LES EFFETS DE LA COOPÉRATION
Les associations coopératives ont pour but de remplacer dans la société moderne les marchands, les commissionnaires, les courtiers, etc., en un mot, tous les intermédiaires, dont le rôle se borne à faire un trait d'union entre la production et la conisomimation. Ces intermédiaires servent à faire passer la m.archandi&e dos mains du producteur daim celles du consommateur, et inversement, l'argent de la poche de co dernier dans celle du premier. Mais si la marchandise ne s'amoindrit pas en passant par les mains du commerçant, l'argent, par contre, est réduit en route, et n'entre jamais dans la poche du producteur, dans la menue quantité qu'il est sorti de celle du consommateur. Son séjour chez l'intermédiaire, marchand, commisaionnaire, etc., lui a été funeste, car il en sort toujours réduit et souvent dans des proportions notables. Que l'intermédiaire rende un service, et que ce service doit lui être payé, personne ne le conteste. Mais ce qui est discutable, c'est de savoir si ce service ne pourrait être rendu par d'autres organes économiques, et si le prix que les marchands prélèvent pour leurs services n'est pas susceptible de réductions.
Les marchands ont seni et .servent encore de canal
'■ ipi'pipljl. I.J.-
entre la production et la consommation. Mais la multiplication <l<e ces canaux,, leur longueur et les détours qu'ils font faire à la marchandise, rendent ce moyen de locomotion de plus en plus impropre à la circulation. En effet, une marchandise quelconque, en sVmbarquant dans le port de la production, et en suivant le systèm.o« de canaux actuels pour atteindre le port de la consommation, doit passer, en faisant des escales plus ou moins longues, par les canaux connus sous le nom de courtier, commissionnaire, marchand de gros, de demi-gros, détaillant, etc. Elle doit payer un droit de navigation, ou plutôt de circulation, à chacun de ces canaux, et souvent une écluse, sous la forme» d'un banquier, ne la laisse continuer son chemin qu'en prélevant aussi une certaine somme sur son prix de vente. Quand elle arrive à destination, sa valeur est sensiblement plus élevée que celle qu'elle avait à son départ, et le consommateur qui veut faire son acquisition, doit se- résigner à acquitter toutes les taxes et péages que la marchandise a dû payer en route.
Quelques habitants du port de la production, et certains autres du port de la consommation, découvrirent un bon matin que leurs villes no sont pas si éloignées Tune de l'autre que ne le faisait croire la longueur du chemin suivi par leurs marchandises et leur argent. Ils se concertèrent pour établir entre les régions occupées par ces deux villes un système de locomotion beaucoup plus court et plus économique en même temps. C'est ainsi que vinrent au monde les sociétés coopératives qui remplissent le rôle des marchands tout en le simplifiant et en le rendant moins onéreux.
Les services que les sociétés coopératives rendent tant
aux consoinxnateur& qu'aux producteurs, sont d'une réelle importance, et peuvent être classés en deux grandes catégories : les services et avantages d'ordre matériel, et ceux d'ordre moral.
Les coopératives, en se substituant aux intertnédiaires, ne se sont pasi contentél de s'attribuer seulement la fonction de ces derniers ; elles considèrent qu'il n'est pas très avantageux pour les hommes de séparer la vie physique de celle initedlcctuelle, et qu'il vaut mieux, dans toutes les manifestations humaineis, ne pas perdre de vue que ces deux éléments ne font qu'un seul, et qu'il faut, par conséquent, chercher à les développer parallèlement.
Un des avantages les plus importants qu'offrent les sociétés coopératives, est de permettre à leurs membres de mieux vivre, c'est-à-dire de pouvoir se procurer à moindre prix des objets de meilleure qualité que ceux livrés par les marchands. Cet avantage qui n'est pas négligeable, même pour les classes aisées, est d'une importance capitale pour les classes ouvrières qui travaillant beaucoup, surtout physiquement, ont besoin de se bien nourrir et d'habiter dans des logements salubres. En effet, l'ouvrier qui consomme à crédit chez le marchand du coin, est obligé de prendre ce que celui-ci veut bien lui donner ; de croire que la zacharine est du sucre ; la margarine du beurre ; de tenir de savantes préparations chimiques pour du bon vin, etc. ; la liste n'en finirait plus si l'on voulait énumérer toutes les falsifications qu'on peut trouver dans un magasin d'épicerie. La société coopérative, représentant les intérêts des consommateurs, se garderait bien de se nuire à elle-même en livrant à ses membres des produits sophistiqués. La qualité de$ marchandises, surtout
de celles commestibles, qu'on peut trouver dans le magasin commun, sont de premier ordre, et les clients peuvent les consonmier sans crainte de se voir empoisonnés. La confiance dans Tauthenticilé des produits livrés par une coopérative doit être d'autant plus grande quand la société fait partie d'une fédération qui, comme nous Tavons vu, peut non seulement s'adresser à des fournisseurs corrects, mais très souvent, comme cela se fait déjà en Angleterre, fabriquer elle même les produits qu'elle débite.
