avoir lieu sans indemnité. iMais quoi ! c'est notre loi à tous. La loi del'évolution et du progrès ne frappe pas seulement les marchands: elle a frappé

COMMERÇANTS ET GOOPÉRATEURS. 29»

les entrepreneurs de roulage du jour où les chemina de fer ont été inventés, les tisseurs à la main du jour où on a employé les métiers mécaniques, les agriculteurs qui cultivaient la garance du jour où l'on a extrait des résidus de la houille le rouge d'aniline. Il n'est pas de catégorie sociale qui ait été plus cruellement éprouvée à cet égard que les ouvriers. Ce sont eux qui ont supporté, sous forme de chômage et de misère, les contre-coups de toutes les inventions mécaniques et de toutes les crises économiques. Les ouvriers typographes sont menacés eii ce moment par l'invention d'une machine à composer, merveilleux instrument, semblable à une machine à écrire ou à un piano, et avec laquelle un seul ouvrier, en pro^ menant ses doigts sur le clavier, compose à lui tout seul toutes les formes destinées à imprimer un livre ou un journal. Hé bien! il y a une vingtaine d'années déjà il avait été question de cette invention qui n'avait pii être réalisée. Et savez-vous ce que disait alors, en face d'une si redoutable perspective, la Chambre syndicale des ouvriers typographes de Paris? « Si une semblable invention doit se réaliser, nous serons sans haine pour la main qui nous ruinera et, tout en buvant cette coupe amère, nous saurons encore l'élever- pour saluer le progrès »! Et nous aussi, quelle que soit notre fonction, nous devons attendre — je ne dirai pas seulement avec résignation, mais avec joie! — le jour où» par suite du progrès accompli, nous serons devenus inutiles : militaires, le jour où, par suite du progrès de la paix et de la raison, la guerre sera abolie! avocats^ le jour où, par le progrèâ de l'esprit de concorde, il n'y aura plus de procès! médecins, le jour où, par les progrès de l'hygiène et de la tempérance, leurs soins seront devenus inutiles! profes-

seurs, le jour où la lumière de la vérité qui brillera comme le soleil pour tous, nous obligera à éteindre nos pauvres lanternes fumeuses!

Ainsi donc, MM. les commerçants, ne murmurez plus, vous êtes en bonne compagnie; résignez-vous à subir la loi commune de l'évolution et à vous voir remplacés par un mécanisme plus perfectionné. Je vous engage, vous aussi, en buvant comme les ouvriers cette coupe amère, à l'élever, comme eux, pour saluer le progrès, et même pour boire à notre santé, à nous, sociétés coopératives! Mais vous, de votre côté, amis coopérateurs, rappelezvous que vous ne serez les élus de l'évolution sociale qu'autant que vous vous montrerez dignes de cette forme supérieure que vous représentez. Dans leurs visions d'une cité future, les prophètes d'Israël, qui avaient en horreur les marchands impies de ïyr et de Sidon, s'écriaient : « Il n'y aura plus de marchands dans la Maison de l'Éternel ! « Ils voulaient dire que dans le royaume de justice qu'ils évoquaient, dans la Jérusalem nouvelle, non seulement il n'y aurait plus de place pour la profession de marchand, mais surtout que l'esprit mercantile, l'esprit de lucre serait banni... il est vrai, comme dit le proverbe, qu'ils n'ont pas été prophètes dans leur pays ! Approprions-nous néanmoins leur prophétie et tâchons, dans notre République Coopérative, de la réaliser mieux que le peuple juif. Mais si vous deviez ne pousuivre que des dividendes, alors ce ne serait vraiment pas la peine de ruiner pour cela tant d'innocents commerçants. En un mot, si vous voulez remplacer les marchands, sachez que vous n'y réussirez qu'à la condition de ne pas devenir vous-mêmes des marchands!

L'ABOLITION DU PROFIT (i).

§ 1. D'où vient le profit? — | 2. Vourquoi le profit est destiné à disparaître. — | 3. Conséquences éventuelles de l'abolition du profit.

Si l'on vous demandait quel est le moyen de faire fortune, quelle est la carrière qu'il faut suivre? — vous répondriez : D'abord, il ne faut pas se faire professeur, militaire, magistrat, fonctionnaire en général. 11 ne faut pas se faire homme politique, du moins si l'on a l'intention de rester honnête, ni artiste, à moins de dons exceptionnels, et encore, généralement, ceux-là ne font fortune que longtemps après leur mort. Il ne faut pas, cela va sans dire, se faire ouvrier. Alors quoi?... // faut entrer dans les affaires, c'esL-à-dire dans Tindustrie ou le commerce. Voilà, sauf de rares exceptions, la seule voie où un homme puisse devenir millionnaire, même s'il est de capacité moyenne, et puisse devenir milliardaire, s'il est doué de ce qu'on appelle précisément « l'esprit des affaires ».

Voyons maintenant ce qu'il faut entendre par cette expression « faire des affaires ». Elle est un peu vague. On entend bien par là qu'il s'agit de commerce, mais les

(1) Conférence donnée an Congrès de {'Association Protestante pour Vétude des questions sociales à Roubaix le 23 octobre 1902, Publiée dans le compte rendu du Congrès,

jurisconsultes ont une formule beaucoup plus précise : l'acte de commerce, pour eux, c'est l'opération qui consiste à acheter pour revendre. On revend plus cher qu'on a acheté — du moins on tâche qu'il en soit ainsi — et la différence constitue le bénéfice ou profit. Pratiquée sur un petit nombre d'objets — comme le font les petits revendeurs — et quand bien même la différence entre le prix d'achat et le prix de revente soit considérable, cette opération ne conduit pas souvent à la fortune. Mais si elle est multipliée par des milliers et millions d'articles, alors, quoique la différence entre le prix d'achat et le prix de revente puissedevenirinfinitésimale, néanmoins la somme des bénéfices peut devenir énorme. Ce procédé si simple — en théorie : en pratique, il est plus ditQcile — a été connu de tout temps par les hommes. C'est lui que glorifiait cette devise qu'on a trouvée inscrite en mosaïque sur le seuil d'une maison de Pompéï : Salve lucro ! Salut au profit! Ainsi s'est faite de tout temps la fortune des marchands, de ces grands marchands qui ont joué dans l'histoire de la civilisation un rôle de tout premier ordre.

