LA COOPÉRATION DANS DIFFÉRENTS PATS
§ 1. — La coopération en Angleterre.
« Si rAngletorrc est le pays du self-help, c'est aussi par excellence le pays delà coopération et de Tassociation, el à ce point de vue il esl même absolument au premier rang » (1). Il convient donc de commencer par TAnglelerrc l'étude que nous allons faire de la coopération dans les différents pays où ce mouvemeint a pris ime certaine importance.
Historiquement c'est l'Angleterre qui détient le record en ce qui concerne la coopération, car nous voyons dès 1795 une coopérative être créée par l'évêque de Durham. En 1820 une Ligue pour la propagande de la coopération fut fondée, et grâce à sa propagande on comptait en 1832 plus de 300 sociétés. Vers 1840 R. Owen et ses disciples donnèrent une nouvelle impulsion à la coopération au moyen de journaux, ligues, congrès, etc.
Le mouvement, ccpenclant, était forcé, et ne promettait pas de se développer beaucoup.- Il était, en effet, entaché
(1) Ch. Gide, La Coopération, p. 267.
d'un vice qui rempéchail de vivre par lui-même : c'était une œuvre philanthropique et ne pouvait exister qu'autant qu'il se trouverait de® patrons philanthropes pour le faire vivre*
La misère des classes ouvrières était grande au début du siècle passé à -cause des progrès du machinisme qui venait rendre inutile le travail de bon nombre d'ouvriers. Pour venir en aide à ces malheureux, on créa des œuvres d'assistance sous la forme de patronage. A son début, la coopération fut donc aussi une œuvre d'assistance à caractère paternaliste, et son évolution était intimement liée à celle do cette d-e.rnière. Or, le paternalisme, malgré ses bonnes intentions, n'a jamais été bien vu par les ouvriers. I^ur orgueil, souvent mal venu, leur faisait considérer cwnme une aumône l'aide que leur donnait les patrons. Ils se sont fajcilement laissés convaincre par les socialistes, qUe les patrons leur rendent sous forme d'aumône ce qu'ils leur ont pris injustement. Vue sous ce jour, la coopération ne pouvait pas devenir sympathique aux masses ouvrières et n'avait par conséquent que peu de chances de réussir. Il fallait là séparer des autres œuvres paternalistes et la constituer majeure en lui rendant la liberté.
C'est vers 1844 que cela se fit, et ce sont 28 ouvriers tisserands à Uochdale qui l'émanjcipèreiU de la tutelle des patrons. Dès ce mottïieiit la coopération a pris une toute autre allure. Les progrès qu'elle a faits en Angleterre sont si grands, que. même ses adversaires en sont restés surpris. « Pour ma part — disait M. Gladstone au parlement — si l'oii m'avait prédit il y a dix ans le succès du système coopératif tel qu'on le constate dans
nos villes du Nord ; si Ton m'avait dit que des ouvriers s'associeraient ainsi pour leur avantage mutuel, j'aurais jugé celte prédiction absurde. A nwMi avis, il n'y a pas de plu^ grande merveille sociale que le fonctionnement de ces sociétés florissantes et la sûreté de leur base » (1).
Le mouvement coopératif s'étendit aussi sur le continent et même <mi Amérique, mais nulle part la société coopérative de consomjnation n'a fait un tel chemin qu'ein Angleterre. Les causes qui ont favorisé ce développement sont multiples et de natures diverses, mais la cause efficiente est sans contredit l'esprit (Tassociation qui forme une des qualités maîtresses du caractère anglo-saxon.
Les é(/Hif(tblcs pionniers de Rochdale, en inaugurant la coopération par sa forme de société coopérative de consommation, ont suivT le meilleur chemin favorable au développement de ce mouvement. Cet organisme, — la société coopérati\ e de consomunation — n'a pas besoin de capitaux, ni d'une éducation spéciale des membres, pour pouvoir réussir ; elle ne rencontre pas autant de difficultéfs\ que sa. congénère, la coopérative de production.
I^s pionniers de Rochdale ont eu encore le mérite d'avoir formulé avee une lucidité et une clairvoyance vraiment remarquables les trois prineii>6s qui sont pas-sés à l'état d'axiomes pour toutes les associations similaires :
P N'admettre que les achats au comptant ;
2** Ne pas vendre au prix exact de revient, mais garder une réserve ;
3** Partager les bonis entre les coopéraleurs au prorata
(1) Le Phare de la Loire, octobre 1906.
de leur consommation, et non pas aux actionnaires auxquels on n'alloue qu'une part fixe.
Toutes les sociétés coopératives de consommation d'Angleterre se sont formées plus ou moins sur le modèle de celle de Rochdale et ont reçu, pour ainsi dire, en naissant la forme et les statuts de cette dernière. Les bonis que ces sociétés distribuent dépassent souvent 20 % et ce taux n^a rien d'extraordinaire, car on se tient avec ténacité en Angleterre à la « vente à prix fort ». Ce système conduit aux économies forcées. Dans la plupart des coopératives, chaque sociétaire est tenu sous peine de radiation de consommer pour 125 francs par semestre, et doit statutairement posséder cinq parts de 25 francs chacune. On retient sur ses bonifications la somme nécessaire pour payer ses paits : ainsi un sociétaire qui n'a pas versé un sou se voit actionnaire de la société au bout d'un certain temps, et touche en dohorsi dos bonis un intérêt fixe comme rémunération de son capital. Grâce à cette capitalisation automatique, la société peut faire crédit pendant un mois à ses membres qui la payent en chèques, le montant de ces chèques ne pouvant excéder généralement les 4/5 de leur avoir et devant être remboursés en espèces dans le courant du mois.
Le nombre des sociétés de consommation en Angleterre, d'après les chiffres présentés au dernier congrès de Prèstan et qui se réfèrent à 1906, sont les suivants :
Nombre de sociétés i . 448
Nombre de membres .... 2.222.417
Capital actions 690 milUons francs.
Capital eniprunt 108 — —
Fonds de réserve 42 — —
Ventes 1.600 millioDS francs.
ProGls 251 — —
Nombre d'employés . . . . 76.190(1)
En outre pour le magasin de gros d'Angleterre (Manchester), le chiffre des ventes est de 450 millions de francs, et celui des profits de 9.100.000 francs, avec 2.700 employés. La production de ses fabriques est de 49 millions de francs avec 4.790 ouvriers.
A côté des Tvholcsales pu groupes purement commerciaux, il y a un groupe de propagande ou comité central, composé d'un millier de délégués des sociétés adhérentes. Ce comité prépare les congrès et dispose pour ses dépenses d'un budget annuel de 240.000 francs. Il a pour organe le Coopérative News qui a près de 50.000 abonnés.
Le congrès ae la coopération anglaise représente les intérêts de 2.259.479 familles, soit neuf millions de personnes et contrôle, comme disent le-s Anglais, un chiffre annuel de vente de 2 milliards 355 millions de francs.
Des chiffres exposes plus haut nous- voyons qu'en Angleterre (en déduisant l'Irlande où la coopérative de con-" sommation n'existe presque pas) plus d'un quart de la population est affilié aux sociétés coopératives de •consommation. Toutes ces sociétés ont un effectif moyen de- 1.300 membres et il y en a 38 qui en compteait plus de 10.000, et parmi ces dernières celle de Lecds a 50.000 sociétaires avec 38 millions de francs de ventes. Les progrès ont été très grands pendant le dernier quart du siècle passé, car en 1862, quand fut publiée la première statistique, on ne comptait que 15 sociétés, 90.000 membres et 59 millions
(1) Almanach de la coopération française, 1908,
de francs de vente. Le nombre d^s membres s'accroi&sant de 70 à 80.000 par an, le iëmps- n'est plus éloigné où tous les habitants de la Grande-Bretagne seront coopéra teurs.
En ce qui concerne les ventes, elles ont atteint pour 1900 le chiffre de 1.600 millions, ce qui revient à un peu plus d'un million de francs par société et quelque chose comme 750 francs d'achats par membre. En Ecosse, les achats moyens par S4>ciétaire atteignent de 20 à 50 livres sterling ; ils sont de 7 à 60 livres dans le Nord, et de 4 à 48 livres dans le sud de l'Angleterre.
Si aux chiffres d'affaires des sociétés coopératives de consommation on ajoutait aussi celui des fédérations, de même que celui de la banque coopérative, on arriverait à un total de plus de 5 milliards, ce qui représente presque le cinquième du commerce général de l'Angleterre.
Depuis 1887 la coopération est encouragée par la Ligue des femmes pour la propagande et Véducaiion coopérative qui compte aujourd'hui 1.500 membres et qui a pris une part considérable au mouvement coopératif anglais.
Ces sociétés destinent une part des bonis à des œuvres d'assistance, de prévoyance et d'ins-truction. Ayant déjà traité cette question .au chapitre VII, nous n'y revenons pas.
