EN TANT QUE PROGRAMME ÉCONOMIQUE (I
I i. Origine de ridée de solidarité. — § 2. Si la solidarité a une valeur 7norale. — | 3. Si la solidarité peut servir de hase à une école nouvelle. — %A. La coopération comme réalisation de la solidarité.
MM. — Les hommes de ma génération, ceux qui, étudiants il y a quelque vingt-cinq ans, ont applaudi aux cours de Laboulaye et aux articles de Prévost-Paradol, se rappellent combien le mot de Liberté sonnait fort de leur temps, combien de vertus on lui prêtait. Ce mot suffisait à tout, il répondait à tout, il justifiait tout : il était dans tous les discours « le mot de la fin », celui après lequel il ne reste plus qu*à s'asseoir. Mais depuis quelques années, la sonorité de ce mot décroît, comme les vibrations d'une cloche à mesure qu'on s'éloigne du rivage, et à mesure que nous nous rapprochons de la fin de ce siècle, voici qu'un autre mot se fait entendre, emplissant l'air à son tour d'une vibration grandissante et répétée et qui finit même par devenir assourdissante :
(1) Conférence donnée au « Cercle des Étudiants protestants de Paris », en mars 1893, et publiée dans le N» d'octobre 1893 de la Revue Internationale de Sociologie.
c'est celui de Solidarité. Lui aussi, dans tous les discours, manifestes, circulaires, devient le mot de la fin.
Les ouvrages publiés sous ce titre deviennent tous les jours plus nombreux. Il y a quatre ans, à une époque où ce mot n'était pas encore aussi répandu, nous avions cru pouvoir le prendre comme devise de « l'école nouvelle » en économie politique (t), mais aujourd'hui toutes les écoles sociales, anarchisme, collectivisme, socialisme chrétien, le revendiquent. Et même dans les programmes électoraux, que viennent de publier les deux mille candidats à la députation en France, on le trouvera au moins mille fois. Il est incontestable que si
(1) Dans une conférence donnée à Genève en 1889 sur VÉcole Nouvelle, publiée avec celles de MM, Frédéric Passy, Claudio Jannet et Stiegler) dans le volume Quatre Écoles d'Économie sociale. Genève, 1890.
Après avoir défini les caractères des trois grandes tendances économiques — de Técole classique, école de la liberté, de l'école socialiste, école de Végalité, de l'école conservatrice, école de V autorité — j'ajoutais :
« Si vous me demandez de définir à mon tour cette nouvelle école par un seul mot, comme je l'ai fait pour les précédentes, je dirai qu'elle est l'école de la Solidarité. Oui, par sa méthode qui étudie les sociétés dans leur développement historique et cherche la chaîne qui relie les phénomènes d'aujourd'hui aux phénomènes d'autrefois et les générations présentes aux générations passées; — par son action pratique qui consiste à modifier l'homme en modifiant d'abord le milieu où il vit; — par l'intervention de l'État qu'elle considère comme l'expression visible du lien invisible mais réel qui unit les hommes vivant dans une même société — elle est vraiment l'école de la Solidarité.
« La Solidarité n'est pas, comme la liberté, l'égalité ou même la fraternité, un mot sonore, ou si l'on veut, un pur idéal, elle est un fait : — un des faits les mieux établis par la science et par l'histoire ».
la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité » était à refaire, notre mot prendrait la place de l'un de ces trois termes et peut-être même, à lui seul, les remplacerait tous les trois.
Je n'ai nullement l'ambition de présenter ici une théorie delà solidarité. Je me propose simplement de rechercher quelles causes ont valu à ce vocable un si grand crédit (en France surtout, car à l'étranger il est beaucoup moins employé) et si sa fortune promet d'être plus durable que celle de tant d'autres devises qui ont servi à résumer à un moment donné les aspirations d'une époque et ont été oubliées du jour oii ces aspirations se sont trouvées réalisées ou déçues.
§ 1. — Origine de l'idée de solidarité'. — C'est à la -science, et plus particulièrement aux sciences naturelles, que l'esprit moderne va demander ses inspirations. Et ce sont elles en effet qui ont suggéré ce changement de formule. Les sciences naturelles ne croient guère à la liberté et, en tout cas, laissant aux métaphysiciens le soin de discuter sur le libre arbitre, ne connaissent et n'acceptent sur leur domaine que le déterminisme. Elles ne croient pas davantage à Végalité, puisque la théorie darwinienne fait au contraire des inégalités naturelles ou acquises le point de départ de la sélection et du progrès. Quant à la fraternité, ce vieux mot n'a plus cours. Oq laisse à ceux qui y croient encore le soin de la démontrer par des embrassades, mais les gens sérieux ne lui donnent pas plus de place dans la science que dans les affaires : ils ne croient qu'à l'intérêt personnel. D'une façon générale tous ces droits naturels dont se grisaient nos pères, et la Justice elle-même, ont été relégués par la
science dans la région des entités. Mais pour la solidarité, c'est une autre affaire I La solidarité est un fait, un fait d'une importance capitale dans les sciences naturelles, puisqu'il caractérise la vie. Si l'on cherche en effet à définir l'être vivant, « l'individu », on ne saurait le faire mieux que par la solidarité des fonctions qui unit des parties distinctes, et la mort n'est autre chose que la rupture de cette solidarité entre les divers éléments qui constituent l'individu et qui, désormais désagrégés, vont entrer dans des combinaisons nouvelles, former des êtres nouveaux. Et si une pierre n'est pas un individu, si elle ne vit pas, c'est simplement parce que ses parties constitutives, reliées uniquement par le fait de l'attraction moléculaire, ne paraissent pas soutenir entre elles ces rapports de dépendance réciproque qui s'appellent la solidarité. Et si pourtant aujourd'hui on soupçonne et on> croit retrouver jusque dans les minéraux quelque trace dévie obscure, c est parce que le groupement géométrique des molécules tel qu'il se manifeste dans certaines formes minérales — dans les cristaux — est apparu comme une ébauche de solidarité.
Il est vrai que si les sciences naturelles et économiques se sont comme entendues pour mettre en lumière ridée de solidarité, elles semblent aussi s'être donné le mot pour mettre en lumière une idée qui paraît assez en contradiction avec la précédente, celle de concurrence et de lutte. Cependant la contradiction est plus apparente que réelle, car c'est précisément par l'association et ia solidarité étroite des associés que se gagne le plus souvent la victoire : barbares marchant au combat après s'être fait attacher les uns aux autres par des chaînes de fer, soldats d'Alexandre ou de Napoléon liés
ensemble dans ces formes terribles de solidarité militaire qui se sont appelées la phalange ou le régiment, si bien qu'à la bataille des Pyramides Mourad-Bey croyait que les fantassins français, formés en carrés, étaient réellement enchaînés ensemble — et ils l'étaient, en effet, par cette invisible chaîne plus difficile à rompre que les chaînes de fer et qui s'appelle la discipline. Et de plus, il y a une tendance bien marquée dans la nouvelle école naturaliste à considérer, même dans le règne animal, « le développement de l'esprit de coopération, d'amour et de sacrifice, non plus comme de simples utopies, mais comme la plus haute expression du procès de l'évolution dans la nature » (^).
L'Économie Politique est venue à son tour — et peutêtre même avant la biologie — démontrer la solidarité naturelle qui se manifeste dans toute société, en mettant en lumière le grand fait de la division du travail, cette division du travail qui, rendant chaque individuincapable de se suffire par lui-même, le réduisant au rôle d'organe chargé d'une fonction spéciale, le force à attendre des autres membres de la société la satisfaction de ses besoins et noue ainsi entre eux tous les liens d'une dépendance mutuelleetd'une commune destinée. Edgard Quinet,dans La Création, a appelé cette rencontre de la biologie et de l'économie politique sur le terrain de la solidarité, « le plus grand événement scientifique de notre temps », et peut-être ne se trompait-il pas de beaucoup.
Mais ce n'est pas seulement par des théories scientifiques que la solidarité a été démontrée : c'est dans la pratique de la vie de chaque jour que, peu à peu, elle s'est
(1) Geddes, article Évolution, dans l'Encyclopédie Britannique.
révélée à nous. Chaque découverte nous montre que son rôle est plus grand encore que nous ne le soupçonnions et chaque invention nouvelle, à la regarder de près, ne semble avoir d'autre résultat que d'étendre les frontières de cet empire. Ainsi la découverte la plus importante peut-être de ce siècle, au point de vue de ses applications pratiques, celle du rôle des microbes dans la propagation des maladies, a fait pénétrer l'idée de solidarité non plus seulement dans lesintelligeoces, mais dans les préoccupations journalières et intimes de chacun de nous. Chacun sait désormais que sa santé et sa vie dépendent dans une large mesure non seulement de la santé de ses voisins, de ses concitoyens, mais de tel ou tel acte insignifiant de leur part, du fait de cracher à terre, par exemple et d'y semer les bacilles de la tuberculose. L'arrêté pris récemment par la Préfecture de police de Paris (10 juillet 1893) et qui défend « de cracher sur le parquet dans les bureaux de tramways et d'omnibus », n'est-il pas une curieuse apparition de la solidarité dans la loi?
Dans un conte admirable des Mille et une Nuits, un marchand qui mange paisiblement des dattes et en jette les noyaux en l'air, voit surgir soudain un Génie, le cimeterre au poing, qui lui déclarequ'il va être jugé et exécuté sur l'heure parce qu'en lançant les noyaux de datte autour de lui l'un de ces noyaux a atteint et tué un des esprits invisibles. L'histoire merveilleuse du conteur arabe est reconnue aujourd'hui être la réalité puisqu'elle se lit en toutes lettres sur les affiches de police.