Mais, aujourd'hui, la puissance du marchand tend à être quelque peu effacée par celle du fabricant. Ces trusts dont vous entendez tant parler ne sont pas précisément des sociétés de marchands — comme autrefois, par exemple était la Ligue Hanséatique — mais des associations de fabricants. Fabriquer, c'est donc aussi une façon de faire des affaires et de devenir riche? Sans doute, mais elle ne diffère pas essentiellement de la précédente. Il est vrai qu'à première vue on ne voit pas le fabricant faire comme le marchand, c'est-à-dire acheter pour revendre, mais, en y regardant plus attentivement, on voit, au contraire, que c'est précisément ce qu'il fait. Il achète des matières

premières, du charbon, des machines et surtout ce qu'on appelle la main-d'œuvre; il mêle et bfasse tout cela, et revend le produit : et c'est la ditférence entre le prix auquel il revend ce produit et le prix qu'il a payé lui-môme pour tous les ingrédients qui ont servi à la production qui constituent son profit. La seule différence avec le marchand, c'est que celui-ci ne se livre pas généralement à ces opérations de transformation; il revend la marchandise telle qu'il l'a reçue. Mais ce n'est là qu'une différence de degré. Il y a des marchands qui font tout de même subir à leurs marchandises certaines transformations, même en tout bien tout honneur. Voyez le petit épicier, devant sa porte, occupé à faire griller son café et à tourner la manivelle de son petit moulin. Et le boulanger donc ! Et, à l'inverse, il y a des fabricants ou soidisant tels qui ne font subir aucune transformation aux articles qu'ils vendent. Ceux qu'on appelle les fabricants de soieries de Lyon reçoivent la soie tissée par l'ouvriei* sur son métier, toute faite, toute coupée, sous sa forme définitive; ils ne diffèrent en rien des marchands.

Et par conséquent, leur profit n'en diffère pas non plus. Il consiste dans l'excédent du prix de revient sur le prix d'achat de la main-d'œuvre puisque^ en somme^ tous les frais de production peuvent se ramener plus ou moins à une main-d'œuvre, à une certaine quantité de travail payé — et même le prix de la matière première et des instruments s'y ramène évidemment.

C'est ce mécanisme du profit que Karl Marx a très bien vu, mais il m'a été révélé bien plus simplement, il y a déjà pas mal d'années, par un foudrier — vous savez qu'on appelle de ce nom les fabricants de grands tonneaux appelés foudres — un foudrier de Beaucaire.

Il avait envoyé des ouvriers travailler chez moi. Je demandai à ces ouvriers ce qu'ils gagnaient; ils me répondirent: 4 francs. Quand, quelques mois plus tard, le foudrier m'envoya sa facture, je vis qu'il me portait en compte tant de journées d'ouvriers à 5 francs. Je lui fis naïvement remarquer — cependant déjà à cette époque j'étais professeur d'économie politique — qu'il ne payait ses ouvriers que 4 francs! Il me répondit : « Monsieur, en effet. Ce serait b'en la peine d'être patron et je ferais un drôle de métier si je ne faisais payer à mes clients le travail de mes ouvriers que ce qu'il me coûte! » — Mes yeux s'ouvrirent. Je lui sus gré de cette réponse quelque peu verte. Je reconnus qu'en effet il ne pouvait gagner sa vie qu'en me revendant 5 francs le travail de ses ouvriers qu'il avait payé 4 francs.

Et nous comprenons aussi pourquoi le rôle du fabricant est plus grandiose que celui du marchand et pourquoi sa puissance peut devenir presque illimitée. C'est qu'elle se m-ultiplie par le nombre d'ouvriers employés. Mon foudrier, qui gagnait 1 franc sur chaque journée d'ouvrier, n'avait qu'un petit nombre d'ouvriers, en sorte que ce profit, quoique considérable (20 p. 0/0), ne le conduisait pas à la fortune — mais s'il avait pu employer 100, 1.000, 10.000 ouvriers, — alors, même en gagnant beaucoup moins del franc par ouvrier et par jour, il aurait pu devenir milliardaire. Il y a des fabriques ou usines qui emploient, comme celle de Krupp, à Essen, jusqu'à 30.000 ouvriers. Et d'ailleurs, il y a des entrepreneurs, comme les faiseurs de trusts qui, sans employer directement aucun ouvrier et n'ayant peut-être que quelques secrétaires dans leurs bureaux avec un téléphone, exercent leur contrôle sur des centaines de milliers de travailleurs.

Un capitaliste comme M. Pierponl Morgan — le fameux créateur du trust de l'acier et du trust de l'Océan, sans compter beaucoup d'autres — revend le travail de peutêtre 2 à 300.000 travailleurs répartis sur des milliers de lieues, sur des chemins de fer, dans des mines, dans des forges et sur 300 paquebots qui font la navette sur l'Atlantique.

Voilà donc le profit défini : c'est Vexcédent du prix de revente sur le prix d'achat — ou du prix de vente sur le prix de revient, c'est tout comme.

