LA MISE EN PRATIQUE
DE
LA SOLIDARITÉ DANS. LES COOPÉRATIVES(l).
§ \. La solidarité dans la société de consommation.
— § 2. La solidarité dans l'em,ploi des bonis. — § 3. La solidarité dans les Fédérations de sociétés.
— î!} 4. La solidarité entre les diverses catégories de coopératives. — | 5. Pourquoi la solidarité est si mal pratiquée dans les sociétés françaises ?
Messieurs,
La série de ces conférences porte pour titre général : « Applications sociales de la solidarité ». En prenant pour sujet aujourd'hui la Coopération, j'ai donc pour tâche de rechercher si et dans quelle mesure la coopération peut être considérée comme « une application sociale de la solidarité ».
(1) Conférence donnée à l'École des Hautes Études Sociales le 21 janvier 1903. Publiée dans le volume Applications sociales de la Solidarité (préface de M. Léon Bourgeois, conférences de MM. Brouardel, Budin, Henri Monod, Gide, Paulet, Robin, Siegfried), chez Alcan.
G. — Coop. 19
Je ferai remarquer en passant qu'il n'eût peut-être pas été inutile de se poser la même question à propos de chacun des sujets qui ont déjà fait ou qui vont faire l'objet de ces conférences.
La protection des enfants en bas âge ou des jeunes filles est-elle une application sociale de la solidarité? Je le veux bien, mais beaucoup de ceux qui l'ont exercée jusqu^à présent et de ceux qui l'exercent encore, religieux ou laïques, ont cru le faire tout bonnement par amour, pour l'amour des enfants ou pour l'amour de Dieu.
La construction de logements à bon marché, la lutte contre la tuberculose, la protection de la santé publique sont-elles des applications sociales de la solidarité? C'est possible. Cependant on pourrait dire, sans être trop pessimiste, que la peur d'être nous-mêmes contaminés y est pour quelque chose.
Et le paiement de l'impôt, est-il une application sociale de la solidarité?... Si nous le payons, ne serait-ce pas parce que nous y sommes contraints légalement?
Peut-être me direz-vous que l'amour et la peur et la contrainte légale ne sont que des formes de la solidarité sociale? On croirait entendre l'apôtre Paul disant : «soit que vous mangiez ou que vous buviez ou que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu »; de même le moraliste moderne dit : quoi que nous fassions, nous le faisons par la vertu delà solidarité!
Mais, au lieu de voir la solidarité partout, Userait plus utile de nous fournir quelque critérium qui nous permit de reconnaître quand nous faisons de la solidarité etquand nous n'en faisons pas. Lorsque Monsieur Jourdain demandait à son professeur de philosophie de lui « apprendre
ralmanach pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a pas », nous trouvons sa demande parfaitenient comique, mais j'estime que si vous nous demandiez de vous apprendre à reconnaître quand est-ce qu'une œuvre d'assistance, qu'une institution d'hygiène sociale, qu'une mutualité, qu'un syndicat professionnel, qu'une association coopérative, est solidariste ou ne l'est pas? cette question serait parfaitement légitime — mais ne laisserait pas que d'être extrêmement embarrassante.
§ 1 . — La solidarité dans la constitution de la société. — Entre toutes les institutions, toutes les applications de l'économie sociale, il n'en est pas qui semble au premier abord plus imprégnée de solidarité que l'association coopérative sous toutes ses formes. 11 n'y a qu'à voir le papier à lettre de toutes ces sociétés portant en vignette deux mainsjointes avec cette devise en exergue : un pour tous! tous pour un!
Cependant si nous considérons l'une quelconque de ces sociétés (ne parlons que des sociétés de consommation) pour y chercher les manifestations de la solidarité, il n'est pas si facile qu'on pourrait le croire de les y découvrir. Tout ce que nous voyons ce sont de braves gens, ouvriers, employés, bourgeois, n'importe, qui ont versé une petite somme, généralement 25 francs, parfois seulement 2 fr. 50, et qui vont faire plus ou moins régulièrement des achats d'épicerie ou de mercerie dans un magasin qu'on appelle le magasin coopératif ou le magasin social, parfois même le Palais social ou le Palais du peuple, mais qui ne paraît différer en rien d'une épicerie, d'une succursale de Potin. Une fois, ou deux lois par an, les membres de la société viennent toucher un dividende va-
riable pour chacun d'eux selon le montant de ses achats, mais qui est presque toujours très supérieur, parfois même dix ou vingt fois supérieur, à la somme versée par lui sous forme d'action ou de cotisation. On pourrait citer d'assez nombreux cas de sociétaires qui ayant versé 25 francs, peut-être 2 fr. 50 seulement, se trouvent toucher annuellement 50, 60, voire même 100 francs de bonis, ce qui représente un dividende de 400 à 4.000 p. 0/0.
C'est un beau résultat financièrement parlant, mais où est la solidarité là-dedans ? On ne l'aperçoit guère, même si les sociétaires, en pères de famille prudents, vont porter à la Caisse (J'Epargne ces suppléments inespérés de revenu — et bien moins encore si, comme il arrive quelquefois, ils s'empressent d'aller manger cette aubaine en banquetant ensemble chez le marchand de vins. A quoi s'intéressent ces sociétaires ? Uniquement au dividende qui sera distribué. Leur zèle monte ou descend parallèlement à l'échelle du dividende, c'est elle qui règle leur température, à 15 p. 0/0 ils sont tout bouillants, mais si par aventure le dividende descend à zéro, aussitôt ils se sentent congelés — et vont chez l'épicier du coin.
Aussi les sociétés dont nous venons de parler sont-elles flétries du nom de sociétés à type bourgeois, par ceux qui n'aiment pas la bourgeoisie — ou de sociétés à type anglais, par ceux qui n'aiment pas les Anglais.
Mais c'est qu'il y en a beaucoup ! Il faut reconnaître que c'est la très grande majorité : presque toutes celles d'Angleterre, de Suisse, d'Allemagne, de Hollande, de Danemark, et quelques-unes des plus prospères de France, appartiennent absolumentà ce type « bourgeois». 11 faut même reconnaître qu'elles ne semblent nullement atteintes dans leur santé ni dans leur développement par
ce manque fâcheux d'esprit solidariste. Au contraire ! ce sont généralement les plus florissantes. D'où résulterait cette conclusion que la solidarité n'est nullement indispensable à la coopération et que celle-ci s'en passe le mieux du monde.
Voilà un aveu qui serait quelque peu humiliant pour des solidaristes. Heureusement, en y regardant de plus près, nous allons y découvrirtout de môme quelques petites applications de la solidarité. Shakespeare dit quelque part : « 11 n'y a pas de chose mauvaise qui ne contienne une petite âme de bonté ». Nous pouvons dire aussi qu'il n'y a pas de société coopérative, même celles qui paraissent organisées uniquement en vue de l'épargne bourgeoise ou de la chasse aux dividendes, qui ne renferme une petite âme, souvent inconsciente, de solidarité. Seulement il faut mettre quelque bienveillance à l'y chercher. Cherchons-la.
D'abord il est évident que ces sociétés ne se sont pas faites toutes seules. La génération spontanée existe moins encore pour les institutions que pour les êtres vivants. Toute association qui vient au monde, bourgeoise ou ouvrière, suppose un créateur, c'est-à-dire un ou plusieurs hommes qui se sont enthousiasmés pour l'idée et qui, en luttant contre les railleurs et les esprits forts des cafés de petites villes, en courant les rues'pour recruter des souscripteurs et des administrateurs, sont arrivés à la mettre sur pied — souvent après un, deux, trois échecs. Et une fois mise sur pied, sa fragile existence ne dure que parce que ces mêmes hommes sont restés là, à la couver, à la bercer, à l'allaiter. Ce sont eux, les clients toujours fidèles, qui vont faire leurs achats au magasin en bravant la colère des marchands de la localité, et la mauvaise humeur
de leur femme si c'est un ménage ouvrier, de leur cuisinière si c'est, un ménage bourgeois.
J'ai rappelé ailleurs ces paroles prononcées au Congrès ouvrier de Paris de 1876 par M. Finance : « Dans toutes les associations coopératives et principalement dans celles de consommation, c'est une minorité d'hommes actifs et dévoués qui réalise (il veut dire qui fait naître) tous les bénéfices et qui est exploitée par une majorité tracassière et égoïste qui considère les services qu'on lui rend comme des services dus ». Les choses se passent exactement de la même façon aujourd'hui. Dans toutes les sociétés il y a une masse indifférente et égoïste qui ne se soucie que du dividende, mais au dedans il y a quelques individualités — ce sont eux précisément qui représentent cette petite âme de bonté dont parlait Shakespeare — qui font fermenter et vivre toute la masse inerte. Or, rien que dans ce fait que quelques-uns, les meilleurs, travaillent au profit de tous et que tous se trouvent profiter de leur activité et de leur dévouement, voici déjà une application très remarquable de la solidarité.
Sans doute il se peut qu'il y en ait dans le nombre quelques-uns qui aient fait tout cela pour faire parler d'eux, pour poser pour les philanthropes, peut-être même pour se faire décorer — tout comme il peut y en avoir chez les mutualistes, moins tout de même, parce que c'est un chemin beaucoup moins sûr pour yarriver — mais du moins on peut être sûr que celui qui fait de la coopération ne le fait pas pour se faire nommer député ni même conseiller municipal, car ce serait le pire moyen à cause des rancunes provoquées chez les boutiquiers et particulièrement chez les marchands de vins. Au contraire, j'en sais plus d'un qui avait commencé par être
un ardent coopérateur, mais a lâché la coopération du jour oii il est devenu un politicien. C'est déjà un bon résultat!
La constitution même de la société, dans sa formejuridique,estaussi uneapplicationde iasolidarité, Jeneparîe pas du cas très remarquable, mais spécial aux sociétés coopératives de crédit, où d'après les statuts de la société tous les membres de la société sont solidairement responsables de toutes les dettes contractées par l'un d'entre eux, règle qui a fait la fortune merveilleuse de cette catégorie d'associations en Allemagne et en Italie : — mais même à ne prendre que les sociétés de consommation qui sont des sociétés par actions et où chacun n'est responsable que jusqu'à concurrence de la petite somme souscrite à titre d'action, même là il y a ce trait remarquable que la société reste toujours ouverte à tous : c'est ce qu'on appelle en style de juriste : « société à personnel et à capital variables ». Pour comprendre cette situation il faut la rapprocher de celle des sociétés capitalistes. Là lenombredesactionsest limité et si la société fait de gros bénéfices, on se garde d'en augmenter le nombre parce que moins il y en a et plus la part de chaque actionnaire se trouve grossie et la valeur de l'action monte d'autant. Prenez pai* exemple celles qui ont le plus brillamment réussi, la Compagnie d'Assurances générales, la Compagnie de Suez, les mines d'Anzin, etc., le nombre de leurs actions, leurcapital, n'a pas augmenté : mais précisément à cause de cela leur valeur a décuplé ou vingtuplé. Il en résulte que ceux qui sont entrés les premiers dans la société (ce n'était pas par dévouement comme les apôtres dont je parlais tout à l'heure) ont fait une magnifique affaire, tandis que ceux qui sont venus après trouvent la
porte fermée. Trop lard I ils ne peuvent entrer dans la société qu'autant qu'ils trouvent un des anciens sociétaires qui consente à se retirer, en tout ou en partie, pour leur faire place en leur cédant une de ses actions; mais naturellement il ne les cédera qu'à leur valeur actuelle, à leur prix décuplé, ou vingtuplé, en sorte qu'il n'est pas sûr du tout que les nouveaux actionnaires fassent une bonne affaire. Il est même possible — et fréquent — qu'ils en fassent une très mauvaise I Et encore y a-t-il, des premiers aux derniers, toute une hiérarchie de titres et de participation au profit sous les noms de parts de fondateur, actions privilégiées, etc.