C'est donc la société coopérative de consommation qui caractérise la coopératiori anglaise» On trouve cependant aussi des sociétés coopératives de production. Le nombre des associations autonomes de production s'élevait en 1905 à 150, avec un capital de 42 millions de francs et une production do 80 millions de francs. Il faut mentionner ici, de même, les entreprises de production fondées par les fédérations de consommation ou wholesales. Elles produi-
saicnt pour 300 millions d'articles divers, ce qui leur donne une importance beaucoup plus grande que celle des précédentes.
En comparaison avec les coopératives de consommation, celles de production sont restées bien en arrière, et ne menacent pas de révolutionner de sitôt le système actuel, on prenant la pla-ce des patrows-. La chose, du reste, est explicable, car c'est plus facile de remplacer un marchand qu'un patron, la fonction du premier réclamant moins de préparation et moins de qualités que celle du second. Malgré la valeur inJividuelle et l'instruction technique des ouvriers anglais, ils ne sont pas encore en état de pouvoir remplacer le patron ou du moins, la fonction du patron étant absolument indispensable, d'en trouver un parmi eux. Les patrons, d'un autre côté, sont mieux armés en Angleterre que partout ailleurs pour lutter avec succès contre la concurrence que viendraient leur faire les sociétés coopératives de production, et ils ne craignent pas d'être délogés de sitôt de leurs positions. Les capitaux dont ils disposent et l'expérience des affaires qu'ils ont acquise au cours de plus d'un sièclo, leur donnent une force réelle pour pouvoir résister plus ou nwins longtemps aux dangers qui les menaceraient.
Laissée à elle même, la coopération de production aurait beaucoup de chances d'être étouffée dans l'œuf. Elle trouve, cependant, un puissant appui dans les coopératives de consommation qui lui donnent un concours très efficace. Comme ces dernières tendent en Angleterre à rallier tous les consommateurs autour d'elles, elles seront en état de dicter à la production et de favoriser le mode qu'elles préfèrent et qui est plus conforme à l'idéal coopératiste.
Beaucoup de coopéra! ives de consommation ont fourni une bonne part des capitaux des associations do production et se sont transformées en leur clientèle, leur assurant ainsi un débouché sûr pour récoulement de leurs produits.
Les wholesales, néanmoins, n'ont pas adopté ce procédé : elles préfèrent se substituer elles-mêmes aux pa trons en créant et administrant des usines leur appartenant en propre. Cette conduite, suivie ptxr les wholesales^ serait critiquable à première vue, mais si Ton réfléchit, on se corrvaincra que e'est le meilleur moyen d'atteindre le but de la coopération. En effet, comme patron, la wholcfiale peut mieux lutter contre les entreprises particulières, et, après avoir supprimé ces dernières ou réduit leur nombre à peu de chose, elle pourra rendre son autonomie à la production en cédant la direction de celte dernière aux produ-cteurs. Peut-être que cette autonomie ne soit pas nécessaire, car la production et la consommation marchant de pair, il y aurait avantage, à ce qu'elles aient la même direction. Par ce moyen on empêcherait des déséquilibres de se produire et les crises économiques pourront être évitées.
Pour retenir, cependant, à l'état actuel de la production coopérative en Angleterre, nous remarquerons que la majorité des ouvriers qui tw^availlent pour l'association coopérative ne sont pas sociétaires, et qu-e ceux qui le sont n'ont fourni qu'une faible part du capital. D'après Ch. Gide, le capital global de toutes les associations anglaises était réparti de la manière suivante :
Appartenant aux membres individuels
employés par rassociation .... 9 Vo
Appartenant aux membres individuels
étrangers à Tassocialion 50 <*/o
Appartenant aux sociétés de consommation ..... 41 Vo
Neuf pour cent fournis par les ouvriers travaillant dans Tentrepriso, c'est peu ! Le mal copendant n'est pas si grand, si Ton considère que le reste appartient en grande partie aux associations Coopératives de consommation, qui étant formé-es par des ouvriers, c'est toujours à la clas«se ouvrière que revient au moins 30 ^o des bénéfices. Connîne nous le disions plus haut, la coopération a un grand avantage à ne pas se diviser en différentes formes absolument indépendantes les unes des autres, car en restant unie elle pourrait progresser plus faciTement. Dans la cité coopérative de Kettering les associations de production, de consommation et de construction n'ont eu qu'à se féliciter d'une union très étroite. Lord Grey, dans un discours à Howich en août 1808, décrivait de la manière suivante la condition de l'ouvrier de Kettering : « Il touche d'abord 12 1/2 de ristourne sur ses achats, ce qui, en admettant qu'il dépense au magasin coopératif les deux tiers de son salaire, représente une majoration de son salaire annuel de 8 °/o. De plus il touche, comme participation aux bénéfices, dans l'établissement où il travaille, environ 7 1/2 7« calculés sur .son salaire. De plus s'il veut placer ce qu'il a ainsi gagné cm actions dans l'entreprise, il touchera comme capitaliste un intérêt de 5 à 7 1/2 "/„. En ■somme, il peut grossir son salaire, déjà payé au tarif syndical, de plus de 15 7o et en outre placer avantageusement ses écono-
mies » (1). Il y a donc tout intérêt pour nn sociétairo d'une coopérative de production de devenir membre d'une association de consommation, et invers-ement les membres dune coopérative de consommation de devenir actionnaires d'une entreprise coopérative de production. Ce rapprochemient d-e la production et do la consommation ne peut qu'être avantageux tant aux cxinsommateurs qu'aux producteurs, en empêchant l'équilibre entre la consommation et la production de s>e rompre.
La coopération en vue du crédit n'a pas fait de progrès en Angleterre. Elle est beaucoup moins développée que celle qui a pour but la consommation et même que celle de production. Cela, au reste, est explicable, car les institutions privées de crédit sont très bien organisées en Grande-Bretagne. Mais c'est en Ecosse que les banques sont le mieux organisées du monde entier, et les services qu'elles rendent à la population font que cette dernière n'éprouve pas le besoin de recourir à la coopération pour se procurer un crédit à Don marché. En Irlande, cependant, où la population est en majorité agricole et dans un état plutôt misérable, la coopérative de crédit pourrait rendre de réels services. De même, dans les grandes cités du Royaume-Uni, ces coopératives seraient un moyen efficace de relèvement de la classe prolétaire et empêcherait la formation et la perpétuation de cette misère urbaine, beaucoup plus affreuse que celle qu'on rencontre dans les campagnes.
Des philanlhro[x*s ont essayé de populariser la coopérative de crédit, mais leurs efforts n'ont pas été couronnés
(l) Ch. Gide, Economie sociale^ 3« éd., p. 429.
de succès, le nombre de ces associations n'ayant augmenté que faiblement. La coopération de crédit ne pourra faire des progrès «en Angleterre, que si les sociétés coopératives de consommation se décidaient à leur venir en aide. Elles auraient avantage, surtout quand leurs sociétaires sont très pauvres", de créer à côté une coopérative de crédit, qui, en avançant des sonmies aux ouvriers, permettrait à l'association de consommation de vendre les marchandises au prix du marché el non pas au prix de revient. De cette manière le sociétaire est introduit petit à petit dans le chemin de l'épargne et la coopérative de consommation n'encourt pas le reproche des commerçants de les ruiner par l'abaissement des prix.
Il y a donc quelque chose à faire sur le terrain du crédit en Angleterre, et peut-être que l'avenir lui réserve un meilleur sort.
La coopération dans l'agriculture n'a que médiocrement réussi de ce côté de la Manche. Cela provient de la rareté des petits cultivateurs exploitant le modeste domaine dont ils sont propriétaires. Le sol anglais n'est pas morcelé, comme en France. On a essayé, cependant, au moyen de la coopération, d'organiser une meilleure vente des produits de la terre, et l'on est arrivé dans certaines parties du royaume à des résultats appréciables.
En Irlande, pays essentiellement agricole, le mouvement coopératif agricole s'est développé dans des proportions remarquables, et il n'a fait que s'accentuer depuis quelques années. Des organisations spécialement connues sous le nom d' Agricullural coopérative socielies, ont à peu près adopté la forme des syndicats agricoles français; elles groupent autour d'elles de nombreux adhérents. Par
l'association, les Mandais réussiront à acheter les terres qu'ils tiennent en fermage, quand les lois qu'on vote en leur faveur au parlement britannique forceront les landlords anglais à vendre une partie des vastes propriétés qu'ils détiennent plus ou moins injustement.
Il y a en tout en Irlande 87 sociétés agricoles, 12 sociétés d'industrie à domicile et 64 sociétés de crédit. On trouve en plus 143 laiteries coopératives organisées et fonctionnant de la même manière qu'en France.
l.fes Building societies ou s-ociétés coopératives de prêts pour la eonstruction ou l'achat d'immeubles, sont au nombre de 3.072. Enfin on compte ^07 Land and Building societies, qui poursuivent le même but que les sociétés des maisons ouvrières en Franee.
La coopération de consommation ne se signale pas en Angleterre seulement par le grand nombre des soeiétés, mais aussi par leur organisation en des fédérations puissantes. Dès le début, les sociétés de consommation s'étaient vues en butte à la concurrence de certains commerçants, jaloux de leurs succès. En divers endroits ces commerçants avaient menacé les producteurs ou les maisons de gros qui les fournissaient de marehandiscs, de leur retirer leur clientèle s'ils continuaient à livrer aux coopératives.