I 1. — D'où vient le profit? — Mais cet excédent luimême, d'où sort-il? Par quelle vertu mystérieuse le marchand ou le fabricant peut-il se faire payer une chose plus qu'elle ne lui a coûté? En d'autres termes, quelle est la cause du profit?

C'est là une des questions les plus difficiles de l'économie politique.

La première explication qui se présente à l'esprit (et c'est celle donnée par les économistes), c'est que ce profit, cet excédent de valeur, représente le supplément de valeur ajouté effectivement à la chose par le travail du marchand ou du fabricant.

Mon foudrier, pour revenir à l'exemple que j'ai donné, ne peut-il pas dire : Sans doute, je vous ai fait payer un quart en sus du travail de mes ouvriers, mais c'est parce que moi-même j'ai ajouté au travail de ces ouvriers, un travail supplémentaire? Je leur ai peut-être fourni leurs outils, je leur ai peut-être fait faire leur apprentissage, je les ai, en tout cas, recherchés et entretenus pour les avoir sous la main et vous les envoyer le jour où vous en auriez besoin. Je leur ait fait l'avance du salaire pour le

travail fait chez vous, car je les paie chaque huitaine ou chaque quinzaine tandis que je ne vous ai envoyé mon compte qu'au bout de six mois. Tout cela ne se fait paâ gratis et n'est pas trop rétribué par la majoration de prix que je vous ai fait subir.

C'est fort bien dit.

Il est incontestable que toutes les fois que le patron a fourni un travail personnel, quand bien même ce ne serait qu'un travail de direction, qui n'est certes pas le moindre! il a ie droit pour cela à une rémunération. Non seulement il serait inique de la lui supprimer, mais ce serait impossible. Il est le chef d'orchestre et, quoiqu'il ne joue d'aucun instrument, néanmoins on ne peut se passer de lui et par conséquent il faut bien le payer (1).

Mais quoiqu'il arrive généralement que le patron se trouve en même temps le directeur de l'entreprise, en théorie les deux rôles doivent être soigneusement séparés, et souvent ils le sont aussi en fait. Le manager, comme l'appellent les Américains, n'est pas le patron. Et par conséquent le salaire ou le juste traitement du manager n'est pas le profit : il rentre dans les frais de production.

Qu'est-ce que le coût de production ? C'est le coût de la matière première, puis de la main-d'œuvre (c'ést-à-dire

(1) Cette explication peut revêtir une forme tout à fait aristocratique, en enseignant que le patron est le vrai et seul créateui* du produit, que par conséquent toute la valeur du produit doit lui appartenir et que la part qu'il abandonne aux ouvriers n'est qu'une sorte d'aumône. Le salaire ne serait, comme le dit M. de Curel, dans une pièce de théâtre, que les restes du lion, le superflu de là pfoie capturée que, rassasié, il abandonne aux chacals. Ceux-ci doivent s'estimer encote trop heureux, car^ sans le hardi chasseur, ils n'auraient rien eu à manger»

du travail de transformation de cette matière) ; c'est l'intérêt^ l'amortissement, l'assurance, du capital engagé; mais c'est aussi le salaire du travail de direction. La preuve c'est que dans toutes les sociétés, non seulement les sociétés coopératives, mais les sociétés par actions, les Compagnies de chemins de fer, les mines, etc., les salaires ou traitements payés aux administrateurs, ingénieurs et directeurs — y compris, par exemple, le direc-. teur général du P.-L.-M. ou du Nord — figurent dans les frais de production (ou dans les frais généraux, ce qui est la même chose), exactement comme le salaire des mécaniciens et des hommes d'équipe. Et on ne calcule les dividendes à distribuer, c'est-à-dire les profits, que toute rémunération du travail d'abord précomptée. Dans le trust de l'acier, le directeur, le manager^ M. Schwab, reçoit 800.000 dollars (4 millions de francs), comme traitement: mais c'est un simple salaire qui tigure dans les frais généraux du trust.

Même dans les entreprises individuelles, il est assez fréquent que le patron, sur ses livres de comptes, se crédite lui-même. d'une certaine somme représentant la rémunération de son travail, c'est-à-dire l'équivalent de ce qu'il donnerait à un gérant pour le suppléer : il l'inscrit dans les frais de production et ne compte comme profit proprement dit que ce qu'il gagne en plus du salaire de son propre travail.

Le travail d'invention lui-même, sur lequel on a essayé quelquefois de fonder le profit, ne se confond nullement avec lui. Il rentre aussi dans le coût de production : la preuve c'est que Tentrepreneur achète le brevet de l'inventeur, ou paie à l'année des ingénieurs, chimistes et dessinateurs, chargés de faire ces inventions.

Tout ceci apparaît de façon plus visible dans ce qu'on appelle le dividende. Le dividende est une des formes du profit : c'est le profit à l'état chimiquement pur. C'est le profit réalisé parles entreprises constituées sous forme de sociétés par actions. Or qu'on nous montre quel est le genre de travail qui est rémunéré par le dividende?... à moins que ce ne soit celui de détacher les coupons avec des ciseaux.

Le profit ne peut donc être confondu avec le salaire d'un travail quelconque, de direction ou autre, parce que, encore une fois, tout travail fait partie des frais de production tandis que le profit est, par définition même, ce qui est en dehors, en excédent, des frais de production.

Oui, mais voici une autre explication. Le patron ne fournit pas seulement un travail de direction, il fournit généralement tout ou partie du capital de l'entreprise. Le profit, c'est la rémunération de ce capital.