Dans les sociétés coopératives rien de semblable. Le registre des actionnaires n'est jamais clos. Autant il en vient, autant on en reçoit. Si donc la société réussit, les adhérents viendront en foule et les derniers auront exactement les mêmes actions et au même prix, et avec la même part aux bénéfices, que les fondateurs. Il en résulte que c'est dans les entreprises coopératives seulement que l'on peut s'exposer à cette réponse un peu cynique, que j'ai entendue souvent pour mon propre compte, quand on demande à quelqu'un d'adhérer et de souscrire pour une coopérative qui se fonde. Il vous répond : « Marchez toujours! quand vous aurez réussi, j'adhérerai avec plaisir )>. Il n'oserait dire cela pour une société ordinaire paradions parce qu'on ne manquerait pas de lui répondre, et il le sait bien! que quand la société aura réussi il sera trop tard car il ne trouvera plus d'actions a acheter. Mais la société coopérative est plus accueillante. Elle l'est même plus que le Royaume des cieux, à ce que nous apprend la parabole des dix vierges, car les cinq qui s'étaient endormies trouvèrent la porte fermée et s'écrièrent vai-
nement : Seigneur! ouvre nous ! — tandis que dans Ja société coopérative il n'est jamais trop tard pour entrer; la porte n'est jamais fermée î
Il en résulte donc que ces dévoués dont je parlais tout à l'heure, ces fondateurs, ne sont jamais dans la situation des fondateurs des sociétés financières; jamais la valeur des actions qu'ils possèdent ne peut monter, car c'est une loi d'économie politique que lorsque l'offre d'une chose quelconque est illimitée — ce qui est le cas des actions des coopératives — la valeur de cette chose ne peut monter. Ils n'auront pas une plus grosse part du dividende que les derniers venus, que ceux qui peut-être se sont moqués d'eux et leur ont prédit en ricanant la faillite. Ouvriers de la première heure ils ne Loucheront pas plus que les ouvriers de la onzième heure. Mais aussi si leur dévouement et leur zèle ne doit pas porter beaucoup de fruit pour eux-mêmes ni pour un petit nombre seulement de privilégiés, il en portera éternellement pour des milliers d'autres qui n'auront qu'à tendre la main pour les cueillir.
Que de richesses auraient sans doute amassées les 28 Pionniers de Rochdale et leurs héritiers s'ils avaient constitué une société anonyme ordinaire î Ils ne sont pas devenus riches, mais en revanche ils ont procuré un peu plus d'aisance et de bien-être à des dizaines de milliers d'ouvriers dans la ville de Rochdale, et à des millions ailleurs.
Certes ! nous ne sommes plus ici dans le domaine de l'échangisme, du do ut des : on hésiterait même à savoir si nous sommes sur le terrain de la justice commulative, mais certes! nous sommes sur celui de la solidarité.
\\ est vrai que nous rentrons dans le domaine inté-
ressé quand il s'agit pour les sociétaires de se partager les bénéfices. Et pourtant même dans les sociétés où les sociétaires se répartissent entr'eux la totalité des bénéfices, le mécanisme delà répartition comporte une certaine part de solidarité. En effet, cette répartition des bénéfices n'est pas faite, comme dans les sociétés capitalistes au prorata des actions, des apports en capital de chacun, mais au prorata des achats, des consommations.
Et ceci est un très grand changement, disons même une révolution dans les lois économiques de la répartition. Mais, direz-vous, que cette répartition se fasse en raison de la richesse déjà acquise, de capitaux possédés, ou qu'elle se fasse en raison des consommations, qu'importe au point de vue de la solidarité? Chacun n'en touchera pas moins sa part et comme ce sont les plus riches qui consomment et achètent le plus, par conséquent ce sont eux aussi qui toucheront les plus gros dividendes? -7- Oui, mais pourtant en général les sociétaires riches toucheront un peu moins et les sociétaires pauvres un peu plus que leur part proportionnelle. Voici pourquoi.
Il y a dans tout commerce, dans l'épicerie comme dans les autres, des articles qui se vendent à gros bénéfices : ce sont généralement les articles de luxe, les conserves, les vins, les biscuits, etc. ; — d'autres qui se vendent presque au prix de revient, ce sont généralement les articles de consommation courante, le sucre, par exemple. Supposez, pour simplifier, deux sociétaires seulement. L'un qui n'a acheté que des conserves de foie gras et des vins fins pour une valeur de 1.000 francs : la société a fait là-dessus au moins pour 400 francs de profit. L'autre qui n'a acheté que du sucre, des pommes de terre, du pain, pour une somme égale : la société ne fait là-dessus que
40 francs de profit peut-être. Mais à la répartition comment procédera-t-on ? Donnera-t-on 400 francs de dividende au premier, 40 francsau second? Nullement : on totalisera toutes les ventes et tous les profits sans distinction ; 5,000 francs de ventes, 440 francs de profit. Cela fait du 52 pour 100, soit 220 francs pour chacun des sociétaires. Le premier touchera donc beaucoup moins et le second beaucoup plus qu'il devrait toucher : celui-ci profitera de l'opulence ou de la gourmandise de son fortuné confrère : c'est de la solidarité.
Dans le restaurant coopératif des étudiants du Quartier Latin il y a mieux encore. Les bénéfices doivent être répartis au prorata du nombre des repas pris par chacun, quel que soit le montant de l'addition. Sur le registre des réclamations (qui n'est pas toujours agréable à lire pour les administrateurs, vous pouvez m'en croire) j'ai lu une fois cette réclamation virulente : « Nous n'avons pas l'intention de venir manger ici pour procurer des bénéfices à Messieurs les fils de bourgeois ». J'ai pu heureusement faire remarquer à cet aigri que, d'après nos statuts, c'étaient au contraire les fils de Messieurs les bourgeois qui procureraient des bénéfices aux autres. En effet, l'étudiant pauvre qui déjeune avec un bifteck aux pommes et un morceau de pain (il y en a beaucoup!), coût 0 fr. 60, ne fait pas gagner un sou au restaurant : il lui coûte plutôt. Au contraire l'étudiant nabab qui fait un repas de 1 fr. 50 ou 1 tr. 75 (il ne lui est guère possible de dépenser plus quand même il le voudrait) fera gagner au restaurant peut-être 8 ou 10 sous. Cependant ils doivent toucher Tun et l'autre à la fin de l'année le même dividende.
Il est vrai que comme il n'y aura point de bénéfices, pour le moment du moins, ils ne toucheront rien ni l'un ni
l'autre. Mais enfin le principe est posé. Et du reste, même toute question de dividende écartée, ce sont les prodigalités des étudiants riches, si tant est qu'on puisse donner ce nom à Tun quelconque des repas pris au restaurant, qui actuellement nous permettent défaire marcher le restaurant et par conséquent de nourrir économiquement ceux qui n'ont qu'une douzaine de sous à dépenser par repas (1).
Nous voyons donc qu'il y a, même dans les sociétés coopératives flétries du nom de bourgeoises, pas ma' de solidarité et que sans cette âme de solidarité elles ne pourraient pas vivre. Cependant avouons franchement que cette solidarité n'y est qu'à dose trop restreinte : elle n'existe d'une façon active que chez un petit groupe, et les autres, la masse, se bornent à en profiter, ce qui est une application très imparfaite de la solidarité, car ceci ressemble trop à du parasitisme. Il faudrait trouver quelque moyen de la généraliser en forçant tous les membres à y participer d'une façon active et consciente. Et ceci nous conduit à un second type de sociétés coopératives.
§ 2. — La solidarité dans V emploi des bonis. — Ces sociétés, pour faire de la solidarité pratique, ont un moyen simple et ingénieux. C'est de demander à tous leurs membres de renoncer aux dividendes, en tout ou du moins en partie, pour les consacrer à quelque œuvre d'utilité générale. Le sacrifice de sa part de profils éventuels, consenti d'avance et statutairement, par chaque as-
(1) Et si ce restaurant a dû fermer ses portes depuis que cette onférence a été donnée, c'est en partie parce que, la clientèle des étudiants riches ou aisés s'étant peu à peu retirée, la solidarité dont je viens de parler a cessé de fonctionner.
socié, voilà le devoir solidariste réalisé par chacun au profit de tous.
La solidarité implique toujours, en effet, un certain sacrifice de l'individu — non pas sacrifice désintéressé, comme on le dit trop souvent, mais à tort, car un sacrifice absolument désintéressé ce n'est pas de la solidarité : c'est de la charité, ou de la fraternité, si l'on préfère — non pas non plus sacrifice en vue d'un profit individuel égal ou plus grand à recueillir, car en ce cas ce n'est plus de la solidarité, c'est de Féchangisme du do ut des; — mais sacrifice d'un intérêt individuel (mon argent, mon travail, mon temps, ma liberté) en échange d'un avantage social, l'avantage que l'individu trouve à faire partie d'une association et qui lui confère de plus puissants moyens de se développer lui-même. Il consent à sacrifier une portion de son moi individuel pour accroître son moi social. L'association professionnelle, le syndicat, est un des meilleurs exemples qu'on puisse citer. L'ouvrier syndiqué consent à certains sacrifices — de son argent sous forme de cotisations, de ses soirées, pour assister aux séances du conseil, de son indépendance pour cesser ou reprendre le travail quand le signal lui sera donné — tout cela afin d'appartenir à une association puissante qui le défendra, qui débattra pour lui son salaire et qui fera de son impuissance individuelle une force. Parle fait qu'il est syndiqué, il deviendra quelqu'un.
Mais ces sacrifices à l'intérêt collectif peuvent se réaliser sous des formes très diverses : autrement dit, il y a beaucoup d'emplois possibles des bonis.
Il y a donc ici bien des distinctions à faire.
Il y a d'abord ce qu'on appelle les œuvres de solidarité sociale proprement dites ; ce sont des caisses de secour
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OU prêts en cas de maladie et de chômage, et des caisses de retraites pour la vieillesse. Cet emploi des bonis est préconisé surtout par les coopératives socialistes, mais il est mis en pratique aussi par quelques autres, comme les coopératives des employés de la Compagnie P.-L,-M. qui prélèvent une part sur leurs bénéfices pour ces œuvres — part généralement assez minime, 2 à 3 p. 0/0 ; cependant qui va jusqu'à 50 p. 0/0 pour la Fraternelle de Saint-Claude.
Néanmoins ces œuvres solidaristes ne sont pas aussi désintéressées qu'il le semble puisque en somme ce sont des œuvres créées dans l'intérêt des sociétaires euxmêmes, C'est donc toujours une sorte de dividende, de boni, sur lesquels ils sont en droit de compter — et qui leur sera, tout comme le boni en argent, généralement payé au prorata de leurs achats et non pas nécessairement au prorata de leurs infortunes. Il est vrai cepen^ dant que la mutualité apparaît en ceci que ceux qui auront la chance de n'être jamais malades et de ne subir jamais de chômage ne toucheront rien, fûssent-ils les meilleurs cUents de la société. C'est en somme une société de secours mutuels et de prévoyance qui se trouve greffée sur la société coopérative de consommation et qui est alimentée par ses recettes.
Il est un autre emploi des bonis qui a un caractère plus large et plus désintéressé, car il ne vise pas seulement l'intérêt des membres de la société coopérative, mais l'intérêt de toute la classe ouvrière. C'est l'instruction, la propagande et la lutte de classe, spécialement sous forme de grève. Toutes les sociétés adhérentes à l'organisation qui s'appelle la Bourse des Sociétés socialistes de consommation doivent s'engager à prélever 2 p, 0/0
de leurs bonis pour la propagande socialiste. C'est une formule un peu indéterminée, elle a ainsi l'avantage de ne décourager personne. On peut entendre par là aussi bien l'emploi le plus anodin, tel une subvention à une université populaire, à une société de musique, que le plus militant, tel la commandite d'un journal ou une campagne électorale pour faire passer un candidat socialiste. On a vu des sociétés ouvrières de Belgique, par exemple celle de Joliment, ou du département du Nord, par exemple l'Union de Lille, s'imposer de ce chef des sacrifices bien plus considérables : par exemple, pour cette dernière, 2 p. 0/0 savles ventes, ce qui représente environ 20 p. 0/0 sur les bénéfices nets. Au fond, les sociétés belges coopératives sont des instruments de lutte politique et sociale. On connaît le mot si souvent répété d'Anseele, le directeur du Vooruit de Gand : « Nous ferons des sociétés coopératives autant de forteresses pour bombarder les capitalistes à coups de pommes de terre et de pains de quatre livres ».
Mais il y a encore un autre emploi possible des bonis. C'est celui qui nous paraît, sinon la plus parfaite appli-s cation solidariste, du moins le mieux approprié à la nature même de la coopération de consommation et que, depuis une quinzaine d'années, un groupe de coopérateurs qu'on appelle l'École de Nîmes s'efforce de propager : c'est la constitution d'un fonds de réserve collectif et destiné au développement de la coopération elle-même, notamment par la création d'Unions, de magasins de gros et de fabriques. Au dernier Congrès international des sociétés coopératives de consommation de 1900, je proposais, avec mon ami de Boyve, un vœu ainsi conçu : « Le Congrès engage les sociétés coopératives de consommation, en ce
qui concerne l'emploi de leurs bonis, à ne consacrer à la répartition individuelle que le minimum indispensable pour retenir leurs adhérents et à en réserver la plus grande part possible pour la création ou la commandite d'ateliers industriels ou agricoles ». Malgré l'appui, ou peut-être à cause de l'appui que voulut bien nous prêter M. Jaurès, ce vœu fut écarté. Néanmoins le Congrès vota les conclusions du rapport de M. Fitsch qui n'en différaient que par une formule plus élastique, car elles imposaient le devoir à toute société : « de créer un fonds de réserve collectif... pour lui permettre d'appo»*ter son concours dans tous les plans ayant pour objet de réaliser un progrès économique par les coopératives ».