Un médecin citait, dans un rapport récent, le fait d'une sage-femme qui avait l'habitude d'insuffler de l'air dans la bouche des nouveaux-nés pour faciliter la première respiration. Gomme elle était phtisique sans s'en douter.
il s'est trouvé qu'elle leur avait soufflé à tous la mort. Effroyable responsabilité que celle qui fait dépendre la vie et la mort de nos semblables d'un souffle de notre bouche! Et ces inventions qui fontTorgueil de ce siècle, chemins de fer, télégraphes, téléphones, phares électriques, ponts métalliques jetés sur les bras de mer, tunnels creusés sous les Alpes, isthmes percés, et aussi journaux quotidiens à un sou, presses à vapeur... à quoi sert tout cela en fin de compte? Est-ce à rendre les hommes plus heureux? Rien n'est moins certain! mais tout cela sert à resserrer les liens de la solidarité nationale ou internationale entre les hommes en leur permettant de communiquer plus rapidement, en les mettant en contact, en les faisant vibrer à l'unisson etinstantanément dans la communauté des mêmes intérêts et des mêmes émotions, en donnant au genre humain la conscience de son unité. A les regarder sur la carte, on voit leur réseau de lignes noires, rouges ou bleues, se resserrer de plus en plus comme pour envelopper le globe tout entier d'un gigantesque réseau qu'on a comparé très justement au système nerveux. Non seulement les inventions mécaniques, mais les conventions internationales, les traités, concourent au même résultat. 11 y a quelques mois, la Chambre des Députés a dû renoncer à appliquer une taxe sur les étrangers, parce qu'un traité oublié avec le Transvaal ne le permettait pas et que, en vertu de la clause dite «de la nationla plus favorisée », la plupart des pays d'Europe auraient pu invoquer l'exemption conférée, probablement par distraction, àcette lointaine République ! La « clause de la nation la plus favorisée », voilà donc encore la solidarité : tous les pays appelés à bénéficier de l'avantage accordé à un seul ! Et si aujourd'hui une réaction protectionniste a pu entraver
les progrès de celte solidarité internationale, ce n'a été qu'en lui opposant (ainsi qu'elle le déclare dans tous ses manifestes) une autre solidarité,, la prétendue solidarité des intérêts nationaux.
Enfin Técole delà solidarité s'est grossie d'un affluent venant d'une source tout opposée et qui vous intéressera particulièrement, je veux parler de la théologie chrétienne. Ce n'est pas d'hier que l'on avait remarqué les fortes expressions de S* Paul i^nous sommes tous membres d'un même corps ». Toutefois, ceci pourrait n'être qu'une affirmation énergique de la fraternité des hommes, mais quand l'apôtre ajoute : « De même que c'est par la chute d'un seul homme que tous les hommes sont tombés dans la condamnation, de même c'est par la juslice d'un seul que tous les hommes reçoivent la justification.... De même que tous meurent en Adam, de même tous revivent en Christ » (1) — il est évident que c'est là la plus énergique expression de solidarité (dans le sens propre de ce mot) que le monde ait jamais connue. Le dogme qui fait le fond de la doctrine chrétienne, à savoir que tous les hommes nés ou à naître sont condamnés à porter éternellement la peine du péché originel d'un seul homme, le premier homme, Adam, mais qu'ils peuvent tous échapper à cette condamnation en s'appropriant les mérites d'un seul homme, l'homme unique, l'Homme- Dieu, ce double dogme de la chute et de la rédemption, cette grandiose et tragique explication des origines et des destinées de l'espèce humaine, n'est autre chose évidemment que la théorie de la solidarité elle-même portée à sa plus haute puissance. Comme le disait le professeur ^ecrétan, de Lausanne : « le mystère religieux du salut en
(1) Romains, V, 18, 1er aux Corinthiens, XV, 22.
Jésus-Christ, l'imputation au fidèle des mérites de Jésus- Christ, n'est que la forme du mystère physique, l'expression éloquente de l'unité de l'espèce humaine réalisée par l'enchaînement organique des individus » (1).
G'estainsi que l'ontcompris les penseurs, surtout dans la religion protestante, qui se sont efforcés de concilier les enseignements de l'Évangile avec, ceux de la science, et il faut avouer que la coïncidence est saisissante.
§ 2. — Si la solidarité a une valeur morale. — Cette intervention de la religion dans la théorie de la solidarité nous amène à nous demander si l'idée de solidarité suppose quelque chose de plus qu'un simple fait, si elle a une valeur morale, si son développement implique un progrès, un bien? Il faut bien qu'on lui prête certaines vertus puisque nous avons vu qu'on tend de plus en plus à en faire une devise, un programme. Mais pourtant il ne semble pas qu'en soi la solidarité ait aucun caractère éthique : c'est une loi naturelle qui peut nous paraître juste ou injuste suivant les cas, peut-être même plus souvent injuste que juste. Ces dogmes chrétiens eux-mêmes, celui du péché originel qui veut que tous les hommes soient condamnés en naissant par suite d'un péché qu'ils n'ont jamais commis, et celui de la rédemption qui veut que les hommes pécheurs soient appelés à bénéficier des souffrances et delà mort d'un être saint et juste qui meurt pour eux — et autour de nous cette fatalité héréditaire qui poursuit si impitoyablement dans la personne des enfants innocents, les vices ou les crimes des pères
Delicta majorum immeritus lues.
(1) Civilisation et Croyance, p. 442.
« Ta expieras, quoique innocent, les crimesdes ancêtres », ces épidémies en vertu desquelles tout un peuple peut se trouver décimé par suite de la saleté et de l'incurie de quelques individus, cette loi économique fameuse de l'unearned incrément (la plus-value non gagnée) en vertu de laquelle un propriétaireoisif, un rentier fumant sa pipe, peut bénéficier, sous forme de plus-value de sa terre ou de ses maisons, de tout Feffort et de tout le travail de milliers de producteurs actifs et laborieux, toutes ces manifestations innombrables de la solidarité oii l'on voit les bons payer pour les méchants et les méchants profiterdeceque font les bons — nous paraissent-ils répondre à un idéal moral quelconque ? Tout au contraire, semble-t- il ! Y a-t-il là rien de plus qu'une forme de l'antique fatalité, celle que les tragiques grecs nous représentaient sous les traits effroyables des Euménides?
Il est vrai, mais en admettant même que la solidarité ne fût qu'une forme de la fatalité (et nous verrons tout à l'heure combien cette conception est loin d'être exacte), elle aurait encore du bon. Elle nous contraindrait en effet à nous occuper les uns des autres et à ne pas vivre pour nous seuls, ce qui est déjà un bien. Il est fâcheux que les microbes des quartiers pauvres empoisonnent les quartiers riches, mais, depuis qu'on le sait, les riches ont pris, pour Tassainissement des quartiers pauvres, pour l'inspection des logements insalubres et pour la construction des maisons ouvrières, infiniment plus de souci qu'ils n'en auraient pris sans cela. Les maladies infectieuses sont certainement beaucoup mieux soignées depuis que chacun sait qu'il est exposé à avaler des bacilles. 11 est vrai que le premier mouvement, quand on se trouve en présence d'une maladie contagieuse, c'est
de la fuir; mais le second mouvement — le bon, et qui procède pourtant du même raisonnement — c'est de chercher les moyens de guérir le malade pour se préserver. Si les nations n'avaient pas acquis une claire conscience de la solidarité fatale qui aujourd'hui les relie, bon gré mal gré, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, il y a longtemps que quelqu'une des nombreuses guerres dont on nous menace aurait éclaté, mais cette crainte salutaire est le commencement de la sagesse.
Mais pourtant c'est seulement du jour où la solidarité devient libre et volontaire qu'elle acquiert sa valeur morale.
Il semble que la solidarité soit appelée à passer par trois phases successives.
Dans la première, imposée par la nature, elle est fatale, inconsciente, automatique. C'est probablement ainsi que nous devons nous représenter la solidarité qui unit les cellules d'un être vivant, ou même les abeilles groupées en essaim. Mais elle peut exister sous cette forme même entre hommes et, pour eux aussi, être non moins impérieuse. « La nature, dit Metchnikofï, commande aux peuples la solidarité ou la mort », et dans son livre profond, quoique peu connu, Les Grands Fleuves historiques, il nous montre les civilisations antiques et notamment celle de l'Egypte fondées sur la solidarité naturelle qu'impose à tous les habitants de la vallée du Nil le cours du fleuve, la nécessité de construire sur un plan général les digues et les canaux et d'exécuter à la même époque les travaux de culture et d'irrigation. Et le pouvoir despotique des Pharaons n'était si respecté que parce qu'il assurait cette solidarité déjà imposée par la nature des choses.
Dans la seconde phase, la solidarité, tout en conservant son caractère coercitif, peut devenir volontaire en ce sens que les hommes acquièrent la claire conscience du lien qui les unit et, loin de regimber contre lui, y acquiescent de bonne grâce. Reconnaître une loi comme nécessaire, mais la reconnaître en même temps comme bonne et y apporter le concours empressé et joyeux d'une bonne volonté, ne pas se laisser traîner malgré soi vers un but qu'on ignore, mais vouloir cette fin, la faire sienne et coopérer dans la mesure de ses forces à la réaliser, c'est là déjà un progrès considérable. Summa Deo servitus, summa liberlas (l'obéissance absolue à Dieu, c'est l'absolue liberté), disaient les anciens théologiens. Tel est, par exemple, le caractère que doivent déjà revêtir dans nos sociétés modernes ces modes de solidarité qui s'appellent le service militaire, le paiement des impôts et, dans certains pays, la contribution du public oudu patron aux assurances ouvrières contre les accidents, les maladies, la vieillesse. Chacun peut être contraint manu militari à remplir ces obligations, mais tout homme qui voit clairement à quelle fin elles tendent les remplit spontanément et volontairement. Comme le dit une locution populaire : « Il ne se fait pas prier ».
