ROUMANIE
Nous devons consacrer un chapitre entier à la Roumanie, non pas à cause que la coopération y isoit très dévelopipée, mais à cause qu elle revêt un caractère spécial, ayant non seulement un but économique, mais aussi un but national. Elle est peut-être appelée à résoudre des questions d'une importance capitale pour la solidité de l'Etat roumain ; aussi une» étude plus détaillée do ce mouvement en Roumanie s'impoisc à tout roumaiTi qui s'occupe de coopération et de nationalisme en même temps.
La Roumanie étant un Etat qui, malgré sa constitution très avancée, se distingue beaucoup de ceux de l'occident de l'Europe, nous devons, avant d'aborder la coopération roumaine, essayer d'esquisser la situation sociale et économique de ce pays. 11 faut d'abord cormaître le terrain où se meut la coopération, et seulement après entreprendre l'élude de celte dernière.
La Roumanie est un des pays qui, sur le terrain social, ne s'est converti que très tard aux idées modernes. Jusque vers le milieu du siècle passé la forme de propriété féodale, telle qu'elle existait en Russie, se Irouv^ait aussi dans les Principautés Danubiennes. L'abolition du servage n'a
pas beaucoup modifié la situation du paysan roumain car les moeurs ont survécu aux lois» qui étaient censées les supprimer. Cela du reste était naturel, car on ne peut pas changer d'un jour à l'autre un système qui a eu, pendant de longs siècle&,le temps de prendre de fortes racines dans la mentalité d'un peuple. Il faut quelques générations et des efforts constants pour vaincre l'inertie de la majorité des hommes, et pour faire correspondre au changement de formes aussi un changement de fond.
Le senage a continué à exister, quoique s'atténuant avec le temps, et même aujourd'hui on trouve des régions de la Roumanie où le servage existe encore de fait sinon de droit. Les lois économiques sont venues prendre la place des anciennes coutumes qui liaient le paysan à la glèbe, et au moyen des conti'ats soi-disant libres et de la loi de l'offre et de la demande, le pmpriétaire, surtout le grand propriétaire terrien, a continué à exploiter ses terres et ses paysans comme dans les temps passés.
Il ne faut cependant pas se figurer que ce système soit général en Roumanie, et que tous les paysans se trouvent dans les conditions des serfs. Non, car dans la région des monlagncs et des collines, où la petite propriété est beaucoup' plus lépandue, le paysan est complètement libre et ne se distingue qu'économiquement de ses congénères de l'occidient de l'Europe. Dans la région de la plaine et là où se trouve la très grande propriété, le paysan est presque absolument lié à la terre par son état misérable et par son manque d'instruction. Ici il n'est qu'un instrument qu'on fait fonctionner pendant la période des travaux agricoles et qu'on remise pendant l'hiver, quand ces derniers sont suspendus. On s'est ingénié, comme pour tout bon instru-
ment, à lui rendre le maximum de travail avec le minimum de consommation, et le coefficient économique qu'il a atteint est réellement surprenant et dépasse. de beaucoup celui des machines les plus économiques. On est arrivé à un tel perfectionnement de cette machine humaine que sont certains paysans, grâce aux lois que beaucoup d'économistes considèrent comme les meilleures parce qu'elles sont naturelles, c'est-à-dire parce qu'elles ont pour fondement Tégoïsmc des hommes, manifesté dans l'intérêt individuel. C'est en respectant la liberté du contrat de travail qu'on a perpétué l'esclavage économique de presque toute une classe de travailleurs. Le propriétaire ou son fermier, a pu toujours imposer au paysan roumain les conditions qu'il voulait bien lui imposer, car il savait bien que ce dernier ne peut vivre que sur sa terre et du travail qu'il voudra bien lui donner. Le contrat de travail n'était donc pas libre, et il est devenu avec le temps si avantageux pour le propriétaire et si onéreux pour le paysan, que ce dernier a dû, plus d'ume fois, se révolter pour obtenir des conditions de vie plus humaines. Nous ne voulons cependant pas entrer dans une discussion détaillée de la question agraire en Roumanie, car cela nous ferait dévier de l'objet de cet ouvrage; nous nous bornerons donc à dire que la classe paysanne en Roumanie se trouve encore pour au moins 50 "/.. dans un état de servage, dépendant économiquement du grand propriétaire terrien,
La Roumanie est donc un pays de très grande et de très petite propriété. Cette dernière a été créée presque en totalité par le législateur, et cela en moins d'un demi-sièclo car la première loi qui a rendu propriétaire plus d'un demi I. p. 15
million de paysans ne date que de 1864. On leur a accordé encore ultérieurement des lerre& en 1881, 1884, 1885 et 1886, en tout une superficie de 2.168.012 hectares, vendus par TEtal à 624.795 paysans. Si Ton prend en considération que la petite propriété ne dépasse pas 3 millions 1/2 d'hectares, on voit à quoi elle se réduisait avant la loi de 1864.
