DES TRANSFORMATIONS
QUE LA COOPÉRATION EST APPE;LÉE A RÉALISER DANS L'ORDRE ÉCONOMIQUE (1).
§ i, Nécessité d'un programme commun, — § 2, Nécessité d'une révolution au profit du consommateur, — §3. jLe programme coopératiste. — § 4, .Z« coopération dans la production. — § 5- /*« Hépublique Coopérative.
MM. — Quatre ans seulement sont passés depuis que le premier congrès des sociétés coopératives de consommation en France s'est réuni dans cette capitale, à Paris, grâce à l'initiative de M. de Boyve et du petit groupe
(1) Discours d'ouverture du Congrès international des Sociétés coopératives de GOîisommptioji tenu à Papis, ^u Palais 4ij Troca^ déro, le 8 septembre 1889, pendant l'Exposition Universelle, our verte pour célébrer le centenaire de la Révolution française. — Publié dans le compte-rendu officiel du Congrès.
Dans ce congrès se trouvaient présents les principaux repré-^ sentant^ de la coopération de tous pays (sauf l'Allemagne), à cette époque, L,'Angleterre éfait représentée par MM. Vansittartr Neale et Holyoake; — l'Italie, par MM. Ugo Rabbeno, Wollemborg et Ponti; — la Suisse, par MM. Wuarin et Racine; — la Belgique, par M, le professeur Denis, le D" César de Paepe, les représentants de presque toutes les sociétés de consommation so^cialiste^ de Belgique, Delwarte, délégué des Chevaliers du Travail, Vandervelde, Demblon ; — le Brésil, par M. Santa Anna Néry, délégué officiel de son gouverneinent.
dévoué des coopérateurs de Nîmes. Quatre ans, c'est quelque chose dans la vie d'un homme, ce n'est rien dans la vie d'une institution : et pourtant ce laps de temps si court a suffi pour donner à la coopération en France une face nouvelle. Noq seulement le nombre des sociétés coopératives s'est beaucoup accru, mais surtout ce que j'appellerai l'esprit coopératif s'est éveillé en elles. Jusqu'alors nos sociétés vivaient d'une vie isolée, égoïste, s'ignorant les unes les autres et, par une étrange inconséquence, semblaient continuer au cours même de leur existence coopérative les pratiques et le programme du système individualiste « chacun pour soi » ! Aujourd'hui, nous ne pouvons dire encore que ces mœurs aient tout à fait disparu parmi nous. Nous savons que le nombre des sociétés coopératives de France qui ont consenti à s'entendre et à se fédérer est encore bien petit et dans cette enceinte, si bien remplie pourtant, c'est à peine si le sixième de nos sociétés françaises se trouve représenté ! N'importe : ce sont du moins les plus vivantes que nous voyons ici. Il en est dont la foi dans l'idée coopérative ne s'est pas démentie depuis le premier jour et que nous sommes heureux de voir revenir, toujours fidèles, de congrès en congrès. La présence de presque toutes les sociétés coopératives de consommation de Paris nous prouve que bien des préjugés se sont dissipés, que bien des petites querelles se sont apaisées, et que nos sociétés françaises acquièrent, d'année en année, une plus claire conscience du lien qui les unit, de leursintérêts collectifs et aussi du but commun qu'elles sont appelées à poursuivre ensemble (t). Enfin, la présence à nos côtés de coopérateurs éminents venus de tous les pays du monde pour rehausser ce Congrès par
(1) Ces espérances ne se sont pas réalisées. Six ans plus tard,
l'autorité de leurs noms et leurs conseils et que nous sommes heureux de saluer ici, démontre désormais aux plus aveugles que la coopération ne veut plus longtemps rester enfermée dans un magasin d'épicerie, comme un rat dans un fromage; on sent qu'il lui pousse des ailes et, frémissante déjà, mais encore indécise, elle cherche vers quel point du ciel elle va prendre son vol,
§ 1. — Nécessité d'un programme commun. — Mais de quel côté faut-il diriger cet essor? Quel est le but qu'elle doit poursuivre? Quelles sont les transformations économiques qu'on peut en attendre? Sans entrer ici dans les détails d'organisation pratique qui trouveront beaucoup mieux leur place dans les discussions contradictoires, je voudrais vous présenter quelques considérations générales.
Cette recherche du but de la coopération est peut-être plus nécessaire chez nous que dans tout autre pays. En Angleterre, par exemple, toutes les sociétés coopératives se sont formées plus ou moins sur le modèle de celle de Rochdale et ont reçu, pour ainsi dire en naissant, leur forme et leurs statuts. En France, les sociétés coopératives ont poussé çà et là, isolément, au hasard des circonstances locales, et comme elles doivent leur naissance à des causes très diverses, il en résulte que chacune d'elles se fait de la coopération une idée différente et lui assignerait, si on l'interrogeait, un but différent.
en 1895, ua certain nombre de sociétés de consommation, surtout parisiennes, se séparèrent de l'Union coopérative pour constituer un autre groupement « la Bourse des sociétés coopératives socialistes de consommation » et l'unité brisée ne s'est pas encore reformée depuis lors.
Celles-ci, par exemple, se sont formées uniquement pour échapper aux exactions et aux vexations des marchands de la localité.
Celles-là se sont formées, dans les grandes villes surtout, pour permettre à l'ouvrier de mieux vivre et de consommer davantage avec un même salaire.
Les uns voient dans la coopération 'une machine à produire des dividendes. « Quel sera le dividende, cette année, demandent-ils? — 12 p. 0/0? — Bravo! Excellente chose que la coopération! Vous pouvez compter sur nous. — 3 p. 0/0 ? — Bonsoir ! nous retournons chez l'épicier du coin ».
Les autres voient dans la coopération un moyen de constituer des institutions de prévoyance, sociétés de secours mutuels, caisses d'épargne ou caisses de retraite, qui auront l'avantage de n'imposer à leurs membres aucun sacrifice.
Quelques-unes, et ce ne sont pas les moins avisées, ont fait de leurs magasins des espèces de cercles ouvriers, de réunions de famille, destinés à apporter quelque distraction dans l'existence souvent bien terne du travailleur.
Et quelques-unes enfin, les meilleures, à l'exemple des Pionniers de Rochdalo, cherchent dans la coopération un moyen d'émancipation sociale, un mode nouveau d'organisation industrielle, et le soir, la journée de travail finie, réunis dans l'arrière-boutique de leur magasin, tout en fumant leur pipe, ils s'enchantent euxmêmes de cette espérance.
Sans me prononcer pour le moment sur le degré d'importance de ces différents buts, il me suffit de constater qu'on ne saurait les poursuivre tous à la fois, car plusieurs sont tout à fait contradictoires. Par exemple, il est évident
que si l'on vise simplement à diminuer les dépenses des associés, si l'on poursuit le bon marché, il faudra vendre les denrées au prix coûtant : on ne pourra faire aU" cun bénéfice ni accumuler aucun capital, et par conséquent on devra renoncer à fonder quoi que ce soit. Si d'autre part, on vise à fonder une caisse de retraite ou toute autre institution de prévoyance, il est clair qu'on ne pourra songer à employer les fonds disponibles à toute autre fin, telles par exemple que les dépenses d'éducation ou des entreprises de production.