Enfin il existe une dernière phase de la solidarité où toute coercition disparaît et où il ne reste plus que cette libre coopération qui résulte du concours des volontés. C'est celle qui apparaît d'une façon si éclatante dans ces innombrables formes d'association qui s'élèvent de toutes parts, mais dont les syndicats professionnels et les sociétés coopératives sont les types les plus caractéristiques. M. Fouillée, dans sa Science Sociale, a développé cette thèse que la société est un organisme régi au début
par les seules lois naturelles, mais qui peu à peu se transforme en un organisme contractuel, société idéale « où tous seraient parfaitement libres et cependant parfaitement unis ». C'est cette forme de solidarité qui est la plus haute et c'est celle que nous devons nous efforcer de réaliser.
On peut très bien suivre cette évolution dans les régimes successifs d'organisation du travail, par exemple. Au début, voici le régime des castes, forme primitive de la division du travail, et par conséquent aussi d'une certaine solidarité, mais d'une solidarité coercitive, héréditaire, fatale, et même probablement inconsciente de la part de ceux qui la subissaient. Puis le régime corporatif, où la solidarité est encore imposée par la loi, mais où elle devient consciente, voulue, et où ses bienfaits sont certainement ressentis par les membres de l'association. Enfin, de nos jours, l'association libre, sous ses diverses formes mutualiste, syndicale ou coopérative, où chacun peut entrer ou sortir à son gré.
Il est à remarquer que la doctrine théologique dont nous parlions tout à l'heure confirme curieusement ellemême cette évolution, car elle enseigne clairement ce passage de la solidarité forcée à la solidarité voulue. La chute de tous les hommes en Adam, voilà à l'origine la solidarité fatale que chaque enfant des hommes porte dans sa chair en venantau monde : — lesalut de tous leshommes en Christ, voilà pour la vie à venir la solidarité libre qui ne peut se réaliser que parle don de soi-même. Ici donc encore les écoles sociologiques et chrétiennes se sont rencontrées, et le crédit attaché au mot de solidarité en a été fort accru.
§ 3. — Si la solidarité peut servir de base à une école
noîivelle. — Reste à voir maintenant si la formule de la. solidarité est assez large et assez originale pour servir de devise à une nouvelle école et quelles applications on peut en tirer, en nous limitant sur le terrain économique. La formule de la solidarité nous permettra d'abord de nous distinguer d'une façon assez nette de l'école libérale classique. Ce n'est pas que la liberté et la solidarité soient incompatibles, puisque nous venons de voir au contraire que la solidarité tend à se réaliser dans la liberté et nous désirons qu'il en soit ainsi. Mais si c'est là qu'elle tend, ce n'est pas de là qu'elle vient : elle vient des fatalités naturelles : donc l'école qui porte le drapeau de la solidarité ne fera pas de la liberté un critérium infaillible pour juger de la valeur des doctrines ou des institutions : elle n'y cherchera pas la solution unique. Par exemple, elle ne repoussera nullement l'intervention de l'État dans les questions économiques, car l'État lui apparaît comme une forme très remarquable — la forme la plus large — de la solidarité sociale et, encore que cette forme soit coercitive, elle ne l'estime pas moins d'une haute valeur morale. D'ailleurs, si l'on peut dire que l'association représentée par l'État n'est pas consensuelle, puisqu'on y entre par la naissance, on ne saurait dire pourtant qu'elle est coercitive, car n'y adhérons-nous pas tous volontairement? Et tout bon citoyen ne ratifie-t-il pas mille fois dans sa vie la qualité de Français que la loi lui a conférée? Et au bout du compte, il est libre de se dépouiller de cette qualité en se faisant naturaliser étranger. Quant au fait que dans cette association qui s'appelle l'État chacun de nous doit subir la loi de la majorité, autant en peut-on dire de toute association.
LIDEE DE SOLIDARITÉ. 167
L'école delà solidarité se réjouira donc quand des lois sévères forceront les propriétaires rapaces à aménager leurs immeubles dans l'intérêt de la santé publique, les patrons à veiller à Thygiène de leurs ateliers, les boutiquiers récalcitrants à fermer leurs magasins le dimanche pour réserver le repos nécessaire à leurs employés, ou quand elles prescriront la fermeture des débits d'alcool ou des kiosques qui vendent des feuilles obscènes. Elle acceptera même, sous des conditions à discuter, le principe de Tassurance obligatoire et de l'assistance obligatoire. La loi, a-t-on dit, doit être la conscience de ceux qui n'en ont pas : c'est bien dit, mais il faut dire de même que lorsque le sentiment de la solidarité sociale fera défaut, aussi bien que la conscience, à trop d'individus, la loi devra l'imposer. Ce sera d'ailleurs le meilleur procédé éducatif pour faire naître ce sentiment et l'enraciner dans les mœurs, en dépit du dicton bien vieux et bien superficiel Quid leges sine moribus.
En sens inverse, l'école de la solidarité ne pourra se montrer très sympathique à la concurrence^ qui est une des formes sous laquelle l'école classique aime à saluer le principe du laisser-faire. Elle ne pourra oublier que la concurrence c'est « la lutte pour la vie » et qu'elle procède par conséquent d'un principe directement opposé à celui de « l'association pour la vie». La concurrence produit ce que je puis appeler une solidarité à rebours^ je veux dire que, tandis que sous le régime de la véritable solidarité le bien de l'un devient le bien de tous et le mal de l'un le mal de tous, sous le régime de la concurrence, au contraire, comme l'a dit depuis longtemps Montaigne, le profit de l'un est le dommage de l'autre ; la fortune d'un industriel s'élève sur les ruines de ses con-
<:urrents moins heureux, et c'est la défaite des uns qui peut seule assurer la victoire des autres. La solidarité la plus souvent réalisée aujourd'hui, c'est celle de la mouche et de l'araignée, ou de l'abeille et du frelon.
En fait de commerce international, l'école dont nous esquissons le programme ne saurait être protectionniste à la façon dont on l'est aujourd'hui, puisque ce protectionnisme s'efforce justement de rompre tout lien de solidarité entre nations et de réaliser, en fait de rapports internationaux, le principe « Chacun pour soi »; mais elle ne goûtera pas non plus beaucoup le free-trade à la mode anglaise qui n'est eu somme qu'une autre forme du <( Chacun pour soi », chacun devant se frayer sa voie à coups de coude. Des unions douanières entre nations, fondées sur des sacrifices réciproques consentis en vue d'un intérêt général — de l'intérêt européen si l'on veut, pour commencer, en face de la concurrence américaine ou japonaise— répondraient le mieux à son programme en faisant naître la conscience de grandes solidarités internationalesetTattente d'une solidarité plus universelleencore.
Même les formes d'associations préconisées par l'école classique libérale ne sont que des formes pauvres et peu faites pour nous rapprocher de l'idéal que cette école a en vue. Que penser par exemple de la société par actions dans laquelle M. de Molinari voit le type de l'organisation économique future et qui prend en effet de nos jours un si grand développement? Où est-elle cette solidarité que nous cherchons? Pas assurément dans les rapports entre les ouvriers employés par la Compagnie et les actionnaires de cette Compagnie : associés de fait dans une entreprise commune, il n'existe entre eux aucun lien de droit, aucun intérêt commun; ils sont partagés en deux
classes, les uns travaillant dans une entreprise dont ils ne touchent point les fruits, les autres se partageant les produits d'une entreprise dans laquelle ils ne travaillent point; ils ne se voient pas, ne se connaissent pas et se haïssent pourtant d'une haine anonyme, comme le nom même que porte cette forme de société. Faut-il la chercher au moins, cette solidarité, dans les rapports des actionnaires entre eux? Pas davantage; eux non plus, dispersés aux quatre coins du monde, peut-être ne sachant même pas où est située l'entreprise à laquelle ils sont soidisant associés, ne connaissent d'elle que les papiers à beaux dessins qu'ils ont en portefeuille, ne se touchent que par le lien d'un même dividende à palper.
Inutile de multiplier ces contrastes : il est évident qu'en toutes choses, une école qui prend pour devise rintérêt personnel et « l'aide-toi toi-même » ne saurait se placer au même point de vue qu'une école qui place son idéal dans le sentiment de notre dépendance mutuelle, dans l'adhésion joyeuse à cette dépendance et dans la bonne volonté de travailler à la réaliser.
