HISTORIQUE
On ne sait pas au juste quand la coopération a fait son apparition sur la terre. Elle est en tout cas de date plutôt récente et ce n'est que vers le commencement du dix-neuvième siècle qu'elle a pris la forme que nous lui connaissons actueUement, notamment celle de société coopérative.
Il faut cependant faire une distinction entre les différentes formes de la coopération, qui n'ont pas apparu toutes en même temps, ni dans le mêm-e pays.
C'est, semble-t-il, sur le terrain de la prévoyance que la coopération fît son apparition, et nous la voyons, au dixseptième et au dix-huitième siècle, grouper les hommes dans des associations d'assurance contre la mort, associations qui portaient en France le nom de tontines. Cette association est cependant assez éloignée de la forme actuelle de la coopération, et les membres des tontines ne se rendaient peut-être que vaguement compte de leur rôle de coopératcurs.
Robert Owen, le patron philanilhrope et socialiste, est celui qui a donné à la coopération une forme et un but plus précis. Il a le mérite d'avoir formulé un programme qui a servi plus tard de modèle aux futures sociétés coopérati-
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ves, et que les équitables pionniers de Rochdale, les véritables fondateurs de la société coopérative de con-sommation, empruntèrent en» grande partie. Ov^^en ne réussit cependant pas dans ses tentatives coopératives, et le mouvement qu'il créa n'eut, au point de vue pratique, qu'une importance locale et ne dépassa pas les frontières de l'Ecosse pour s'étendre sur le monde entier, comme le fit un demisiècle plus tard le système créé par les équitables pionniers.
Si la coopération imaginée par Owen est restée cantonnée dans ses propres fabriques, c'est qu'elle émanait du patron et non de Touvricr. Elle impliquait de la philanthropie chez le premier et de la docilité chez le second, choses qui se rencontraient rarement du temps d'Owen, et qui ne ,se voient plus maintenant, depuis que les économistes ont convaincu les patrons que les ouvriers ne sont que des instruments, et depuis que les socialistes ont persuadé les ouvriers que patron ou parasite, c'est la même chose. Seulement quand le mouvement s'est dégagé de la forme patronale qui contenait l'idée d'assistance, et seulement quand il a revêtu l'habit ouvrier en prenant comme devise non plus la charité mais la solidarité, seulement alors il a été accueilli avec chaleur par les classes ouvrières aussi bien que par celles matériellement mieux situées, par les classes bourgeoises.
C'est en 1844, à Rochdale, une petite ville de l'Angleterre, que la coopération a pris cette nouvelle forme qui devait lui donner un essor prodigieux. Les progrès qu'elle fit dans la suite furent si grands, qu'ils firent dire à Claudio Janet : « que c'était la seule expérimentation sociale du XIX* siècle dont on put dire qu'elle avait vraiment
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réussi » (1). Le mouvement devait, en effet, réussir, car cette fois-ci ce n'était plus une création, sorti© de la tête d'un idéologue, mais le résultat naturel de causes économiques. Il ne partait plus d'en haut, mais d'en bas et avait l'avantage d'une base solide.
L'introduction de la machine à vapeur dans l'industrie manufacturière avait donné un grand essor à cette dernière, surtout en Angleterre où la population ouvrière augmentait rapidement. La condition de cette dernière était cependant mauvaise et, vu la situation isolée de l'ouvrier, elle ne paraissait pas devoir se modifier de sitôt. C'est sur ces entrefaites qu'un ouvrier fit remarquer que, si la situation des ouvriers tisserands de Rochdale n'était pas brillante, celle de leurs fournisseurs était de plus en plus prospère, car la majorité de ceux-ci faisait rapidement fortune, tandis que les ouvriers s'endettaient.
Cet ouvrier concluait que, si ces marchands devenaient si vite riches, c'était parce qu'ils avaient un gms bénéfice sur les marchandises qu'ils vendaient et que, dans ces conditions, les ouvriers avaient tout intérêt à s'unir pour acheter en gros toutes les denrées dont ils avaient b6>soin, afin de conserver pour eux les bénéfices formidables qui allaient habituellement dans la poche de leurs fournisseurs.