Vous me direz peut-être qu'il n'est pas nécessaire de faire un choix entre ces buis différents, qu'il suffit de laisser chaque société suivre sa voie? — D'accord; il va sans dire qu'après comme avant nos discussions chaque société reste libre d'agir à sa guise. Nos Congrès ne sont pas des assemblées législatives et leurs décisions n'enchaînent la liberté de personne. Mais cependant cet imposant Congrès ne laissera aucune trace s'il n'arrive pas à formuler un programme d'action commune. Nous ne voulons pas donner ici le spectacle de la confusion des langues. Nous ne sommespoint venus pour bâtir la Tour de Babel!
Et pourtant c'est bien une tour aussi que nous vou= drions dresser dans les airs, pareille à cette tour Eiffel qui domine toute celte Exposition (t), dont tous, de bien loin, vous avez déjà salué la prodigieuse silhouette et qui nous apparaît comme le clair symbole de l'édifice social que nous voulons bâtir.
A son premier étage, à sa base large et carrée, elle
(1) C'est à l'occasion de l'Exposition de 1889 que la Tour Eiffel a été construite.
porte les restaurants, les cafés, tout ce qui sert à la satisfaction des besoins matériels. A son deuxième étage, voici la presse et Timprimerie (celle du Figaro), un bureau télégraphique d'où tout visiteur, glorieux, s'empresse de lancer une dépêche, une salle de concerts aussi. A son troisième étage, voici l'observatoire avec les instruments de météorologie. Est-ce tout enfin? non, pas encore et en montant — par un escalier quelque peu vertigineux — vous arriverez au phare d'où un prodigieux rayon de 80 kilomètres de rayon balaye, chaque soir, tout le pourtour de l'horizon... Et il semble que toute celte charpente de fer et le vertigineux élancement de ces courbes qui convergent vers un seul point n'aient d'autre destination que de porter ce point lumineux.
De même, le premier étage de notre édifice coopératif, larges et solides assises, portera tout ce qui est nécessaire aux besoins matériels des hommes : ce sont nos magasins, boulangeries, épiceries. Mais notre monument serait incomplet s'il n'était que cela. Nous voulons aussi qu'on puisse y trouver la satisfaction des besoins intellectuels — l'instruction tient une large place dans la sollicitude et dans le budget des sociétés coopératives anglaises. Nous voulons monter plus haut encore, nous voulons aussi allumer un phare pour porter la lumière et pour montrer le chemin à tous ceux qui dans la nuit sombre cherchent le port! Et jamais la coopération ne fera lever vers elle les yeux des foules indifférentes si elle n'arbore à son sommet une flamme rayonnante, un idéal social, qui peut parfois s'éteindre — les feux des phares sont à éclipses — mais qui toujours reparaîtra pourvu que quelques gardiens fidèles entretiennent la lampe!
COMME PROGRAMiME ECONOMIQUE. 125
I 2. — Nécessité d'une révolution au profit du consommateur. — Un fait me frappe tout d'abord. Nous apportons tous ici, ai-je dit tout à l'heure, des intérêts différents. Mais n'avons-nous pas pourtant tous un intérêt comnaun? — Si : ouvriers ou bourgeois, employés de chemin de fer ou de commerce, coopérateurs de Paris ou de province ou même des extrémités du monde, n'avonsnous pas tous ce caractère commun d'être des consommateurs? Or, je n'en demande pas davantage; ce caractère commun suffit pour nous montrer la voie où nous devons nous engager et pour nous permettre de tracer un programme, un très vaste programme, en vérité, comme vous allez le voir^ car il ne tend à rien moins qu'à mettre sens dessus dessous l'ordre de choses existant — pacifiquement, cela s'entend.
II y a cent ans, Siéyès écrivait cette phrase qui fut comme le signal de cette Révolution dont nous célébrons cette année le centenaire : « Qu'est-ce que le Tiers-État? Rien. Que doit-il être? Tout ». Eh bien ! voici l'heure de reprendre, en le modifiant un peu, ce mot fameux pour en faire le programme d'une Révolution nouvelle, en répétant à notre tour : « Qu'est-ce que le consommateur? Rien. Que doit-il être? Tout ».
Oui, le consommateur est tout, en ce sens que c'est pour lui que la Société est faite : tous, nous sommes faits pour consommer et nous ne produisons que pour pouvoir consommer : la consommation, c'est le but, c'est la fin de tout le mécanisme économique : la production n'est que le moyen. Dans un ordre de choses bien réglé, la production doit être au service de la consommation par la même raison que les bras sont au service de l'estomac : toute société où cet ordre de choses est renversé périra.
Or, dans le mécanisme économique actuel, au contraire c'est le producteur qui est tout et le consommateur n'est compté pour rien ! Ouvrez au hasard l'un des traités classiques d'économie politique, vous y verrez la plus grande partie du volume consacrée à la production, mais quant à la consommation quelques pages à peine. Du reste, on ne peut guère en faire un reproche aux économistes, car ils sont bien obligés de parler de ce qui est, de ce qu'ils voient : or, ce qu'on voit, c'est que l'ordre social actuel est organisé en vue de la production et nullement en vue de la consommation, ou si vous aimez mieux, en vue du gain individuel et nullement en vue des besoins sociaux. S'il y a des bouchers et des boulangers, des marchands de vin et des propriétaires de terres à blé, ce n'est point pour nous fournir au plus bas prix possible et en plus grande quantité possible le blé, le pain, la viande, le vin, — ce qui semble pourtant la seule raison d'être en ce monde des bouchers, des boulangers, des marchands et des propriétaires de terres! -^ mais cela est ainsi à seule fin que tout ce monde-là prospère et fasse ses petits bénéfices. Il y a un dicton français qu'on entend souvent répéter : « Il faut bien que tout le monde vive ! ». Les honorables étrangers qui m'écoutent s'imaginent peut-être qu'en disant que tout le monde vive on veut parler d'abord des consommateurs? Point du tout : vous n'entendez rien aux finesses de la langue française; c'est des producteurs seulement qu'il s'agit. On veut dire par là que nous devons nous serrer un peu pour faire de la place à quiconque veut ouvrir
une nouvelle boutique dans la rue et vivre à nos dé^
pens. Quant au consommateur, sa fonction en ce monde n'est pas précisément de vivre — ce dont nul ne s'oc-
cupe — mais de faire vivre les autres. C'est sur lui, débonnaire, que vit et pâture l'immense légion des producteurs, fournisseurs et intermédiaires de toutes catégories, et quand il se révolte — hypothèse chimérique d'ailleurs, car il ne se révolte jamais! — mais enfin si quelque malavisé, comme nous ici, s'avise de prendre en main ses intérêts, il faut voir comment on le traite! Ici même, il y a peu de semaines, le congrès du syndicat des boulangers a invité le Gouvernement, par un vote formel, « à tenir l'œil ouvert sur les agissements des sociétés coopératives ». IVIercibien! nous nous chargeons, nous — tout seuls et sans avoir besoin de les recommander d'une façon aussi gracieuse à l'attention du Gouvernement — d'avoir l'oeil ouvert sur les agissements des boulangers. Nous demanderons, par exemple, à nos amis de Londres ou de Bruxelles d'où vient qu'ils paient leur pain 20 centimes le kilo, alors qu'en France, qui est de tous les pays d'Europe celui qui produit le plus de blé, nous le payons 35 centimes ? MM. les marchands de vin ne nous ont pas oubliés non plus dans leur congrès; ils ont engagé le Gouvernement — toujours le Gouvernement! — à nous faire payer patente, en faisant observer « que du jour où nous aurons fait disparaître tous les débitants de vin, il faudra bien que le Gouvernement retrouve son argent quelque part, etque mieux vaudrait pour lui commencer tout de suite ». Le jour où nous aurons fait disparaître tous les marchands de vin, dites-vous? — Eh! mais ce sera un beau jour que celui-là! Nous en acceptons l'augure et nous engageons le Gouvernement a ne pas s'effrayer de cette éventualité au point de vue de ses recettes, car en ce cas il les retrouvera amplement dans l'accroissement de la richesse publique !