L'école socialiste, elle, emploie plus volontiers le mot de solidarité, surtout les anarchistes, qui en font un fréquent usage. Et nous ne nions pas que ces doctrines, en effet, ne travaillent à réaliser à leur manière la solidarité, mais il ne paraît pas qu'elles emploient les moyens les mieux adaptés à cette fin. Ces moyens sont la lutte des classes, la suppression des inégalités ainsi que de toutes les institutions, propriété, hérédité, prêt, entreprise individuelle, qui ont pour résultat de les augmenter ou de les perpétuer. Or la lutte des classes ne paraît pas un moyen très propre à développer la solidarité entre membres d'une même société, mais seulement entre les mem- G. — Coop, 10
bres respectifs des classes aux prises, de même que la guerre n'est pas le moyen de développer la solidarité internationale, quoiqu'elle puisse avoir pour effet de fortifier cette solidarité particulière entre membres d'un même pays qui s'appelle le patriotisme. Quanta la suppression des inégalités, ceci surtout paraît à l'encontre des fins qu'on se propose. S'il est un fait bien démontré, c'est que la solidarité implique la diversité et l'inégalité des parties. Là où toutes les parties sont semblables il peut y avoir juxtaposition, comme entre les grains d'un tas de sable, ou tout au plus ce que M. Durkheim appelle la « solidarité mécanique », comme entre les molécules qui constituent un cristal, mais il ne saurait y avoir de solidarité véritable, et plus au contraire les individus seront différenciés, plus leur coopération sera active. Il faudrait plutôt tendre à accroître les variations des individus, non les restreindre. J'entends bien que le socialisme ne vise qu'à supprimer les inégalités artificielles non les inégalités naturelles, mais celles-là ne sont le plus souvent que la conséquence de celles-ci.
Il faut accorder cependant qu'il y a certaines formes de l'inégalité qui, par leur caractère excessif, vont à contrefins de la solidarité et ne sauraient par conséquent être approuvées par une école qui prend cette devise. L'extrême richesse, en effet, tout comme l'extrême pauvreté, peuvent avoir ce résultat fâcheux de rompre le lien qui unit les individus à la communauté et les unit entr'eux: S'il y a entre Lazare et le riche un fossé aussi grand que celui qu'Abraham montrait au mauvais riche de la parabole : « entre vous et nous s'ouvre un grand abîme afin que ceux qui veulent passer d'ici vers vous ne le puissent point et qu'on ne traverse pas non plus de vous vers
nous », — il est clair qu'en ce cas la solidarité sociale est rompue. Pour le pauvre qui est très pauvre, qui couche à la belle étoile et qui vit de maraude, il n'y a pas de lien social : peu lui importe que Paris brûle! Et pour le riche qui est très riche, qui a villas au bord de la mer et châteaux sur la montagne et son portefeuille garni de litres de rentes de tous pays, celui-là aussi peut s'affranchir de tout lien social : il n'a cure de l'épidémie, de la révolution, de la guerre, ces lléaux ne l'atteignent pas; il peut, comme on dit, s'enfermer dans sa tour d'ivoire (il faut être très riche pour se payer une tour d'ivoire) et, lui aussi, peut regarder brûler Rome, comme Néron, en jouant de la lyre.
L'école de la solidarité conclura donc qu'il est mauvais qu'un homme puisse se trouver affranchi des joies ou des douleurs communes; et, à ce point de vue, elle repoussera les institutions ou les lois qui favoriseraient ce résultat, mais elle condamnera plus énergiquement encore, non moins fidèle en cela à son principe, tout système social qui tendrait à réaliser pour les hommes une uniformité d'éducation, de condition, de milieu, et qui, par l'identité des individus associés, ramènerait les^sociétés aux types des organismes inférieurs, à ce que les naturalistes appellent des « colonies animales ».
Les socialistes et communistes nous promettent que, sous leur régime aussi, les faibles profiteront du travail des forts. Soit ! mais comme ce régime ne paraît pas devoir laisser beaucoup de place aux initiatives individuelles, il est à craindre que les individualités découragées n'abdiquent et ne se laissent mener par les incapables ; en ce cas le résultat obtenu serait l'inversé de celui que nous cherchons ; ce ne sont pas les forts qui élève-
raient les faibles en leur tendant la main, ce seraient les faibles qui feraient dégringoler les forts en montant sur leur dos. C'est bien là encore une forme de solidarité, si l'on veut, mais il y a du moins une nuance qui vaut la peine d'être notée
§ A. — LaCoopérationcommeréalisation de lasolidarité.
— Si l'école de la solidarité ne veut ni de l'individualisme ni du communisme, où cherchera-t-elle donc une solution pratique? Où. donc sinon dans l'association coopérative sons ses formes infiniment diverses, mais toutes formes d'association qui réalisent pleinement l'idéal d'une solidarité consciente et librement acceptée et qui l'expriment naïvement par l'emblème populaire de deux mains jointes et par sa devise : rc Chacun pour tous, tous pour chacun », ce qui est précisément la traduction populaire de l'idée de solidarité. Et si l'on demande en quoi cette forme d'association réalise mieux le principe de solidarité que toute autre forme de sociétés, il sera facile de démontrer qu'effectivement elle le serre de beaucoup plus prés. Donnons-en quelques preuves.
D'abord, le but essentiel de l'association coopérative
— association de consommation, de production ou de crédit — c'est la suppression des intermédiaires et la mise en contact immédiat des producteurs et des consommateurs, de ceux qui ont de l'argent à placer et de ceux qui en ont à emprunter, etc., c'est-à-dire le rapprochement de ceux qui ont besoin les uns des autres en supprimant ou en réduisant au minimum les organes de transmission. Or, il est clair que la solidarité est d'autant plus active entre les parties que celles-ci sont plus rapprochées. Actuellement les producteurs font du bon vin
et le vendent à vil prix : les consommateurs boivent du mauvais vin et le paient cher. Actuellement les capitalistes qui ont de l'argent à placer ont beaucoup de peine à en trouver un intérêt passable; mais ies gens qui ont de l'argent à emprunter n'en trouvent qu'à des conditions fort onéreuses. Les membres de la société qui ont besoin les uns des autres se trouvent donc séparés les uns des autres par des sortes de cloisons étanchesqui empêchent ou gênent singulièrement la circulation entre eux et leur enlèvent jusqu'à la conscience même de la solidarité de leurs intérêts pour ne laisser entre eux que le sentiment d'un antagonisme d'intérêts.
I L'association coopérative ne borne pas d'ailleurs son ambition à mettre en relations directes les parties dont les intérêts sont aujourd'hui en conflit : producteurs et consommateurs, créanciers et débiteurs, patrons et ouvriers, propriétaires et locataires. Elle tend à supprimer jusqu'à l'occasion même du conflit en confondant en une seule personne les deux antagonistes. — Dans la société de consommation, le consommateur devient son propre marchand et son propre producteur. C'est ainsi que les consommateurs, dans la boulangerie coopérative, font eux-mêmes leur pain et, dans la boucherie coopérative, abattent eux-mêmes le bétail qu'ils mangent. Et dans la puissante Wholesale anglaise, ils fabriquent euxmêmes leurs savons, leurs biscuits, leurs chaussures, leurs draps, etc., et cherchent même aujourd'hui, par la création de fermes coopératives, à produire leur blé, leur lait, leur beurre, leurs fruits, leurs légumes, etc. . — Dans la société de production, l'antagonisme entre capitaliste et travailleur se transforme en un régime dans lequel le travailleur sera son propre capitaliste. — Dans l'association
de crédit, l'emprunteur devient son propre prêteur de deniers. — Dans l'association de construction, le locataire devient son propre propriétaire. — Et ainsi tous réalisent, à leur façon, la théorie d'Hegel : la thèse, Tantithèse, et la synthèse qui les réconcilie. Gomment, dans ces conditions, ces intérêts antagonistes ne deviendraient-ils pas forcément solidaires? C'est bien ici le cas de dire que, par cette pénétration mutuelle, ils ne font qu'un même corps.
Ce n'est pas tout. L'association coopérative aboutit à ce résultat original de permettre aux faibles de bénéficier de l'énergie des forts, ce qui est bien contraire aux théories évolutionnistes d'Herbert Spencer, maison ne peut plus conforme à la loi de la solidarité. Tous ceux qui ont l'expérience des associations coopératives, sous une forme quelconque, savent qu'elles ne peuvent prospérer qu'autant qu'il s'y trouve une ou quelques individualités énergiques qui font réussir l'entreprise. Or, sous le régime individualiste, ces individualités bien trempées seraient probablement arrivées à se tirer d'affaire par elles-mêmes; elles auraient fait fortune et auraient recueilli seules les fruits de leurs succès. Mais sous le régime coopératif, elles sont obligées de traîner à la remorque, pour ainsi dire, une masse plus ou moins inerte d'individus qui auraient été incapables de s'élever par leurs propres forces.
Qu'on songe quelesassociationscoopératives(du moins si elles demeurent fidèles à leur principe) restent toujours ouvertes à ceux qui voudront y entrer, aux mêmes conditions que les membres fondateurs — principe combien différent de celui qui régit nos entreprises et associations capitalistes! — en sorte que les vétérans qui ont été à la peine et ont passé par toutes les épreuves du début
L'IDÉE DE SOLIDARITÉ. Vib
verront des nouveaux venus, ceux-là même peut-être qui les ont raillés et qui leur ont jeté la pierre, recueillir les mêmes dividendes qu'eux-mêmes et ainsi, comme dans la parabole de l'Évangile, les ouvriers de la onzième heure seront payés au même prix que les ouvriers de la première heure! Ce n'est pas là un résultat très conforme à l'idée individualiste que nous nous faisons de la justice. Eh bien! ce qui prouve la valeur de l'éducation coopérative c'est que les fondateurs et les chefs de ces associations ne songent pas à se plaindre de ce rôle que nous qualifierons volontiers de dupe : ils s'y prêtent de bonne grâce, ils s'en montrent fiers et joyeux.