Pourquoi la création d'ateliers industriels ou le concours fourni aux associations de production ouvrières, nous apparaissent-ils comme le but le plus élevé de la coopération? — D'abord parce que c'est par ce moyen seulement qu'elle peut arriver à réaliseï' une transformation profonde dans la constitution économique de la Société actuelle; on ne peut espérer modifier cette organisation qu'en la prenant dans sa racine et cette racine c'est la production de la richesse. Mais ceci n'est pas la question en ce moment. Demandons-nous plutôt pourquoi cet emploi des bonis nous paraît avoir un caractère solidariste au plus haut degré? Parce qu'il implique une œuvre de longue haleine, de plusieurs générations et, par conséquent — de la part de ceux qui l'acceptent — le sacrifice des intérêts présents, des bénéfices immédiats, à des résultats éloignés, dont ils ne bénéficieront pas directement. C'est la solidarité étendue aux générations futures ; c'est la renonciation de ceux qui travaillent et qui peinent actuellement aux petits profits qu'ils pourraient
facilement se procurer, afin de préparer Témancipation de ceux qui les suivront et l'avènement de la République Coopérative — où eux-mêmes n'entreront pas, pas plus que Moïse dans la Terre promise. Et il vaut la peine de noter que cette forme austère et quelque peu mystique de la solidarité, c'est en France, pour la première fois, avant même que la coopération fût connue, plus de treize ans avant les Pionniers de Rochdale, qu'elle a été appliquée par Bûchez dans son association de production des (( bijoutiers en doré ». Le trait original de cette association c'est qu'aucun bénéfice n'était distribué, mais qu'ils étaient retenus en totalité pour former un fonds perpétuel inaliénable, véritable main-môrte laïque, comme on l'a appelée, qui grossissant peu à peu devait constituer un jour le capital des associations ouvrières futures, héritières de celles qui les auraient précédées. Cette idée, beaucoup trop avancée pour la mentalité de l'époque et d'ailleurs expérimentée dans des conditions peu pratiques, devait avorter. Mais elle a été reprise plus lard par Raiffeisen dans ses caisses rurales d'Allemagne. Je ne connais en France qu'une seule société coopérative de consommation qui ait prévu cet emploi des bonis à un fonds perpétuel : c'est la Société de consommation de Saint-Claude, La Fraternelle. Elle a restauré dans ses nouveaux statuts (1896) le fonds inaliénable et perpétuel, par un prélèvement de 50 p. 0/0 sur les bénéfices : u Les fonds de réserve et tous les fonds qui y seront ultérieurement ajoutés constituent à partir de ce jour un capital social et impersonnel, servant d'abord à rembourser les emprunts, à instituer tous les services de consommation et de production que la Société jugera bon d'entreprendre... ».
Mais assez nombreuses sont les coopératives qui, sans créer de fonds perpétuel inaliénable, versent une partie de leurs bonis à un fonds collectif, indépendamment des 0 p. 0/0 qui doivent être versés obligatoirement à la réserve légale.
La coopération avait été souvent recommandée par les économistes comme moyen excellent d'épargne individuelle : mais nous la voyons ici fonctionner comme moyen d'épargne collective.
C'est donc presque une forme nouvelle du collectivisme qui se djessine. Non plus le collectivisme révolutionnaire qui attend le jour où il sera le plus fort pour exproprier la classe possédante de ses capitaux, mais un collectivisme pacifique qui cherche à créer lui-même les capitaux nécessaires à son fonctionnement: il les crée en gardant pour lui et en accumulant tout ou partie des profits que la classe ouvrière payait bénévolement aux marchands et aux fabricants. Et au jour où elle en aura suffisamment pour produire ce qu'elle consomme, elle dira dédaigneusement à la classe capitaliste : « Maintenant nous n'avons plus besoin de vous. Vous pouvez garder vos capitaux. Nous avons les nôtres! )>,
§ 3. — La solidarité dans les fédérations, — Jusqu'à présent nous avons vu la solidarité pratiquée, tant bien que mal, entre membres d'une même société. Mais il y a un degré plus élevé de la solidarité : c'est celle qui est ou pourrait être pratiquée non entre les sociétaires, les individus, mais entre les sociétés elles-mêmes, entre les sociétés de même espèce, par exemple les sociétés de consommation. C'est ce qu'on pourrait appeler la solidarité au second degré, ce sont les fédérations de so-
ciétés coopératives ou « associations d'associations ».
Ces fédérations peuvent se présenter sous deux formes différentes : soit celle d'une Union morale entre les sociétés, destinée à les grouper, à leur donner un programme commun, à garder l*idéal coopératif et à ramener celles qui s'en écarteraient; — soitcelle d'une Fédération d'achats pour grouper toutes les commandes des sociétés adhérentes et les faire bénéficier de la réduction des prix qui résulte de l'achat par grandes quantités. Malgré leur caractère intéressé et technique, c'est peut-être dans celles-ci que la solidarité se manifeste avec le plus de force. Il faut que vous sachiez que la période la plus difficile des sociétés coopératives, c'est celle qui suit leur naissance. On vous parlait ici, dans une conférence, de la mortalité effrayante des nouveau-nés, mais il y a aussi une mortalité infantile formidable pour les sociétés coopératives. Il est facile d'en comprendre la raison : faibles ressources des débuts, inexpérience des administrateurs, impossibilité d'acheter en gros; puis un grand nombre sont étranglées par les marchands de la localité. Et bien ! la fédération d'achat met un terme à ce massacre des innocents. Grâce à elle, les sociétés naissantes jouissent des mêmes avantages que les sociétés puissantes et riches : la fédération, en effet, leur procure tout ce dont elles ont besoin au même prix que pour les sociétés qui comptent 10 ou 15.000 membres. Et même ces petites sociétés peuvent se passer d'administrateurs expérimentés, puisqu'il leur suffit d'écrire à la fédération de leur envoyer tout ce dont elles ont besoin. Ainsi c'est grâce à la fédération créée par les grandes sociétés que les petites sont sauvées et grandissent sans peine.
D'autre part, cette transformation de la production dont
je parlais tout à l'heure, cette création d'ateliers, de fabriques, de fermes, cette conqaête successive de l'industrie commerciale, manufacturière, agricole, ce n'est guère que par l'intermédiaire d'une fédération qu'elle peut se réaliser, car les sociétés séparées seraient insuffisantes à ce grand œuvre. Une société, même nombreuse, ne peut guère offrir un débouché suffisant à une fabrique de chaussures, par exemple, ou à l'exploitation d'un vignoble: c'est la fédération seule qui peut faire masse de tous les capitaux et de toutes les commandes des sociétés de détail dont je parlais tout à l'heure.
Ces fédérations, sous leur double forme, existent dans presque tous les pays où le mouvement coopératif aquelque portée : en Suisse, en Danemark, en Allemagne, en Italie et, cela va sans dire, en Angleterre où elles ont atteint des proportions stupéfiantes. La fédération d'achats des sociétés coopératives de consommation anglaises qui siège à Manchester et est désignée sous le nom célèbre de Wholesale, fait 450 millions de francs d'affaires pour le compte des mille sociétés adhérentes, produit dans ses propres fabriques pour 74 millions de francs d'articles de toute espèce (1) et, pour procurer à ses sociétés adhérentes des denrées dans les meilleures conditions et au meilleur marché possible, a armé une petite escadre de six navires qui va les chercher au delà des mers.
Mais en France, hélas ! que nous sommes loin de tout cela! En cequi concerne ce dernier mode de solidarité, que j'ai appelé la sohdarité au deuxième degré, on peut dire sans exagération que nous sommes au tout dernier rang.
(t) Actuellement les chiffres sont de 650 millions francs de ventes et 150 millions d'articles produits dans les fabriques de la Wholesale.
Il y a bien çà et là quelques fédérations d'achats : il y en a même plus d'une douzaine, mais, en dehors d'une seule, celle du département du Nord, elles ne font qu'un chiffre d'affaires insignifiant et ne parviennent pas à se souder entre elles; au contraire, elles se font une misérable concurrence. Quelques dévoués avaient réussi à créer à Paris im Magasin de gros, il y a huit ans, qui n'avait pas trop mal débuté. On l'a laissé mourir! Et pourquoi? parce que les grandes sociétés parisiennes neluiont point fait de commandes, disant qu'elles se suffisaient à ellesmêmes. Et, en effet, ce n'est pas pour les grandes qu'il était fait, mais précisément pour les petites et pour que, par lui, les grandes pussent aider les petites. Elles ne l'ont pas comprise! c'a été le plus grave péché contre le devoir de solidarité qui ait été commis dans l'histoire de la coopération française. Depuis, il pèse sur elle et l'empêche de grandir.
Il y a bien aussi une union morale qui s'appelle l'Union coopérative et qui a été créée en 1885 par l'École de Nîmes. Eh bien! depuis dix-sept ans qu'elle vit et qu'elle a rendu certainement à la coopération des services incessants, elle n'est parvenue à obtenir l'adhésion que de 300 sociétés (1)! Or, l'Union coopérative suisse, qui ne date que de quatre ou cinq ans, a rallié la moitié des coopératives suisses (2). Et cependant la nôtre ne réclame comme cotisation qu'une obole, une somme variant de 5 à oO francs, suivant le nombre de membres de la
(1) En 1910 le nombre des sociétés adhérentes n'est encore que de 430 — faible progrès ! — Et pour la Fédération socialiste moins encore.
(2) Aujourd'hui la quasi-totalité.
société adhérente. Et savez-vous ce qui se passe? Les petites viennent encore avec assez d'empressement, parce qu'elles ont besoin de conseils et d'appui et aussi parce qu'elles n'ont que 5 francs à payer, mais quand elles sont devenues grandes et qu'elles seraient en âge de comprendre que leur devoir est d'aider l'Union et, par elle, leurs petites sœurs, elles donnent leur démission ou, sans même prendre la peine de la donner, refusent la quittance qui leur est présentée par la poste ! En sorte que, au fur et à mesure que l'Union enregistre l'admission de sociétés nouvelles à 5 francs, elle enregistre la démission de sociétés anciennes à 50 francs! On comprend que de cette façon elle ne risque pas de thésauriser !
Non seulement elle ne peut réussir à vaincre l'inertie des sociétés mais encore elle a à lutter contre la concurrence. H y a sept ans, les dissidents ont créé une autre union, la Bourse Socialiste, sous prétexte que le Comité central était trop bourgeois. Passe encore si cette nouvelle organisation avait du moins réussi à rallier toutes les autres! Quoique j'aie l'honneur d'être président de celle qui eût été dépossédée, je me serais réjoui de voir d'autres réaliser mieux que nous l'unité coopérative — mais cet antagonisme entre les deux groupements a fourni au plus grand nombre de sociétés un prétexte pour n'adhérer à aucun des deux.
Du reste, le même fait s'est produit dans tous les autres domaines de la coopération : notamment dans la coopération de crédit. Une fédération avait été fondée par MM. Rayneri et Rostand. Quelque temps après, un schisme s'est produit et M. Durand a fondé à Lyon l'Union des caisses rurales. Cette fois ce n'était pas les socialistes qui se séparaient des soi-disant bourgeois :
c'était les catholiques qui se séparaient des libéraux. Ainsi toutes les sociétés françaises mettent en pratique pour elles-mêmes le principe qu'elles condamnent chez les individus : chacun pour soi !
^ A. —La solidarité entre les divei\^es catégories d'as" sociations. — Enfin il y auraitencore un degré plus élevé de solidarité qu'où pourrait appeler la solidarité au troisième degré» c'est celle qui existe entre sociétés coopératives de diverses catégories et de buts différents : sociétés de consommation, de production, de crédit; — ou même entre les coopératives et d'autres associations non coopératives mais qui pratiquent aussi la solidarité, telles que les mutualités, les syndicats professionnels, etc.