D'autre part, les sociétés peu importantes, connaissant mal les marchés de gros, les usages commerciaux et la qualité des marchandises, étaient parfois singulièrement mises à mal. Elles étaient forcées par les ciféonstances à se faire concurrence les unes aux autres, et presque toutes étaient à la merci des intermédiaires.
Pour faire face à ces maux, les coopératcurs anglais
résolurent de s'unir pour Tacliat en gros des marchandises. En 1863, ils fondèrent la « Wholesale coopérative Society », à Manchester, et cinq ans plus tard une société analogue fut créée pour TEcosse,
La description des Wholesales a été déjà faite au chapitre traitant de la fédération, mais nous croyons bon de la reprendre spécialement pour les fédérations anglaises.
Les Wholesales societies sont en réalité de véritables coopératives; mais les membres, au lieu d'être des individu.s,sonl des sociétés* et no peuvent être que des sociétés. Fondées par des associations coopératives de consommation, elles n'existent que pour procurer à ces 'dernières, aux meilleurs conditions possibles, les produits dont elles ont besoin et, d'une manière générale, pour les aider dans leur tâche. Toute opération étrangère à cet objet leur est interdite.
Chaque société affiliée est tenue à souscrire un certain nombre d'actions, en proportion du nombre de ses membres. Elle reçoit un intérêt de 5 % sur le capital versé et des ristournes peu élevées, il est vrai (4 pence par livre en 1903), sur les achats faits pendant l'année; les sociétés non affiliées sont également admises à acheter, mais leurs ristournes sont inférieures de moitié.
Chaque année, des assemblées générales se réunissent pour contrôler et se rendre compte de la marche de la Wholesale, A ces assemblées, les sociétés actionnaires sont représentées par des délégués qui varient en proportion du nombre des membres: dans celle de Manchester, chaque groupe de 500 membres ou fraction inférieure à ce nombre a droit à uoi délégué. Dans celle de Glasgow, les sociétés ont une voix supplémentaire pour les premières
1.000 livres d'achats faits pendant Texercice précédent, et une autre voix pour chaque 2.000 livres d'achats au-delà de cetl-e somme. Depuis 1892 la Wholesale écossaise admet ses employés et ouvriers à devenir actionnaires; elle leur a accordé un délégué à l'assemblée générale et un délégué supplémentaire pour chaque groupe de 150 actionnaires.
Des comités formés de membres élus pour deux ans et sortant par moitié chaque année, administrent les deux Wholesales, Les membres sortant peuvent être réélus. Elles tiennent tous les trois mois une assemblée générale, et dressent leur bilan deux fois par an.
C'est avec un capital de 990 livres que la Wholesale anglaise débuta en 1864; à la fin de 1903 elle disposait d'un capital global de presque 80 millions. Nous avons déjà donné les chiffres relatifs» à son activité, aussi nous nous dispensons d'y revenir.
Tout, dans ces sociétés de gros, est établi' sur un pied colossal. Les Wholesales se fournissent en quantités immenses sur les marchés du monde entier. Mais ne se bornant pas seulement à acheter, elles se sont mises en état de pouvoir aussi fabriquer en construisant bon nombre d'ateliers et d'usines. Elles confectionnent les chaussures, les vêtements, la lingerie, les corsets; elles produisent le savon, les confitures, les épiceries, la farine, le chocolat, etc.; elles fabriquent elles-mêmes les meubles, elles ont d'immenses ateliers d'imprimerie, des crémeries en Irlande, une fabrique de lard en Danemark, Une fabrique d'huiles en Australie, deux plantations de thé à Ceylan.
Le nombre d'ouvriers et d'employés appartenant aux Wholesales est de 16.000 pour celle de Manchester et de
7.000 pour celle de Glasgow. Il va sans dire que les ouvriers et les employés sont très bien traités par les Wholesales. Elles y sont d'ailleurs obligées, non seulement à cause du but qu'elles poursuivent, mais bien plus encore en raison de la place éminente qu'elles occupent dans le mouvement social. Partout où elles ont des fabriques, les employeurs particuliers sont moralement contraints de les suivre, et c'est un service signalé rendu à la classe ouvrière anglaise par le mouvement coopératif d'avoir, en bien des endroits, provoqué lamélioration des conditions de travail.
De ce que nous avons dit jusqu'ici, il résulte que le mouvement coopératif anglais est caractérisé par l'association coopérative de consonrmiation. Cette forme de la coopération a de profondes racines en Grande-Bretagne et arrivera, si la progression continue dans les mêmes proportions, à accaparer, dans un- laps de temps relativement court, tout le commerce britannique. Quand ce résultat sera atteint elle pourra s'attaquer aussi à la production, soit en encourageant les coopératives de production autonomes, soit en prenant simplement la place des patrons. Cette dernière méthode a beaucoup plus de chances de réussir, car elle ne demande pas un changement dans les habitudes de la production. De plus, l'expérience acquise jusqu'à présent dans le système patronal pourra servir avec succès à la production. régie par les Wholesales.
En s'inspiranl des Wholesales qui ont régularisé et centralisé le commerce des sociélé^s coopératives de consommation, on pourrait de même créer un organisme supérieur destiné à diriger la production et la consomma-
lion. Ce serait une sorte de comité central au-dessus des Wholesales et des fédérations des sociétés coopératives do production, qui aurait pour rôle de centraliser et de réglementer ces deux formes de la vie écotiomique.
Pour les autres sorte* de coopératives, nous avoiis vu qu'elles ne sont pas très développées en Angleterre et cela pour des causes dont l'explication se trouve dans le genre d'occupation de la population, de même que dans la prospérité matéiielle des individus. Les progrès faits par les coopératives de consommation sont, néanmoins, si grands, que l'Angleterre peut revendiquer pour elle l'honneur d'occuper le premier rang dans le mouvement coopératiste.
§ 2. — La coopération en France.
Le mouvement coopératif a suivi en France une toute autre évolution qu'en Angleterre. Ce n'est pas l'association de consommation, mais bien celle de production qui a inauguré le principe coopératif sur les bords de la Seine. Bucliez, en 1831, a fondé la première association coopérative de 'travailleurs et un peu plus lard Leclair groupait d'autres ouvriers en une association plus puissante qui vit aussi aujourd'hui. Le mouvement révolutiomiaire de 1848 a encouragé la multiplication des coopératives de production, et l'on vit cette année Téclosion d'un grand nombre d'entreprises coopératives. Mais avec la chute de la Républicjue et avec l'avènement de TEmpire, les coopératives, de même que toutes autres formes d'association, Surent renoncer à faire des progrès, car le gouvernement ne leur était guère favorable. Ce n'est que vers 1863, que ce der-
nier deviomt moins ombrageux envers les associations, et permet au mouvement coopératif de reprendre son chemin si brillamment commencé en 1848.
C'est l'association coopérative de crédit qui cette fois occupe lo premier plan du mouvement coopératif, celle de production ayant perdu beaucoup d'adhérents à la suite des échecs subis eu 1848. Mais les résultats ne furent pas meilleurs pour celte nouvelle forme de la coopération, et la classe ouvrière, découragée de tous ces insuccès, abandonna le mouvement coopératif pour le socialisme collectiviste que venait justement de fonder Karl Marx, et qui avait ra;'ttrait de tout système économico-social se Irouviint à ses débuts.
Pendant ce temps, différentes associations de consommation venaient au monde sans beaucoup de bruit, et prouvaient par leur vitalité que la coopération ne pouvait que gagner en suivant en France le même chemin qu'en Angleterre. Parmi ces protagonistes de la coopération de consommation, nous pouvons citer bon nombre de sociétés qui existent encore, telle:^ que la Ruche stéphanoise qui date de 1855, la Revendication de Puleaux, V Abeille suresnoise, etc. De même qu'en Grande-Bretagne, ce n'est pas dans la capitale mais dans un centre ouvrier de province que la coopération de consommation a commencé à se développer puissamment. A Lyon, notamment, le nombre des associations de consommation augmente assez vite pendant la période de 1860-70. Quelques économistes soutiennent le mouvement et lui tracent un programme qui, quoique ayant les mêmes principes que celui 3c Rochdalo, est, cependant, plus modeste dans ses tendances que ce dernier.
Cependant, les sociétés- coopératives de consommation manquaient de conscience ; elles venaient isolém<?nt et ne se rendaient pas compte de Thorizan, beaucoup plus large auquel elles avaient droit d'aspîror. Il leur manquait une organisation qui puisse conlrôlcr et diriger leurs efforts. Quelques coopéra teurs décidés, et se rendant cojnpte de cette lacune du mouvement, essayèrent d*y porter remède en 1885. Sur 1 initiative de (juelques coopératcurs de Nîmes, un congrès se réunil à Paris, et tirant profit de Texpérience des Anglais en cette matière, jetèrent les bases d'une organisation du mouvement coopératif. C'est alors que fut constituée une Union coopéralive avec un Comité central permanent, une fédération (Pachats et un journal. On décida de convoquer chaque année un congrès de toutes les. sociétés coopératives de France.