En ce cas le profit se confondrait avec l'intérêt qui, comme on sait, est la rémunération du capital? — Pourtant, chacun sait bien, dans les affaires et même sans être dans les affaires, que le profit n'est pas la même chose que l'intérêt. Et la preuve est la même que celle que nous venons de donner à l'instant : l'intérêt, c'est-à-dire le prix de location du capital (car ce n'est pas autre chose), rentre dans les frais de production exactement comme le loyer de l'immeuble : que le loyer soit occupé par le propriétaire ou en simple location, il n'importe, on compte le loyer dans les frais généraux. Et, de même aussi, on y fait figurer l'intérêt du capital : que ce capital soit emprunté ou appartienne au patron, il n'importe. Un industriel ou un commerçant qui ne retirerait de son entreprise que l'intérêt de son capital n'estimerait pas avoir réalisé

un profil. Il estimerait avec raison qu'il aurait bien mieux fait de placer son capital en rentes sur l'État, ou en obligations de chemin de fer, ou en n'importe quoi, et de vivre en rentier. Il ne compte comme profit que ce qui est en plus, en excédent, de l'intérêt.

Les économistes cherchent encore une autre explication du profit en disant qu'il est la compensation des risques. Mais nous ne pouvons que répéter ici ce que nous avons dit des explications précédentes. La compensation et la prévision des risques ne rentrent nullement dans les frais de production : c'est ce qu'on appelle l'assurance. Il saute aux yeux que la prime d'assurance ne fait pas partie du profit, mais du coût de production. Il est bien évident qu'un entrepreneur qui ne retirerait de son industrie que la somme nécessaire pour payer l'assurance contre les risques estimerait n'avoir réalisé aucun profit. Et il aurait bien raison.

Alors, si le profit proprement dit n'est ni le salaire d'un travail, ni l'intérêt d'un capital, ni la prime d'assurance, qu'est-il donc? — Il nous apparait comme le résultat d'un monopole, ou, si ce mot vous choque, d'une situation privilégiée, d'une chance heureuse, qui permet à l'entrepreneur de vendre ses produits au-dessus du prix de revient et de gagner la différence.

Mais prenez garde que ce mot de monopole ne doit éveiller dans votre esprit rien de semblable à un privilège conféré par la loi, à perpétuité ou pour une durée plus ou moins longue,rien de pareil au monopole des Compagnies de chemins de fer ou a celui des agents de change. Le monopole qui crée le profit de l'industriel ou du commerçant n'est certainement pas de la même nature.

11 n'est pas conféré par la loi, mais par une situation de fait : le fait d'avoir un nom, une marque connue depuis longtemps, le fait de se trouver à côté d'une mine d'où Ton tire le charbon à bon compte, ou au pied d'une chute d'eau des x\lpes qui permet d'utiliser la houille blanche, le fait tout bonnement d'être « celui qui est au coin de la rue » et pas le voisin. Il est mille circonstances qui peuvent créer un monopole. Le monopole n'est pas une majesté enfermée dans un palais. Il est partout. Il n'est presque personne qui ne puisse se voir investi, dans un lieu donné et à un moment donné, d'un monopole grand ou petit. Le camelot qui va criant Le Malin ou La Patrie jouit d'un monopole s'il est seul dans la rue, monopole qui dure aussi longtemps qu'un concurrent ne vient pas sur ses talons. Et si vous le voyez courir si vite c'est précisément à seule fin de rester un peu plus longtemps en possession de son monopole.

Or, du petit au grand, c'est la même chose et celui-là seulement réalise un profit qui court le plus vite pour prendre cette bonne place laquelle lui conférera pendant un temps plus ou moins long sa situation de monopole.

Le monopole c'est souvent et tout simplement celui d'une idéeque Ton a eue la première. Avoir une bonne idée et l'avoir eue avant les autres, tout est là dans les affaires. L'ex ploitation de cette idée constitue un monopole. Il n'est nullement besoin quece soit une idée de génie. Au contraire, celles-là ne rapportent généralement rien. Il faut que ce soit une bonne petite idée pratique qui fasse dire à chacun : « Tiens! je ne sais pas pourquoi je n'y avais pas pensé >> — par exemple, le système de fermeture de bouteilles de bière par un ressort en fil de fer, l'épingle de nourricequi rapporta, dit-on, des millions à son inven-

teur (encore n'était-ce pas une invention, c'était une idée trouvée dans les fouilles de Pompéi), le lacet à soulier créé par Karry Kennedy, mieux encore que cela, le patin à roulettes, le petit bailon rouge gonflé de gaz pour les enfants, le parachute papier qui le précéda — sans parler des apéritifs. Quelle fortune n'eût créée l'invention de la carte postale illustrée si l'inventeur eût pu prendre un brevet, bien autre chose que celle de l'acier Bessemer ou du télégraphe sans fils Marconi !

Voilà pourquoi — toutes les fois que pour une cause quelconque, un entrepreneur, un producteur, se trouve investi d'un monopol*^, — il se trouve, par là, en situation de réaliser un profit, car la caractéristique du monopole (et même sa définition économique) c'est de permettre à celui qui en jouit de vendre à un prix supérieur aux frais de production i^).

Je dois dire qu'il y a une autre explication du profit qui remplit tout un volume, un des plus célèbres duxix^ siècle, toujours cité, rarement lu, plus rarement compris, le Capital de Karl Marx, et qui fait la base du système collectiviste. Sans l'exposer ici en détail, ce qui serait difficile, je me bornerai à dire que la thèse de Marx est en quelque sorte l'inverse de celle que je vous ai exposée. D'après elle Tentrepreneur, le patron, le marchand ne majore pas le prix : il vend la marchandise au prix normal. Seulement cette marchandise, il l'a achetée, sous forme de main-d'œuvre, à un prix inférieur à sa valeur produc-

(1) Ce qui d'ailleurs peut se réaliser de deux façons dillerentes : soit parce que le monopoleur peut ynajorer son prix de vente plus que ses concurrents; soit parce qu'il peut réduire ses frais de production plus que ses concurrents ne peuvent le faire.

tive. Le profit, c'est donc du travail non payé y et, par conséquent, c'est sur l'ouvrier, sur le salarié, qu'il est prélevé. Et le taux du profit varie en sens inverse de celui des salaires.