Cette solidarité est assez bien réalisée dans certains pays. Ainsi, en Allemagne, les grandes fédérations, notamment VAllyemeine Verbandde Berlin qui groupe 4.500 sociétés, réunissent pêle-mêle sociétés de crédit, d'épargne, de consommation et de production, urbaines et agricoles. En Ttalie, les sociétés de consommation et les sociétés de secours mutuels marchent ensemble dans la même Ligue. En Angleterre, il n'y a pas de sociétés de crédit, mais entre les sociétés de consommation et les sociétés de production il y a les liens les plus étroits, notamment en ceci que presque toutes les sociétés coopératives de production trouvent dans les sociétés de consommation leurs principaux commanditaires et leurs principaux clients. Ce sont les sociétés de consommation qui font vivre celles de production en leur fournissant les capitaux dont elles ont besoin et, ce qui importe encore plus que des capitaux, les commandes. Et par le fait qu'elles sont actionnaires des sociétés de production, elles se trou-
vent exercer sur celles-ci un pouvoir de gouvernement et de contrôle puisqu'elles participent aux assemblées générales et souvent même y ont la majorité des voix.
Mais en France, puisque la collaboration est si difficile même entre sociétés sœurs, il est aisé de deviner qu'elle le sera encore plus entre sociétés d'espèces différentes. Et en effet, non seulement il n'y a aucun contact entre les sociétés coopératives et les sociétés de secours mutuels ni avec les syndicats professionnels, ils s'ignorent absolument, mais il n'y en a même aucun entre les quatre grands groupes de coopératives, à savoir : les sociétés de consommation, les sociétés de production, les sociétés de crédit et les syndicats agricoles.
Cependant des efforts persévérants ont été faits pour créer des liens entre les sociétés de consommation d'une part et les sociétés de production, ouvrières ou agricoles, d'autre part, et tous les Congrès ont proclamé cette nécessité. Ces liens semblent déjà noués par la nature même des choses, puisque celles-ci ont précisément pour but de vendre les denrées ou articles manufacturés que celles-là ont pour but de consommer. Quoi de plus naturel, semble-t-il, que les paysans des campagnes ou les pêcheurs de nos côtes, groupés en associations, vendent directement aux habitants des villes, groupés en sociétés de consommation, la farine, le vin, la viande, le beurre, les œufs, le lait, les légumes, les fruits, le poisson, les huîtres, etc., que ceux-ci consomment? Et quoi de plus naturel que, dans la population ouvrière elle-même, les ouvriers groupés en associations de tailleurs, de cordonniers, de bonnetiers, de chapeliers, de verriers, démineurs, etc., fournissent à leurs camarades, groupés en associations de consommation, les vêtements, chaussures,
gilets de flanelle ou de tricot, chapeaux, ustensiles de ménage et charbon pour se chauffer? Et qu'ainsi, en éliminant tous les intermédiaires, fabricants et marchands qui prélèvent leur profit et leur fortune à la fois sur le peuple producteur et sur lé peuple consommateur, ils ne réalisent par leur seule entente un régime économique vraiment nouveau?
En effet a priori c'est Un plan qui paraît aussi simple que grandiose et que nous avons souvent préconisé, mais dans Tapplication il n'en reste plus grand'chose.
Il y a au contraire entre les unes et les autres d'abord des incompatibilités économiques. Les sociétés de production en France ne produisent guère les articles que les sociétés de consommation pourraient utiliser, tels que les denrées alimentaires ou le vêtement. Ce sont surtout des entreprises depeinture, construction, mobilier, imprimeries, etc., qui recherchent pour clients l'État ou les Municipalités. Elles ont par là nécessairement des attaches administratives et quasi-officielles qui déplaisent aux sociétés de consommation. Elles ont trop de banquets présidés par les hommes politiques en vue où l'on prononce trop de toasts et de discours — et où les sociétés de consommation ne sont pas toujours invitées. De là aussi certaines incompatibilités d'humeur. En fait d'échange les unes et les autres n'échangent guère que des propos désagréables. Les associations de consommation disent aux associations de production qu'elles ne sont que des sociétés de petits patrons, qu'elles n'ont nullement pour résultat d'émanciper la classe ouvrière mais simplement de mettre leurs gérants en situation daller en carrosse. Et les associations de production ripostent en disant que les sociétés de consommation ne sont que des boutiques G. — Coop. 20
350 l^A COOPÉRATION.
dont l'idéal ne dépasse pas celui d'un épicier en gros.
On peut citer cependant quelques cas où un rapprochement s'est accompli. Par exemple, l'association de production « des sacs en papier » produit un article très employé par les sociétés de consommation. Aussi ce sont celles-ci qui la font vivre. Un exemple plus célèbre est celui de la Verrerie ouvrière d'Albi. Ce sont les sociétés de consommation, et surtout (je dois leur rendre ce témoignage parce que c'est la vérité) les sociétés à type socialiste, qui lui ont sauvé la vie et ont assuré son succès, non seulement en souscrivant les actions, non seulement en s'engageant à lui acheter ses bouteilles avec une majoration de 20 p. 0/0 sur le prix du commerce, mais encore en lui prêtant de l'argent au moment où elle allait être déclarée en faillite. Ce fut un beau jour, et qui restera dans l'histoire de la coopération française et dans l'histoire de la solidarité, que cette soirée de décembre 1896 où dans une assemblée générale de la Société VÉgalitaire de Belleville convoquée spécialement, le délégué de la Verrerie ouvrière, Hamelin, parvint à retourner une assemblée d'abord hostile — surtout les femmes — et à obtenir le vote d'un prêt de 65.000 francs. Une autre Société VAvenir de Plaisance vota les 35.000 francs nécessaires pour parfaire la dette de 100.000 francs. Et du reste ces sommes furent remboursées très peu de temps après.
Mais ce sont des cas isolés, quelques élans d'enthousiasme, qui ne sauraient remplacer une collaboration persévérante et quotidienne.
En ce qui concerne les relations à établir entre les sociétés de consommation urbaine et les associations de production agricole — il y a eu des commissions mixtes
noQimées à cet eflet et un grand nombre de tentatives commencées mais sans beaucoup de résultats. On peut citer l'association (les paysans viticulteurs de Maraussan, dans l'Hérault, qui réussissent à vendre tout leur vin à un bon prix à des sociétés de consommation, parce que cette association de Maraussan a susedonner une physionomie socialiste qui a frappé l'attention et lui a attiré des sympathies. Mais que d'autres, que je pourrais citer, ont échoué! Ici ce sont d'autres causes de divisions : — politiques, les syndicats agricoles appartenant généralement au parti catholique et conservateur, les sociétés de consommation étant socialistes ou au moins radicales; — économiques, les syndicats agricoles étant ultra- protectionnistes, tandis que les consommateurs sont naturellement plutôt libre-échangistes; — mais le plus grand obstacle c'est que les uns veulent vendre leur produit le plus cher possible, plus cher qu'ils ne vendent au commerce, et les autres cherchent trop le bon marché et ne consentent pas facilement à payer un prix supplémentaire, pourtant généralement justifié, pour la qualité.
§ 5. — Pourquoi la solidarité est si mal -pratiquée dans les sociétés françaises! — Messieurs, arrivé au terme de cette rapide revue, il est temps de formuler quelques conclusions.
Qu'avons-nous constaté?
Les Français ne sont pas rebelles à l'association, quoi qu'on dise. On a relevé en France, dans une statistique récente, plus de 45.000 associations de tout genre et ce n'est pas mal pour un pays où. jusqu'à hier toute association constituait un délit. Mais le Français ne paraît apte qu'aux petites associations, aux petits groupements,
nullement à ces grandes organisations o'i fédérations qui se développent si facilement et avec tant de puissance à l'étranger. Et ce n'est pas seulement dans la coopération qu'on peut faire cette remarque, c'est dans tous les domaines. Les Sociétés de secours mutuels en Angleterre constituent des Fédérations, des « Ordres », comme on les appelle, embrassant jusqu'à 700.000 membres, comme celui dit « des Originaux de Manchester », mais en France elles ne se sont décidées qu'à grand'peine à constituer quelques Unions et une Fédération Nationale qui n'existe encore que sur le papier (t). M. Legrain, le fondateur de la Ligue anti-alcoolique, constatait récemment avec découragement qu'il ne pouvait établir aucun lien, aucune solidarité, entre les sociétés locales, qu'elles ne répondaient même pas aux questionnaires. Et de même partout (2) ! Le fait me paraît si caractéristique qu'il doit tenir à notre tempérament national. L'histoire nous apprend que notre vieille Gaule était divisée aussi en une multitude de clans et de cités qui n'ont jamais réussi à s'entendre, et quand je vois que nous ne réussissons dans notre Union coopérative qu'à grouper une petite minorité de nos 1 .900 sociétés françaises, je me console en me disant que Vercingétorix n'a pas réussi davantage à fonder une Fédération nationale !
(1) Cette Fédération Nationale venait seulement d'être créée (en 1902). Depuis lors, il est vrai, sous la présidence de M. Mabilleau, elle a exercé une action considérable sur le mouvement mutualiste en France.
(2) Dans le mouvement syndicaliste la Confédération Générale du Travail n'a été créée qu'en 1903 et ne rallie encore qu'un tiers des ouvriers syndiqués, lesquels ne groupent eux-mêmes que le sixième environ des salariés.
LA SOLFDARITÉ DANS LES COOPERATIVES. 353
Mais c'est un système trop commode que de tout expliquer par le génie national. Cherchons des raisons plus précises et plus spéciales à notre sujet. Elles sont assez faciles à trouver mais moins faciles à avouer!
La première c'est la vanité. Ceux qui font partie d'une petite société et qui sont arrivés aux honneurs, c'est-àdire au Conseil d'administration, à la Commission de contrôle ou à celle des achats, sont très pleins de leur importance. Quand le soir, assis solennellement derrière une table, qui parfois est recouverte d'un tapis vert, ils font comparaître devant eux les fournisseurs qui leur parlent chapeau bas, quand ils leur dictent leurs conditions et parfois les morigènent — ce sont là des joies auxquelles ils ne sont pas disposés à renoncer. Et elles s'évanouiraient pourtant s'il fallait se contenter d'écrire une lettre de commande au Magasin de gros. Le comité d'achat ne seraitplus qu'un bureau en sous-ordre, une sorte de boîte aux lettres. Il rentrerait dans le néant. La résistance aux Fédérations c'est pour les membres des comités quelque chose comme la lutte des Communes et de la féodalité contre la royauté quand celle-ci travaillait à faire l'unité nationale.
Le second obstacle est pire : c'est la malhonnêteté. Je voudrais le passer sous silence, mais il s'est révélé dans ces derniers temps d'une façon trop scandaleuse pour qu'il soit possible de l'ignorer. Il est incontestable que dans beaucoup trop de grandes sociétés l'usage d'accepter des « pots-de-vin » des fournisseurs est devenu courant. La tentation est si facile pour un ouvrier qui est payé 3 ou 4 francs par jour et qui voit passer entre ses mains des milliers de francs de valeurs! elle est d'autant plus facile qu'il peut croire ne faire tort à per-
sonne. S'il refuse, la société n'en paiera ni plus ni moins: c'est sur le bénéfice du fournisseur que le pot-de-vin est prélevé en apparence. Parfois, au lieu d'argent, ce sont des petits cadeaux en nature — une caisse d'oranges pour Madame. Mais les scrupules s'émoussant avec l'habitude, on arrive parfois à des actes de véritable piraterie. On a connu une société qui achetait 30.000 hectolitres de vin et les délégués chargés de cet achat exigeaient des vendeurs jusqu'à 2 et 3 francs par hectolitre ! Aussi sontils vite devenus riches! Et du reste, le fait était si bien connu par les membres de leur propre société qu'on avait soin de les changer tous les ans, afin que tous, ou du moins que le plus grand nombre possible, eussent leur tour. Cetle société a fait son petit Panama : elle a gâché la plus belle situation et aujourd'hui un nouveau conseil s'efforce à grand'peine de la relever. Elle n'est pas la seule ! Mais sur ce point je dois signaler le rôle très bienfaisant joué par les Universités populaires. Ce sont-elles qui, dans deux cas au moins à ma connaissance, ont réveillé la conscience des coopérateurs et pris en mains le balai.
Or il est clair que tous ces tripotages deviendraient impossibles du jour ou ces Conseils ne seraient plus appelés à traiter directement avec les fournisseurs, mais seulement par l'intermédiaire d'un Office central, d'un Magasin de gros. Cette institution n'aurait donc pas seulement pour effet de ranimer l'esprit solidariste mais de réveiller en même temps le sentiment de la moralité.