Pauvre consommateur ! Se doute-t-il seulement qu'il y a en ce moment dans le monde une baisse générale des prix qui fait le désespoir des producteurs et Tétonnement des économistes? Non, il ne le soupçonne pas et n'en profite pas; il continue à payer tout aussi cher. Je le cçmparais tout à l'heure au Tiers-État avant la Révolution. Hélas! cette comparaison était bien trop flatteuse pour lui! C'est à Jacques Bonhomme qu'il fallait le comparer, à ce pauvre peuple taillable et corvéable à merci et toujours résigné! Il y a eu un 89 pour Jacques Bonhomme, mais quand y en aura-t-il un pour le consommateur ?
Mais voici qui est plus grave peut-être. Ce même état de choses, qui crée un antagonisme permanent entre producteurs et consommateurs, crée aussi un antagonisme permanent entre les producteurs entre eux. Il semblerait cependant qu'avec les dépouilles des consommateurs, il dût y avoir assez large butin pour que tous fissent bombance. Mais non : par un juste retour des choses d'ici-bas il arrive que les producteurs, après avoir mangé les consommateurs, en sont réduits à se manger entre eux. Chacun produisant isolément pour son propre compte, chacun cherchant à faire sa fortune et disant : après moi, le déluge! chacun n'ayant d'autre préoccupation que de produire plusetà meilleur marché (je ne dis pas de meilleure qualité) que son concurrent et à prendre sa place sur le marché du monde, il en résulte que la production prend une allure désordonnée, intermittente : tantôt elle ne produit pas assez pour les besoins, plus souvent elle produit beaucoup trop; elle marche par saccades et par à-coups, comme les malheureux atteints de cette affreuse maladie qu'on appelle Tataxie locomotrice pour laquelle,
entre parenthèses, les médecins viennent d'inventer un traitement bien original : la pendaison! De là, toutes ces maladies, car ce sont bien de véritables maladies, en effet — bien connues des économistes et souvent étudiées par eux sous les. noms de crises, de baisses de prix, de surproduction, d'engorgement général.
Nous avons tous ici l'imagination remplie parles merveilles de cette Exposition et en particulier par cette Galerie des machines qui est bien le temple le plus splendide que l'industrie humaine ait jamais élevé à sa propre gloire. Eh bien ! en la parcourant, on ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse et de découragement bien connu, du reste, de tous ceux qui ont quelque peu médité sur ces questions : c'est qu'en somme ce déploiement énorme de puissance productive donne plus de satisfaction à l'orgueil de l'homme qu'à ses véritables besoins. 11 semble que l'industrie humaine, aujourd'hui qu'elle est si puissamment armée, qu'elle a domestiqué toutes les forces naturelles et qu'elle pétrit à son gré la matière, ne devrait pas être en peine pour assurer à chaque homme au moins le nécessaire et même une large part dans tous ces trésors dont elle éblouit nos yeux. Il n'en est pourtant pas ainsi. Cette foule qui, chaque jour, se presse autour de ces colossales machines, témoigne plus d'étonnement que de reconnaissance. Elle a raison : qu'ont fait, en effet, ces machines pour la masse du peuple? Lui ont-elles procuré une plus large aisance et plus de garanties de bien-être? — C'est une question. — Ont-elles donné du moins aux travailleurs ce bien qu'elles semblaient faites tout exprès pour lui procurer, je veux dire une diminution de travail et de peine? Un illustre économiste Stuart Mill a répondu qu'elles ne
l'avaient pas dirainué d'une seule minute! Hélas! il se trompe; elles ne leur donnent que trop souvent et à des intervalles trop rapprochés, le loisir, mais sous celte forme désespérément ironique et cruelle qui s'appelle le chômage! Et quant aux capitalistes, aux producteurs, savez-vous de quel œil ils les considèrent, ces merveilleuses machines? — avec terreur. Elles leur apparaissent plus redoutables que les machines de guerre qui sont exposées non loin de là, à l'Exposition du ministère de la Guerre, et elles sont bien, en effet, de labricant à fabricant et de peuple à peuple, de véritables machines de guerre, redoutables en raison même de leur puissance productive, et telle machine qui fabriquée chaque minute des centaines d'articles manufacturés ne causera pas moins de ravages sur le marché industriel et ne fera peut-être pas moins de victimes que telle mitrailleuse Gattling ou Maxim qui, à chaque minute, vomit sur le champ de bataille des centaines de projectiles! C'est que ce n'est pas un jeu que d'avoir affaire à ces redoutables appareils de l'industrie de notre temps : si l'ouvrier laisse quelquefois dans leurs engrenages son bras ou sa jambe, le fabricant y laisse aussi sa fortune. Ils se demandent avec angoisse, les producteurs, en les contemplant, comment ils pourront assurer des débouchés suffisants à une semblable production qui dépasse de beaucoup les capacités de la consommation : ils se disent que ces appareils, qui coûtent des millions, ne peuvent s'arrêter un jour sans entraîner leur ruine, qu'il faut les faire marcher coûte que coûte, sous peine de faillite, qu'à toute heure il faut leur jeter et charbon à consommer et matière première à triturer. C'est la pâture quotidienne qu'ils réclament, tous ces monstres ! et s'il arrive, un
beau jour, qu'ils n'aient plus rien à se mettre sous la dent, sous leurs dents voraces de bronze ou d'acier, les voilà tout prêts à se retourner et à dévorer leurs propriétaires!
Voilà l'image fidèle de l'ordre de choses actuel : une puissance de production énorme, mais qui n'étant pas mise à sa véritable place, c'est-à-dire au service exclusif de la consommation, ne travaille que d'une façon désordonnée et dans laquelle, par une terrible contradiction, la puissance même de production finit par aboutir à l'arrêt de toute production. J'ai pris un exemple dans la production industrielle, mais j'en pourrais trouver dans tout autre domaine, dans celui de l'échange, par exemple. Vous avez tous entendu parler de la grève des ouvriers des docks à Londres? Les navires ne pouvant débarquer leurs chargements, on a dû jeter à l'eau ces jours-ci 80.000 moutons, 16,000 quartiers de bœufs, des cargaisons entières de légumes, de fruits, de lapins même.*. Ainsi, par une amèreironie^en même temps que la Tamise est empestée par ces montagnes d'aliments décomposés, sur ses quais cent mille hommes luttent et souffrent pour obtenir le droit de ne pas mourir de faim! Il y a une école qui s'intitule anarchiste. Elle est bien difficile si en fait d'anarchie, elle ne peut se contenter de l'ordre de choses existant!