La coopérative enraye» la fraude, non seulement en ce qui concerne la qualité des marchandises, mais aussi en ce qui concerne leur quantité. Les marchandises qu'elle livre sont toujours correctement pesées, et le consommateur ne- risque pas. d'acheter un kilogramme de pain qui ne pèse que 800 ou 900 grammes. Cet avantage est notable surtout pour les pauvres qui achètent par petites quantités et qui ne peuvent pas contrôler le poids qu'on leur livre.
Nous avons vu que la coopérative vejid généralement au prix du marché pour pouvoir accumuler un boni qu'elle rendra en fin d'année ou de semestre au sociétaire. Cependant, quand les membres et les clients sont des ouvriers très pauvres, gagnant à peine de quoi vivre, la société se départit de cette règle, et vend à prix réduit pour empêcher le consommateur de s'endetter, ou d'aller chez le marchand d'en face qui lui fait crédit. Il ne faut recourir à ce moyen que seulement pour une période de temps plus ou moins courte, et revenir au prix du marché et à la distribulioiii des bonis aussitôt qu'on le peut. On pourrait venir en aide au consommateur indigent non en lui livrant la marchandise au prix de revient, mais en lui facilitant le crédit au moyen d'une banque coopérative
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qu'an créerait à côlé de la coopérative de consommation.
Les claisses aisées ne dédaignent pas non plus cet avantage offert par la coopération, aussi las bourgeois, partiçulièrement les fonctionnaires publics et militaires, s associent-ils pour constituer des coopératives de conjsommation leur permettant die mieux vivre sâns augmenter pour cela leurs dépenses. On trouve à Londres de telles* sociétés sous le nom de Civil and Military Service; à Rome, VUnione Mlliiare ; à Paris, la Société des fonctionnaires civils de Paris et du département de la Seine, etc. Mais ces sociétés, n'ayant dans leursi statuts que très peu de principes coopératifs, sont tenues un peu à l'écart par les autres sociétés à programme rochdalien.
Le mieux vivre se manifeste aussi dans les habitations que procurent les coopératives de construction à leurs membres, Des logements dans des conditions parfaites d'hygiène et à ua prix aussi bas que po&sible,coTistituent un grand progrès en ce qui concerne le bien-être des hommes. En Angleterre, cet avantage est très apprécié et lés Building societies vont en se développant de plus en. plus et construisent chaque année des milliers de maisons.
Les revenus du coopérateur sont augmentés du fait de la coopération, car toute coopérative distribue, comme nous l'avons déjà vu, une somme d'argent sous le nom de boni, ristourne ou plus-value. Ge revenu que le coopérateur n'a pas produit directement et qui ne lui reviendrait pas s'il continuait à se fournir chez les marchands,atteint quelquefois une somme importante. En Angleterre, d'après les données de Ch. Gide, on trouve des sociétés qui distribuent 32,5 7o de bonis à leurs membres. Donc, un coopérateur, membre de cette société, qui aurait fait pendant le
cours d*une année des emplettes se montant à 2.000 francs, somme qui n'est pas très élevée pour une famille bourgeoise, se verrait possesseur à la fin de cette année d*un capital de 650 francs ! Il va sans dire que ce boni est exceplionnel et que toutes les sociétés coopératives sont loin de pouvoir distribuer un tel boni. Ijg taux moyen des bonis pour 1902 a été en Angleterre de 11,5 Vo. C'est quand même assez joli, et lo coopérateur de notre précédent exemple loucherait encore une somme assez ronde de 230 francs {>ar an.
L'importance de ce revenu dépend en premier lieu de Texactitude et de l'assiduité du sociétaire à se fournir au magasin commun. Lesjnembres ne voient pas dès l'abord l'avantage qui résulterait pour eux de s'approvisionner consciencieusement à la coopérative. Souvent, soit par paresse, soit par esprit de changement, ils vont faire leurs emplettes dans d'autres magasins. Pour combattre ce dé faut, beaucoup de coopératives ont inséré dans leurs statuts, l'assiduité obligatoire ; c'est-à-dire qu'elles excluent tout membre qui n'a pas fait un chiffre minimum d'achats pendant le cours d'un semestre ou d'une année. Mais cette mesure ne peut ôtre appliquée que là où la coopération est assez forte pour pouvoir se passer du concours de tous les membres. Nous croyons., cependant, que c'est plutôt par l'éducation.que par des mesures drastiques qu'on arrivera à augmenter l'assiduité du coopérateur.
La variété d'articles que peut débiter le magasin commun, contribue aussi à augmenter le boni distribué en fin d'année. En effet, si la société limite son activité au commerce des comestibles, elle ne fera que des bénéfices beaucoup moindres que si elle adopte les procédés des grandis
magasins et cherche à avoir le plus de rayons possible. De plus, les bénéfices qu'on peut réaliser sur les objets de consonunation usuelle sont beaucoup plus petits que ceux qu'on peut faire sur la vente des objets de luxe. Les bonis que la coopérative pourra distribuer aux sociétaires, seront donc proportionnels à la multiplicité et à la variété des marchandises mises en vente.