Dans la doctrine que je vous ai exposée, nous avons supposé, au contraire, que l'entrepreneur avait acheté la main-d'œuvre à sa véritable valeur (sauf exception assez fréquente, je le reconnais) (i), mais que, en la revendant,, il en majorait le prix. Le profit c'est un trop perçu et, par conséquent, c'est sur le consommateur qu'il est prélevé.

Et il en résulte cette conséquence que, au cas d'abolition du profit, c'est le consommateur beaucoup plus que l'ouvrier qui serait appelé à en bénéficier.

Et voilà pourquoi nous sommes coopératistes et non collectivistes!

C'est parce que le consommateur nous paraît être, plus encore que le salarié, victime de l'organisation économique, et que c'est par lui que l'émancipation sociale doit commencer.

Mais il faut ajouter que la plus grande partie des consommateurs étant précisément des ouvriers salariés et le tribut prélevé sur le consommateur ne pouvant être payé par lui que sur le produit de son travail, les deux explications ne sont pas aussi divergentes en fait qu'elles le paraissent à première vue. Néanmoins, théoriquement, elles sont opposées et il est utile de les distinguer.

(l) 11 est même à lemarquer que dans bien des cas, par exemple dans les industries qui relèvent du sweating systetn^ c'est par le consommateur que le salarié se trouve exploité. C'est parce qu'en ce cas le monopole du fabricant change de face : il se retourne contre l'ouvrier.

§ 2. — Pourquoi le profit est destiné à disparaître. — Le désir du profit est aujourd'hui le principal moteur, non seulement de toute notre activité économique, mais même de toute notre vie sociale : par conséquent, il est permis de croire que la suppression d'un tel moteur changerait du tout au tout les conditions de notre vie et même les caractères de notre civilisation.

Mais quelle hypothèse chimérique, dira-t-on, que l'abolition du désir du profit dans un avenir quelconque ! Les hommes vont-ils devenir des saints?

Nullement, mais si la possibilité du profit venaità disparaître, il est clair que le désir disparaîtrait en même temps que son objet.

Or, l'élimination du profit, en tant que phénomène économique, rentre dans les prévisions de tous ceux qui s'occupent d'économie politique, non seulement des économistes classiques, mais aussi des socialistes et enfin des coopératistes, c'est-à-dire à peu près de toutes les écoles; on peut même dire que c'est là le seul point sur lequel elles se trouvent toutes d'accord. Si paradoxale que paraisse cette affirmation, elle est facile à démontrer.

D'abord inutile d'insister sur la thèse de l'école socialiste. Depuis Robert Owen, elle dénonce le profit comme le cancer qui ronge le corps social et elle veut pratiquer l'amputation par le fer ou le feu.

Mais parlons de l'école économique libérale. Celle-ci croit aux bienfaits de la concurrence et à son développement indéfini jusqu'au jour où elle sera parfaitement réalisée. Ce jour-là, disent les économistes libéraux, par exemple M. de Molinari, tous les vices qu'on lui prête et qui tiennent non à elle, mais au contraire, à un fonctionnement imparfait de son mécanisme, disparaîtront. G. — Coop. 18

Soit, mais du jour où la concurrence jouera pleinement, quel en sera le premier efïet et le plus certain ? Ce sera de supprimer les profits!

Bien entendu, la concurrence n'a pas pour effet de supprimer la juste rémunération du travail, ni l'intérêt et Tamortissement du capital, m Ja compensation des risques qui s'appelle l'assurance, parce que tout cela ce sont les frais indispensables de la production.

Mais l'effet de la concurrence c'est précisément de ramener le prix de toutes choses au niveau des frais de production et par là de faire évanouir cette marge, cet excédent, qui constitue par définition le profit. C'est là un truisme de l'économie politique (t), et d'ailleurs un fait bien connu de tous les industriels et commerçants. « Il n'y a pas d'argent à gagner dans cette partie: la concurrence y est trop grande » — voilà une phrase qu'on entend sans cesse.

Et non seulement la concurrence a pour effet, dans bien des cas, de ramener le prix de vente au niveau du prix de revient, mais même de le faire tomber au-dessous! auquel cas non seulement l'industriel ne fait pas de profit mais il produit à perte. Sans doute cette situation n'est pas pour durer, parce qu'elle tend à se supprimer ellemême par la ruine, la faillite ou la liquidation — mais enfin elle est très fréquente. Sur l'ensemble des entreprises de transports, etc., il y en a toujours un certain nombre qui vendent à perte.

Ainsi donc les prix de vente sans cesse montent et

(1) L'école mathématique, notamment M. Walras, déclare catégoriquement que le taux normal du profit est zéro — et en disant « normal » elle entend par là qu'il s'agit d'un régime de libre concurrence parfaite.

baissent au-dessus et au-dessous de ce niveau fixé par le coût de production. Quand ils s'élèvent au-dessus, il y a profit positif; quand ils descendent au-dessous, il y a profit négatif et qui pourrait être exprimé par le signe moins ( — ) que les algébristes emploient pour désigner les quantités négatives au-dessous de zéro(l).