Les socialistes, après avoir comrhicncé par railler le mouvement coopératif en le considérant comme un moyen propre à fortifier la bourgeoisie, s'étaient petit à petit rapprochés des coopératcurs, et après avoir réuni leurs membres en différentes associations coopératives firent adhérer ces dernières à VUnion. L'exemple des sociétés belges vint, cependant, changer leur altitude et en 1895, ils rompircTit avec VUnion en se groupant dans une fédération qui porte le nom de Bourse coopérative des sociétés socialistes de consommation.
A peine veimes au monde, les associations coopératives ont adopté en Franco le caractère gaulois en se divisant et se fractionnant. Cette scission ne peut que nuire à la coopération française, surtout que la Bourse ne poursuit qu'un but politique qui se trouve en dehors du progranmie coopératiste.
Le nombre des sociétés en France est très grand, beaucoup plus grand qu'en Allemagne ou en Angleterre, malgré que les sociétaires ne soient pas si nombreux que dans ces deux pays. En Angleterre, la tendance est au contraire à un-c diminution du nombre des sociétés et à une augmentation très forte de celui de leurs membres. Nous avons déjà dit dans le chapitre précédent que cette augmentation se chiffre annuellement par 70-80.000 personnes. Grâce à cet esprit de coneentration, on peut trouver en Angleterre des sociétés, comme celle de Lccds, par exemple, qui comptent plus de 50.000 membres. En Allemagne, on rencontre aussi des associations colossales, et même la plus grande du monde en ce qui concerne le nombre des associés est celle de Breslau qui n'a pas moins de 80.000 sociétaires. En France, c'est la tendance contraire qui se manifeste. Non seulement les sociétési ne fusionnent pas, mais beaucoup d'entre elles se fractionnent, même quand elles sont très petites. En dix ans, 1893-03, le nombre des sociétés coopératives de consommation françaises a passé de 1.000 à 2.000. Il a donc doublé. Pendant le même laps de temps, elles passaient en Angleterre de 1.420 à 1.476, soit un accroissement insignifiant de 4 °/„. Le nombre des membres, cependant, augmentait dans ces dernières de plus de deux tiers, comptant en 1902, 1.893.176 contre 1.127.000 en 1893.
La caractéristique de la coopération française a été, et est encore l'association coopérative de production. Elle correspond mieux au tempérament national français qui se plait à se manifester dans des petites unités autonomes. Les causes qui Font empêché de progresser, après s'ôtre manifestée avec beaucoup de succès en 1848, ont été d'une
pari Tesprit d'hostilité du gouvernement impérial qui avait succédé à la République, et d'autre part lo mépris que le socialisme a manifesté pour le mouvemient coopératif en . général. Rebutés par les difficultés matérielles qu'ils rencontraient sur leur chemin en se groupant en associations de production, les ouvriers se tournèrent du côté du socialisme qui leur promettait la réalisation du même but par des moyens beaucoup plus rapides.
Battue en brèche par les socialistes qui les considéraient comme une pépinière de petits patrorts, et par les économistes qui ne voulaient pas leur reconnaître la prétention qu'elles avaient de réformer le système économique en abolissant le salariat et le patronat, les coopératives de production durent reculer, et sio contenter, pour un temps assez long, d'un rôle plutôt modeste. Mais depuis quelques années elles sont ^manifestement en progrès. Leur nombre, de même que leur vitalité, s'accroît de plus en plus. Ne se laissant plus influencer par l'opinion publique, les associations de production se sont lancées dans toutes sortes d'entreprises, s'attaqnant même à la grando industrie telle que mines, vorreries, etc. Elles ont pu, grâce à leur souplesse, s'adopter aux formes préconisées par les socialistes en devenant eollectivistesi comme la « Verrerie ouvrière d'Albi », de même qu'à celles admises par les économistes en s'associanl le capital, comme l'ont fait les ouvriers peintres en créant leur association le Travail,
La résurrection de ce mouvement est du reste favorisée en sous-main par les autorités, non pas seulement à cause des tendances socialistes de ces dernières, mais aussi pour empêcher les ouvriers de devenir par trop révolutionnaires. En fortifiant la classe ouvrière et en la rendant plus oU
moins maîtresse des instruments de travail qui viennent directement dans la main des ouvriers, on espère la transformer en un élément moins turbulent et moins accessible aux théories révolutionnaires.
On a très peu de données sur le mouvement des associations ouvrières de production, car les statistiques sont rares et incomplètes. Il n'y a pour le siècle passé qu'une enquête officielle de 1892, mais la direction du travail a fait une statistique complète datant du premier janvier 1907. A cette date, on comptait 358 associations de production en France et 1 en Algérie. Des premières, 138, soit près de 2/5, se trouvaient dans le département de la Seine. Le nombre total dos: miemljnc's:, pour 331 sociélési (jui ont répondu à renquête, csi de 15.838. Parmi ces derniers, 3.000 appartiennent au Familistère de Guise. Si Ton excepte celle-ci et encore trois autres sociétés comptant chacune plus de 500 membres, le reste n*offre qu'une moyenne de 30 membres par association. En dehors des sociétaires, on compte aussi 5.424 ouvriers auxiliaires qui se répartissent dans 200 sociétés, parmi lesquelles celle des lunetiers qui, avec 225 sociétaires, emploie 1.200 salariés.
Pour le chiffre des affaires, il n'y a que 297 sociétés qui ont eu le courage de le faire connaître, et il se monte pour ces sociétés à 50.358.700 francs, ce qui fait une moyenne de 170.000 francs par société. Il y en a cependant quelquesunes, telles que les Charpenlieps de Paris^ le Travail, le Diarrmntaire de Saîni-Cloud, qui font d'un J à 2 millions de francs, ce qui fait qu'on doit trouver bon nombre de sociétés qui ne font pas de belles affaires. Les bénéfices ralisés par ces différentes associations ne sont pas connus, car elles n'ont pas voulu le donner ; on peut, cependant,
en le supposant êlrc de 10 7o, l'évaluer à 5.500.000 francs. Réparti par membre, on au>i-ait un bénéfice de 350 francs à ajouter au salaire annuel. Ce n'est pas beaucoup, mais c'est assez si Ton tient compte des difficultés que ces sortes de coopératives ont à surmonter au début. Toute réforme demande au commencement beaucoup de sacrifices et ceux réclamés par la coopération ne sont pa8 exorbitants.
Les associations de production ne sont pas isolées ; la plupart se trouvent réunies autour d'une fédération qui se nomme la Chambre consultative. Cette dernière fut créée en 1884 et a pour mission de défendre les intérêts des associations de production et d'encourager le développement de leur action et de leur influence. Au commencement elle ne comptait que 29 sociétés adhérentes, ma'îs leur nombre ne tarda pas à s'agrandir, et aujourd'hui elle groupe plus de 170 associations de production. Parmi les services qu'elle a rendus aux coopératives de production, il faut mentionner la création d'une banque, d'un journal, l'Association ouvrière, d'un orphelinat de la coopération ; elle a réuni toutes les associations du bâtiment en un organisme sous le nom de la Construction coopéraiiv-e ; en un mot, elle cherche à donner à la coopération de production la force nécessaire pour pouvoir surmonter avec succès les obstacles qu'elle peut rencontrer sur son chemin.
La coopération de consommation n'a pris une réelle importance en France que depuis 1885. Les chiffres suivants, pris dans VAlmanoich de la coopération française pour 1908, nous donnent une idée de leur évolution en ce qui concerne le nombre :
En moins d'un quart de siècle, de 1885 à 1908, le nombre des sociétés coopératives de consommation a presque quadruplé. Actuellement, d'après la statistique dressée par V Union coopérative, leur nombre serait d€ 2.344, en augmentation do 1^0 sur celui de 1907. Ce chiffre est supérieur à tout autre pays, et la France tient donc la tête en ce qui concerne la coopération de consommation considérée au point de vue du nombre. Mais celte supériorité n'est que factice car, en ce qui concerne le nombre des membres et le chiffre des ventes, la France est distancée de beaucoup j)ar ses deux voisines, l'Allemagne et l'Angleterre.
La statistique officielle donne un chiffre de 641.519 membres. Si l'on ajoute celui des sociétés qui n'ont pas répondu au questionnaire, on peut l'évaluer à 650.000, cela revient à 300 membres par société. Pour l'Angleterre, ce nombre est presque cinq fois plus grand, car il dépasse le nombre de 1.400.
Pour qu'une association de consommation puisse bien fonctionner, elle doit pouvoir compter sur au moins 500 sociétaires. Ce nombre est un minimum qui est indispensable à la sûreté d'une coopérative. En France, il n'y a
que 227 sociétés qui remplissent cette condition, ce qui donne un taux de' 11 °/o, relativement au total des sociétés. Celles qui comptent plus do 1.000 membres ne sont que 87, et seulement dix peuvent être fîères d'avoir plus de 5.000 membres. En Angleterre, ces dernières sont dix fois plus nombreuses.