Les producteurs, du reste — qui ont toujours été beaucoup plus intelligents et plus avisés que les consommateurs — ont si bien le sentiment des périls que cette situation anarchique leur fait courir à eux-mêmes, qu'ils ont cherché et su trouver un remède. Ils sont en train de constituer dans tous les pays du monde de grandes associations bien connues sous divers noms, syndicats en France, rings ou trusts en Angleterre et aux États-Unis,
kartelsen Allemagne et en Autriche, et qui ont justement pour but de régler la production par une entente préétablie entre tous les producteurs d'une même marchandise: ceux-ci s'engagent à n'en fabriquer ou à n'en livrer qu'une quantité déterminée à l'avance, afin d'en maintenir ou d'en relever les cours sur le marché. Qui n'a entendu parler du syndicat des cuivres et de celui des sucres! mais il y en a bien d'autres I et la plupart des économistes s'accordent à penser qu'il faut voir dans ces coalitions non point un caractère accidentel, mais une forme désormais permanente de la production. Certes, tout n'est pas à blâmer dans cette institution nouvelle: en tout cas, il faut reconnaître qu'elle est fort bien imaginée pour sauvegarder les intérêts des producteurs, mais qu'adviendra-t-il de nous, pauvres consommateurs? Dans la concurrence acharnée que jusqu'à ce jour les producteurs se faisaient entre eux, les consommateurs trouvaient encore quelque chance de passer par mailles, comme on dit, mais du jour où les producteurs se seront tous entendus et oii le consommateur se trouvera en face de ces formidables coalitions capitalistes investies d'un monopole de fait, il sera livré pieds et poings liés et ne pourra plus même essayer de se défendre. Si déjà sous le régime de la concurrence, il est victime, que sera-ce donc sous le régime du monopole?
Que faire alors?
Le remède est bien simple et il est temps maintenant de l'indiquer. Si nous ne le connaissions pas déjà, il nous serait clairement révélé parles producteurs eux-mêmes, par l'exemple qu'ils nous donnent et que je viens de vous rappeler. En présence de ces gigantesques associations de producteurs qui surgissent de toutes parts et qui, je
le répète, tendent à dévenir lirie formé iiormale dé iWganisation économique, il n'y a qu'une chose à faire : c'est d'opposer des associations de consommateurs plus puissantes encore et résolues à défendre^ contre les empiétements du monopole, les intérêts généraux et permanents de la Société! Ces associations de consommateurs vous les connaisse^, vous les pratiquez depuis longtemps : elles s'appellent les sociétés coopératives de Con^ sommation., et pour qu'elles soient aptes à remplir la haute fonction sociale que je Viens d'indiquer, il suffit seulement de leur donner une ampleur proportionnée à l'importance du but à atteindre. Nos associations répondent donc à un des besoins les plus urgents de notre époque é si elles n'existaient pas, il faudrait les inventer : — mais pourquoi parler ici d'invention? lé mot n'a pas de sens et il est absurde de voir ici une invention anglaise ou française : ce qu'il faut y voir, c'est le produit d'une évolution spontanée, une sorte de poussée appa-raissant au jour et aU moment voulus par la nature, comme celle qui fait monter le lait auï mamelles dé la mère sitôt que le petit crie et a faim.
§ 3. — Le programme coopératiste. — Seulement dans l'évolution sociale la nature ne se passe pas de' notre concours, et il faut l'aider si nous voulons qu'elle nous aide. On peut donc bien penser qUe ce n'est pas en restant isolées, incohérentes, et intérieurement en état anarchique, que nos petites associations coopératives pourront suffire à ce grand œuvre de défense sociale et lutter efficacement contre les grandes associations capitalistes. Il faut faire un plan de campagne : ou plutôt il n'y a pas à le faire, il est tout indiqué.
G. — Coop. 8
Se réunir entr'elles, faire masse, prélever sur leurs bénéfices le plus possible pour fonder de grands magasins de gros et opérer les achats sur grande échelle — voilà la première étape;
Continuer à constituer, par des prélèvements sur les bénéfices, des capitaux considérables et avec ces capitaux se mettre à l'œuvre pour produire directement et pour leurpropre compte tout ce qui est nécessaire àleurs besoins, en créant boulangeries, meuneries, manufactures de draps et de vêtements confectionnés, fabriques de chaussures, de chapeaux, de savon, de biscuits, de papier — voilà la seconde étape ;
Enfin, dans un avenir plus ou moins éloigné, acquérir des domaines et des fermes et produire directement sur leurs terres le blé, le vin, Thuile, la viande, le lait, le beurre, les volailles, les œufs^ les légumes, les fruits, les fleurs, qui constituent la base de toute consommation, — voilà la dernière étape.
Ou, pour tout résumer en trois mots, dans une première étape victorieuse faire la conquête de l'industrie commerciale^ dans une seconde, celle de l'industrie manufacturière, dans une troisième enfin, celle de l'industrie agricole — tel doit être le programme de la coopération par tout pays. Il est d'une simplicité héroïque et j'ai la conviction qu'un jour ou Tautre, en dépit même de nos faiblesses et de nos doutes, il finira par se réaliser. En Angleterre, et même en Belgique, on peut dire que les sociétés coopératives ont poussé fort avant cette campagne et déjà franchi quelques-unes des étapes que je viens d'indiquer. Dans le domaine commercial, les magasins de gros de Manchester et Glascow et ceux des fonctionnaires civils ou militaires de Londres (que
je suis bien loin, du reste, de citer comme modèles parce qu'ils sont organisés d'une façon fort incorrecte au point de vue des principes coopératifs) sont des établissements qui ne peuvent être comparés, par leurs proportions colossales et le chitîre de leurs affaires, qu'à nos magasins du Bon Marché ou du Louvre.
Dans le domaine de l'industrie manufacturière, les sociétés coopératives sont moins avancées, mais cependant elles produisent déjà parleurs propres moyens pour 50 millions de francs de produits manufacturés (1) et déjà même elles commencent à exercer cette haute fonction sociale dont je parlais tout à l'heure et à tenir tête aux coalitions de producteurs. Il y a peu de temps, on a essayé en Angleterre de faire un syndicatpour relever le prix des farines : mais grâce aux sociétés coopératives qui, non seulement ont refusé de s'associer à cette coalition, mais encore ont fait marcher à outrance leurs propres moulins, la tentative a échoué. Enfin, même dans le domaine de la production agricole, les sociétés coopératives anglaises s'exercent à faire quelques pas, quoique timides encore; elles ont déjà mis en exploitation et cultivent pour leur propre compte environ 3.000 acres(1.200 hectares) (2). Mais elles se proposent — un vote formel d'un des derniers congrès Ta décidé — d'engager dans cette voie les nombreux capitaux dont elles disposent. L'entreprise est particulièrement difficile en Angleterre par suite de circonstances spéciales à ce pays. D'autres pays, au contraire — il semble que le Danemark soit
(1) En 1910 c'est plus de 400 millions de francs, dont 150 pour le seul Magasin de Gros de Manchester.