L'idée étant toute neuve, surprit tout le monde ; elle fut cependant adoptée, et l'on vit circuler des feuilles d'adhésion dans toutes les usines.
Ces feuilles, après avoir parcouru toute la ville, se trouvèrent couvertes de 28 noms.
Ces 28, qui furent réellement les promoteurs de la coo-
(l) Ch. Gide, Economie sociale ^ p. 180.
pération, élaborèrent l^^s statuts do la future société à laquelle ils donnèrent le nom de : « Les équitables pionniers de Rochdale » ; en voici les quelques points saillants :
1** Suppression des intermédiaires entre le producteur et le consommateur ;
2* Constitution d'un capital par les consommateurs au moyen de versements hebdomadaires : ce capital étant divisé en parts de 25 francs et recevant un intérêt fixe ;
3* Remboursement du surplus de bénéfices aux consommateurs au prorata de leurs achats.
Chacun des 28 s'engageait à venser un minimum de fr. 20 (deux pences) par semaine, jusqu'à ce qu'il ait versé le montant de cinq parts de la société, soit 125 francs.
Ils commencèrent immédiatement leurs versements au milieu des sarcasmes de leurs fournisseurs et de leurs camarades; d'après l'écrivain Holyoacke, après avoir reçu 22 cotisations hebdomadaires, il& n'avaient pas encore en caisse de quoi acheter un sac de farine !
Ils ne se découragèrent pas pour cela et, à la fin de l'année 1844, ayant 700 francs en caisse, ils commencèrent leurs opérations et ouvrirent leur magasin.
Ce magasin, qui n'avait rien de comparable avec les vasles magasins trompe-l'œil des commerçants, se trouvait situé dans une rue misérable et sale ; son nom « Toad lane » (rue aux crapauds) en disait long. Le stock de leurs marchandises n'était pas tr^s coaséquent : un peu de de farine de froment et d'avoine, du beurre, du miel et des épiées.
Le jour fixé pour l'ouverture du magasin, c'était parmi les fondateurs à qui n'enlèverait pas les volets de la devan- L p. a
lure. Enfin un d'oux se décida et la première boutique coopérative fut ouverte au milieu des railleries et des quolibets d'une nombreuse foule venue dos quatre coins de la ville pour voir « répicerie des vieux tisserands. »
Malgré l'acoeuil plutôt hostile qui leur fut fait au début, ils ne perdirent pas courage et continuèrent à ouvrir lelir magasin tous les soirs.
La première année, comme généralement le début de toutes les œuvres humanitaires, fut pénible ; mais, malgré tout, il y eut en fin d'année un petit bénéfice que les acheteurs se partagèrent.
Voyant que la coopération n'était pas une utopie, comme beaucoup le disaient, plusieurs attirés par l'espoir du gain, vinrent grossir le nombre de» sociétaires.
Un an plus tard, ils étaient près de 120 avec un capital versé de 7.000 francs ; à ce moment, le magasin restait ouvert toute la journée, et à l'épicerie ils venaient d'adjoindre la boucherie.
Le succès avait couronné leurs efforts.
Quelques années plus tard, ils achetèrent un vieux moulin et firent eux-mêmes, leur farine.
Vers 1860, alors que la « société dos pionniers do Roch-' dale » était très florissante, elle pousse son activité vers la production.
Avec des capitaux fournis partie par des actionnaires, partie par elle, elle acheta deux filatures de coton.
De 1860 à 1870, dans toute l'Angleterre, des sociétés semblables aux pionniers éclosent et se développent rapidement.
La société coopérative de consommation n'a pas borné son champ aux Iles Britanniques, mais en passant la mer
a vit© fait de conquérir FEuropo et de pousser des pointes dans toutes les parties du monde. Le mouvement, cependant, n'a pas encore atteint pour les autres pays les chiffres qu'on trouve dans les Iles Britanniques. Cela s'explique du reste aisément, les autres peuples n'ayant pas l'esprit aussi pratique que les Anglais et étant plus enclins, surtout ceux do raee latine, à s'occuper de préférence de la partie théorique du mouvement.