Le chiffre des ventes est de 191.012.000 francs. Il faut, cependant, pour avoir le chiffre complet des ventes, le majorer un peu, car plus de 300 sociétés n*ont pas répondu au questionnaire. Cette majoration ne peut pas être forte, les sociétés qui no répondent pas au questionnaire étant le plus souvent forcées à ce mutisme par la petitesse de leur chiffre de ventes. On peut, néanmoins, l'évaluer à 200 millions. Cela donne une moyenne de 100.000 francs par société ou quelque chose comme 300 francs par membre. Si nous comparons avec T Angleterre, nous voyons que le rapport, qui est assez grand, est défavorable à la France, la moyenne étant pour la Grande-Bretagne de 1.100.000 francs par société et de 716 francs par membre. Les sociétés faisant plus d'un million d'affaires sont au nombre de 18 en France et de 219 en Angleterre.
Celte supériorité des sociétés anglaises s'explique par le fait qu'elles ne se cantonnent pas dans une seule branche du commerce, mais en imitant les grands magasins, s'efforcent de vendre tout ce qui peut satisfaire aux besoins de leurs membres. En France, elles se bornent pour la plupart à ne faire qu'un seul commerce. L'épicerie compte le plus grand nombi-e ; vient ensuite la boulangerie, avec 836 ; la boucherie ne compte que 24 sociétés ; 40 ne s'occupent que du commerce du vin, 81 de celui de la bière et 30 limitent leur activité à la vente du charbon.
La coopération de consommation française n'est pas encore en état d'aborder la production comme Ta déjà fait celle d'Angleterre. Cela ne viendra qu'après la constitution d'un solide magasin de gros* qui pourra absorber toute la production d'une fabrique.
Les sociétés professionnelles des employés des chemins de fer tiennent une place importante dans, la coopération de consommation. Il y a 112 sociétés avec 46.000 membres et environ 15 millions de francs d'affaires.
Il y a donc en France un grand nombre de sociétés, mais n'ayant en général qu'un petit nombre de membres cl faisant mlativement peu d'affaires. Elles pourraient remédier à ces défauts en s'unissant entre elles, en fusionnant en une seule où cela est possible, et en cherchant à varier leur activité en vendant le plus d'articles possible.
De même qu'en Angleterre, la coopération de crédit n'a pas gagné bcaiucoup.de terrain en France. La grande division des fortunes et l'aisance relative de toutes les couches sociales ont empêché l'usure de faire des ravages parmi les classes» pauvres, aussi elles ne furent pas forcées de recourir à la coopérative de crédit. Celte dernière pourrait, néanmoins, rendre de réels services à la petite industrie, qui est très développée en France, et favoriser le petit cultivateur, qui est souvent forcé depuis quelque temps de subir des' crises assez douloureusie&.Nous verrons plus loin qu'une des formes de la coopération de crédit, le crédit agricole, a pria une certaine importance et se trouve en très bonne voie.
Le crédit urbain n'est que faiblement représenté. On ne peut citer parmi les plus anciennes, que la banque populaire de Cannes créée en 1875, et celle de Menton en 1884,
Cette dernière, compte 551 miembres. a-ctionnaires, dont seulement urîe soixantaine appartiennent à la classe des artisans. Son capital qui est de 284.300 francs donne une moyenne de 700 francs par membre. La plupart des banques populaires font partie do la fédération qui a son siège à Marsieille et qui se nommic : Centre fédératif du crédit populaire en France,
On trouve encore à Paris une banque coopérative de crédit, dont le capital a été formé grâce aux libéralités de certains philanthrope.^. Cette banque a borné son actiAÎté à venir en aide à la coopération de production et en cela elle est doublement coopérative.
La coopération de crédit rural n'est pas non plus 1res développée en France. Elle rencontre les mêmes obstacles que les banques populaires. Les syndicats agricoles ont essayé cependant, d'acclimater cette formo de la coopération dans les campagnes, en créant des sociétés filiales do production ou de vente. La première en date fut la banque de Poligny quiconamença avec \m. capital initial de 20.000 francs. Elle ne prêtait qu'aux agriculteurs et seulement pour les besoins de Tagricullure en n'escomptant qu'à 1 % au-dessus du taux de la Banque de France. Ces sortes de sociétés pouvaient escompter leur papier à la Banque do France, en renouvelant cette opération jusqu'à trois fois pour permettre aux cultivateurs de jouir du crédit au moins pendant Il durée d'une campagne agricole.
Une loi, votée on ]89i, vint faciliter leur constitution on simplifiant les" formalités légales auxquelles elles étaient soumises. Pour pouvoir, cependant, contracter un emprunt, il faut être membre du syndicat. Le nombre de ces caisses était, en 1907, de 1.638,
Le législateur, voulant encourager cette forme du crédit coopératif, mit à la disposition du crédit agricole à titre de prêt une somme de 40 millions que la Banque de France devait fournir en échange du renouvellement de son privilège. Le gouvernement a, en plus, abandonné aux mêmes caisses la part annuelle qu'il s'était résenée- sur les bénéfices de la Banque, et qui ne pouvant être inférieure h deux millions, a atteint ces dernières années le chiffre de cinq millions. Pour répartir éqailablemient cette manne qui arrivait inopinément aux coopératives de crédit agricole, on a dû organiser ces dernières en créant des caisses régionales. Ces caisses atteignaient en 1906 le nombre de 74 avec 1.638 caisses locales rattachées à elles, et 76.000 adhérents. Mais, chose assez étrange, les fonds avancés aussi généreusement par l'Etat ne furent pas reçus par les banques agricoles avec l'erxipressement auquel on s'attendait, et la plus grande part de ces millions est restée inutilisée. En six ans, de 1901 à 1906, seulement 23 millions sur les 85 millions de l'Etat avaient été pris par les banques, et pour pouvoir utiliser le restant on a dû l'offrir aux associations de production agricole.
Quoique n'ayant emprunté que 23 millions, les caisses ont prêté à leurs membres une somme de 57 millions de francs. Leur propre capital qui est de 3 millions J, sert seulement de garantie.
Il y a en dehors de ces caisses agricoles, patronnées par l'Etat, certaines banques groupées autour de centres différents et ayant un caractère plus indépendant. Parmi ces dernières, on trouve un groupe s'inspirant du système allemand Schutze-Delitsch et prétendant n'avoir - recours pour vivre qu'au self-help. Ce sont, en général, les ban-
• r'^tfi'iW.T
ques adhérentes au « Centre fédéralif du crédit populaire » que nous avons déjà mentionné précédemment. Elles sont assez nombreuses pour une institution indépendante, et en 1906 on en comptait 640. Malgré leur principe d'indépendance, elles ne font pas fi die l'aide de FEtat et elles profitent aussi des lois votées en faveur du crédit agricole en 1899, de même que des fonds avancés par la Banque de France et qu'elles reçoivent par l'intermédiaire des caisses régionales.
On trouve encore un autre groupe qui n'est qu'un rejeton du précédent, duquel il s'est détaché en 1893 et qui est connu sous le nom d' « Union des caisse»:^ rurales ». Ce groupe a son siège à Lyon et est présidé par M. Durand, tandis que le « Centre fédératif du crédit populaire » a commo initiateurs MM. Rayncri, E. Rostand, L. de Besse, et se trouve à Marseille.
Au nombre de 512, avec 10.000 membres, les banques affiliées à l'Union ont un caractère social chrétien et sont constituées sur le modèle Raiffeisen, en admettant le principe de la solidarité illimitée. Leur caractère coopératif est beaucoup mieux accentué que celui des autres caisses rurales, mais elles ont aussi recours à l'aide de l'Etat.
En tout, on compte en Francj^ 3.000 caisses de crédit agricole avec 100.000 membres et 70 millions de francs de prêts. Quoique assez bien représentée, cette forme de la coopération est, cependant, de beaucoup moins développée en France qu'en Allemagne, comme nous allons le voir dans la suite au chapitre suivant.
Les coopératives de construction ne sont pas si nombreuses en France qu'en Angleterre ou aux Etats-Unis. Elles ont bâti cependant plus de 600 maisons. Le capital em-
ployé ne peut être déterminé d'une façon précise, mais doit être supérieur à deux milliards de francs. La multiplication de ces sortes do sociétés- ne serait que désirable pour la France, car les logements, surtout ceux habités, par les ouvriers, laissent beaucoup à désirer.
On trouve encore on France une forme de coopérative d^ production de date fort ancionno et qui est connue sous le nom de fruitière. Il y en a 2.000 environ, auxquelles il faut ajouter 150 laiteries coopéra lives, possédant Tl 6.061 vaches et livrant au comm^erce près de 8 millions do kilogr. de beurre. La fruitière a été déjà traitée au chapitre des sociétés coopératives de production, où nous Favons examinéio plus en détail, aus&i nous pouvons nous dispenser d'y revenir, quoique sa place eut été dans ce chapitre, étant une forme de la coopération spéciale à la France.