(2) En 1910 c'est 10.000 acres (4.000 hectares).
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dans ce cas r-r, pourraient trouver plus de facilités à commencer par la production agricole avant d'aborder la production manufacturière.
Je sais bien qu'il peut paraître singulièrement utopique et même impertinent de prétendre que quelques sociétés de consommation puissent faire ainsi, étape par étape, la conquête de toutes les forces productives d'un pays. Mais ce scepticisme tient simplement à ce qu'on ne se fait pas une idée suffisante du degré de puissance auquel peuvent atteindre des consommateurs réunis; cette puissance est irrésistible, surtout si Ton suppose, comme on doit le faire que ces associations des consommateurs se recrutent non pas seulement dans les classes ouvrières, mais dans tout l'ensemble de la nation, embrassant aussi par conséquent les classes riches. Supposons —par une hypothèse que je ne donne d'ailleursquepour mieux illustrer ma pensée — que tous les habitants de la France adhèrent un jour à des sociétés coopératives de consommation et s'y approvisionnent de ce qui sera nécessaire à leurs besoins. Quel sera en ce cas le chiffre des affaires de ces sociétés? — Il sera évidemment égal au chiffre total de la consommation de la France, et ce chiffre est de 20 milliards au moins, égal d'ailleurs, à peu de chose près, au chiffre total de sa production. Eh bien ! du jour où les sociétés coopératives seraient en mesure d'acheter tout le montant de la production annuelle de la France, il est évident qu'elles seraient absolument maîtresses non seulement du commerce, cela va sans dire, mais de toutes les industries productives et qu'elles auraient désormais le choix soit de les acheter, soit de les éUminer, soit tout au moins de les do^^ miner.
Et quels seraient les résultats d'une semblable révotion économique?
Par là d'abord, l'organisation économique actuelle, dont nous avons signalé les vices, sera totalement changée. Au lieu d'être réglée, comme elle Test aujourd'hui, en vue du producteur et du profit individuel, elle sera réglée désormais en vue du consommateur et des besoins sociaux. La pyramide qui était posée sur la pointe, ce qui donnait un équilibre instable, sera retournée sens dessus dessous et assise désormais sur sa base, ce qui donnera un équilibre stable. La production, au lieu d'être maîtresse du marché, redeviendra, ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, servante, obéissant docilement aux ordres de la consommation — ou, pour employer un langage plus scientifique, redeviendra une simple fonction, trouvant désormais sa raison d'être et sa fin non point en ellemême, mais simplement dans les besoins qu'elle est destinée à satisfaire.
Par là, la production ne travaillant désormais que sur commande et ne fournissant que ce qu'on lui demande, ne produira ni trop, ni trop peu — sauf les erreurs inhérentes à toutes prévisions humaines, — et par conséquent, on doit arriver à prévenir tout encombrement, surproduction, crises, chômage et ces brusques intermittences du travail qui cassent les [bras au travailleur en le faisant passer tour à tour d'une période d'activité fiévreuseà une périoded'oisivetédémoralisante.
Parla, cette multiplicité innombrable d'intermédiaires et de petits ou gros fournisseurs, légion parasite, se trouve désormais supprimée, le mécanisme de la production simplifié, les rouages réduits au minimum et f effet utile porté au maximum.
m LA COOPÉRATION
Par làeiîoope, cette terrible question de la concurrence internationale qui avive les haines des peuples, se trouvera résolue, de la façon la plus simple, par une entente entre les associations coopératives de conson^mation des différents pays, traitant directement les unes avec les autres pour tous les produits dont elles ont besoin et qu'elles jugent plus avantageux de se procurer au dehors que de produire elles-mêmes. Et pourquoi donc, puis^ que nous voyons les associations de producteurs s'en-^ tendre de pays à pays et devenir internationales en vue de relever les prix des marchandises, pourquoi donc les associations de consommateurs ne deviendraient-elles pas internationales aussi et ne e'entendraiqnt-elles pour les abaisser?
Par là, enfin, et c'est le point capital, un grand progrès moral se trouvera réalisé. En faisant disparaître à la fois Tantagonisme entre les producteurs et le consommateur et l'antagonisme entre les producteurs entre eux — qui désormais ne font qu'un, puisque les consommateurs produisent pour leur propre compte — on fait disparaître du même coup toutes les conséquences de cet antagonisme, les falsifications de marchandises, les mensonges commerciaux, les réclames aussi coûteuses que grotesques, le marchandage, la spéculation éhontée, la concurrence acharnée, la lutte pour la vie, la guerre au couteau et ce « malheur aux vaincus >> qui est devenu aujourd'hui le seul droit économique! A ce conflit per^ pétuel qui, dans nos sociétés, met aux prises le vendeur et l'acheteur, le propriétaire et le locataire, le prêteur et l'emprunteur, l'entrepreneur et l'ouvrier, il sera mis forcément un terme du jour où, par l'effet de la coopération élargie, nous, consommateurs, nous gérons à noua-
mêmes nos propres vendeurs, nos propres banquiers, nos propres entrepreneurs. Les consommateurs réunis en associations ne peuvent pas avoir des intérêts hostiles entre eux ; ils n'ont qu'un seul intérêt, le même pour tous, se procurer la plus grande abondance de biens avec le moins de frais possible : et cet intérêt n'est autre que celui de la Société dans son ensemble et de l'humanité tout entière. Et c'est par là que la coopéra^ tion deviendra forcément une école de paix, de solidarité et d'harmonie, non point par la magie de quelque formule sonore, mais par la force même des choses, c'est à-dire par l'identité désormais établie entre les intérêts particuliers et l'intérêt général.
Mais le résultat le plus considérable et le plusimprévu peut-être, celui en tout cas qui est de nature à intéres^ ser le plus directement la classe ouvrière, c'est que l'idéal qu'elle poursuit, qu'elle formule dans tous les manifestes de ses congrès ouvriers et que les écoles socialistes lai promettent depuis longtemps, sans beaucoup de succès, semb!e-t-il, — je veux dire la prise de possession de tous les instruments de production, se trouvera indirectement réalisé. Si, en effet, on suppose, comme je viens de le faire, que les sociétés coopératives s'étendant à tout l'ensemble d'un pays et produisant pour leur propre compte tout ce qu'elles consomment, se trouvent devenues propriétaires de tout ou de la plus grande partie de l'outillage commercial, industriel ou agricole du pays — quels seront donc les véritables propriétaires, sinon les classes ouvrières qui constituent la grande majorité de la population par tout pays et constituent déjà par le fait la grande majorité des membres des sociétés coopératives? Si invraisemblable que paraisse un tel résultat, il ne doit
pas nous surprendre : il est un effet nécessaire de cette transformation sociale à laquelle la coopération doit nous amener et dont je déroule sous vos yeux, par anticipation, les surprenantes conséquences. Aussi longtemps que le régime économique est organisé, comme il l'est aujourd'hui, au profit de la production, c'est le capital qui nécessairement fait la loi et l'ouvrier n'est et ne saurait être qu'un instrument d'une importance secondaire.