La grande propriété, quoique pas aussi grande qu'avant la constitution de TEtat roumain moderne, est, néanmoins, encore très grande, et n'a do pendant en Europe que les domaines des landlords anglais et ceux des princes russes. Une propriété de 1 .000 hectares est chose courante en Roumatnie, et l'on eu trouve beaucoup qui dépassient le nombre (le 5.000, atteignaut parfois* celui de 20.000. Il va sans- dire (juc les revenus sont en proportion de l'étendue des. propriétés, et pour la grande propriété le revenu moyen se chiffre par 24.000 francs.
On ne trouve presque pas de propriétés moyennes en Roumanie; son étendue est si petite et le nombre des propriétaires moyens est si restreint, qu'on j>eut les considérer comme n'existant pas. En un mot, le sol cultivable de la Roumanie est divisé en deux grandes parties égales comme étendues, l'une appartenant à un million de paysans environ et l'autre seulement à quatre ou cinq mille grands prol)rictaires. Il faut mentionner aussi comme vivant directement du produit de la terre une classe de 300.000 prolétaires agricoles, qui louent leurs bras aux grands pro[uiétaires.
On trouve des personnes, surtout des grands propriétaires, qui considèrent la forme actuelle de la propriété en Roumanie comme étant celle qui convient le mieux à ce pays, et qu'il y aurait, par conséquent, beaucoup d'impru-
dence et un manque de sens politique à vouloir réduire les grands domaines en faveur de la petite et de la moyenne propriété. Ils soutiennent que Texistence de la Roumanie e^ due é la grande propriété, et quo les grands propriétaires forment la classe la plus cultivée, la plus civilisée et aussi la plus patriotique de ce pays. Ils s'attribuent tant de qualités et de mérites, qu'on a de la peine à s'imaginer cfu'ib puissent arriver à croire à tout ce qu'ils disont d'euxmêmes.
En réalité, la grande propriété n'a été qu'un malheur pour la Roumaîiie, car elle a empêché ce pays de se constituer solidement d'après le modèle diee- Etats de l'occident de l'Europe. C'est elle qui a maintenu la classe paysanne, la plus nombreuse et aus>si la plus roumaine du pays, dans un état arriéré d'instruction. C'est toujours elle qui,, non seulement a empêché cette dernière de progresser matériellement, mais l'a réduite, au contraire, presque aux conditions des bêtes de somme. Elle a si bien constitué la Roumanie que des révoltes terribles, comme celle de mars 1907, puissent venir mettre en péril l'existence du pays, beaucoup plus facilement que ne l'eut pu faire un ennemi du dehors.
Quant à l'argument que la classe des grands propriétaires est la plus civilisée et la plus cultivée de la Roumanie, il n'est qu'en partie vrai, car, si l'on fait une analyse de la mentalité du grand propriétaire, on trouve que sa civilisation n'est que de surface. D'abord c'est un être qui n'a qu'un patriotisme très restreint, et qui Va passer son temps à l'étranger aussi souvent qu'il le peut, en dépensant hors du pays les revenus produits par ses terres et ses paysans. Il n'y a pas de pays en Europe où la proportion des absen-
téistes parmi les grands propriétaires soit plus forte qu'en Roumanie. C'est à cause de cela que le pays, quoique riche de par sa nature, est resté dans un état arriéré, ne possédant qu'un outillage agricole rudimenlaire cl, ce qui est plus surprenant, sur ces grands domaines dépassant 5.000 hectares on ne trouve le plus souvent ni châteaux ni parcs, mais de modestes maisons faisant terriblement contraste avec l'importance de la propriété.