Les caisses d'assurance mutuelles agricoles, contre la grêle, l'incendie, la mortalité du bétail ou les accidents, peuvent être aussi classées parmi les différentes sortes de coopératives qu'on trouve en France. Elles tiennent, cependant, beaucoup plus de la mutualité que do la coopération. Actuellement, elles sont au nombre de 4.000 et rendent à la population agricole des services considérables.
On doit mentionner aussi les sociétés coopératives de viticulteurs qui, dans un pays de grande viticulture comme la France, pourraient rendre de notables services. Le nombre de ces sociétés ne dépasse pas la douzaine, alors que l'Allomagnc, où la culture de la vigne est infiniment moins impoilanle, compte 130 associations où la fabrication est faite en commun.
La France s'est laissée distancer sur le terrain coopératif par beau-coup d'autres pays qui ont adhéré, cependant, plus
tard qu'elle à ce mouvement. Sur le marché anglais elle avait jadis là première place pour la fourniture des beurres, elle est descendue à la quatrième ; elle était également la première pour la vente d-es œufs, elle occupe maintenant h cinquième rang, vendant pour 12 millions de francs sur 167 qu'achète l'Angleterre. Les livraisons de fromages ne se montent qu'à 1.140.000 francs sur 178 d'achats que fait le môme pays, et pour la viande abattue qui entre en grandes quantités sur le mairché de Londres, la France ne livre que très peu de chose.
Si les coopératives de consommation ont si bien réussi en Angleterre, c'est en grande partie grâce à leur admirable organisation en fédérations puissantes. Les deux Wholesales ont donné corps aux coopératives anglaises et les ont empêchées de s'affaiblir par des luttes inévitables qu'aurait engendrées leur isolement.
Les sociétés coopératives de consommation françaises ont aussi voulu profiter des avantages que donne l'association et elles se sont unies pour cela en 1885 en deux organismes portant les noms cV Union coopérative et Fédération d'achat. Elles n'ont pas porté dès le début ces noms. Jusqu'en 1888 elles s'appelaient la Chambre économique et la Chambre consultative, et seulement à cette date elles changèrent de nom. La Fédération qui avait son siège à Charenton était devenue un véritable magasin de gros. Sa vie ne fut, cependant, pas très longue, et elle succomba en 1895 après sept années de vie plutôt difficile. Cette mort prématurée était due en partie au désintéressement des grandes sociétési parisiennes, qui considéraient comme déshonorant le fait de ne pas s'adreeser directement au
producteur et d'avoir recours à un intermédiaire, même quand ce dernier est une coopérative.
En 1895, les socialistes ont scindé la coopération de consommation française en deux, en créant un groupe socialiste avec une fédération portant le nom de « Bourse coopérative des sociétés socialistes de consommation. »
Actuellement on a deux fédéiralions plus importantes, celle des socialistes, que nous avons déjà mentionnée,' et Vbnion coopérative qui a son siège à Paris. Elles ne sont toutes les deux que dans la première phase de la fédération, c'est-à-dire dans celle où elles jouent plutôt le rôle d'office de renseignement. Le Comité centrât, par exemple, ne s'est occupé jusqu'à présent que de la propagande en organisant des congrès nationaux et même internationaux, en publiant un Bulletin d'abord mensuel, aujourd'hui bi-mensuel, et en éditant depuis 1893 un Almanach annuel de la coopération française. Il a de plus établi les premières statistiques du mouvement coopératif en France, et facilité par ses conseils la venue au monde et l'existence de bon nombre de coopératives.
Depuis 1905, l'Office coopératif tond à devenir réellement une coopérative de coopératives, en payant certains ordres de ses sociétés auprès de certains fournisseurs. Pour f.air« cela on a besioin de capitaux, aussi l'Office a commencé à émettre des parts d'emprunts de 50 francs l'une, rapportant 3 fr. 50 7o l'an, et remboursables trois mois après la demande de remboursement. Il espère par ce moyen pouvoir se procurer le capital nécessaire à la nouvelle fonction qu'il veut entreprendre.
Cette mesure, prise par l'Office, donnera une existence réelle au magasin de gros qui existe depuis 1901 à l'étal
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rudimentaire. A celle date il ne groupait que 64 sociétés do consommation et ne faisait que pour 70.000 francs d'opérations. Les recelles et les dépenses se chiffraient par 1.151 francs et 1.277, ce qui au lieu de bénéfices donnait un déficit . On n'aurait pas pu l'accuser d'avoir alors trop d'employés puisque leur nombre se réduisait à l'unité.
En 1906, rOffice se présentait beaucoup mieux. Cette fois-ci on peut compter 292 sociétés adhérentes qui lui ont permis de faire pour 904.462 francs d'opérations. Les fonds de roulement qui n'existaient pas en 1901 atteignent en 1906 la somme de 16.510 francs, et ceux de réserve la somme de 6.550 francs. Les emprunts et les dépôts se montaient à 9.960, et la gestion se balançait par un tropperçu de 1.695 francs, différence entre une recette de 8.905 francs et une dépense cTe 7.210 francs. Les employés avaient passé du singulier au pluriel, car pour 1906 on en compte cinq.
Si l'Office continue à progresser de la même manière et si les sociétés adhérentes font preuve d'un esprit solidaire en souiscrivant le plus do parts possible, le magasin de gros ne tardera pas à devenir une réalité et à suivre peutêtre le chemin parcouru déjà par les fédéralionsi anglaises. Un peu moins de particularisme de la part des coopératives de consommation et un peu plus de solidarisme, et rOffice coopératif n'aura plus honte à se comparer à ses congénères de f^tranger.
De ce que nous avons dit jusqu'ici, il résulte que les Français ne sont pas rebelles à l'association, car ils possèdent beaucoup plus de sociétés coopératives que chacun des autres pays, et si l'on veut compter tous les genres d'associations on arrive au prodigieux nombre de 45.000.
Leurs associations ont, cependant, un défaut qui est assez grave, à savoir leur petitesse. On ne trouve pas en France, quoiqu'elle ait d'a*ssez grandes agglomérationis humaines, des sociétés de consommation comptant 50.000 membres comme celle de Leeds, ou 80.000 comme celle de Breslau. EUo est encore a<u système d'infiniment petits et bon nombre de ses sociétés ne comptent que 50, 30 et même 20 sociétaires.
On a essayé d'expliquer ce morcellement par le génie national. Le Français aurait horreur des dimensions trop fortes. Le petit propriétaire, le petit industriel, le petit commerçant, le petit rentier, etc., sont nombreux et il était tout naturel que dans l'association ils eussent préféré le petit groupement.
Eu dehors du génie national qui se prête à expliquer tout ce qu'on veut bien lui faire expliquer, il doit y avoir aussi d'autres causes beaucoup plus précises. Il nous semble que toutes les entreprises humaines qui ressortent de la solidarité, ne peuvent fleurir que là où elles trouvent des hommes préparés par l'éducation à l'idée d'association. Si en Allemagne et en Angleterre la coopération et Tassociation ont fait de rapides progrès, c'est que, dans cosi deux i>ays, la religion protestante a habitué depuis longtemps les individus à se grouper dans des associations de différentes catégories. L'haEitude de s'associer étant acquise, la constitution d'une société, sous quelle forme que ce soit, n'est plus que chose aisée. On voit très bien cela en Angleterre où, bien avant Papparition des sociétés coopératives, les individus avaient l'habitude de passer leur temps libre en se réunissant en de petits groupements, tels que les clubs. En Allemagne,
rassociation se manifestait aussi sur le terrain politique, car les petits Etals -et les communes libres ont dû toujours s'associer pour pouvoir résister aux ennemis communs. En France, qui depuis le» temip« de Richelieu est devenue un Etat- centraliste, l'individu s'est toujours trouvé plus ou moins isolé et mémo quand il s'associait il ne le pouvait qu€ clandestinement ou dans des associations trop petites et pas assez libres pour pouvoir se développer pleinement. L'association n'a donc pas été en position d'évoluer de la même manière qu'en Angleterre, et les associalions qu'on trouve en F'rance sont pour la plupart des importations de l'étranger et qui ont, par conséquent, besoin d'un temps plus ou moins long pour entrer dans les mœurs du peuple.
On donne encore comme causes du peu de. succès de la coopération en France, la vanité des sociétaires et surtout du conseil d'administration, la malhonnêteté dos dirigeants qui sont trop accessibles aux « pots de vin », et encore d'autres vices d'ordre plutôt individuel que social. Maïs ces reproches peuvent s'adresser à certaines coopératives, et non pas à toutes les coopératives qui existent en France, aussi nous ne croyons pas devoir nous arrêter plus longtemps à de telles considérations.
Le grand nombre des marchands est aussi un obstacle au développement de la coopération en France. Nous avons déjà examine les difficultés que suscite la classe des intermédiaires à la coopération, et plus celte classe sera nombreuse plus la lutte contre elle sera difficile.
La coopération en France, quoique n'ayant pas fait des progrès proportionnels à ceux qu'elle a faits en Angleterre et dans d'autres pa^ du continent, n'est cependant pas
en déclin,et même sur le terrain de la produclion elle est de beaucoup en avance sur les autres pays. Les coopéraleurs français peuvent envisager Tavenir aVcc confiance, car les obstacles qu'ils rencontreront encore sur leur chemin ne sont plus de nature à pouvoir les empêcher d'avancer.