Non seulement nos associations en France ne parviennent pas à s'unir mais encore il n'est pas rare que celles qui existent ne finissent par se diviser en deux ou trois. Vous voyez un jour dans une petite ville une société de
secours mutuels ou de consommation : dix ans après vous repassez : vous constatez qu'il y en a trois. Ah! pensezvous, ça marche bien : elle a fait des petits. ~ Point du tout! c'est tout simplement l'ancienne société qui s'est coupée en trois morceaux. Il ne faut pas confondre ces deux opérations : la multiplication et la division. Il est vrai que celle-ci aussi est une faconde multiplier connue^ des naturalistes, c'est ce qu'on appelle la multiplication par segmentation ou scissiparité : elle est propre aux organismes inférieurs, aux infusoires etaux protozoaires. Les êtres supérieurs se multiplient par union, par conjugaison, et il en est de même des institutions sociales I Chez les peuples qui ont vraiment l'esprit social et solidariste, c'est Viinion qui est le véritable mode de reproduction sociale, tandis que chez les peuples qu'on pourrait appeler asolidaires, c'est la division qui est le mode de reproduction : et celui-ci ne créeque des œuvres faibles, débiles, à courte fin, et toujours prêtes à se manger entre elles. Il est vrai que les naturalistes nous apprennent que ce dernier mode de reproduction est plus rapide que l'autre. C'est sans doute par cette raison que la France est de tous les pays du monde, sans excepter l'Angleterre et l'Allemagne, celle qui compte le plus de sociétés coopératives et de sociétés de secours mutuels — de cellesci il naît en moyenne un millier par an — mais dans le nombre il en est qui ne comptent que 50, 30, voire 20 membres, c'est-à-dire qu'elles appartiennent à la catégorie des infiniment petits, des animalcules microscopiques. Au lieu d'une Union coopérative comme en Angleterre ou en Suisse, elle en a deux, mais qui à elles deux n'en font pas une passable. Au lieu d'une Fédération d'achats, elle en a 20, mais qui toutes réunies font moins d'affaires
que la seule de Suisse. Au lieu d'un journal coopératif f tirant à 60.000 exemplaires comme les Coopérative Isews, ou le journal coopératif suisse, elle en a une douzaine | dont aucun ne fait ses frais...
Mais il est temps de conclure, et cette conclusion c'est que SI la coopération est un moyen de transformation sociale très puissant, j'oserais presque dire tout-puissant, quand elle est fondée sur la solidarité — elle perd beaucoup de ses vertus quand ce fondement lui fait défaut. Or il fait très souvent défaut en France. Il est donc à craindre que la coopération ne donne chez nous que des résultats médiocres et ne réussisse jamais à réaliser ce que j'ai appelé la République Coopérative, c'est-à-dire un régime social fondé sur l'association des bonnes volontés. Il est vrai que nous pourrons la voir très probablement se réaliser brillamment dans d'autres pays. Cette perspective peut suffire à réjouir un coopérateur internationaliste, mais elle ne saurait suffire à consoler un Français!
LE PARASITISME SOCIAL (i)
I 1. Qu'est-ce qu'un parasite? — Origines biologiques du parasitisme. — % ^, Le parasitisme dans Vordre économique. — § 3. Les moijens de lutter contre le parasitisme. — § 4. Les différences entre le solidarisme et le parasitisme.
On dit souvent que la coopération a pour but Vélimination du parasite et cette définition en effet peut être acceptée, mais à la condition de bien comprendre ce qu'est le parasitisme. Or cela n'est pas si simple qu'on le croit, et quand on a compris clairement ce qu'il est, on comprend aussi qu'il n'y a guère d'espoir de le voir jamais totalement aboli.
I 1. Qu'est-ce qiCun parasite"^ Origines biologiques du parasitisme. — C'est celui qui vit aux dépens d'autrui. Mais il y a bien des façons de vivre aux dépens d'autrui et qu'il importe de distinguer. Nous voyons dans le monde animal et végétal trois catégories de parasites :
(1) Conférence donnée pour la première fois à la Société éC Économie Populaire de Nîmes en 1893 et postérieurement dans beaucoup d'Universités Populaires : en dernier lieu pour la Maison du Peuple de Lausanne en 1907.
1° Le parasite « prédateur » qui se nourrit de la sub- ; stance de sa victime etainsi cause généralement sa mort, — tels les innombrables bacilles qui rongent les poumons ou autres organes quand ceux-ci ne sont pas en état de défense, le phylloxéra qui a dévoré toutes les vignes françaises, ou le vampire plus ou moins légendaire qui suce le sang de ses victimes après les avoir endormies sous l'éventail de ses ailes.
Proches parents de ceux-ci viennent par légions innombrables les parasites dégoûtants, mais généralement inoffensifs, qui rentrent sous la dénomination collective de « vermine » et dont vous me dispenserez de faire Tappel nominatif. Ceux-là aussi vivent, comme les précédents, de la substance du parasité, mais ils ne lui font pas grand mal, en sorte que celui-ci s'habitue aisément à eux, trop aisément même! Le chien se gratte avec rage quand il est trop tourmenté par les puces, mais quand on l'en débarrasse par un lavage à fond il n'a pas l'air d'en ressentir une vive satisfaction — et d'autres que les chiens sont dans le même cas! Ces parasites-là ne veulent point la mort du parasité. Tant s'en faut! puisqu'au contraire ils en vivent et sont très marris quand il vient à leur manquer et qu'il leur faut changer de gîte. 11 se forme entre le parasite et le parasité une sorte d'association permanente, faite de beaucoup d'indiscrétion d'un côté et de beaucoup de résignation de l'autre, mais qui va tout de même.
Plus inofïensifs encore sont ceux que les naturalistes appellent « les commensaux » et qui se contentent des déchets de la nourriture du parasité; ils s'installent pour cela aux premières loges, c'est-à-dire dans la bouche et dans le tube digestif, et prélèvent une modeste part sur tout ce qui passe à leur portée. On pourrait classer dans
la même catégorie les parasites paresseux qui se font porter, tels chez les animaux le petit poisson, le rémora, qui s'accroche au ventre du requin et se Tait transporter par lui à travers les mers, — ou dans le règne végétal ceux si nombreux qu'on appelle les plantes grimpantes et qui ne demandent à Tarbre auquel elles s'attachent qu'un support afin d'aller chercher en haut la lumière et le soleil dont elles sont gourmandes.
Mais ces diverses formes de parasitisme sont plus amusantes qu'instructives, car elles ne se retrouvent guère entre hommes. Ce n'est que par métaphore que l'on pourra assimiler le marchandeur du sweating System au vampire — ou Tarriviste aux plantes grimpantes. A Genève, on désigne précisément sous le nom de u grimpion » celui qui cherche à se faufiler dans la haute société. On trouverait cependant des analogies sérieuses entre le parasitisme des commensaux et ces clients des patriciens de Rome ou de la Grèce qui vivaient à leur table et les payaient en flatteries ou en services inavouables : le mot de parasite, dans son étymologie grecque (iràpa ctTtoç), veut dire commensal, ou, comme nous disons plus familièrement aujourd'hui, « piqueassiette ». Les premiers parasites ont été ceux des dieux : ils vivaient des restes des viandes offertes en sacrifice. Et c'était un titre d'honneur que d'être parasite de Jupiter ou d'Apollon. Par là entre le parasitisme et le sacerdoce se révèle une certaine communauté d'origine. Aujourd'hui ce parasitisme domestique tend heureusement à disparaître, à moins pourtant qu'on ne veuille le reconnaître sous la figure des budgétivores qui se poussent à la table publique et trouvent de quoi boire et de quoi manger dans les quatre milliards qui y sont
servis. Ce ne sont pas des miettes! Et ce n'est pas seulement sous forme de traitements qu'ils émargent, mais d'avantages de tous genres, parcours gratuit sur les chemins de fer, loges de théâtre, et il n'y a pas de palais ou d'établissement appartenant à l'État où, au bout de quelque temps, on ne découvre un tas de gens qui se sont logés jusque sous les combles et les disputent aux rats.
Nous voici à la forme la plus intéressante du parasitisme parce que celle-ci, ébauchée seulement chez les animaux, s'épanouit surtout dans l'espèce humaine : c'est celle qui consiste à vivre sur te produit du travail d'autrui... Entendons-nous! chacun de nous vit toujours sur le produit du travail d'autrui et, étant donné le régime de division du travail, aucun de nous ne saurait vivre autrement. Mais si dans l'état de société chacun de nous vit sur le produit du travail d'autrui, chacun de nous aussi généralement fournit à autrui en échange les produits de son propre travail ou ses services, et alors ce n'est plus le régime du parasitisme mais celui du solidarisme ou du mutuellisme lequel est aussi loin du précédent que le ciel de l'enfer. Le parasitisme dont nous voulons parler est celui qui consiste à vivre sur le produit du travail d'autrui sans lui rien donner en échange, et qui est ainsi une forme de la spoliation.
Il n'est pas inconnu chez les animaux, mais il n'est pas très fréquent pourtant. Le frelon qui pille le miel des abeilles — exactement comme fait l'homme d'ailleurs — le coucou qui installe ses œufs dans le nid des autres oiseaux et leur laisse le soin de nourrir sa couvée, ou le milan des grands lacs de l'Amérique du Nord qui arrache du bec des oiseaux pêcheurs le poisson qu'ils viennent péniblement de harponner, tels sont les exemples
qu'on cite ordinairement, mais à vrai dire, ce sont là plutôt des cas de spoliation, de vol — voire même avec effraction ! — que de parasitisme. Le vrai parasite n'emploie pas la violence; ce n'est pas un pillard, un apache, un cambrioleur. Généralement même il prétend rendre des services à celui qu'il exploite et le parasitisme se déguise ainsi hypocritement sous le masque d'un échange plus ou moins boiteux. C'est d'ailleurs ainsi que se comporte l'homme vis-à-vis des animaux : il prend à la vache son lait, à la brebis sa laine, mais il prétend leur donner plus qu'il ne leur prend, et c'est vrai qu'il leur donne le vivre et le couvert, etmêmequ'encequi concerne l'abeille dont nous parlions tout à l'heure, il lui fournit sa ruche. Mais ce parasitisme semi-mutuelliste est un peu trop compliqué pour être mis en pratique par des bêtes. Peut-être pourrait-on mieux citer un petit oiseau qui s'attache fidèlement au rhinocéros, se perche sur sa corne, se nourrit des vers de terre retournés par son groin, mais l'avertit par ses cris quand quelque ennemi s'approche et supplée ainsi à sa mauvaise vue, ou bien certains insectes qui vivent dans les fourmilières en commensaux des fourmis et rendent sans doute à leurs habitants quelque service que nous ignorons. La sangsue elle-même rend des services au patient, à la condition de ne pas en abuser.
Mais chez les hommes, ces parasiles-là sont légion. D'abord tous les mendiants professionnels, les joueurs d'orgues de Barbarie, les diseurs de bonne aventure, les habitués des champs de course, et tous ceux qui vivent de la prostitution d'autrui et qui n'ont pas de nom décent pour les désigner, et tous ceux qui vivent en exploitant les vertus ou les vices de l'homme, la charité ou la G. — Coop. 21
crédulité, la religion ou la vanité. Remarquez que tous ceux-là ont bien le caractère que nous venons d'indiquer : ils prétendent rendre à leurs dupes certains services... Pas le mendiant, dira-t-on. Si! le mendiant aussi, puisqu'il disait : Dieu vous le rendra ! Aujourd'hui, quand il est laïcisé, il se contente d'invoquer le quasicontrat social qui le fait notre créancier.
Mais tous ceux-là ne sont que des petits parasites, assez inoffensifs individuellement et qui ne deviennent un danger social que par leur nombre, quand ils grouillent comme Ja vermine dont nous parlions tantôt. Il y a dans toutes les sociétés d'autres parasites, d'une beaucoup plus grosse espèce, et ici nous entrons au cœur de notre sujet : mais prenons garde de ne pas distribuer ce qualificatif injurieux avec trop de prodigalité.
§ 2. — Le parasitisme dans tordre économique. — A en croire les socialistes, tous les capitalistes, tous les propriétaires fonciers ou urbains, tous les patrons, tous les rentiers, doivent être classés sous la rubrique de parasites parce que tous vivent sur le produit du travail de l'ouvrier sans rien lui donner en échange, en sorte qu'il n'y aurait dans la société que l'ouvrier qui ne fût pas un parasite. C'est un peu excessif et on ne comprendrait guère comment la classe ouvrière, a elle seule, pourrait suffire à entretenir et à engraisser tant de raillions de parasites! Elle devrait avoir depuis longtemps succombé.