Il faut reconnaître que les apparences sont en faveur des grands propriétaires, car ils ont su pour la plupart prendre les dehorsi des personnes civilisées, mais, en faisant abstraction des manières et du conventionalisme de la vie, on trouve un fond assez arriéré et dénué de tout esprit scientifique.
Mais nous tombons de nouveau dans des considérations d'ordre psychologique qui ne cadrent pas avec le plan que nous nous sommes tracé, aussi nous arrêterons-nous- à ce que nous avons dit plus haut sur le rôle social et économique de la classe des grands propriétaires ruraux de la Roumanie.
Il nous reste encore à examiner deux classes économiques qui jouent un rôle assez important dans ce pays: les fonctionnaires publics et les professions libérales, que nous réunissons dans une même classe formée presque exclusivement par des Roumains, et la classe des intermédiaires, marchands, courtiers, banquiers, etc., composée en grande majorité par des étrangers.
La première de ces deux classes est d'origine récente, étant un résultat de la constitution de l'Etat roumain moderne. Des fonctionnaires et des personnes s'occupant de professions libérales ont existe du temps où la Roumanie
était divisée en deux principautés, mais ils présentaient un caractère sensiblement différent de celui d'aujourd'hui. Le fonctionnarisme roumain de nos jours ne se distingue pas beaucoup de celui des Etats de l'occident de l'Europe. Certaines des professions libérales, comme médecins et ingénieurs, ont assez bien évolué en Roumanie et représentent véritablement un élément de progrès. D'autres, comme par exemple celles des avocats et des personnes ayant fait des études juridiques, se sont un peu hypertrophiées et ont donné lieu à un certain malaise social en créant presque une classe de prolétaires intellectuels. On peut cependant considérer ce mal comme d'ordre passager, car la Roumanie étant un pays jeune et en pleine croissance trouvera le moyen d'employer utilement ces déclassés.
Les intermédiaires, qui sont asse^ nombreux en Roumanie, forment une classe spéciale possédant un caractère propre à cause qu'elle est composée en grande paitie par des étrangers. L'accaparement de cette fonction économique, celle de servir d'intermédiaire entre producteur et consommateur, par des étrangers s'explique par le brusque développement de la vie économique et par le . manque d'aptitudes et préparation commerciale des éléments nationaux. En effet, la progression^ rapide qu'a suivie le commerce extérieur pendant la dernière moitié du XIX* siècle en Roumanie, a offert un terrain propice aux personnes qui voulaient s'occuper de cette branche d'activité commerciale. Les Roumains, étant pour la plupart des agriculteurs, manquaient de connaissances nécessaires pour faire le commerce, surtout le commerce extérieur qui réclame en général la connaissance de langues étrangères.
De plus, la mise en culture de terrains de plus en plus vastes leur fournissait continuellement un travail auquel ils étaient habitués. Ces causes firent que le commerce roumain tomba dans les main« d'étrangers accourus du dehors, et qui, Ciomm<> danjs le cas diesi Juifs^ avaient des aptitudes spéciales pour ce genre d'occupations. Grâce à ces aptitudes et à leur esprit de corps, les Juifs eurent facilement raison de leurs faibles concurrents d'origine roumaine, et actuellement ils sont arrivés à détenir presque tout le commerce roumain et à se trouver en si grand nombre qu*un problème nouveau, et non des moindres, vint surgir sur le terrain social et économique de la Roumanie.
Les sociétés coopératives seront peut-être appelées, comme nous le verrons plus loin, à résoudre, sinon en totalité, du moins en pailie, ce grave problème.