§ 3. — La coopération en Allemagne.
L'organisation méthodique et la discipline sont des qualiléis inhércnte^s à Icspril allemand, aussi la coopération devait trouver dans Tcmpire allemand un milieu favorable à son épanouissement. Si Ton envisage toutes les formes de la coopération, on trouve que l'Allemagne est à la tête de ce mouvement, quoiqu'elle soit distancée par l'Angleterre en ce qui concerne la coopération de consommation et proportionnellement par le Danemark pour les associations agricoles. Les chiffres suivants, que nous empruntons à l'Almanach de la coopération française de 1908, montrent Timportancc que les sociétés coopératives ont acquise de l'autre côté du Rhin. Les chiffres concernant l'année 1900 sont extraits d'un rapport présenté au congrès de Dusseldorf (juin 1907) par la direction de l'Union centrale des sociétés allemandes de consommation :
Nature do« •ociété*
Nombre des soc'éléii
Membre.
Coopératives de crédit . .
ië.l08
Organisations industrielles
— agricoles. .
Sociétés de consommation
— d'habitation .
Coopératives diverses. . .
Total .
Donc 25.000 sociétés coopérative» avec plus de 3 millions 1/2 de membres ! Si l'on prend en considération que la plupart des membres sont chefs de famille, et que par conséquent il faut multiplier au moins par quatre le chiff rc deS' sociétaires pour avoir le nombre complet des individus adhérents au mouvement coopératif, on obtient 15 millions de personnes unies par la coopération. C est presque la même proportion que pour TAngleterre, où Ton a il millions de coopératcurs sur une population de ii millions d'habitants.
En Allemaguc, tout comme en Angleterre et en France, le mouvement coopératif commença à se manifester vers le milieu du siècle pasisé; mais tandis (|ue dans le Royaume- Uni il apparaissait sous la forme de sociétés de consommalion et en France sous celle d'associations de productions, dans les pays d'Outre>-Hliin il revêtit la forme de coopératives de crédit. La coopération dans ces trois pays a dû s'adapter aux conditions spéciales des classes pauvres et chercher à vaincre les maux qui les rongeaient le plus. C'est l'association coopérative de consommation qui devait venir en aide aux ouvriers manufacturiers anglais pour les émanciper des marchands quf prélevaient le plus clair de leurs revenus ; c'est l'association de production qui avait assumé le rôle très difficile de supprimer le patron en faveur des ouvriers en France, et c'est l'association coopérative de crédit qui a entrepris avec succès la lutte contre les usuriers, et a réussi à les bannir des pays allomands.
Les Allemands se sont docilement laissés conduire vers la coopération et il n'a fallu que deux hommes décidés et dévoués à cette cause pour donner au mouvement coopé-
ratif un grand es&or. Ces deux liommes, qui ont créé les systèmes de banques coopératives qui portent leur nom, sont : Schulze-Delitsch et Raiffeisen. Nous verrons plus loin le rôle qu'ils ont joué dans la coopération allemande et le résultat qui* couronna leurs efforts.
Le développement de la coopération en Allemagne pendant la seconde moitié du siècle passé a eu un effet salutaire pour Téquilibrc des classes sociales, car il a empêché le socialisme collectiviste de prendre une importance trop grande, ce qui aurait beaucoup nui à la consolidation du jeune empire. Les sociétés coopératives de crédit, de consommation et de production, en associant des individus appartenant aux différentes classes du peuple allemand, ont empêché qu'un f os<6é trop profond ne se creusât entre les ouvriers et les bourgeois, et en cela elles ont servi de paratonnerre contre les doctrines de Karl Marx et Lassale. Ce ne fut que plus tard en 1902 que les socialistes,imitiant ceux de la Belgique et de France, détachèrent leurs membres de la coopération existante pour en créer une autre à tendances collectivistes.
Les sociétés coopératives de crédit sont réparties en Allemagne entre deux systèmes. Les banques populaires dites Schulze-Dclitsch et les caisses rurales ou caisses Raiffeisen. Ces deux sortes de caisses ont beaucoup de points communs et ne se distinguent que» par le fait que les premières exercent leur activité dans les basses couches de la population des villes, tandis que les secondes se rencontrent le plus souvent à la campagne. Il y a, cependant, certaines différences de détail qui ont été exposées au chapitre consacré spécialement à la coopération de crédit, et dont la principale est que les banques populaires
travaillent avec un capital important qu'elles se procurent en émettant des- actions d'au moins LOOO marcs, tandis que les caisses rurales remplacent le capital par la solidarité illimitée. Le gouvernement a forcé cependant aussi ces dernières à avoir un capital, et elles émettent, pour satisfaire à cette exigence, de très petites parts, de 10 marks tout au plus.
C'est à Delitsch que Schulze créa la première société coopérative de crédit en 1850, en même temps qu'une coopérative d'achat de malièros premières et une autre de consommation. En 1864, il fonda lo journal Y Association de r Avenir^ devenu, en 1866, les actuelles Blâlter (ur Genossenschaftswesen (Feuilles pour l'Association). En 1859 fut fondéio la Fédération générale des associations de crédit et d'économie populaire allemandes. Une loi accordant en AUcmiagnc la personnalité civile fut votée d'abord en Prusse en' 18Ô7 et adoptée, après quelques modification«, par la fédération d<e rAllemiagnc du Nord en 1888. Celte loi is'««l fondue en 1889 dans la grande loi impériale sur les associations.
Sur les 15.108 sociétés coopératives de crédit, la fédération générale fondée par Schulze-Delisch (Allgemeinen verhand der deutschen Erwerbs und wirtchaltsgenossenschaften) groupait, en 1904, 960 sociétés avec 542.000 membres, possédant un capital social de 184 millions de francs, un capital emprunté de 928 millions, un fonds de réserve de 17 millions, et avait fait des prêts d'une somme de 3.100 millions de francs.
Les associations type Raiffcisen sont rattachées à la Fédération de Neuwied qui comprend 4.000 sociétés avec 300.000 membres et fait pour 600 millions de francs d*af-
faires. La plupart de ces caisses rurales sont de petites associations locales, qui reçoivent des dépôts de leurs membres, d ordinaire au taux de 3 1/2 ou 3 3/4 % et leui' consentent des avances à 4 ou 4 1/2 %. Si le prêt est à court terme, deux ou trois ans par exemple, on se contente d'une garantie morale de solvabilité et d'honnêteté. Pour une période plus longue, une hypothèque 6st prise au taux indiqué ci-dessus.
Le fonctionnement de ces sociétés locales est contrôlé et dirigé par des commissaires qui, d'ordinaire, ne sont pas rétribués ; le caissier lui-mêmo ne reçoit qu'un salaire nominal d'environ 75 francs par an* Mais le gros de la besogne est presque partout assuré par le maître d'école du lieu, qui, surtout dans les f>ctits villages, est le personnage de beaucoup la mieux préparé à ce genre de travail.
Les sociétés locales sont soutenues par les banques ceniralcs de district auxquelles elles sont affiliées.Ces banques reçoivent l'excédent de capital des sociétés locales, et leur consentent des avances quand les fonds locaux se trouvent être insuffisants pour les demandes de prêts. L'avance consentie par la banque centrale est d'ordinaire limitée à une somme égale à 10 % de la valeur globale des propriétés réelles et personnelles de tous les membres de la société locale. Pour l'évaluation desi chiffres, on admet ceux qui servent de base à la perception des impôts. Les éléments de la statistique sont transmis par la caisse locale à la Banque Centrale qui peut les vérifier et les rectifier.
Ainsi, d'une part, la Banque Centrale esi entièrement à couvert, et, d'autre part, elle n'entrave pas l'initiative, souvent discrète et délicate en matière de prêts, que la caisse locale est amenée à consentir à ses mehibres»
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Enfin, en Prusse les banques de district sont aidées, quand il est nécessaire, par la Banque centrale coopérative de Prusse, laquelle reçoit à cet effet une assez large dotation de TElat prussien. On avait craint d'abord que l'intervention de cet organisme officiel ne bureaucratisât et ne caporalisût l'effort des coopératives autonomes. Ce fâcheux résultat a été évité grâce à l'ad jonction de (|Uelquei8 coopérateurs libres, dévoués et bénévoles, au conseil de direction de cette banque.
Avant 1889, toutes l-es coopératives allemandes étaient, comme la plupart des sociétés constituées dans l'Empire, à responsabilité illimitée. En juillet 1905, 81 % des sociétés agricoles et 93 % des caisses rurales demeuraient attachées à ce régime. Pourtant depuis quelques années il se dessine un mouvement d'opinion très net et qui finira sans doute par prévaloir, en faveur de la responsabilité limitée.
Le chiffre d'affaires de ces organisations est très considérable. Il dépassait, en 1900, 440.000.000 de prêts et en 1906 il se montait à 600 millions.