Mais si telles sont les vertus que le système coopératif contient en puissance, il est aisé de comprendre qu'elles ne sont pas près de se réaliser dans un milieu aussi pauvre moralement que le nôtre (1). Et on n'a pas de peine à comprendre non plus pourquoi les résultats obtenus par les associations coopératives ne répondent guère encore, même en Angleterre, à de si hautes ambitions. Enfin on comprend aisément pourquoi, alors que la solidarité a tant de peine encore à se constituer sous sa forme libre qui est l'association coopérative, elle tend au contraire à se développer rapidement sous la forme coercitive — d'une valeur inférieure au point de vue moral, mais d'une pratique bien plus facile — qui s'appelle le Socialisme d'État.
(1) Voir pour ces réalisations, la conférence ci-après, La solidarité dans les Sociétés coopératives.
LES ENNEMIS DE LA COOPÉRATION (i)
§ 1. Les ennemis extérieurs. Les femmes. Les citisinières. Les commerçants. Les socialistes. — § 2. Les ennemis intérieurs. U esprit mercantile. V esprit individualiste.
MM. — La première pensée qui m'était venue à l'esprit c'était de vous parler du développement de la coopération, des succès remportés par certaines sociétés coopératives — quand j'ai fait réflexion que l'on parlait toujours des sociétés coopératives qui avaient réussi et qu'on ne parlait jamais de celles qui avaient échoué. Vingt fois, mon ami De Boy ve et moi et d'autres que je vois ici, nous avons été de lieu en lieu, racontant les victoires de la coopération en France et dans le monde; mille fois par tout pays on a redit l'héroïque histoire des pionniers de Rochdale — mais quant aux sociétés qui sont mortes en naissant ou après quelques années d'une pénible vie, celles-là personne n'en a jamais parlé. C'est le sort commun en ce monde! L'histoire ne parle que des victorieux
(1) Conférence donnée sous la présidence de M. Paul Doumer, député, durant le Congrès des sociétés coopératives réuni à Grenoble, le 15 octobre 1893, et publiée dans le Compte rendu du Congrès.
et jamais des vaincus. Pourtant, elle est très intéressante et très instructive l'histoire de ces pauvres sociétés qui ont lutté et qui ont succombé et dont le nom ne figurera jamais sur les Annuaires de la coopération, ou n'y figurera qu'avec une croix qui veut dire « Décédée! ».
La liste en serait longue, si on pouvait la dresser, de ces sociétés défuntes; plus longue même, il ne faut pas se faire d'illusion, que celle des sociétés actuellement vivantes. Les ennemis de la coopération s'en font même souvent un ai*gument contre nous; ils nous disent avec un sourire de pitié : Comptez vos morts! — A cela je répondrai que dans les entreprises capitalistes, qu'elles soientsous forme de sociétés par actions ou d'entreprises individuelles, les insuccès sont fréquents aussi, et nous pourrions dire à notre tour : industriels, commerçants, sociétés financières, avant de nous jeter la pierre, comptez donc vos faillites! La vérité est qu'il y a encore plus d'entreprises qui échouent sous la forme individuelle ou actionnaire que sous la forme coopérative : seulement on s'en aperçoit moins. Quand un épicier ferme boutique pour cause de liquidation, on trouve cela tout naturel et personne n'y fait attention : quand une société coopérative tombe en déconfiture, on sonne les cloches à toute volée comme pour un enterrement de premièreclasse, non pas pour lui faire honneur et par charité chrétienne, je vous prie de le croire, mais à seule fin que nul n'en ignore.
Il n'y a donc pas à s'effrayer de voir des entreprises coopératives échouer, mais il est très important d'y regarder de près et de rechercher par quelles causes, par suite de quels obstacles extérieurs ou de quels vices internes, elles ont succombé, afin de tâcher d'éviter les uns, de guérir les autres.
C'est donc des sociétés mortes que je veux vous parler aujourd'hui.
J'ai d'ailleurs, une compétence toute particulière pour parler des sociétés coopératives qui meurent — je puis le dire, hélas! sans vanité, caria seule raison, c'est que j'ai eu déjà une ou deux sociétés coopératives tuées sous moi et que notamment celle que nous avons fondée dans la ville que j'habite, dont je suis le vice- président et que j'ai représentée à plusieurs Congrès, la Prévoyance Monipelliéraine, est en train de rendre le dernier soupir après deux ans d'agonie... elle est peut-être morte à l'instant où je parle. En tout cas, il est certain que c'est bien la dernière fois que j'ai l'honneur de porter la parole en son nom ; j'oserais dire, si ce n'était moi qui parlais, que c'est le chant du cygne.
§ 1. — Lefi ennemis exlérieiirs. — 11 est rare que les sociétés coopératives meurent, comme l'on dit, « de leur belle mort » : elles succombent soit sous les coups de certains ennemis du dehors, soit par suite de certaines maladies intérieures.
Regardons d'abord du côté de leurs ennemis du dehors.
Tout d'abord, nous avons comme ennemis naturels les personnes dont l'influence est la plus grande sur les destinées de la coopération parce que ce sontelles qui gouvernent le ménage et font les achats — les dames! Ferdi- Dand de Lesseps disait un jour que le succès du canal de Suez était dû aux femmes qui n'avaient jamais désespéré de l'œuvre entreprise. Hélas! nos coopératives n'ont pas eu la chance du canal de Suez : elles n'ont pas gagné les dames. Celles-ci ne nous aiment pas ou du moins n'aiment
pas nos magasins. Elles préfèrent le magasin public qui est plus élégant, où les employés sont plus prévenants, où l'on peut faire la causette sans hâte. De tout temps, depuis Eve, les femmes ont aimé les tentateurs! Or le marchand est le grand tentateur. Il l'est par les jolies choses qu'il fait chatoyer à leurs yeux : il l'est, pour les unes, par le sou pour le franc qu'il leur donne ; pour les autres, par la vente àcrédit ; et même, pour quelques-unes, par le petit verre qu'il leur offre. Il l'est surtout par les compliments qu'il leur adresse. Et voilà comment, comme le serpent, il les entraîne dans la perdition !
La coopération est trop austère pour les dames, et même rébarbative. Et puis le « livret » les offusque. Cette façon d'inscrire chaque sou qu'elles dépensent sur un carnet, qu'elles doivent apporter et rapporter à la maison, leur paraît attenter à leur dignité et mettre en suspicion leur probité... Que de coopératives elles ont tuées au berceau, simplement en se refusant à y aller faire leurs achats 1 Il est bien difficile au mari, fût-il coopérateurle plusconvaincu, de prendre le panier en main et d'aller faire le marché. Une lui reste donc en ce cas que la ressource de convertir sa femme, et ce sera pour lui un excellent exercice : cela forcera les coopérateursàêtreplusaimables et ce sera tout profit pour le succès de la coopérative et pour la paix du ménage.
Mais voici d'autres ennemis plus sérieux et qui, ceuxci, ne désarmeront jamais. Ils vous sont bien connus ; ce sont les commerçants et débitants.
Ce sont eux qui, peu à peu, ont tué notre pauvre Prévoyance Montpellier aine (ce n'a pas été cependant la seule cause, comme je vous le dirai tout à l'heure). A la suite d'une conférence que j'avais faite pour sa création, les
i80 LA COOPÉRATION.
épiciers et les bouchers de Montpellier se sont cotisés pour fonder un petit journal et faire venir un avocat distingué de Paris. Ils lui ont fait faire une grande conférence contre la coopération, qu'ils ont même payée, m'a-t-ondit, 1.500 francs... Il est vrai qu'étant peu satisfaits du résultat, ils lui ont fait rendre une partie de l'argent pour les pauvres. Cette petite guerre a, du reste, au début, tourné à leur détriment et à notre avantage, par le grand nombre d'adhérents qu'elle nous a attirés. J'ai même vu un marchand qui est venu prendre une action et un livret, 5 fr. 60, pour avoir le droit, disait-il, d'entrer dans le magasin et de décharger sa bile en nous disant tout ce qu'il pensait sur notre compte. « Excellente idée I lui ai-je répondu : si vous avez beaucoup de vos amis qui, pour se donner le plaisir de nous dire des injures, désirent devenir nos actionnaires, qu'ils ne se gênent pas ! A 5 fr. 60, tant qu'ils voudront » ! C'est ainsi que de 300 adhérents, en quelques mois, nous sommes montés à 1.000. — Mais je dois avouer qu'en fin de compte les commerçants ont eu le dessus. Petit à petit ils ont détaché et repris nos adhérents dont la foi n'était guère assurée. Aux ouvriers, ils ont dit que cette société était une entreprise fondée par quelques richards qui y faisaient fortune... et ils le leur ont fait croire avec une facilité vraiment humiliante pour le bon sens de la classe ouvrière. Les bourgeois s'étaient montrés moins crédules à leurs insinuations, mais par une tactique habile, les marchands ont gagné leurs cuisinières!
Car voici une nouvelle catégorie d'ennemis pour les coopératives, les cuisinières ! D'abord, en leur qualité de dames, elles participent à cette animosité commune au beau sexe dont je parlais tout à l'heure, mais en plus,
elies y apportent des griefs personnels. Non seulement elles sont irritées contre le livret qui leur paraît inventé à seule finde les empêcher défaire danser Tanse du panier, mais de plus elles se plaignent que les coopératives ne l^ur donnent pas « le sou par franc )),auquell es marchands les ont habituées — sauf, d'ailleurs, à le rattraper avec usure sur la note du bourgeois. Vainement leur disionsnous que c'était précisément parce que nousles respections que nous ne voulions pas les acheter! Tous ces cordons bleus nous ont voué une haine à mort; l'une d'elles a même déclaré qu'elle m'empoisonnerait..., menace qui, dans la bouche d'une cuisinière, n'est certainement pas à mépriser.