Du jour au contraire où on suppose un régime économique organisé en vue delà consommation et pour les consommateurs, c'est le nombre qui fait la loi : or, le peuple, c'est le nombre ! Aussi longtemps que l'ouvrier ne se présente sur le marché que comme salarié et offrant ses bras à l'enchère, c'est précisément le nombre qui fait sa faiblesse puisqu'elle le meta la discrétion de Tentrepreneur: mais du jour où il se présente comme consommateur, c'est le nombre qui fait sa force et lui assure la victoire.
Je sais bien ce qu'on peut répondre. On me diraquesi les sociétés coopératives comprennent généralement des ouvriers, elles peuvent cependant compter dans leurs rangs des bourgeois et que surtout, dans mon hypothèse de sociétés coopératives embrassant tout l'ensemble d'une nation, nécessairement la classe riche ferait partie de ces associations : or, leur richesse compensantleur petit nombre, ce sont elles qui, en fait, deviendraient propriétaires de la plus grande partie de l'outillage commercial, industriel ou agricole, et par conséquent la situation actuelle n'en serait guère modifiée ? — Écartons cette objection, car elle dénoterait une grossière ignorance de la constitution des sociétés coopératives. Il est de règle dans toutes les sociétés coopératives de consommation que chacun, riche ou pauvre, ne peut posséder que le même nombre d'ac-
COMME PROGRAMME ÉCONOMIQUE. Ul
tions, une seule le plus souvent, cioq à dix au plus; que du reste, quel que soit le nombre des actions possédées par un membre, il n'a qu'une seule voix dans les délibérations, et que par conséquent il n'est pas au pouvoir d'un quelconque des associés, si riche fût-il, d'accaparer le fonds social. Un Rothschild lui-même, si jamais il fait partie d'une société coopérative, — on ne sait pas ce qui peut arriver I — ne pourra être propriétaire que pour la même quote-part que ses coassociés. Voilà la différence essentielle entre les sociétés coopératives et les sociétés capitalistes par actions où, rien ne limitant le nombre des actions possédées par une seule personne, il peut très bien arriver que quelques riches capitalistes acquièrent à eux seuls une part de la fortune collective beaucoup plus considérable que celle de milliers de petits actionnaires et réduisent ceux-ci au rôle de zéros. Le caractère essentiel de la société coopérative, son trait original, révolutionnaire même si vous voulez, c'est que le capital y est, non point supprimé ou méprisé — les coopérateurs sont gens trop pratiques pour s'imaginer qu'on peut se passer du capital ou l'obtenir gratis, — mais réduit à son véritable rôle, c'est-à-dire d'instrument au service du travail et payé en tant qu'instrument. Tandis que dans Tor^ dre de choses actuel, c'est le capital qui, étant propriétaire, touche les bénéfices, et c'est le travail qui est salarié, — dans le régime coopératif, par un renversement de la situation, c'est le travailleur ou le consommateur qui, étant propriétaire, touchera les bénéfices, et c'est le capital qui sera réduit au rôle de simple salarié!
Sans doute, les associations coopératives étant et devant rester ouvertes à tous, les capitaux et les instruments de production possédés par ces associations n'appartien-
dront pas exclusivement aux classes ouvrières, mais à tous : néanmoins les classes ouvrières y auront la part de co-propriété la plus considérable, puisque nécessairement proportionnelle à leur nombre. Au reste les programmes socialistes, même les plus avancés, n'en demandent pas davantage : ils disent : « Les instruments de production doivent appartenir à la collectivité ». Eh bien! du jour où les instruments de production appartiendraient aux consommateurs, à raison de leur qualité de consommateurs, ce desideratum serait réalisé autant qu'il puisse l'être, puisque les consommateurs c'est tout le monde..
Peut-être trouvera-t-on qu'il le serait presque trop! Je crois bien, en effet, que le tableau que je viens de vous esquisser ne sera pas du goût de tout le monde et qu'il ne vous vaudra pas beaucoup de compliments. On trouvera que nous aboutissons à une sorte de communisme. Et il est certain que le « coopératisme » — si vous voulez me permettre ce néologisme (t) — poussé à ses dernières limites, aboutit à une organisation sociale qui présente de grandes analogies avec l'idéal collectiviste. Je le reconnais, et je reconnais aussi qu'il présente quelquesuns des mêmes dangers : cependant ce qui me rassure c'est que ce n'est pas de l'intervention de l'État ni d'un pouvoir coercitif quelconque que nous attendons la réalisation de l'ordre social que je viens de vous décrire, mais seulement des libres initiatives individuelles s'exerçant par la voie d'associations contractuelles et agissant sur le marché conformémentaudroitcommun. Notre système présente donc cet avantage, incomparable à nos yeux,
(1) Néologisme aujourd'hui passé dans la langue courante.
de ne sacrifier rien de la liberté des individus et rien des droits légitimement acquis : si c'est un collectivisme, c'est un collectivisme volontaire, et si, dans ces conditions, il arrive que nous faisons campagne avec les socialistes, eh bien ! nous ne sommes pas de ceux qui en seront effrayés : les socialistes même les plus révolutionnaires ne nous feront plus peur du jour où ils auront passé par l'école de la coopération!
§ 4. — La coopération dans la production. — Peut-être quelques-uns d'entre vous auront-ils été surpris que, dans ce programme de la coopération, je n'aie point encore parlé de l'association de production. L'association coopérative de production ne doit-elle pas être considérée comme la forme la plus élevée et le couronnement de l'édifice coopératif?
Distinguons. Le but final du programme des sociétés coopératives de consommation, c'est bien la production, mais non point nécessairement la fondation d'associations coopératives de production. Les deux idées sont assez différentes.
Vous savez que depuis longtemps, en France surtout depuis plus de cinquante ans, on a espéré pouvoir arriver à l'émancipation de la classe ouvrière et à l'abolition du salariat par Tassociation coopérative de production, c'est-à-dire par la formation de groupes d'ouvriers s'entendant pour se passer du patron, pour fabriquer en commun et vendre pour leur propre compte les produits de leur travail. Cela semblait même la voie la plus directe et la plus sûre pour arriver au but. xMalheureusement l'expérience de la France, non plus que celle des autres pays, n'a pas justifié ces espérances et elle semble
plutôt avoir démontré que Fassociation de production, en tant qu'association autonome et fonctionnant par ses propres moyens, était impuissante à apporter aucune modification notable dans Pordre de choses actuel. La plupart de ces associations, malgré des efforts héroïques et qui, bien dirigés, auraient dû suffire à soulever un monde, ont échoué; et, ce qui est un symptôme beaucoup plus grave encore, plusieurs de celles qui ont réussi ont dû payer leur succès plus cher qu'il ne vaut, en sacrifiant plus ou moins le principe qui est l'âme même de la coopération et qui avait inspiré leurs fondateurs, à savoir l'émancipation progressive de la classe ouvrière. On les a vues en effet se transformer en associations de petits patrons faisant travailler sous leurs ordres et pour leur compte un nombre plus ou moins considérable d'ouvriers salariés: leur seul résultat c'est donc d'avoir facilité à un certain nombre d'ouvriers d'élite le moyen de s'élever au rang de patrons.