Ce sont les économistes, à vrai dire, qui, bien inconsciemment, ont fait le plus pour accréditer cette idée par leur théorie de la valeur, d'après laquelle toute valeur consisterait en travail, théorie formulée par Ricardo, adoptée par presque tous ses successeurs, dont Karl Marx
s'est emparé, parce qu'il a vu tout le parti qu'il pouvait en tirer, et qu'il a matérialisée et précisée en disant que toute valeur n'était qu'un certain nombre d'heures de travail cristallisées dans un produit. Si telle est la vérité, alors en effet toute la somme des valeurs, c'est-à-dire des richesses, puisque dans l'état de société les deux se confondent, apparaît comme due uniquementà la classe ouvrière, et dès lors l'existence de tous ceux qui possèdent ces richesses, sans les avoir produites par leur travail, ne peut s'expliquer que par le fait qu'ils vivent sur le produit du travail ouvrier; ce sont donc bien les frelons delà ruche, de vrais parasites. Et pour les défendre, les économistes étaient obligés soit de leur attribuer une vertu spéciale qui, quoique purement négative, serait créatrice de richesse, à savoir l'épargne, l'abstinence, soit de les représenter comme des travailleurs d'une nature spéciale, travail de direction, de contrôle, d'invention, mais c'étaient là de faibles arguments pour défendre les classes dirigeantes contre la qualification de parasitisme — d'autant plus que, comme nous l'avons dit, le parasitisme n'est pas incompatible avec quelques petits services rendus par le parasite.
Mais aujourd'hui cette théorie de la valeur est généralement abandonnée : on n'enseigne plus que la valeur est due au travail. Les richesses, en tant qu'utilités sont bien le produit du travail — et de l'idée .'bien plus encore que du travail manuel — mais la valeur, elle, n'est pas un produit. Elle est due non au travail mais à la demande, non à la production mais à la consommation ; elle apparaît sitôt que ce rayon lumineux qui est le désir fait sortir l'objet de l'ombre — et disparaît sitôt qu'en le quittant le replonge dans la nuit. La barrique de vin, qur
daQS les années de mévente gît sans valeur dans la cave, n'a pas coûté moins de travail au vigneron que dans les années prospères : mais qu'importe ce travail? La barrique n'a qu'à attendre patiemment que la demande vienne se glisser comme un rayon de soleil par le soupirail.
Alors si la chimie économique ne peut rien découvrir dans la valeur des choses qui soit dû au travail, comment le travailleur pourra-t-il se dire spolié parce qu'il ne touche pas intégralement cette valeur? Ce raisonnement ne tient plus debout : il n'y a aucune liaison entre les prémisses et la conclusion.
Est-ce à dire que ces propriétaires, patrons ou rentiers se trouvent par là lavés de tout soupçon de parasitisme? Du tout ! seulement la question va se plaider sur un autre terrain, non plus le terrain économique mais le terrain juridique : ce n'est plus une théorie de la valeur c'est un principe de justice qui va décider. Est-il juste que la création annuelle de valeur, que la plus-value due à la demande de tous et par conséquent sociale, soit appropriée pour la plus grosse part par les catégories sociales que nous venons de nommer? Le parasitisme ne consiste-t-il pas de leur part à accaparer une montée de sève qui devait profiter à tous?
La réponse à cette question est très complexe et rentrerait difficilement dans le cadre d'une conférence. A notre avis, d'ailleurs, on ne peut guère y répondre par une formule générale en déclarant que telle classe est parasitaire et que telle autre ne l'est pas : c'est une question d'espèce, comme on dit au Palais, c'est-à-dire de circonstances. Dans la classe la plus parasitaire de sa nature, celle des oisifs « vivant noblement », comme disait Saint-Simon, il peut se trouver, il se trouve assu-
rément, des hommes qui ont rendu à leurs concitoyens plus de services qu'ils n'en ont reçu sous forme de rentes. Et, inversement, dans la classe la plus exempte en apparence du reproche du parasitisme, parmi les travailleurs manuels, nul doute qu'il n'y ait des parasites, c'est-à-dire des hommes qui, en échange du salaire touché, non seulement n'ont fourni aucun équivalent mais encore ont détruit une certaine quantité de richesse en sabotant leur travail.
La seule pierre de touche certaine pour vérifier si' quelqu'un est parasite ou ne l'est pas, c'est de voir .9/ on peut sepasserde lui: si oui, c'estun parasite; si non, non.
Si nous appliquons ce critérium à la plus attaquée de toutes ces catégories sociales, au patron, l'épreuve lui sera plutôt favorable. En effet, la preuve qu'on ne peut que difficilement se passer de lui c'est le très petit nombre des associations ouvrières de production qui ont pu réussir jusqu'à ce jour. Je sais bien que si les associations coopératives de production sont peu nombreuses, par contre les sociétés anonymes se multiplient tous les jours, or ceux qui attaquent le patronat y voient une preuve suffisante de son inutilité. Mais le patron n'a nullement disparu dans la société anonyme : ses fonctions sont seulement divisées entre le président et les membres du conseil d'administration, tous gros actionnaires, et le directeur de la Compagnie. Sans doute un certain nombre de membres du Conseil sont là à titre purement décoratif pour la Compagnie — et très lucratif pour eux — et nous ne nions pas qu'ils n'aient tous les droits au titre de parasites. Mais n'empêche que toute société par actions qui réussit le doit à quelque individualité qui en est l'âme, et c'est bien là le patronat.
Je dirai même que la fonction patronale tend à devenir de moins en moins parasitaire au fur et à mesure que par les progrès du syndicalisme elle est contrainte à la lutte et qu'elle doit faire front de deux côtés à la fois, du côté des ouvriers et du côté deJ'État : grèves et meneurs d'un côté, législation ouvrière et inspecteurs de l'autre. Il faut n'être pas endormi pour mener sa barque au milieu de tous ces écueils ! C'est une carrière qui ne convient plus guère aux « fils à papa » ; aussi ceux qui autrefois n'auraient eu qu'à continuer l'œuvre paternelle en abandonnant le travail de la maison à un gérant, deviennent de plus en plus rares : ils préfèrent lâchement liquider l'entreprise et vivre de leurs rentes. Ainsi une sélection s'opère dans le patronat, laquelle élimine les parasites pour les remplacer par des militants.
Plus difOcile à justifier évidemment est le rôle du capitaliste passif, du rentier, obligataire ou même actionnaire associé à l'entreprise, mais associé dormant {sleefing partner, disent les Anglais). Il est certain que si on le supprime, l'entreprise n'en marchera pas plus mal et que même ellene s'en apercevra pas — sinon par la libération de ses dividendes et intérêts devenus dorénavant disponibles. Toutefois il faut faire attention que si l'entreprise n'a plus besoin d'eux parce qu'elle en a déjà tiré tout ce dont elle avait besoin, elle en aura peut-être besoin ultérieurement le jour où elle voudra augmenter son capital; et en tout cas toutes les autres entreprises qui se constitueront dans l'avenir aurontbesoin d'eux, en sorte que la question n'est pas de savoir si une eïitreprise dont le capital est déjà versé a besoin de capitaliste — il est évident que non : une fois qu'on tient l'argent on n'a plus besoin du prêteur ! — mais c'est de savoir si l'on
a besoin pour la production nationale de gens qui fabriquent des capitaux pour les prêter aux entreprises nouvelles?— Je le crois : il me paraît encore plus utile pour un pays d'avoir des producteurs de capitaux que des producteurs de maisons à louer, et c'est une des forces de la France que d'en avoir beaucoup.
Si nous passons aux propriétaires rentiers, ceux qui vivent du produit de leurs fermages, fruges consumere nati, nés à seule fmde consommer les fruits de la terre, il est plus malaisé de découvrir leur utilité sociale. Aussi beaucoup d'économistes quoique non socialistes y ont renoncé et « plaidant coupables », comme on dit dans la procédure anglaise, se sont bornés à défendre la situation de fait en faisant valoir l'inutilité ou l'inopportunité de leur expropriation. Il est certain que leslandlords anglais et les ducs de Londres qui vivent du fermage de leurs domaines où beaucoup ne vont jamais, ou des loyers de leurs maisons à Londres qu'ils n'ont même pas eu la peine de bâtir — c'est le concessionnaire du terrain qui s'en est chargé — et qui ne s'occupent de leurs fermiers ou de leurs locataires qu'une fois tous les 33 ou tous les 66 ou tous les 99 ans, à chaque renouvellement de bail, à seule fin de doubler, tripler ou décupler le prix de location, et qui ne peuvent même pas invoquer, comme le capitaliste rentier, leur travail d'épargne ni celui de leurs ancêtres, puisque la terre n'est pas le résultat de répargne — pour ceux-là, dis-je, nous ne voyons vraiment pas comment on pourrait les laver de l'accusation de parasitisme (1) — à moins de déplacer la
(1) Dans la campagne électorale engagée actuellement entre la Chambre des Lords et la Chambre des Communes on distribue une
question et d'invoquer les services rendus dans l'ordre politique, notamment de la politique extérieure de l'Angleterre, de compter le nombre d'hommes d'État éminents que cette classe a fournis, de montrer qu'ils ont été des facteurs très actifs de la prospérité industrielle et commerciale de l'Angleterre, de se demander si l'Empire Britannique serait ce qu'il est sans la Chambre des lords. Ce sont eux qui ont renversé NapoHon... Nous ne pouvons suivre la discussion sur ce terrain. Mais nous ne croyons pas que des services de Tordre politique, intellectuel ou moral, constituent un titre suffisant pour mettre le public à rançon. Seulement il peut très bien arriver que telle institution ou telle fonction ait été utile pendant un long temps et cesse un jour de l'être pour devenir parasitaire. Il est probable que la charge de « Gardien des cinq ports » a eu sa raison d'être autrefois en Angleterre , aujourd'hui ce n'est plus qu'une grasse prébende. Les nobles n'étaient pas des parasites quand ils avaient charge de défendre le pays, ni les moines quand ils assuraient presque seuls le double ministère de l'instruction et de l'assistance. Mais pour en revenir aux lords le seul critérium pour savoir s'ils sont devenus parasites est précisément celui que nous indiquions tout à l'heure : voir si on pourra s'en passer.
Il y a une grande catégorie sociale qui est souvent qualifiée de parasite : ce sont tous ceux compris sous ce terme générique d' intermédiaires y c'esi-k-dire tous ceux qui, sans être directement producteurs, ont pour rôle de
carte postale représentant une pieuvre à huit tentacules dont chacune enserre un des quartiers de Londres, avec cette dénomination Octopium landlordicuss.
mettre en relation les producteurs et les consommateurs ou plus généralement tous ceux entre lesquels le contact immédiat estimpossible ou difficile — etqi i formententre les deux une chaîne à nombreux chaînons. N'y a-t-il pas beaucoup de ces chaînons, sinon tous, qu'on pourrait supprimer au grand profit de ceux qui sont aux deux bouts, au profit des producteurs qui pourraient vendre plus cher et des consommateurs qui pourraient acheter meilleur marché? Assurément, et la preuve c'est le développement par tout pays des sociétés coopératives de consommation : si, en effet, comme nous le disions tout à l'heure, l'utilité sociale du patron est démontrée par l'insuccès relatif des coopératives de production, réciproquement l'inutilité et la nuisance des marchands de détail et boutiquiers, qui tendent à pulluler avec la fécondité propre aux espèces parasitaires, sont démontrées par le succès des sociétés qui ont pour rôle de les éliminer en faisant des consommateurs leurs propres fournisseurs. Le développement des sociétés de consommation n'est pas d'ailleurs la seule manifestation de la tendance à l'élimination des intermédiaires. On peut citer aussi les efforts des fabricants pour atteindre directement le public par la publicité.
Mais il serait excessif évidemment de généraliser en qualifiant de parasite tout intermédiaire. En somme leur nombre ne tend pas à diminuer : au contraire, il augmente : seulement tandis que certaines catégories sont éliminéescomme parasitaires, d'autres en plus grand nombre prennent naissance ailleurs.