Si nous passons maintenant aux sociétés coopératives de production, nous pouvons constater que le mouvement coopératif sous cette forme, quoique ayant commencé presque en même temps que la consommation, n'a pas fait de grands progrès, et que les sociétés coopémtives de production sont restées loin derrière celles de consommation.
Un ^ubliciste, Bûchez, a fondé en 1834 la première association de production. La révolution de 1848 fit éclore une quantité de sociétés coopératives de production. On en comptait seulement pour Paris plus de 200. Le terrain, néanmoins, n'était pas encore mûr pour celte forme de production, et toutes ces associations, hormis quatre qui vivent aujourd'hui, moururent. Vers 1886-1887, et toujours en France, il y eut de nouveau un mouvement en faveur do la coopération de production, mais de même qu*en 1848 le résultat a été médiocre. Leur nombre ne s'est accru que ces dernières années, et aujourd'hui on en compte en France (1905) 338, dont quelques-unes très prospères (1).
Les .sociétés coopératives de crédit sont de date plus récente ; mais cela ne les a pas empêché de prendre une assez grande extension. Le dernier tiers du siècle passé a vu leur
(i) Chiffres pris de Ch. Gide, Economie sociale ^ p. 587.
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naissance et c'est surtout en Allemagne, sous la forme de caisses Rciffeisen et Schultze-Delitscli, qu'elles ont rendu de grands services aux classes ouvrières, tant manufacturières qu'agricoles. Ces sortes de caisses se sorit répandues* plutôt vers le sud et l'orieiil de l'Europe où on en avait absolum-eut besoin à cause du manque de capitaux et de l'usure qui faisait et fait encore de grands ravages parmi les populations agricoles.
Les autres formes sous lesquelles se présente la coopération, à savoir : les associations agricoles de vente et d'achat, les sociétés coopératives de construction, et encore d'autres coopératives dont le caractère économique est moins bien défini, n'ont vu le jour jusqu'à présent que dans les pays à civilisation avai>cée de l'Europe.
i\ 'ayant qu'un demi-siècle d'existence, et quoique n'étant pas soutenue ni par les gouvernements, ni par les hommes de science, car les économistes ont raillé de tous temps et raillent encore aujourd'hui les prétentions de la coopération, cette dernière, sous la forme des sociétés coopératives, a fait d'immenses progrès. Elle a envahi tous les pays de la terre et dans certains d'entre eux occupe une place prédominan?te. Ses membres se chiffrent par millions et les affaires qu'elle fait montent à plusieurs milliards. Vu le grand nombre des sociétés, celles-ci ont dû se fédérer pour éviter les maux qui accablent les individualités sur le terrain économique, et de même que les individus qui s'étaient groupés en sociétés locales, elles se groupèrent en fédéralions régionales, nationales et même internationales. Ces fédérations ne groupent pas malheureusement toutes les sociétés coopératives existantes, l'esprit paiticulariste et celui 3e routine n'ayant pas encore abdiqué complètement
leurs droits. L*in<îorporalion do toutes les sociétés en fédérations de différents degrés se réduit cependant à une question de temps, car avec la suppression des intermédiaires et avec le développement du mouvement coopératiste, les sociétés, non-seulement auront intérêt de se fédérer, mais seront plus ou moins forcées de le faire, la vie économique n'étant possible, dans les conditions des temps à venir, qu'au moyen des coopératives fédérées.
Si le mouvement coopératiste continuait à croître dans les mêmes proportions ; si sa courbe ne fléchissait pas et maintenait sa marche ascendante, le temps n*est pas éloigné où marchands, banquiers et autres intermédiaires économiques ne seront que des souvenirs, et où la marchandise passera directement des mains des producteurs dans celles des consommateurs, sans avoir besoin pour cela de laisser dans les ïX)ches des personnes qui ne l'ont pas produite ni ne la consomment la plus grande partie de sa valeur.