Est-ce donc là la bonne nouvelle que nous venons annoncer aux hommes? Et la noble ambition que nous voulons inspirer aux ouvriers se réduirait-elle à ce triste espoir qu'après avoir longtemps travaillé pour le profit d'autrui, ils pourront avoir un jour la chance de faire travailler à leur tour d'autres hommes pour leur propre profit! Il faut reconnaître que ce progrés, si c'en est un, ne saurait avoir pour résultat de résoudre la question sociale, mais seulement de la perpétuer! Et même, si vous voulez le fond de ma pensée — je me trouve justement sur ce point en parfait accord avec les idées que mon illustré collègue^ M. le professeur Marshall a exposées dans son discours d'ouverture au dernier Congrès des sociétés coopératives en Angleterre — ce n'est pas
sans quelque tristesse que je verrais la classe ouvrière ainsi appauvrie et comme écrémée au profit de la classe bourgeoise, ce qu'elle contient de mieux en fait d'individualités énergiques et fortes se trouvant comme pompé par en haut et ne laissant dans la masse que les éléments les moins susceptibles de développement. Ce que je voudrais, au contraire, c'est voir celte élite rester dans la masse et servir comme un levain à faire lever toute la pâte. Non, non! l'idéal trop souvent poursuivi par les philanthropes qui cherchent à faire sortir des rangs quelques ouvriers pour les transformer en petits bourgeois, petits capitalistes, petits rentiers, ne saurait être l'idéal du coopérateu'r. Nous nous faisons une plus haute idée de la condition et de la dignité du travail manuel; ce que nous voulons, c'est d'élever l'ouvrier en tant qit ouvrier, de telle sorte qu'il puisse s'estimer assez honoré et assez fier de sa condition pour ne pas chercher à en sortir et pour n'envier celle de personne!
Voilà un premier danger à redouter de l'association de production, en tant qu'association indépendante et autonome. Il en est un second.
Proudhon a défini l'association « un groupe dont on peut dire toujours que les membres n'étant associés que pour eux-mêmes sont associés contre tout le monde ». Or il n'est que trop vrai que toute association de producteurs, c'est-à-dire toute association d'individus exerçant le même métier et ayant par conséquent les mêmes intérêts professionnels, qu'elle s'appelle corporation professionnelle, chambre syndicale ou association coopçralive de production, a nécessairement une tendance à l'égaïsme, j'entends par là à faire prédominer ses intérêts particuliers sur l'intérêt général. L'égoïsme corpo- G. — Coop. 9
ratif, il ne faut pas se faire d'illusion à cet égard, est encore plus développé et plus tenace que l'égoïsme individaaliste. Non seulement ces associations coopératives de production seront en état de guerre contre le consommateur; mais elles seront en état de guerre entre elles, comme le sont aujourd'hui les fabricants, et feront revivre ainsi l'état d'anarchie industrielle que nous nous appliquons justement à faire disparaître. Si donc il devait arriver un jour que les associations coopératives de production dussent se développer et embrasser tout ou partie considérable du domaine de la production. J'avoue que je ne serais pas sans inquiétude — les mêmes inquiétudes, du reste, que celles que j'exprimais tout à l'heure au sujet des associations de producteurs capitalistes. Je craindrais que ces associations, une fois puissantes et maîtresses du marché, ne cherchassent à relever les prix et ne prîsseat peu à peu des allures de monopoles, inquiétantes pour l'intérêt du public.
Mais si la définition de Proudhon est malheureusement exacte pour la plupart des catégories d'associations, elle ne Test pourtant point pour V association de consommation : celle-ci fait exception à la règle de l'égoïsme corporatif précisément parce qu'elle représente les intérêts de tout le monde. Et voilà pourquoi il est désirable de voir la propriété ou au moins le contrôle des instruments de production et de l'outillage économique passer entre les mains des associations de consommation. J'estime que les instruments de production doivent appartenir non pas tant à ceux qui sont appelés à les mettre en œuvre qu'à ceux qui sont appelés à les utiliser pour leurs besoins, car c'est pour ceux-ci, en somme, qu'ils ont été faits.
Ce n'est point à dire pourtant que nous devions nous abstenir d'aider les associations ouvrières qui pourraient se fonder et qui voudraient vivre autonomes. Au contraire, nous devons leur fournir tout à la fois des capitaux et des débouchés, nous inscrire comme leurs premiers commanditaires et leurs premiers clients — car ce ne sera guère que par ce double appui que celles-là mêmes pourront vivre : — mais ce sera surtout par leurs propres moyens, par la création de fabriques et de fermes leur appartenant, que les sociétés de consommation devront aborder la production. Et qu'importe aux ouvriers, après tout, de faire la conquête de l'industrie en tant qu'ouvriers producteurs ou en tant qu'ouvriers consommateurs (1)? Si les deux voies sont différentes, le point d'arrivée est le même. Et pourquoi s'obstiner à suivre la voie dangereuse et où l'on ne compte plus les naufrages, alors qu'une voie plus sûre s'ouvre devant nous ? Aussi longtemps qu'au xv^ siècle les navigateurs cherchèrent du côté du soleil levant le pays mystérieux des mines d'or, les écueils du Cap des Tempêtes ou les solitudes de l'Océan Pacifique leur barrèrent la route, mais un jour vint où Christophe Colomb eut l'idée de chercher sa route du côté du soleil couchant et, marchant en sens inverse de ses prédécesseurs, il arriva avant eux aux rivages du Nouveau-Monde! Faisons comme lui, changeons nos amures et mettant le cap sur la direction
(1) Cela ne laisse pas pourtant que d'avoir une assez grande importance. Pour cette question, qui est la plus ardue de toutes celles relatives à la coopération, voir notre livre Les Sociétés coopératives de Consommation, au Chapitre La production par la^ coopération.
opposée, nous découvrirons plus sûrement et plus vite notre Amérique!
I 5. — La République coopérative — Tel est donc — du moins pour le groupe de coopérateurs amis qui constituent notre petite école de Nîmes(i) — tel est le véritable but de la coopération : modifier pacifiquement, mais radicalement, le régime économique actuel, en faisant passer la possession des instruments de production, et avec elle la suprématie économique, des mains des producteurs qui les détiennent aujourd'hui entre les mains des consommateurs. — Et comme moyens pratiques d'organisation : une fédération groupant le plus grand nombre possible de sociétés, l'accumulation des bonis pour constituer un fonds de réserve collectif, la création de magasins de gros fabriquant autant que possible tout ce qu'ils vendent. D'ailleurs ces moyens ne sont autres que ceux déjà employés en Angleterre et plus ou moins bien imités dans d'autres pays(2).
(i) Ce nom d' « École de Nîmes » fut inventé et répété ironiquement par Brelay, collaborateur de l'Economiste Français, pour désigner le programme de la coopération intégrale qui vient d'être exposé. Et finalement il a été consacré par l'usage.
(2) Le programme exposé ci-dessus provoqua de vives critiques (notamment dans des articles de M. Paul Leroy-Beaulieu sur la coopération dans la Revue des Deux-Mondes, qui ont été insérés dans son grand Traité d'Economie Politique, tome II), reproduites depuis dans divers ouvrages. La principale objection est que les consommateurs associés seront impuissants à réaliser une semblable transformation parce qu'ils n'ont pas les capacités techniques nécessaires et ne trouveront pas les capitaux nécessaires, d'autant moins que le droit au profit sera refusé à ceux-ci.