Aussi est-il bien rare que le monopole et le profit qui en découle durent très longtemps, parfois pas même une vie d'homme, malgré les efforts de ceux qui le détiennent pour le garder, malgré les avis criés au public que c'est la seule maison! la vraie! la bonne! — Maria José Farina pour l'eau de Cologne — et la recommandation de bien vérifier si l'estampille de la maison est sur la bouteille. On entend dire : Cette maison avait la vogue, elle ne l'a plus. Entendez par là que les causes qui avaient créé son monopole ont cessé d'exister.

Il en est du monde des affaires exactement comme la surface de la mer. L'eau oscille sans cesse : elle s'élève en vagues, elle se creuse en vallées. Quand la mer est agitée, les flots s'élèvent comme des montagnes et se creusent en abîmes. Quand le calme revient, la surface se rapproche de l'horizontalité — de ce niveau horizontal qui est désigné par les ingénieurs et les géo-

(1) Et même on peut très bien penser que les pertes et les profits se compenseraient si l'on pouvait embrasser du regard tout le monde économique, ce qui revient à dire que déjà actuellement le taux moyen des profits est zéro. Et la preuve, c'est ce fait curieux, confirmé par l'expérience des gens d'aflaires, que deux rentiers qui placent leur argent, l'un en actions, l'autre en obligations, c'est-à-dire l'un qui touche les profits, mais subit les pertes, Tautre qui élimine les profits et les pertes, se trouvent retirer, si l'on embrasse un temps assez long, à peu près le même revenu.

graphes par la cote zéro — mais sans jamais coïncider exactement avec elle. De même aussi, dans le monde des affaires, ce sont les périodes de crise, celles où soufflent l'esprit d'entreprise et tous les vents de la spéculation, qui sont celles des hausses et des baisses démesurées des prix, des grands profits et des grandes pertes, celles oii les habiles font fortune et où les malavisés se ruinent. Puis, quand la tempête a passé, les oscillations s'affaissent : les prix tendent à revenir à leur position d'équilibre, à leur centre de graviié, au niveau du coût de production, mais sans jamais coïncider exactement avec lui. Mais si l'on veut supposer par hypothèse un régime de libre-concurrence absolue, où aucun monopole de fait ou de droit ne pourrait surgir même momentanément, où chacun pourrait tenter indifféremment n'importe quelle entreprise et avec les mêmes chances de succès, où les personnes et les capitaux pourraient se déplacer avec la même facilité et rapidité que l'eau dans des vases communiquants, en ce cas partout le prix de vente coïnciderait avec le prix de production et le profit serait zéro; de même que si Ton supposait un calme parfait sur la mer, toutes les oscillations s'arrêteraient et la surface deviendrait absolument horizontale comme l'eau d'un lac sans rides.

Passons maintenant à l'École coopérative.

Qu'est-ce que la société coopérative de consommation? Ce sont des consommateurs qui — las de payer des prix majorés sur le pain, sur le vin, sur le café, sur tout, c'est-à-dire de payer un profit aux boulangers, aux épiciers, etc. — s'entendent pour se procurer ces denrées au prix de revient et pour supprimer ainsi le profit ou du moins, ce qui revient au même, le mettre dans leur poche. Ces objets sont généralement vendus par les ma-

gasins coopératifs au même prix que chez les marchands, mais l'excédent de ce prix de vente sur le prix de revient, au lieu d'être prélevé par le marchand, est prélevé par la société et restitué par elle, sous le nom de boni, à ses membres. Ainsi le profit est restitué à Vacheteur sur qui il avait été pris. La nature et l'origine du profit apparaissent ici très clairement.

Au fur et à mesure que la société de consommation grandit, elle ne se borne pas à acheter en gros, elle fabrique elle-même tout ce qui lui est nécessaire afin de se le procurer au prix de revient; c'est-à-dire qu'après avoir supprimé le profit du marchand, elle supprime le profit du fabricant. Les consommateurs se font leurs propres marchands et leurs propres fabricants, afin de n'avoir plus à enrichir ni les uns ni les autres.

En sorte que la meilleure définition qu'on puisse donner de la coopération de consommation (et d'ailleurs de toutes les formes de coopération, production, crédit, construction — mais je ne puis montrer ici comment elles sont toutes semblables en cela), c'est celle-ci : une association qui tend à supprimer le profit. Et alors qu'accordet-elle au capital? Tout simplement ce que le capital accorde aujourd'hui au travailleur : le droit de vivre, ce qui comporte d'abord l'amortissement et ensuite l'intérêt, c'est-à-dire la part nécessaire pour permettre au capital de s'entretenir et de se reproduire — de même que le salaire minimum est celui qui permet au travailleur de s'entretenir et de se reproduire. Tel était d'ailleurs l'article essentiel du programme d'Owen, l'homme considéré avec juste raison comme le père de la Coopération.

Ainsi, on ne peut pas dire que l'abolition du profit est impossible, puisqu'elle nous apparaît au contraire comme

V aboutissant nécessaire des deux régimes économiques qui, à tous autres égards, sont absolument l'antithèse l'un de l'autre : celui de la compétition absolue et celui de là coopération intégrale. Coïncidence curieuse et vraiment éloquente que de voir ces deux voies de révolution sociale, qui paraissent si divergentes, conduire les sociétés humaines — quelle que soit celle des deux oii la destinée les engage — exactement au même point! Quel que soit l'avenir, le sort du profit est réglé! Ne disons plus : salve lucro, salut au profit! mais adieu, profit!

N'est-il pas étrange de penser que ces profits et ces fortunes, qui tiennent une aussi grande place dans l'opinion du monde et dans les préoccupations des hommes et qui sont presque le seul phénomène économique qui frappe leurs yeux, ne sont rien de plus qu'un flot qui passe couronné d'écume et sous lequel se déroule immuable la vie économique? Mais quoi ! de la mer immense aussi et de ses profondeurs pleines de vie que voyons-nous d'autre que ses vagues et leur écume?