Les mêmes faits se sont passés lors de la créaHon de la boucherie coopérative de Nîmes. Les marchands nous font partout la guerre. Dans ces derniers temps, elle a redoublé d'intensité, par suite même des progrès de la coopération. Je n'ai pas besoin de vous rappeler les réunions, les affiches, les pétitions adressées soit à la Chambre des Députés, soit aux Conseils généraux, à l'occasion du projet de loi sur les sociétés coopératives ; et finalement cette campagne n'a pas été sans résultat, puisque le projet de loi est renvoyé depuis six ans du Sénat à la Chambre et réciproquement, comme un volant entre deux raquettes — avec celte différence que le jeu consiste ici non à empêcher le volant de toucher terre, mais au contraire à l'y faire tomber et même à l'y enterrer.
N'a-t-on pas eu l'aplomb de demander non seulement que les sociétés coopératives soient soumises à la patente, mais encore que la loi interdise à tous les fonctionnaires, militaires, ou employés de l'État ou des municipahtés, 'de se fournir à des sociétés coopératives? Voilà qui est G. — Coop. 11
plaisant ! Et pour quelle raison, je vous prie? — Elle est admirable ! C'est parce que ces employés étant payés avec l'argent de l'État ou de la ville, et cet argent sortant sous forme d'impôts de la poche des commerçants, il est juste qu'on l'y fasse rentrer en obligeant ces fonctionnaires à dépenser leur traitement chez les commerçants ou cafetiers et à le rapporter ainsi d'où ils l'ont reçu ! Cette prétention se comprendrait encore si les impôts payés par les commercantsalimentaientàeuxseulslesquatremilliardsdubudget de l'État et des villes, mais on sait bien que c'est de notre poche à nous tous qu'ils sortent, ces quatre milliards — y compris la poche des malheureux employés et fonctionnaires! Les impôts payés par les commerçants n'en représentent qu'une infime partie. Et même, à bien dire, ces impôts soi-disant payés par les commerçants ne le sont qu'en apparence, car ils s'empressent de les faire payer au consommateur en les portant sur sa facture. Il suffît qu'on élève d'un centime l'impôt sur le vin ou le café pour que le marchand élève immédiatement son prix d'un sou. Mais quand, en sens inverse, l'impôt est diminué— ce qui, je le reconnais, est un fait rarissime — le marchand l'ignore toujours.
Les commerçants ont émis encore une prétention bien autrement impertinente I Ce ne sont pas seulement les employés et fonctionnaires qu'ils veulent exclure de nos sociétés, ce sont tous les gens riches ou même aisés. Ils ont particulièrement demandé que les associations coopératives ne fussent permises qu'entre ouvriers vivant d'un salaire modique ou ceux qui ne paieraient pas plus de quelques francs de contribution mobilière. En un mot, ils voudraient faire des associations coopératives des associations de pauvres, des établissements de charité, des
succursales du bureau de bienfaisance. « Nous ne voulons pas en priver les pauvres gens, si vous croyez qu'elles puissent leur être utiles, disent-ils généreusement ». Je vous crois, bonnes âmes! vous entendez vous réserver comme clients tous ceux qui ont bonne bourse et nous laisser charitablement tous ceux qui n'ont rien à dépenser! Mais qu'est-ce que cette idée baroque de diviser les gens en classes : il y aurait donc un droit pour les pauvres et un droit pour les riches? certaines associations qui ne seraient ouvertes qu'aux uns et certaines qui ne seraient ouvertes qu'aux autres? Pourquoi ne pas imposer à ces diverses classes un costume différent et des bonnets de couleur verte ou rouge, pour qu'on puisse reconnaître à première vue si un tel a le droit d'entrer dans le magasin coopératif ou si c'est dans le magasin du marchand du coin? Autant vaut nous ramener au Moyen âge alors, où tous les serfs du village étaient obligés de faire moudre leur blé, de faire cuire leur pain, de faire presser leurs raisins au mouHn, au four, au pressoir du seigneur, et même de mener leur vache à son taureau— moyennant redevance, bien entendu! Et même, pendant quarante jours après les vendanges, le seigneur avait seul le droit de vendre son vin : c'était le droit de .( banvin ». Aujourd'hui c'est le boulanger ou l'épicier du coin qui serait le seigneur, c'est pour lui qu'on ressusciterait le droit de banvin, et c'est nous, consommateurs, qui serions les vilains! Ce serait bien la peine d'avoir fait Quatre-vingt-neuf!
Je tiens, d'ailleurs, pourcertain qu'alorsmêmeque,con formément au vœu des commerçants, les sociétés coopératives seraient soumises à la patente, les commerçants n'y gagneraient rien du tout. Ils y perdraient peut-être
car nos sociétés profiteraient de la faculté que leur conférerait la patente poar vendre au public. Il y a une chose qu'il faut avoir le courage de dire et que les commerçants doivent avoir le courage de com prendre : quoi qu'il arrive, l'organisation commerciale, telle que noas la voyons fonctionner de nos jours, a fait son temps, et elle est condamnée à disparaître, tout comme le roulage, les réverbères à huile, les fusils à piston et les chaises à porteur. Et pourquoi? En voici la raison.
Toutes les fois que, dans une société comme dans un corps vivant, un organe ne remplit plus la fonction à laquelle il est destiné, la nature le condamne à disparaître ; tous ceux qui se sont occupés de sciences naturelles ou sociales savent cela. Or, quelle est la fonction des commerçants en ce monde, quelle est leur raison d'être et pourquoi sont-ils faits? N'est-ce pas pour faire passer les produits le plus rapidement et le plus économiquement possible des mains des producteurs entre celles des consommateurs et, vice versa aussi, pour faire passer entre les mains des producteurs la valeur en contre-partie, l'argent payé par les acheteurs? — Eh bien ! c'est ce qu'ils ne fontpasouc'estcequ'ilsfontmal. En voici un seul exemple entre mille. Dans toute la France du midi, à l'heure qu'il est, les propriétaires de vignes ne peuvent plus vendre leur vin ouïe vendent à vil prix. A 12 ou 15 francs l'hectolitre, c'est-à-dire à 12 ou 15 centimes le litre, ou 20 centimes les bons vins, vous aurez dans notre pays tous les vins que vous voudrez, et même à ce prix, je le répète, on ne trouve pas à le vendre. Et pourquoi ne se vend-il pas? Vous en buvez pourtant, du vin; vous en buvez même plus qu'on n'en produit. La consommation en est très supérieure à la production, j'entends à la production du vin
fait de jus de raisins. Kt non seulement vous le buvez, mais je suis sûr que vous le payez bien et que vous le payez 40 ou 50 centimes le litre, c'est-à-dire deux ou trois fois le prix auquel le propriétaire le vend... quand il le vend. Et notez bien encore que, le plus souvent, le vin que vous livre l'intermédiaire ne ressemble guère à celui que le propriétaire a livré. — Et c'est la même chose pour toutes les denrées.
N'avais-je pas raison de dire que c'est là un mécanisme absolument détraqué et qui ne rend aucun des services qu'on est en droit d'en attendre? Au lieu de servir de canal entrele producteur etle consommateur pour l'écoulement des produits, le commerce est devenu un barrage qui empêche l'écoulement de ces produits. Et cependant ce n'est pas faute pour les intermédiaires d'être en nombre! ils sont quatre, cinq, dix, làoii un seul suffirait^ et ne servent qu'à encombrer la circulation. C'est comme aux colonies où le colon le plus modeste a vingt domestiques qui ne font rien mais qu'il faut payer. Un Anglais, John Watts, a dit : C'est une étrange chose que les pauvres aient beaucoup plus de domestiques que les riches! S'ils veulent devenir riches eux-mêmes, ils doivent commencer par les congédier.
En effet la pièce de cent sous donnée par vous, public, pour l'achat d'une denrée quelconque, doit passer par tant de mains : détaillant, marchand de gros, de demi-gros, commissionnaire et courtier, que le jour où cette pièce arrive entre les mainsdupauvre producteur qui a produit le blé, ou le vin, ou le bœuf, ou le légume, il ne reçoit dans le creux de la main que quelques sous : tout le reste a été mangé en chemin ! Et voilà un gaspillage dont le pays paie les frais et qui n'est pas tolérable. Et voilà pourquoi
j'avais le droit de dire que, de même que la chaîne à incendie a été remplacée dans tous les endroits civilisés parla pompe à vapeur, de même l'organisation commerciale d'aujourd'hui devra faire place à une forme supérieure, plus économique et plus rapide. Les signes de cette transformation sont déjà, du reste, visibles à tous les yeux. Les Grands Magasins, comme les syndicats agricoles, ne sont que l'expression de ce besoin impérieux de mettre en relations directes producteurs et consommateurs, en passant par-dessus la tête des intermédiaires. Quand même donc ce ne seraient pas nous, sociétés coopératives, qui serions appelées à remplacer le petit commerce, alors ce seraient les Grands Magasins. Mais que gagnerait-il au change?