On trouve encore en Allemagne un type intermédiaire entre celui de Raiffeison et celui de Schulze-D-elitsch. Il cfit connu sous- le nom do type ïïaas, du nom de leur directciur, et a comme caractéristique le fait d'émettre des actions d'un prix assez élevé, 100 marks par exemple, et de distribuer des bonis qui ne sont jamais supérieurs au taux d'intérêt perçu sur les prêts. Leurs caisses locales et régionales ont une plus grande latitude que celles de la fédération Raiffeisien, et la solidarité illimitée n'est pas si rigoureusement observée que par ces dernières. Quoique venues plus tard, les associations type Ha^as sont plus
importantes que celles appartenant aux deux types précédents, car la fédération des premières, connue sous le nom de « Union impériale diCis sociétés coopératives agritîolesi », comprend 7.000 sociétés avec 500.000 membres et fait pour 1.700 millions de francs d'affaires.
La coopération daiis Tempire germanique ne s*est pas cantonnée 'sieulement sur le terrain du crédit. Elle s*est engagée aussi sur celui de la production, de la consommation, de la construction, etc. En ce qui concerne la consommation, le nombre des associations est supérieur à celui des sociétés, anglaises, mais les membres sont de moitié moindres et les affaires n'atteignent que le quart. Pour rimporlance» des sociétés considérées individuellement, l'Allemagne ne fait pas mauvaise figure, car elle possède des sociétés très grandes, notanunent une h Dresde avec 23.000 membres, une à Leipzig avec 34^000, et une à Breslau, qui en ce qui se rapporte au nombre des sociétés, est la plus grande du monde avec ses 85.000 membres. Ne faisant cependaint que la boulangerie et les denrées: coloniales, elle n'arrive pas avec ses 32 millions d'affaires à se rapprocher du chiffre de ventes de la société similaire de Leeds.
Les sociétés coopératives de consommation allemandes sont empêchées de par la loi de tenir boutique sur rue et de vendre par conséquent au publie. Elles ne peuvent se défaire leurs marchandises que chez leurs propres membres. Le chiffre de leurs affaires de même que le montant des bonis qu'elles distribuent se ressentent de cette disposition, et c'est en grande partie à cette cause qu'il faut attribuer le fait qu'elles sont de beaucoup distancées par leurs congénères d'Angleterre, Les ventes qu'on fait au public
viennent grossir du montant des profits réalisés sur «elles les bonis à distribuer aux coopérateurs, et les siociétés allemandes sont sensiblement désavantagées par la prohibition de tenir boutique ouverte à tout le monde. La moyenne des achats par sociétaire doit être faible en Allemagne, et réellement elle ne dépasse pas 300 francs. La modicité de ce chiffre résulte aus,si en grande partie du fait que la plupart des sociétés allemandes ne so bornent à exereer leur activité que dains une ou tout an plus deux branches du commerce. Nous avons vu que celle do Breslau ne fait que la boulangerie et les denrées coloniales ; elle ferait beaucoup plu's de 32 millions d'affaires avec ses 85.000 membres, si elle s'adonnait au cominerce de tous les articles consommés sur le marché où elle fonçr tienne. En ce cas, elle pourrait bien faire 1 .000 francs de ventes par sociétaire, ce qui donnerait déjà 85 millions. Une modification de la loi et une cxtensioii des affaires sont donc nécessaires aux coopératives de consommation allemandes pour pouvoir aspirer aux progrès de leurs similaires de la Grande-Bretagne.
L'association, coopérative de production n'a pas suivi la même évolution qu'en France. Ce n'est pas sur le terrain de la production manufacturière, mais plutôt sur celui de la production agricole, que se sont constituées les coopératives allemandes. On en trouve, cependant, environ 300 qui, groupant des artisans, tels que tailleurs, menuisiers, ébénistes, entrent dans la même catégorie que celles de France. L'usine reste en Allemagne en dehors de la coopération et cela est en partie expHcable par la jeunesîse de l'industrie qui a beaucoup plus besoin de patrons pour pouvoir grandir et s'affermir. Dans une indus
trie plus vieille, et entrée, par conséquent, dans un état de stagnation, le patron n'est plus absolument indispensablé, ou du moins n'est plu® si difficile à remplacer. L'organisme étçint bien constitué et s'appuyant sur une expérience assez longue, peut marcher presque de lui-mêmje, aussi le patron, qui dans les premiers temps était absiolument nécessaire commence à revêtir la forme du parasite. Son remplacement par l'association des ouvriers ne rencontre plus de sérieuses difficultés, d'autant moins que les ouvriers des Etals vieux sont beaucoup mieux préparés à recueillir cette succession que ceux appartenant aux Etats jeunes.
Parmi les associations agricoles on peut classer aussi les Winzcrvereine (associations de viticulteurs). C'est en 1868 qu'elles ont vu le jour pour la première fois dans la vallée de l'Ahr, un affluent du Rhin, et elles sont aujourd'hui au nombre de 120. Lo cellier est conwnun, et les raisins apportés par les propriétaires associés sont payés en raison du degré gleucométrique.
Toujours comme coopératives de production agricoles, on pourrait citer les associations pour la vente du blé (Kornhauser). Elles n'ont pas encore donné des résultats très brillants et ne se trouvent qu'en nombre restreint (200 environ). Leur place serait plutôt dans les pays agricoles, tels que la Russie, la Hongrie, la Roumanie, etc., où elles pourraient rendre de réels services.
Le développement des sociétés coopératives de construction, en Allemagne, date de 1889, dès le vote de la loi coopérative supprimant la responsabilité illimitée des sociétaires et établissant des retraites pour l'invalidité et la vieillesse. Pour diminuer les causes d'invalidité on pensa
qu'il 11 y avait pas de meilleur moyen que de fournir à l'ouvrier une maison salubre et à bon marché. En 1905 il y avait en Allemagne 420 coopératives de construction. La valeur des maisons construites pouvait être estimée à 60 millions. Depuis on a signalé le mouvement ascendant de celte œuvre et on a remarqué que la tendance des coopératives à construire des maisons particulières a fait place au système des maisons collectives. Certaines municipalités, désireuses de faire construire des habitations ouvrières municipales, ont eu recours aux coopératives de construction.
Il y a environ en Allemagne .500 sociétés coopératives de construction, avec 80 millions de capitaux et ayant bûli plus de 15.000 maisons. Si c'est beaucoup en comparaison des sociétés similaires françaises qui offrent les chiffres correspondant aux précédents de 32, 2.200.000 et 600, c'est, par contre, fort peu relativement aux sociétés coopératives de constmclion anglaises et surtout américaines. Pour ces deux dernières nous avons : 2.500 sociétés pour la première et 6000 pour la seconde ; 1.600 millions et 3.000 millions de capitaux ; 250.000 et 350.000 maisons bâties. La ville de Philadelphie aux Etats-Unis a été presque complètement bâtie par les sociétés coopératives, et la multiplicité de ses mai&ons particulières lui a valu le nom de Cilé des cottages.
Les autres formes d'association coopératives, qui n'ont pas été mentionnées plus haut, telles que laiteries coopératives, associations de vente des produits agricoles, etc., sont de même assez répandues dans l'empire d'Allemagne et font des affaires assez jolies.
Toutes ces sociétés ne vivent pas isolées les unes des
autres. Elles se trouvent groupées en uno dizaine de fédérations, où se rencontrent pêle-mêle toutes les formes de Tassociation coopérative, consommation, production, crédit, construction, etc. Ce mélange n'est pas favorable au développement de la coopération en général, car chacune de ces formes a un but et un idéal très divers, et en se trouvant Tune à côté de Tautre elles se nuisent plus qu'elles ne s'entraident.
Toutes ces Unions sont constituées sur le même système. Un congrès qui se réunit une fois Tan pendant quelques jours a la mission de contrôler et de diriger les sociétés adhérentes. A côté des congrès fonctionne aussi un bureau permanent, composé de délégués élus par les sociétés adhérentes pour un certain nombre d'années. Le rôle de ce dernier est de s'occuper des affaires courantes, et non pas de la direction proprement dite qui est l'apanage du congrès.
Parmi les fédérations les plus importantes des coopératives allemandes, nous devons mentionner YAllgemeiner Verhand der deutschen Eruerbs und wlrtschalts^enossehschaften qui groupe les sociétés Schulze-Delitsch, composées de sociétaires urbains et campagnards. Elle compte 1.663 associations dont 936 banques populaires, 618 sociétés de consommation, 79 sociétés de construction et 29 unions. C'est une des plus anoiennes et des plus fortes fédérations de l'Allemagne. Au congrès de Krcuznach, en 1902, un schisme vint l'affaiblir en lui enlevant un grand nombre de sociétés adhérentes qui allèrent constituer une autre fédération ayant le siège à Hambourg. Ces sociélés étaient à tendances socialistes, et ont été forcées,
à cause t*e leurs agissements, de rompre avec les autres sociétés coopératives adhérentes à V Union générale.
La Fédération de Hambourg porte le nom de Central Verband der deutschen wirtscha(tgenossenscha{ten (Union centrale) et offrait pour 1906 les données statistiques suivantes :
Sociétés adhérentes . .
Chiffre d'affaires ...