Mais, direz-vous, tout cela est utopique, car la concurrence absolue ni la coopération intégrale ne se réaliseront jamais, ni par conséquent Tabolition du profit. Peut-être! Pourtant il y a une Ici bien connue des économistes et enseignée par tous, aussi bien par Karl Marx que par M. Leroy-Beaulieu, qui semble indiquer que nous tendons vers cet état de choses : c'est ce qu'ils appellent « la loi de décroissance dutaux du profit». Cette décroissance se manifeste par tout pays, et bien que les mathématiques nous enseignent qu'une progression peut se rapprocher indéfiniment dezéro sans jamais l'atteindre, cependant ce phénomène est symptômatique.

Je sens bien cependant, malgré tout ce que je viens de

L'ABOLITION DU PROFIT. 3i9

dire, qu'une telle assertion — à savoir que sous un régime de libre concurrence ou d'équilibre économique parfait les profits seraient zéro — paraît déconcertante.

D'abord elle étonnera et choquera les industriels. Ils diront : c'estabsurde, impossible et injuste ! S'il n'y avait plus de profits il n'y aurait plus d'entreprise, puisque personne ne fonde d'entreprise là oii il n'y a rien à gagner; et il serait parfaitement injuste, d'ailleurs, que ces entrepreneurs travaillent pour rien. Le régime de libre concurrence ou de coopération intégrale, en admettant qu'il se réalise jamais, ne pourra jamais réaliser un état de choses qui implique contradiction.

Mais ceux dans l'esprit desquels s'élève celte objection oublient ce que nous avons dit plus haut, à savoir que la rémunération du travail et des capitaux fournis par l'entrepreneur se trouve déjà comprise dans les frais de production et que par conséquent l'élimination du profit, fût-elle réalisée, n'y porterait pas atteinte. En effet, si l'entrepreneur conservé : 1° la juste rémunération de son travail de direction ; 2° l'intérêt et l'amortissement de ses capitaux; — de quel droit exigerait-il en outre sous le nom de profit, un supplément? Sur quel titre le fonderait-il! Et si un régime économique nouveau, soit celui de la libre concurrence parfaite, soit celui de la coopération, vient le lui enlever, eh bien! aura-t-il à se plaindre? 11 perdra, il est vrai, le bénéfice qu'il retirait de son monopole, mais il lui restera la consolation de faire comme tous les autres, c'est-à-dire de vivre seulement du revenu de son travail et de ses capitaux.

N'y a-t-il pas des sociétés industrielles qui vivent sans distribuer de dividendes etqui peuvent même durer ainsi indéfiniment? Or une société qui vit et produit sans dis-

tribuer de dividendes, c'est exactement la même chose qu'un patron qui vit et produit sans faire de profits. Et les pertes, me disent les gens d'affaires, vous les comptez pour rien? Je ne les oublie pas, j'en ai déjà parlé à propos de l'assurance mais je réponds : 1° que l'assurance contre les pertes est comprise aussi dans les frais de production, si la comptabilité est bien faite; 2» que d'ailleurs, sous le régime hypothétique d'équilibre absolu entre la production et la consommation, les pertes n'existeraient pas ; elles disparaîtraient en même temps et par les mêmes raisons que le profit — de même que sur la surface liquide absolument horizontale que nous supposions tout à l'heure, les dépressions disparaissent en même temps que les vagues.

§ 3. — Conséquences éventuelles de Vaboliiion du profit. — Mais, tout de même, n'est-il pas à craindre que sous l'un ou l'autre de ces deux régimes, Téliminalion des profits et le rabaissement de tous les prix au niveau du coût de production — c'est-à-dire en somme la suppression de toutes les chances de faire fortune et, aussi, il est vrai, de toutes les chances de se ruiner — n'eût pour résultat de refroidir singulièrement l'esprit d'entreprise, par là d'arrêter le progrès, et que le monde économique, ramené à ce niveau horizontal et monotone, à cette surface stagnante et plate, à laquelle nous l'avons comparé, ne fût guère attirant pour Tesprit d'aventure, pour tous ceux, et ce sont les hardis, qui aiment à ouvrir leur voile au vent et à se sentir ballottés par le flux et le reflux? « 11 y a dans les choses humaines, dit Shakespeare, une marée qui, prise au flot montant, conduit à la fortune ». Quand cette marée aura disparu, que feront les hommes ?

Ils s'arrêteront désœuvrés et coasseront comme les grenouilles assises au bord d'une mare.

Il y a du vrai dans ces appréhensions, et il y a même de la grandeur. Vous voyez que je n'ai pas cherché à les aiïaiblirll). Elles s'étaient déjà présentées à Fesprit d'un grand économiste, John Stuart Mill. Lui aussi avait annoncé, il y a un peu plus d'un demi-siècle, en se fondant sur la loi de diminution graduelle du taux du profit, qu'un jour pourrait venir où, par suite de ce ralentissement, « le fleuve de l'industrie humaine aboutirait en fin de tout à une mer stagnante ». Et il appelait ce régime futur d'un nom significatif : « l'état stationnaire ». Mais il l'acceptait d'avance, avec résignation, sinon avec enthousiasme, en faisant remarquer que la poursuite du profit n'est pas le seul but de l'activité humaine et que du moins on ne verrait plus sous ce régime, comme aujourd'hui aux États-Unis, v( tout un sexe occupé à chasser des dollars et l'autre sexe occupé à élever des chasseurs de dollars ».