C'est ce que je disais aux commerçants de Montpellier : (c De toutes façons, vous êtes destinés à être mangés »... Vous dites que vous ne voulez pas être mangés? Mais ce n'est pas là la question : il s'agit uniquement desavoir par qui vous serez mangés, si c'est par les Grands Magasins ou par nous, sociétés coopératives! Eh bien, si j'ose sur une question aussi personnelle — c'est en somme, une affaire de goût — vous donner un conseil, vous devez préférer être mangés par nous, parce que nous représentons les intérêts des consommateurs, du public, de tout le monde, de la démocratie, plutôt que parles Grands Magasins qui ne représentent qu'une féodalité commerciale et des fortunes colossales 1
Mais voici une nouvelle armée d'adversaires : ce sont les socialistes. Les socialistes n'aiment guère les sociétés coopératives (i) — du moins en France, car en Belgique ils
(1) Cette appréciation était vraie à sa date : elle ne l'est plus aujourd'hui que pour partie.
commencent à les apprécier. Le nombre de celles qu'ils ont fait périr est grand, et plus grand surtout le nombre (le celles qu'ils ont empêché de naître par les sentiments de défiance et d'animosité qu'ils suscitent contre elles dans la classe ouvrière.
Si les socialistes ne faisaient la guerre qu'aux économats, soit ! car il y aurait fort à dire sur ce sujet (^). Mais ce sont aussi les sociétés coopératives de production et même de consommation qu'ils haïssent. L'année dernière, pour ne citer que ce seul cas, le Congrès régional du Centre a déclaré que « la coopération doit être combattue par les Bourses du Travail ». Et l'année dernière aussi la Bourse du Travail de Paris a refusé d'admettre la Chambre Consultative des Associations coopératives de production, par ce motif que ces associations doivent être considérées commedes syndicats de patrons. Cette année, dans l'usine Cosserat, d'Amiens, les ouvriers ont exigé la suppression de la société coopérative — probablement aussi à l'instigation des petits débitants de la localité. H est évident que, par suite de cette hostilité des syndicats ouvriers et des meneurs socialistes, beaucoup d'ouvriers sont détournés d'entrer dans les sociétés coopératives et que, dès lors, le mouvement coopératif se renferme surtout dans les classes bourgeoises, fonctionnaires, employés, et ne peut prendre les grands développements auxquels il serait en droit de prétendre.
Et pourquoi cette antipathie? De la part des marchands elle se comprend de reste : c'est une lutte d'intérêts. Mais de la part des socialistes elle ne s'explique guèro. • — Ce sont, disent-ils, des sociétés bourgeoises. — Na-
(l) Voy. ci-dessus, p. 66.
turellement il en sera ainsi aussi longtemps que les ouvriers s'en tiendront volontairement à l'écart; mais qu'ils y entrent et il ne tiendra qu'à eux d'en faire des sociétés ouvrières!
Dans un groupe de socialistes de Paris oii cette question était discutée, Tun d'eux disait dédaigneusement, précisément à l'occasion de notre Congrès de Lyon de 1885 : « Les coopérateurs sont possédés de l'idée de la propriété individuelle; ils n'ont rien des opinions socialistes les plus élémentaires ».
Pardon î nous pourrions très bien nous dire socialistes aussi — mais tant de gens le font aujourd'hui que nous jugeons inutile de réclamer ce titre. Nous nous contentons de chercher à faire de notre côté ce qu'ils font du leur. Gomme eux, nous voulons réaliser une organisation sociale très supérieure à celle que nous voyons; comme eux, nous protestons contre les iniquités de Tordre social,, contre les institutions qui permettent à des oisifs, pour satisfaire leurs jouissances, d'écrémer les fruits du travail ; comme eux, nous sommes convaincus qu'on peut mieux utiliser ces trésors de force latente qui sont enfouis dans la masse et qui attendent leur jour; nous attendons une terre nouvelle où non seulement une suffisante vie sera assurée à tous, mais où chacun aura sa part aux joies de la civilisation.
Et ce ne sont pas seulement de vagues sentiments dejustice et de solidarité qui nous rapprochent des socialistes, ce sont aussi des réalisations pratiques et immédiates.
N'est-ce pas du vrai socialisme que de chercher à assurer aux ouvriers une alimentation plus saine et plus abondante? que de- leur ouvrir des centres de réunion'
et de propagande? que de supprimer les intermédiaires parasites? que d'abolir, dans les statuts de nos petites républiques coopératives, les droits du capital à la direction et au profit?
Quant à l'argument que nous voulons maintenir la propriété individuelle, c'est vrai, mais cela ne signifie rien attendu que, sur ce point, les socialistes ne savent plus guère où ils en sont. Jusqu'à présent on croyait, il est vrai, que le programme du collectivisme c'était que personne ne serait plus propriétaire. Mais voici que, depuis les dernières élections, le mot d'ordre du socialisme, c'est que tout le monde sera propriétaire ! J'entends bien que ce ne sera plus précisément la propriété individuelle, mais une propriété collective. C'est bien ainsi qu'un des maître de l'Université et un des chefs du nouveau socialisme, M. Jaurès, la définit : « Nous voulons, dit-il, faire que tous les instruments de production : terre, mines, capitaux, deviennent la propriété des travailleurs affranchis et organisés ». Eh bien! mais c'est à peu près ce que nous voulons aussi, c'est le programme des Pionners de Rochdale! Nous voulons, en effet, par l'association coopérative de production, de consommation, de crédit, de construction, faire passer peu à peu l'industrie commerciale, manufacturière, banquière, les capitaux, les usines et les maisons, des mains de ceux qui s'en servent, aux mains des consommateurs, du public, de tout le monde. Seulement nous ne croyons pas qu'il soit indispensable pour cela d'abolir la propriété existante, ni d'exproprier personne; nous avons une vue des choses plus large, nous croyons pouvoirarriveràcréerassezde richesses nouvelles pour n'avoir pas besoin d'aller arracher aux mains de» bourgeois, comme un butin, les richesses qu'ils ont déjà
pu acquérir. Qu'ils les gardent! Nous en ferons d'autres ! Et quant à celles qui resteront entre leurs nîains que vaudront-elles du jour où la classe ouvrière produirait dans ses coopératives tout ce qui lui est nécessaire? Que Ferontils alors de leurs fabriques? — Des toilettes pour leurs femmes ou pour eux-mêmes des vestes?
Ce n'est donc pas quantau but que nous différons, c'est sur les moyens. La lutte des classes, la révolution, l'expropriation, voilà les moyens du socialisme révolutionnaire. Ce ne sont pas, en effet, les nôtres. Les socialistes appliquent dans les réformes sociales les procédés de l'ancienne chirurgie qui consistaient à couper bras et jambes, à amputer toujours, ou des dentistes qui arrachaient les dents dès qu'elles faisaient mal — et même sans cela. Nous sommes pour les méthodes nouvelles qui sont moins brutales : guérir, mais conserver tous nos membres autant que possible et ceux du corps social aussi. Nous cherchons à introduire peu à peu, dans tous les domaines, dans le commerce, dans l'industrie, des formes nouvelles et un esprit nouveau qui se substitueront peu à peu, par le fait même de leur supériorité, aux formes anciennes et au vieil esprit. Permettez-moi, pourremplacer une démonstration ennuyeuse, une comparaison.
Il est beaucoup question, dans ces dernières années, de perfectionner la production des vins par l'emploi de levures sélectionnées. Dans divers laboratoires, on extrait, avec les meilleurs crus de Bordeaux, de Bourgogne ou de l'Ermitage, des levures qui, introduites dans nos vins du Midi au moment de la fermentation, paraissent avoir pour effet de les améliorer.
Vous savez ce qu'on appelle deslevuresou des ferments ; ce sont des êtres organisés, infiniment petits, qui, placés
dans certaines conditions de milieu, se multiplient rapidement, forment de véritables associations, des colonies, et finissent par envahir tout le liquide, toute la cuve de vin. par exemple, dans laquelle ils ont été semés. Il y en a de bons et de mauvais de ces ferments; il y en a qui font du vinaigre, et d'autres de la moisissure ; mais quand les bons sont une fois à l'œuvre, ils finissent par éliminer tous les autres, tous les mauvais, et c'est ainsi, grâce à ces petits ferments bien choisis et introduits à propos dans la masse, qu'au lieu d'avoir un vin piqué ou moisi, ou simplement plat et grossier, nos viticulteurs espèrent arriver adonner à leur vin ce bouquet, cet « esprit » qui brille dans un verre 'de vieux bourgogne ou qui pétille dans la mousse du Champagne!
Eh bien! voilà notre procédé! Il est tout à fait scientifique et à la dernière mode. Nous aussi, coopérateurs, nous prétendons améliorer le milieu social en y introduisant des levures sélectionnées. Elles sont bien modestes et presque imperceptibles nos sociétés coopératives, mais, quoi ! elles représentent pourtant une forme d'organisution supérieure : supérieure au point de vue économique, supérieure au point de vue moral. Chacune d'elles forme une petite république, un petit monde, un microcosme, (tomme on dit, où se trouvent déjà mis en pratique les principes d'équité et de fraternité, les vertus sociales, que nous voudrions voir réaliser dans le monde, le vaste monde, et nous comptons bien qu'en se développant, en se multipliant, en étendant de proche en proche, par un lent travail de contagion et de fermentation, leurs colonies, elles envahiront toute la masse, élimineront par leur seule présence nos ennemis, les ferments mauvais qui empoisonnent à cette heure tout îe milieu où nous vivons, fer-
ments de haine, ferments d'égoïsme et d'intérêt sordide^ ferments de pourriture sociale, et nous donneront aussi ce t« esprit », esprit de bienveillance envers les hommes, «sprit de solidarité, esprit de joie, qui brillera dans les yeux de nos enfants si nous sommes déjà trop vieux pour être changés nous-mêmes!