Les socialistes de leur côté, notamment M. Jaurès, déclarent chimérique « la possibilité pour les ouvriers de prélever sur leur sa-
Il va sans dire que ceux qui, comme nous, se font cette idée de la coopération, ne sauraient approuver qu'on la détourne de ce but pour éparpiller ses forces dans d'autres directions : par exemple pour employer ses bonis à la constitution de caisses de retraite ou d'assurances qui auraient pour résultat de transformer les coopératives en institutions de prévoyance. C'est une bonne chose que la retraite, mais chaque chose doit venir en son temps, et ce sera seulement quand la coopération aura organisé la production qu'elle pourra prélever sur les profits de celte production de quoi assurer une retraite aux ouvriers qu'elle emploie. La constitution de ces pensions de retraite est très facile quand cette pension est prélevée sur les bénéfices de l'industrie — voyez la maison Leclaire qui sert à ses membres des pensions qu'elle prélève sur ses bénéfices et qui s'élèvent à i ,500 francs par an ! — mais
laii-e, même par le moyen de la coopération, les milliards nécessaires pour créer un nouvel outillage industriel ou pour racheter celui existant ».
On peut répondre aux premiers que, en ce qui concerne les capacités techniques, les actionnaires n'en ont ni plus ni moins que les consommateurs : cela ne les empêche pas de faire de grandes choses et les économistes croient même que tout se fera un jour par les sociétés anonymes. Et en ce qui concerne les capitaux, l'expérience des coopératives anglaises montre qu'il n'est pas difficile de s'en procurer : elles ne savent qu'en faire.
On peut répondre aux seconds qu'il ne s'agit pas pour les travailleurs de racheter le capital existant, mais de créer des capitaux nouveaux. Or s'il est vrai que le capital du passé ait pu se former simplement par un prélèvement sur les produits du travail ouvrier au profit des capitalistes — ce qui est la thèse collectiviste — pourquoi un caf)ital égal ne pourrait-il pas se former dans l'avenir par un prélèvement sur le produit du travail ouvrier, mais cette fois retenu par l'ouvrier?
elle exige au contraire des capitaux énormes quand il faut constituer d'abord un fonds et une caisse spéciale. De plus cette destination ne saurait en aucun cas être assignée comme un but général à tous les coopérateurs, attendu qu'il ne saurait convenir à nombre d'entre eux, soit pour des raisons personnelles, soit parce que l'industrie dans laquelle ils sont employés leur assure déjà des retraites, par exemple les employés de chemins de fer, très nombreux dans nos sociétés. Dans divers pays même, c'est à l'Etat ou aux patrons qu'incombe la charge d'assurer des retraites aux travailleurs. Enfin, je dois faire remarquer que la préoccupation de s'assurer du pain pour ses vieux jours, très légitime assurément, ne peut être considérée cependant que comme une fin individualiste et même — en prenant ce mot dans son sens purement étymologique et sans y attacher aucune pensée de blâme — une fin égoïste. On travaille ici uniquement pour soi, non pas même pour ses enfants s'il s'agit d'une pension viagère : or, le but de la coopération, c'est de travailler pour soi sans doute, mais aussi pour les autres. J'estime donc que c'est rabaisser le rôle de la coopéralion que de la faire servir à des fins individualistes et que son véritable rôle est de servir à des fins collectives. Ce que la coopération doit poursuivre, ce n'est pas une œuvre de salut individuel, mais de transformation sociale.
En somme, il faut savoir ce qu'on veut. Si Ton pense que l'ordre économique actuel est bon, ou en tout cas le meilleur possible, étant donnée la nature humaine, et qu'il n'y a rien autre chose à faire que de tâcher de s'en accommoder de son mieux, en mettant seulement un peu de ouate sur les aspérités pour ceux qui se sentent déci- -dément les os trop meurtris — eh bien ! alors, on ne cher-
chera dans la coopération qu'un moyen d'améliorer la condition des plus déshérités : on s'en servira pour capitonner un peu leur existence. Mais si l'on estime, au contraire, que l'ordre des choses actuel n'est pas suffisamment conforme à la justice, ni même à la raison, si on ne se résigne pas à l'accepter comme définitif, eh bien! dans -ce cas, on cherchera dans la coopérai ion un mode nouveau d'organisation sociale, embrassant tous les phénomènes de la vie économique, et on lui demandera le moyen de faire participer un plus grand nombre d'hommes aux bienfaits matériels et moraux de cette civilisation dont on étale ici sous vos yeux les merveilles. Il est vraiment impossible de supposer que des êtres raisonnables et civilisés n'arriveront pas à résoudre le problème social qui consiste à concilier la justice avec la liberté. Et il m'est impossible d'imaginer par quel autre moyen ils pourront y arriver, sinon par des associations libres, s'organisant elles-mêmes en vue du résultat à atteindre, proclamant et mettant en pratique, dans leur constitution intérieure, le droit social nouveau et se multipliant par la contagion de l'exemple : — c'est-à-dire, quel que soit le nom ou la forme qu'on leur donne, par des associations coopératives. Sans doute nous ne savons pas ce que sera l'avenir. Nous n'y voyons guère clair. Nous sommes comme errants dans une impasse obscure où nous cher- €hons vainement une issue : nous nous heurtons à une porte sur laquelle il y a écrit Coopération, et à travers laquelle nous voyons filtrer un rayon de lumière et d'espérance. Voici longtemps déjà que nous la poussons de nos épaules et de nos têtes cette porte! elle finira bien par s'ouvrir toute grande. Vainement les représentants de la science classique nous regardent avec ironie nous escri-
mer, et nous raillent en disant : Ils ne passeront pas! Nous passerons, en vérité, et par quelle autre porte voulez-vous donc que nous passions?... Est-ce par celle sur laquelle je vois écrit : Révolution?
Nous l'avons eue déjà notre Révolution, celle dont nous commémorons cette année le centenaire. Nous nous garderons bien de la renier et d'en proclamer la banqueroute, comme il est de mode de le faire aujourd'hui dans certaines écoles, mais nous nous garderons aussi de la recommencer : il nous suffit de la continuer. Elle a réalisé la démocratie dans l'organisation politique : il reste à réaliser la démocratie dans l'organisation industrielle. Or la coopération, telle que nous l'avons décrite, c'est bien cela, puisque c'est la conquête de l'industrie par les classes populaires. En travaillant donc aujourd'hui à étendre la coopération, nous restons fidèles aux traditions de nos pères et nous célébrons leur mémoire de la seule façon qui soit digne d'eux et de nous, c'est-à-dire en nousinspirant de leur esprit et en faisant pour nos fils ce qu'ils ont fait pour nous. Et quand reviendra le second centenaire de Quatre-vingt-neuf, — qu'aucun de nous ne verra^ mais que nos sociétés, toujours vivantes et innombrables alors, fêteront comme aujourd'hui — peut-être alors no& petits-fils pourront-ils voir le couronnement de l'édifice et saluer l'avènement de ce que j'appellerai la République Coopérative. Heureux ceux qui la verront, mais heureux aussi ceux qui auront cru sans l'avoir vue et qui, en vrais coopérateurs, pourront se rendre ce témoignage qu'ils ont préparé l'avenir et travaillé pourautruil