Certainement, le profit n'est pas le seul mobile de l'activité économique! Actuellement, il est vrai, il en est ainsi. Prenez n'importe quelle entreprise : il est clair

(1) Elles apparaissent d'autant plus émouvantes si l'on songe que l'équilibre parfait apparaît dans tous les domaines comme la fin de tout échange et par conséquent est le frère de la mort. Le jour où l'équilibre de température sera établi entre les astres rayonnants et les espaces glacés, les astres s'éteindront. Le jour où, obéissant à la loi de gravitation, les parties hautes de la surface terrestre auront été entraînées dans la mer, il n'y aura plus ni montagnes, ni vallées, ni fleuves, et la surface horizontale de la terre ne sera plus que le fond d'une mer de profondeur uniforme (Jui la recouvrira tout entière.

qu'elle n'est fondée et ne fonctionne qu'en vue du profit. L'usine, la ferme, la mine, le chemin de fer, ne travaillent que pour cela. C'est en vue du profit que l'homme sème et laboure les champs, qu'il fait la moisson et la vendange, qu'il fait chauffer le fer et qu'il sillonne les mers. Mais quoi? ne pourrait-on pas concevoir un régime économique dans lequel tout serait fait en vue de la consommation et non plus en vue de la vente? dans lequel l'homme produirait le pain et le vin non plus pour en tirer profit, mais pour manger l'un et boire l'autre? Le besoin ne peut-il pas devenir un mobile suffisant de l'activité économique et ne serait-il pas un guide plus sûr? Si le besoin seul gouvernait les entreprises, ne verrait-on pas abolir toutes ces fausses manœuvres qui ne peuvent s'expliquer que par la méconnaissance des vrais besoins et leur sacrifice au vain désir du gain — telles la falsification des produits, la surproduction et surtout le fait que ceux dont les besoins sont le plus pressants sont toujours les derniers servis?

Au reste, c'est par là que toute industrie humaine a commencé : il est bien évident que l'homme n'a commencé à produire que pour sa consommation : il n'a semé, labouré et moissonné que pour satisfaire sa faim. L'idée de faire tout cela pour vendre du blé et retirer plus d'argent qu'on n'en a dépensé est une idée tard venue et qui peut très bien disparaître comme elle est venue. L'avenir, une fois de plus, retournera au passé. Et ce régime nouveau n'a rien d'utopique. Il est déjà réalisé quoique sur une petite échelle. C'est un fait capital qu'il y ait déjà, en Angleterre, une centaine de fabriques appartenant à des sociétés coopératives, qui produisent le pain, les chaussures, les confitures, les vêtements, non en vue du profit.

mais uniquement eu vue des consommateurs qui les désirent et à prix de revient. Et il ne semble point que leur production soit inférieure en quantité, ni surtout en qualité, à celle des entreprises ayant un but lucratif. L'émulation, l'esprit de corps, les expositions publiques, suffisent pour elles à remplacer l'aiguillon du profit.

Nous n'avons donc pas à craindre que la disparition du profit, s'il ralentit ou tarit les sources de la fortune, ait pour résultat de tarir la production, d'arrêter le travail, d'enrayer le progrès économique ni le désir du mieux. Je crois que nous avons le droit et même le devoir d'envisager cet avenir d'un œil plus serein que Stuart Mill (l).

Une eau tranquille n'est pas nécessairement une mare; elle peut s'étendre en un lac bleu comme le Léman. Il n'est pas moins beau qu'une mer tumultueuse et il est plus aimable.

Il en sera ainsi de ce régime économique que Stuart Mill appelle l'état stationnaire, et que je préfère appeler — parce que qui dit stationnement semble dire routine et impuissance — l'état d'équilibre, l'état où toute chose se paiera ce qu'elle a coûté à produire, rien de plus, rien de moins, où tout s'échangera travail égal contre travail égal, où aucun bénéfice ou profit ne sera plus prélevé sur autrui, pas plus sur le salarié que sur le con-

(1) Quelques-uns croient que la disparition du profit rendrait impossible l'épargne et par conséquent tout accroissement de richesse dans le pays. Car, disent-ils, sur quoi est prise l'épargne sinon sur le profit ? — Allons donc ! Ne savons-nous pas que l'épargne est tout aussi facile au consommateur qui, n'ayant plus de profit à payer, se trouve plus riche d'autant, qu'à celui qui touchait le profit ?

sommateur, où les âmes ne seront plus affolées par leva et vient de la fortuneoudela ruine, où elles n'auront plus besoin d'avoir, pour saisir leur proie, le bec et les serres du vautour. Et ce sera un état très propre au développement des énergies intellectuelles, esthétiques, politiques et morales. C'est dans ces voies nouvelles que se déversera le trop plein d'activités qui aujourd'hui se ruent à la poursuite du profit.

L'homme ne peut pas tout poursuivre à la fois avfec la même ardeur. Il faut choisir. Souhaitons donc pour lui que sa ferveur s'exerce pour des joies plus nobles que l'argent. En somme, il en a été ainsi dans le passé : la beauté physique et la couronne des jeux olympiques pour les Grecs, l'honneur et la noblesse du sang pour les chevaliers du Moyen âge, étaient les biens au-dessus de tout et pour lesquels seuls il valait la peine de vivre et de mourir. Il y aura peut-être dans l'avenir des biens que les hommes mettront au-dessus de tout et qui ne seront plus le profit, des biens dont le désir n'éveillera pas les instincts rapaces et dont la poursuite n'impliquera plus des luttes cruelles.

Et on ne verra plus la troupe irritée de ceux dont parle Hennebicq (^) :

Qui vont maigres par les chemins, La haine et la vengeance aux mains.

Et songent, et songent,

A la route qui s'allonge,

Aux jours passés et perdus

A enrichir des inconnus !

(1) Poèmes d'hier et d' aujourd'hui.

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