Mais les pires peut-être de tous les parasites ce sont les budgétivores dont nous parlions tout à l'heure. Quoiqu'ils malthusianisent à outrance, leur multiplication est
effrayante. En France, ils étaient 600.000 il y a trente ans et ils sont aujourd'hui près d'un million, quoique la ■ population de la France n'ait presque pas augmenté. Si ce taux de progression devait continuer il ne faudrait pas longtemps pour que tous les Français émargent au budget. Il va sans dire que tous ne sont pas des parasites, mais dans le nombre il y en a beaucoup. Je sais le bibliothécaire d'un établissement public qui n'allait jamais à sa Bibliothèque même pour toucher son traitement... on le lui portait à domicile. On a découvert récemment qu'il y avait 5 ou 6 médecins attachés à chaque Ministère en cas de besoin — mais qui n'y étaient jamais appelés, heureusement : l'un d'eux même était spécialiste accoucheur. Et quoique chaque année on se promette au Parlement d'écheniller le budget, on n'en fait jamais rien, au contraire! chaque député réclamant autant de places à distribuer qu'il compte d'électeurs. Ces budgétivores sont dans les démocraties modernes à peu près l'équivalent de ce qu'étaient au Moyen-âge les clients des seigneurs que ceux-ci devaient entretenir. Le comte de Warwick, dit-on, hébergeait dans ses châteaux 30.000 personnes. Ces parasites-là sont d'autant plus dangereux qu'ils agissent à distance, je veux dire sans contact direct avec la victime gui est le contribuable. C'est par l'intermédiaire du fisc qu'ils le sucent, en sorte que le parasité est dans l'impossibilité de se défendre et que pour le parasite les apparences sont sauves : tôt ou tard il sera décoré pour services rendus à l'Etat.
§ 3. — Le moyen de lutter contre le parasitisme. — Et maintenant que peut-on faire pour essayer de supprimer le parasitisme? Evidemment ce ne sera pas
facile. Quand il s'agit d'un fait si universel qu'il sévit non seulement dans les espèces animales mais aussi dans le règne végétal, et si ancien qu'il paraît remonter à l'apparition de la vie sur notre planète, on ne peut guère compter sur une délibération du Parlement ou même sur quelque institution de solidarité pour l'abolir!
Néanmoins une remarque doit nous encourager : c'est que le parasitisme dans l'espèce humaine paraît à certains égards anti-naturel, anormal. En effet là il s'exerce entre individus appartenant à la même espèce, tandis que chez les animaux et les plantes le parasite est toujours d'une espèce différente que le parasité. Un proverbe dit que les loups ne se mangent pas entr'eux, mais ils ne ge parasitent pas non plus entr'eux. Voilà pourquoi le parasitisme dans l'espèce humaine est beaucoup plus nocif que chez les animaux : chez ceux-ci les parasites sont toujours très petits relativement au parasité et on comprend que celui-ci puisse les supporter sans dégénérer et sans trop souffrir. Mais quand le parasite et le parasité sont de la même espèce, donc supposés égaux, si l'un prend continuellement à l'autre, l'équilibre vital est nécessairement détruit. Kt notez encore que dans l'espèce humaine les parasites ce sont généralement les gros et les parasités les petits! .
A cet égard donc on peut dire que l'homme est moralement inférieur aux animaux. Il n'est pas déraisonnable d'espérer de l'élever au moins à leur niveau. Mais que faut-il faire pour cela?
Les optimistes nous disentquele parasitisme s'éliminera tout seul par la dégénérescence du parasite. Et comme preuve ils nous racontent la curieuse histoire de certains crustacés, qui en se fixant comme parasites sur le corps
d'un poisson ou d'un habitant des mers quelconque, perd peu à peu tous ses membres, non seulement ses organes de locomotion et ses yeux dont il n'a plus besoin, mais même à la longue son estomac, et ne conserve plus que des espèces de racine, vivant d'une vie végétative — ou comme la cuscute, ce parasite végétal bien connu des agriculteurs, qui n'a plus ni feuilles, ni fleurs, ni fruits, ni racines, mais n'est plus qu'une simple tige avec des suçoirs. Ainsi, dit-on, en adviendra-t-il de tous les parasites humains. Ils auront une fin aussi lamentable !
Ne vous y fiez pas! D'abord, même chez les parasites animaux, cette prétendue déchéance n'empêche nullement toute cette engeance de vivre, de prospérer et de se multiplier — on oublie que parmi les organes qu'ils conservent se trouvent ceux de la reproduction ! De plus dans le parasitisme humain il suffit d'ouvrir les yeux pour voir que ce n'est point du tout le parasite qui s'atrophie et dégénère : au contraire c'est le parasité ! C'est celui-ci qui, réduit peu à peu à la misère, économique d'abord, physiologique ensuite, frustré de l'alimentation nécessaire, puis livré aux bacilles de la tuberculose et à toute leur infernale troupe, s'étiole et meurt — tandis que le parasite au contraire, gros et frais du suc qu'il pompe, s'épanouit et fortifie ses membres par les sports, les voyages et les villégiatures, cultive aussi son esprit par la lecture, la fréquentation des théâtres, des musées et de la bonne société, fait de la politique ou de la littérature, et vit amsi d'une vie non pas diminuée mais intensifiée ! Et qui plus est, il fait généralement un bon, c'est-à-dire un riche mariage, ce qui lui permet de se reproduire! N'attendez donc pas la fin du parasitisme
d'une sorte de suicide du parasité : il faut chercher une autre solution.
Alors que faut-il faire? Il faut opérer une transformation morale du parasite et du parasité à la fois : il faut faire leur éducation. Mais prenons garde à un danger : en enseignant au parasite et au parasité à se détacher l'un de l'autre, prenons garde que ce ne soit à seule fin de les rendre indépendants l'un de l'autre, car alors ce serait tout simplement aboutir à l'individualisme. Et encore que ce régime soit supérieur au parasitisme, cependant nous n'estimerions pas que ce soit un grand progrès que de voir les hommes cesser de vivre sur autrui pour vivre dorénavant chacun pour soi. Non, ce qu'il faut leur apprendre c'est à vivre l'un pour l'autre. Ce qu'il faut c'est renpuer la chaîne après l'avoir brisée, mais pour en faire une chaîne d'or. C'est mettre à profit ce germe d'association qui caractérise déjà, nous l'avons dit, le parasitisme, c'est le faire fructifier pour transformer cette association imparfaite et presque unilatérale en vraie association, c'est transformer l'association parasitaire en association mutuelliste, qui est l'échange de services équivalenls, voire même si possible l'intervertir en association solidariste qui est l'aide du faible par le fort.
Pour opérer une telle métamorphose il faut verser dans le moule ancien un esprit nouveau.
()n pourrait penser que des deux parties, le parasite et le parasité, c'est la première qu'il sera le plus malaisé de convertir puisqu'elle a tous les avantages de la situation? Et pourtant peut-être le progrès est-il plus visible de ce côté que de l'autre. C'est la paresse naturelle, c'est l'horreur de l'effort, instinctive non seulement chez l'homme
mais chez l'animal, qui a engendré le parasitisme. Et les mœurs et les préjugés n'avaient pas manqué, comme toujours, de voiler cette lâcheté sous de beaux dehors. On avait appris à l'homme de race Aryenne, disciple d'Aristote, qu'un hommedecondition libérale ne pouvait vivre que par le travail des esclaves; on avait enseigné aux hommes du Moyen-âge la définition de Machiavel : « On appelle gentilshommes ceux qui vivent dans l'oisiveté du produit de leurs biens » (pardon! du travail de ceux qui cultivent leurs biens!), et de nos jours encore il est admis en Italie que les Signori ne doivent pas travailler, comme chezlesAnnamites que les ongles longs enroulés en tiges de volubilis sont signe de noblesse parce qu'ils montrent qu'on n'a jamais fait œuvre de ses dix doigts. Hé bien ! aujourd'hui l'histoire naturelle a un peu ébranlé cet enseignement en nous montrant que dans la hiérarchie animale les parasites sont très loin de faire figure de gentilshommes et qu'ils rentrent plutôt dans cette catégorie qu'on appelle les « sales bêtes ».
Aujourd'hui personne ne se fait plus un titre d'honneur de son oisiveté. Et ceux qui vivent dans cet état s'efforcent de le dissimuler aux autres et de se le dissimuler à eux-mêmes, tout au moins par un semblant d'activité. On veut au moins avoir l'air u de faire quelque chose » et ce n'est plus lavie oisive c'est «la vie intense », comme dit le présidentRoosevell, qui est lemot d'ordre de notre temps. Même les mères de famille qui ont à marier leur fille cherchent un gendre qui « fasse quelque chose », la fortune seule ou la noblesse, à moins que l'un ou l'autre ne soient très hautes, ne leur suffisent plus : oh! sans doute, elles ne sont pas encore bien exigeantes sur le travail qu'elles attendent de leur futur gendre; qu'il soit
sous-préfet, juge suppléant ou secrétaire d'ambassade, 1^.; elles s'en contenteraient parfaitement. Mais tout de même cette préoccupation nouvelle est le signe d'un changement ^ réel dans les idées.
P En ce qui concerne le parasité, d'abord il faut lui apprendre à se secouer énergiquement! Puisque le parasitisme prend presque toujours l'apparence de services rendus, que souvent même il représente la survivance de quelques services réellement rendus dans le passé, il faut apprendre au parasité à se rendre directement ces services à lui-même, à faire lui-même ses affaires : s'il réussit, l'hypocrisie du parasite se trouvera démontrée par là-même; s'il échoue c'est au contraire la preuve que le moment n'est pas venu. Or le fait de se grouper pour se rendre à soi-même des services qu'on demandait jusque-là à autrui, c'est en cela précisément que consiste P association coopérative. S'agit-il de marchands qui, selon la formule consacrée, font « offre de services », les consommateurs répondent : nous nous approvisionerons nous-mêmes. Voilà la société coopérative de consommation. Et nous savons combien merveilleusement tous ceux qui y ont mis un peu de persévérance ont réussi. S'agit-il de ce terrible parasite, de cette sangsue qui a sucé :1e sang dépopulations entières, sous couleur de leur fourniv les avances nécessaires pour ensemencer et cultiver leurs champs, de l'usurier, pour l'appeler par son nom qui réveille à travers les âges l'écho de tant de détresses, alors ce sont les paysans qui s'entendent pour se procurer les capitaux qui leur sont nécessaires, soit en les prélevant sur leur épargne collective, soit en offrant en garantie la solidarité de leurs mains jointes, et nous avons l'association coopérative de crédit ou caisse rurale.
Leur développement a été encore plus merveilleux et plus généralisé que celui des sociétés de consommation. Des steppes de la Russie aux montagnes de Kabylie elles ont apporté la libération à des millions d'hommes de tous pays et de toute race, qui, sans elles, seraient depuis longtemps dépossédés de leurs terres. S'agit-il des patrons que leurs ouvriers considèrent aussi comme des parasites, l'association coopérative de production ouvrière va démontrer la vérité ou l'erreur de cette imputation et parfois en eiïet elle a démontré que l'on pouvait se passer du patron. Et là même où l'association de production intégrale serait prématurée, peut-être que l'association des ouvriers avec le patron sous forme de sociétés en participation, de copropriété du travail dans l'entreprise, suffira à faire muer le parasitisme, s'il existe en solidarité d'intérêts.
Rares sont les cas où l'association ouvrière de production a pu ^réussir à éliminer le patron, mais peut-être la société de consommation y réussira-t-elle mieux. Les faits semblent l'indiquer, car en Angleterre, les sociétés de consommation ont déjà réussi, soit directement, soit surtout par l'intermédiaire de leurs magasins de gros, à créer de nombreuses et grandes fabriques et ont déjà supprimé plus de patrons que n'avaient pu le faire les associations coopératives de production. Et cela s'explique si l'on croit, comme nous le croyons en effet, que le fabricant et le commerçant sont bien plus souvent les parasites du consommateur que de l'ouvrier. Il se peut assurément qu'ils le soient de tous les deux à la fois» car le profit peut être obtenu aussi bien par la dépréciation du salaire que^ par la majoration du prix; cependant nous croyons qu'il l'est plus souvent par le second de ces
deux moyens que par le premier. Et c'est là ce qui fait précisément la raison d'être de la coopération de consommation.
Nous ne prétendons pas pourtant que l'association coopérative réussisse à faire disparaître toutes les formes de parasitisme. Notamment pour les deux qui nous paraissent les plus caractérisées, les propriétaires vivant de leurs fermages et les budgétivores, elle nous paraît impuissante. Pour la première nous ne voyons guère d'autre remède que l'intervention du législateur qui peut s'exercer par toute une gamme de moyens depuis la réforme des lois de succession ou l'impôt sur la rente jusqu'à l'expropriation. Et pour le second, on ne voit qu'une réforme des mœurs politiques. Mais peut-être la généralisation et la pratique du régime coopératif, qui est en somme une forme de décentralisation, aiderait-elle à cette réforme politique.