I 2. — Les ennemis intérieurs. — Car il faut transformer le milieu. Il n'y a pas seulement à vaincre les ennemis du dehors : il y a aussi les ennemis du dedans, et ce sont les plus redoutables. Nous sommes ici à Grenoble dans une ville forte, et chacun sait bien que tant que l'ennemi est hors des portes, on peut se défendre, mais quand il a pénétré dans la place, la défaite est certaine.
La plupart des coopératives mortes ont succombé plutôt par suite de vices intérieurs que sous les coups qu'on a pu leur porter. C'a été notamment le sort de la nôtre, celle de Montpellier : ce qui l'a tuée, ce sont moins le& attaques des marchands ou la sourde hostilité des ouvriers, que deux maladies internes, qui en ont emporté tant d'autres : V esprit mercantile et Y esprit individualiste.
J'appelle esprit mercantile cette disposition à ne voir dans la coopération qu'une question de boutique, de gros sousà économiser ou à gagner. Il ne faut pas dédaigner assurément les côtés pratiques de la coopération : ils la distinguent avantageusement de toutes les utopies socialistes. Mais il ne faut pas oublier que la coopération a justement pour but de supprimer ou du moins de réduire à sa limite mini mum, dans notreorganisation économique, lerôle de l'égoïsme, de l'intérêt personnel, et la préoccupation du profit. Quand donc on voitcet esprit de spéculatioik
et cette avidité de gain, que les sociétés coopératives ont précisément pour but d'extirper, repousser comme de mauvaises herbes dans le sein même de ces sociétés, vous pouvez dire que la coopération a manqué son but. Quand vous voyez les membres d'une société coopérative mesurer leur zèle uniquement à la mesuredesdividendesdistribués, quand vous les voyez se montrer pleins d'enthousiasme lorsque le dividende est de 6 p. 0/0 — mais lorsque le dividende tombe à 2 p. 0/0, ricaner et tourner le dos pour aller se fournir chez l'épicier du coin, alors vous pouvez dire que ce ne sont là des coopérateurs que de nom. Nous avons vu cela : nous avons vu chez beaucoup de nos membres des listes des prix courants de toutes les épiceries de la ville : ainsi renseignés, ils venaientnous acheter tous les articles que nous vendions au-dessous du cours ou, mieux encore^ à perte ; mais tous les articles que nous vendions un sou seulement au-dessus du cours (souvent parce que la qualité était supérieure ou le poids plus juste), ils allaient l'acheter ailleurs. Une Fois, nous avons voulu faire profiter nos adhérents d'une excellente affaire que nous avions faite sur du savon ou des bougies — je ne me souviens plus au juste — ce qui nous permettait de vendre cet article à bas prix. Nous avons dû y renoncer, parce que nos membres venaient en emporter à pleines charrettes, évidemment pour le revendre !
Et du jour où les dividendes on t diminué, nous avons vu le nombre des acheteurs diminuer dans la même proportion ; et quand les mauvais jours sont venus et qu'on a fait courir le bruit d'une liquidation, nous avons vu se présenter à nos bureaux bon nombre d'associés, et non les pauvres diables, mais les messieurs à redingote, qui accouraient... pourquoi faire? Pour nous offrir des fonds^
me direz-vous sans doute. Hélas ! point du tout ! mais pour réclamer impérieusement le remboursement de leurs actions ! Je n'ai pu alors m'empêcher de faire un retour douloureux sur ce qui se passe dans d'autres pays et me rappeler une touchante anecdote dans l'histoire de la Société des PionniorsdeRochdale. C'était au moment critique de l'existence de cette fameuse association ; on parlait aussi de liquidation et deruine ; beaucoup de membres, là comme ici, se pressaient pour se faire rembourser leurs actions. On dit à une pauvre femme qui avait laissé là toutes ses économies ; « Hâtez- vous d'aller les chercher. — Et pourquoi?répondit-elle; tout ce que je possède, c'est la Société qui me l'a fait gagner; elle peut me le reprendre ». Quand une association coopérative a quelques associés comme ceux-là, elle peut sortir victorieuse de n'importe quelle crise. Mais quand ses membres ne sont préoccupés que des bonis, elleéchoueratôtou tard. Retenez biencette maxime: toutes les fois que la coopération n'est plus qu'une aflaire, elle est toujours une mauvaise affaire. Car sur ce terrain les associations ouvrières seront toujours battues par les associations bourgeoises; elles ne peuvent les vaincre que si elles se montrent moins préoccupées des dividendes, si elles ont mieux le sentiment d'une cause à soutenir, si elles apportent un plus gros capital de dévouement et de foi qui vaut plus, en fait de coopération, que le capital argent. Voici le second mal, c'est l'esprit individualiste. Ohî ici nous touchons la racine même du mal; tous les autres obstacles dont je viens de parler peuvent être surmontés, mais, je le dis avec un certain découragement, je ne sais pas si dans notre pays, en France, la coopération pourra triompher de ce dernier adversaire! Il y a des races, la race anglo-saxonne, germanique, slave, où le sentiment —
on pourrait dire l'instinct — de la sociabilité est fort, où les hommes se groupent volontiers en associations, même en communautés, et confondent volontiers leurs efforts et Icuî* vie dans l'œuvre commune. Chez nous, nous sommes individualistes jusqu'aux moelles, et encore ce mot d'individualiste est-il trompeur; car il prête à croire que chez nous les individualités énergiques sont plus nombreuses qu'ailleurs, ce qui n'est même pas le cas : disons simplement que chacun cherche à « se distinguer » de ses semblables — exemple la décoration qui est une façon de dire, par une petite enseigne rouge qui se porte sur le devant de Thabit : « veuillez ne pas me confondre avec autrui ! » Un homme qui ne s'est jamais occupé d'économie politique ni de coopération, le célèbre romancier Zola, dans un discours prononcé à l'Association des journalistes de Londres, expliquait, par la prédominance du sentiment individualiste en France, le fait que chez nous la plupart des articles de journaux sont signés, tandis qu'en Angleterre ils sont anonymes et le journaliste s'efface derrière le journal. La remarque est juste. Chez nous, on n'est pas disposé à abdiquer quoi que ce soit de sa petite personne, à sacrifier tant soit peu de son temps, de son énergie, de sa bonne volonté, au profit d'une collectivité quelconque — ça n'est même guère encourageant pour l'avenir du collectivisme! Qu'il s'agisse de sociétés coopératives, ou de syndicats ouvriers, ou même d'associations fondées pour des œuvres charitables ou scientifiques, j'ai toujours vu chacun tirer de son côté, chacun suspecter ses coassociés et être prêt à les excommunier: on dit de celui-ci qu'il est franc-maçon, de celui-là qu*il va à confesse, de cet autre qu'il est un bourgeois, de cet autre qu'il est un révolutionnaire, de cet autre qu'il est
un faiseur d'embarras, et de ce dernier qu'il ne fait rien du tout, pas même des embarras — et ainsi, la force répulsive remplaçant la force attractive, tout tombe en poussière. A peine s'il reste dans l'association un ou deux fidèles qui s'en occupent encore, puis plus personne : la société reste livrée uniquement à des gérants, à des salariés, et l'on voit, comme il est arrivé chez nous, un beau jour le gérant enlever la caisse... et même enlever en même temps la caissière. Quelle forme imprévue de la coopération !
Mais je ne veux pas terminer sur des paroles de découragement. Vous pourriez me dire, en effet, comme le personnage de la comédie : « Il n'est question que de ma mort là-dedans! ». Si les sociétés coopératives qui ont échoué sont nombreuses, il y en a beaucoup qui ont brillamment réussi. N'y en aurait-il qu'une sur dix, une sur cent, — et il y en a infiniment plus! — ce serait assez pour nous laisser l'espoir.
Que les adversaires de la coopération cessent donc de nous énumérer les échecs des sociétés de consommation ou de production, comme preuve que notre rêve est irréalisable! Mille qui échoueraient ne prouveraient pas que la coopération est impossible. Une seule qui réussit prouve qu'elle est possible. Pourquoi tous les hommes ne parviendraient-ils pas un jour à refaire ce qu'un petit nombre a réussi à faire?
Parmi les germes que la nature répand sur la terre avec une prodigalité cruelle, à peine si un sur mille, un sur un milliard parfois, peut lever : les autres avortent. Et qu'importe! ce seul grain de semence qui lève suffit pour conserver l'espèce et pour démontrer que la graine contient en elle la puissance de vie.
Et, du reste, dans le domaine moral, il n*y a point de semence qui se perde. Même les sociétés coopératives qui ont succombé ne sont pas mortes pour rien. Elles ont servi efficacement la cause coopérative par les enseignements qu'elles nous ont laissés, par les écueils qu'elles nous ont signalés, par les bonnes volontés dont elles ont témoigné. Rien de tout cela n'est inutile dans l'œuvre continue que poursuit le genre humain. Je crois que toute bonne œuvre, mèm e avortée, finit, tôt ou tard, par renaître : je crois qu'il y a pour elles une seconde vie, et que celles-là mêmes qui nous paraissent mortes et enterrées à jamais, germeront quelque part et quelque jour en célestes moissons!
Tout à l'heure donc, quand, dans ce punch que je vous demande pardon d'avoir trop retardé (1), nous boirons joyeusement à la santé des coopératives triomphantes, je vous demande de ne pas oublier de saluer les coopératives mortes : elles ont droit à notre reconnaissance et même à nos hommages. Gloria victis 1 Gloire aux vaincus!
( 1) La conférence était donnée à l'occasion d'un punch oflert par les Sociétés coopératives de Grenoble aux membres du Congrès.