La Roumanie est un pays agricole qui tire et qui tirera encore pendant longtemps le plus clair' de ses bénéfices de l'agriculture, quoique l'industrie manufacturière et celle cxtractive soient en très bonne voie de progrcssion.Plus de 80 Vo de ses exportations consistent en produits agricoles et la plupart des objets manufacturés qu'elle consomme sont fabriqués à Tétranger. Son commerce extérieur pour 1906 montre un total de 912 millions de francs, ce qui, réparti sur les 6.500.000 habitants que comptait la Roumanie à cette date, donne une somme de 138 francs par habitant. Ce chiffre, en comparaison avec ceux de la même catégorie des différents Etats de l'Europe, place la Roumanie à un rang assez élevé en ce qui concerne le commerce extérieur. Elle occupe le septième rang, précédant l'Autriche et l'Italie qui détiennent le huitième et le neu vième seulement.
Ces oonstatalions pourraient conduire h Topinion que la Roumanie est un Etat très avancé économiquement, et que Faisane© doit s'y trouver assez répandue. Il faut cependant en rabatti'e si Ton examine les choses de plus près et si Ton cherche à faire une analyse plus exacte du mouvement commercial. En effet, si le commerce extérieur de la Roumanie est assez grand, son commeroo intérieur est plutôt médiocre. Etant un pays agricole, il ne produit qu'une sorte de marchandise qu'il ne peut! consommer qu'en quantités rdativement petites, le reste servant à payer les objets qu'il se procure de l'étranger. Du reste, c'est naturel que plus un pays occupe son activité productrice unilatéralement, plus ses échanges avec l'extérieur soient grands, et qu'inversement, plus il compte d'industries variées plus ses échanges avec l'étranger soient petits. C'est ainsi qu'on peut expliquer en grande partie l'énorme commerce extérieur dé l'Angleterre et celui relativement petit de la France. Le premier de ces pays ayant une activité plus spéciale, doit échanger beaucoup plus ses produits avec l'étranger pour pouvoir vivre, tandis que le second, élant agrijcole et industriel en même temps, peut se suffire dans une plus grande mesure à lui-même, et ne demander relativement que peu de produits de l'étranger. On se rend mieux compte du bien fondé de ces affirmations en comparant les richesses des deux pays. Quoique le commerce extérieur de l'Angleterre soit plus du double de celui de la France, la richesse de ces deux pays, en tenant compte du nombre des habitants, est proportionnellement la même. Cela, du reste, est assez explicable si l'on se rapporte à la source de toute richesse qui est la production et non l'échange.
A ce point de vue, la Roumanie e&t plutôt mal partagée, car ses habitants ne fournissent qu'un minimum de travail qui a, en plus, le désavantage d'être très mal réparti. Il ne faut donc pas se faire des illusions du fait que le commerce extérieur est grand et chercher à couvrir de ce voile la misère qui règne encore dans ce pays.
La coopération pourrait rendre à la Roumanie des services importants, non seulement sur le terrain économique mais aussi sur celui national en empêchant qu'une puissante classe commerciale d'origine étrangère s'établisse définitivenbcnt en Roumanie et ne périclitât la solidité de cette dernière en créant un Etat dans l'Etat. Elle aiderait aussi le paysan à s'émanciper réellement de l'usurier et du propriétaire en lui facilitant le crédit, et elle contribuerait de cette manière à atténuer la gravité de la question agraire.
Le mouvement coopératif a commencé en Roumanie avec la coopération de crédit. L'usure faisait des ravages terribles parmi les classes agricoles, et elle était exercée non seulement par des professionnels du crédit, mais aussi par les grands propriétaires qui, pour une somme quelconque payée pendant l'hiver, se faisaient payer par le paysan sous forme de travail un intérêt qui dépassait toujours le taux de 100 "/o. La première banque populaire (c'est ainsi qu'on désigne les caisises rurales, en Roumanie) fut /ondée en 1891 dans le district de Ruzeu. Elle était le résultat d'une initiative particulière.
Le mouvement coopératif ne prit pas un grand développement dès le début, car après 1891, quand fut créée la première banque populaire, le nombre de ces dernières n'augmenta que très lentement Eh 1893, on en compte 6,
en 1898, il y en a 8. A partir de 1900, la courbe suivie par les banques populaires prend un mouvement ascensionnel et le nombi-e des banques passe successivement de 47 en 1900 à 2.021 en 1906. Le tableaui suivant va nous donner une idée plus détaillée de l'évolution de ce mouveipeni pendant ces dernières années :