Non seulement le régime coopératif ne peut suffire à éliminer toutes les formes de parasitisme, mais il peut même arriver, là où le mouvement coopératif devance le progrès des mœurs, qu'il engendre quelque nouvelle forme de parasitisme, tant celui-ci est naturel à l'homme! On l'a vu déjà apparaître, hélas ! sous la forme répugnante de pot-de-vinisme, d'administrateurs s'enrichissant par des commissions malhonnêtes, qu'ils appellent, eux aussi, la rémunération de services rendus. D'ailleurs, même sans aller jusque-là, on peut dire que tous ceux qui dans l'association coopérative profitent paresseusement de ses avantages et des efforts faits par leurs devanciers, sans payer de leurs personnes se conduisent en parasites. U y aurait peut-être encore plus de précautions à prendre sous un régime coopératif généralisé
que sous le régime actuel car tout se ferait par des comités : or les comités sont des nids à parasites, tout comme les fauteuils capitonnés pour les microbes.
§ -i. — Du parasitisme au solidarisme. — Ce n'est pas seulement dans l'association coopérative que le parasitisme qu'on avait cru éliminer peut venir se réinstaller : c'est dans toutes les institutions dites de solidarité, non seulement celles résultant de la libre volonté mais plus encore celles imposées par la loi. Dans les sociétés de secours mutuels ce sont toujours les mêmes qui sont malades et se font soigner au profit des autres. Dans les caisses d'assurance contre le chômage ce sont toujours les mêmes qui ne travaillent pas et se font indemniser. Dans les caisses de retraite pour l'invalidité^ des gens fort bien portants prennent la place des invalides.
Voilà des constatations bien décourageantes. Sommesnous donc condamnés à travailler pour le parasitisme lorsque nous croyons le combattre? C'est ce que disent les économistes de l'école individualiste : ils nous raillent et nous prédisent que si nous réussissons nous allons créer un pullulement de parasitisme pire que ce que le monde a jamais connu. Et que faudrait-il donc faire, à leur avis? H faudrait avoir soin de s'arrêter au mutualisme, c'est-à-dire à l'échangisme : c'est le seul régime où personne ne soit exploité, puisque par définition même les valeurs échangées sont égales. Mais si l'on en sort, si, sous prétexte de rétablir la justice, on donne plus au déshérité, alors on rétablit le parasitisme, car le solidarisme n'est et ne peut être qu'un parasitisme retourné et dont la ressemblance est aussi fidèle que celle de l'image réfléchie dans un miroir. Si vous imposez à un homme quelconque, soit A, l'obligation morale ou légale d'entretenir un autre
homme B, cela implique nécessairement que B vivra aux dépens de A et deviendra par conséquent son parasite.
Ce raisonnement pessimiste revient à dire que quiconque se dévoue est dupe et que vivre pour autrui ou vivre sur autrui sont les deux formules d'une même équation. Il est vrai que dans les deux cas il y a Tune des deux parties qui donne tout et ne reçoit rien, l'autre qui prend tout et ne donne rien. Mais il faudrait ajouter tout au moins que de ces deux formules, l'une est positive, l'autre négative, car la première implique l'amour et la seconde son contraire ! Entre ces deux genres de rapports sociaux qui consistent l'un à subir passivement une exploitation qu'on ne peut éviter, l'autre à se donner volontairement, il y a pourtant quelque différence !
Voyez ce petit enfant au sein de sa mère. Pendant de longs mois il a été le parasite de sa mère au sens physiologique et le plus exact du mot, non sans souffrance et sans danger pour elle, et maintenant il l'est encore puisqu'il suce son lait : j'ai entendu une mère qui disait en l'embrassant : « il me suce la vie » ! ■ — Pourtant ce mot de parasite ici nous fait horreur et pourquoi? Parce que cette petite créature est un objet d'amour et parce que si elle ne peut pas donner grand'chose en échange de ce qu'elle reçoit, elle donne au moins son sourire. Et quand le chrétien dit qu'il vit de la personne du Christ, quand il dit s'en nourrir chaque jour, non pas dans un sens symbolique, mais par la présence réelle du corps du Christ dans l'hostie : « prenez et mangez, ceci est ma chair, ceci est mon sang » — il serait blasphématoire de voir là un acte de parasitisme ou, pis encore, de cannibalisme! Pourquoi? parce que le lien qui unit ici le fidèle à son Dieu est celui de l'amour ou, pour em-
ployer le mot même qui sert à le désigner, est un acte de (( communion ». Là où il y a communion, il ne saurait jamais y avoir parasitisme. Ces deux actes ont même visage et pourtant ils sont aussi distants Tun de l'autre que le ciel de Tenfer.
Et quant à dire que l'échangisme suffit pour assurer à chacun ce qui lui revient [cuique mum tribuere) l'expérience nous a appris que c'est précisément sous ce régime, c'est-à-dire par la vente, le prêt, le fermage et le loyer, que se sont constitués les pires modes de parasitisme — celui des usuriers, que l'Eglise appelle encore aujourd'hui iisura vorax, et l'exploitation du fermier, qui dans maints pays et notamment en Irlande a nécessité l'intervention du législateur, et le sweating System qui la nécessitera demain.
Les rapports qui peuvent exister entre les êtres vivants ne sont pas très variés ; ils diffèrent plutôt par l'intention que par la forme. Nous pouvons les représenter par les 5 degrés d'une échelle symbolique sur laquelle nous lisons en partant d'en bas : prédatisme : c'est le loup qui mange l'agneau, c'est l'homme qui mange son semblable ou le tue ; — parasitisme, c'est, comme nous venons de le montrer, l'être qui vit sur autrui; — miituellisme^ c'est l'échange de services égaux mesurés à la balance des contrats, do lit des (l); — solidarisme, c'est l'aide mutuelle, mais pas nécessairement égale, ne demandant à chacun que ce qu'il peut donner et au plus fort
(1) Peut-être le mot échangisme serait-il plus explicite, car bien que le mot de mutuellisme implique Tidée de réciprocité, il n'implique point nécessairement celle d'équivalence — exemple les sociétés de secours mutuels — et par là se confond souvent avec le solidarisme.
d'aider le plus faible ; —sacrifice, c'est l'homme se donnant, s'immolant pour autrui, pour le pauvre, pour le malade, pour la patrie, pour le genre humain, pour la justice, pour la vérité, comme l'ont fait non seulement tous les martyrs glorieux, mais tant d'humbles de toute profession, médecins, soldats, marins, mécaniciens pour leurs voyageurs, tout bon berger qui donne sa vie pour ses brebis.
Et ce diagramme est instructif, car en même temps qu'il nous montre la similitude de situation entre les échelons d'en haut et ceux d'en bas — entre le prédalisme et le sacrifice — entre le parasitisme et le solidarisme — il nous montre d'autre part la supériorité morale qui est mesurée par chacun de ses degrés. Suivez A dans cette ascension : A^ c'est, si vous voulez, l'homme qui mange son semblable, le cannibale, ou tout au moins qui le tue ou le vole; A'-^ c'est, à des degrés divers, le sweater, ou le landlord, ouïe budgétivore ; A^ c'est le marchand ou l'actionnaire d'une société capitaliste; A'^ c'est le mutualiste, le syndiqué, le coopérateur; A^ c'est celui qui s'immole, c'est Socrate, c'est Léonidas, c'est Jeanne d'Arc,
c'est Christ. Quelle ascension du point de départ au point d'arrivée ! Et le parasité, lui aussi, s'élève puisqu'il passe du rang de ceux qui sont exploités au rang de ceux qui sont aidés, puisqu'au lieu d'être le sacrifié, il est celui pour qui on se sacrifie, et qu'ainsi comme le montre le croisement des deux flèches, la situation des deux parties finit par se trouver intervertie.
Voilà pourquoi, sans méconnaître le risque de voir un nouveau parasitisme renaître du solidarisme, nous n'en sommes pas effrayé outre mesure. Cette éventualité n'est pas absolument inévitable et, en admettant même qu'elle se réaUse, elle constituerait tout de même un progrès. En effet tandis qu'autrefois depuis des siècles, et encore de nos jours, c'étaient les petits qui se trouvaient parasités par les gros, situation contre nature, comme nous l'avons fait remarquer, puisqu'elle est inconnue dans les espèces animales et ne se trouve que dans l'espèce humaine — dorénavant au pis aller ce seraient les forts et les riches qui se trouveraient parasités par les faibles et les pauvres (1); or il est à croire qu'ils sauront bien trouver les moyens de se défendre. Pour donner la chasse aux parasites il ne sera plus nécessaire de faire une révolution; il suffira d'un plumeau ou d'insecticides. Ce ne sera plus qu'une question d'hygiène sociale.
(1) Il est vrai que s'ils sont les plus faibles dans Tordre économique et social, il se pourrait qu'ils fussent les plus forts dans l'ordre politique, s'ils étaient les plus nombreux. Là est le vrai danger : il faut donc souhaiter que ces nouveaux parasites n'arrivent jamais à former la majorité des électeurs.
AUX PIONNIERS DE ROCHDALE v^)
Messieurs, si je prends la parole au nom des délégations étrangères, ce n'est pas seulement pour vous remercier de votre cordiale hospitalité, mais pour vous exprimer les sentiments qu'inspire dans le cœur de tout coopérateur le nom glorieux des Pionniers de Rochdale.
Je me rappelle qu'il y a 25 ans je faisais une de mes premières conférences publiques et j'avais choisi comme sujet : l'Histoire des Pionniers de Rochdale. Que de fois depuis lors moi-même et tous ceux qui sont ici ou au loin avons redit leur histoire ! Il n'en est peut-être aucune après celle de l'Évangile, qui ait été répétée plus souvent dans toutes les langues des hommes que celle des Équitables Pionniers dont vous portez le nom. Aussi n'est-ce point sans une profonde émotion que nous avons lu, quand le train s'est arrêté à la gare, ce nom qui nous était si familier et si cher : Rochdale! Ce qu'on ne se lassera jamais d'admirer dans les Pionniers de Rochdale ce n'est point tant qu'ils aient été des précurseurs — d'autres l'avaient été avant eux — c'est le sens pratique admirable avec lequel ces 28 tisserands en flanelle ont su rédiger tout d'une pièce ces statuts qui devaient devenir la charte quasi-définitive de toute société coopérative de consommation. Certes! nombreux et divers — divers de langue, de tempérament, d'idéal social — les peuples qui sont entrés depuis eux dans le mouvement coopératif. Chacun a essayé d'yappor-
(1) Allocution prononcée à l'occasion du 5« Congrès de Y Alliance Coopérative Internationale réuni à Manchester, au nom des délégués étrangers, dans le hall de la Société des Equitables Pionniers de Rochdale le 22 juillet 1902. ■
Publié dans le Compte rendu officiel du Congrès (5" Congrès),
ter son génie propre, et pourtant l'expérience a démontré que quel que fiàt le pays où l'on voulût créer une société coopérative — que ce fût même dans l'Inde ou en Californie — le mieux qu'on pût iaire était encore de reproduire purement et simplement le modèle de Rochdale, en sorte qu'on voit les coopérateurs de tous pays, après avoir quelque peu tâtonné, revenir finalement s'asseoir aux pieds des Pionniers de Rochdale comme les enfants aux pieds du maître.
Il est des sociétés de consommation qui ne cherchent que le bon marché et vendent au prix de revient. Elles s'égarent ! qu'elles regardent aux Pionniers de Rochdale! Ceux-ci leur ont appris qu'il faut vendre au prix de détail et réaliser des bonis pour que la Société grandisse et fasse la boule de neige.
Il en est d'autres qui, pour mieux attirer les ouvriers, vendent à crédit. Elles se trompent! qu'elles regardent à Rochdale! Ceux-ci avaient déjà mis dans leurs règles la vente au comptant comme le seul moyen de Hbérer l'ouvrier de la servitude du crédit et comme la première des émancipations à réahser.
Il en est d'autres — et surtout nombreuses en Angleterre — qui ne voient dans la coopération que le consommateur et oublient le producteur. Qu'elles regardent à Rochdale, à la Rochdale des premiers jours! Les Pionniers n'avaient pas oubUé que la coopération est faite pour le producteur autant que pour le consommateur et ne les avaient pas séparés dans cette cité commune qu'ils préparaient.
Il en est — surtout en France — qui ne s'occupent pas du tout de l'instruction de leurs membres. Qu'elles regardent aux Pionniers de Rochdale! Ceux-ci avaient inscrit dans les articles de leur constitution un prélèvement de 2 1/^ 0/0 sur les bonis pour leur instruction et celle de leurs camarades. Ils savaient d'instinct et ils nous enseignent que c'était là le seul moyen d'empêcher la coopération de dégénérer en business.
Ainsi le programme dressé par les Pionniers reste encore ce qu'on a fait de mieux et non seulement nous n'avons pu le dépasser, mais nous n'avons pas même réussi à le réaliser tout