Le montant du boni dépend aussi de la multiplicité des fonds alimentés par les bénéfices de la société. Les coopératives, comme il a été déjà dit, subventionnent, ou créent le plus souvent elles-mêmes, des écoles et des œuvres d'assistance et de prévoyance. Cela se fait en prélevant un tant pour cent sur les bénéfices, ce qui déduit d'autant le montant des bonis à distribuer. Ces prélèvements ne se font, cependant, qu'aussi longtemps que la société est solidement établie, c'est-à-dire seulement alors qu'elle se trouve dans un degré d'évolution assez avancé. Au commencement, il vaut mieux distribuer tout le bénéfice sous forme de bonis pour attirer le plus de membresi possiible et favoriser par conséquent le développement de la coopérative. Ce n'est que plus tard, quand la coopération est forte, et que les marchands ont été presque éliminés, qu'on peut entreprendre la réduction des bonis en faveur des autres points du programme coopératiste. On amorce les sociétaires en satisfaisant leur égoïsme ; mais aussitôt qu'on' le pourra, on doit commencer à combattre ce défaut, et chercher à le transformer d'égoïsme personnel en égoïsme social ou plus court en solidarité.
Le coopérateur, disposant ainsi d'un supplément de revenu, va pouvoir modifier son train de vie s'il veut dépenser ce supplément, ou se créer une épargne s'il veut le
mettre de côté. Beaucoup de sociétaires, se trouvant en possession d'une somme à laquelle ils ne s'attendaient pas, s'empressent de lui donner un emploi plutôt distractif, en faisant une bombe ou une petite noce. Mais cela n'arrive généralement qu'au commencement, quand le boni revêt le caractère de surprise. Du moment que le supplément de revenu devient périodique et constant, le coopérateur ne \o considère plus comme un simple supplément, mais comme partie intégrante de son revenu. Il clicrclic alors à lui donner un emploi régulier en se créant le plus souvent une épargne.
L'épargne, qui est considérée par les économistes comme étant une forme de l'abstinence, car on doit en général retrancher sur son revenu pour la créer, perd ce caractère douloureux pour le coopérateur, ce dernier pouvant épargner sans réduire en rien ses dépenses. Au contraire, plus il dépensera au magasin commun, plus son épargne annuelle augmentera. On arrive ainsi au moyen de la coopération au paradoxe d'épargner en dépensant.
Certains coopérateurs emploient ce siupplôment de revenu à se créer une épargne sous forme de meubles et à augmenter ainsi le confort et l'attrait de leurs habitations. D'autres, désireux de devenir propriétaires, l'emploient à payer des annuités à une société coopérative de construction qui leur cède ou leur construit une maison. Ce système d'épargne est très répandu en Angleterre et aux Etats- Unis où des villes entières, telles que Philadelphie, sont formées par des maisons bâties par les coopérateurs.
L'épargne peut aussi ser\'ir à alimenter la prévoyance, et beaucoup de sociétaires emploient les bonis à s'assurer contre la maladie, les accidents ou la vieillesse. Dans les
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payg où la mutualité est assez développée, ils préfèrent se faire inscrire comme membres d'une mutuelle qui pf'end à sa charge les risques de l'assurance.
Souvent, la coopérative fait. elle-même de la prévoyance en retenant sur les bonis une part qui est destinée à alimenter une caisse de secours en cas de maladie, de retraites, etc. Ce système est beaucoup plus recommandable, car la prévoyance collective est plus facile et aussi plus efficace qu-e celle individuelle. Cette forme est surtout employée par les coopératives belges, conmie par exemple le Vooruit de Gand qui assure à ses membres une pension de retraite variant de 120 à 365 francs.
Les coopératives à tendances socialistes préconisent même la constitution d'un patrimoine du prolétariat, destiné à habituer le^ monde avec une forme collective de la propriété. Cette forme de l'épargne n*a cependant pas beaucoup de chances de se généraliser, car elle demande trop de désintéressement des générations présentes au profit des générations futures.
Beaucoup de sociétés coopératives, non seulement celles de consommation, mais aussi celles do crédit, forcent leurs membres à devenir actionnaires, en employant une partie, sinon tout le boni, à payer des parts d'actions qu'elles leur allouent. C'est un bon moyen de s'attacher les membres en les intéressant matériellement à la marche des affaires. Quand les actions ont été payées de cette manière, la société continue à faire dos retenues sur les bonis' pour construire des locaux de magasin ou de banque auxquels on joint souvent des salles de fête, un théâtre, une bibliothèque, etc., où le coopérateur puisse employer ses heures libres à s'amuser honnêtement tout en s'instruisant. Nous
verrons plus loin comment les coopératives arrivent par ce moyen à combattre l'alcoolisme.
Parmi leel nombreux avantages qu'offre la coopération, il faut mettre en première ligno la vente au comptant. Nous avons déjà examiné cet avantage dans un des chapitres précédents, mais nous y revenons, car il a une importance toute particulière.
Si les sociétés coopératives de consommation voulaient vendre à crédit, elles devraient acheter aussi à crédit, et se mettraient, par conséquent, dans une position d'infériorité vis-à-vis des fournisseurs. Elles seraient obligés, en plus, de majorer les prix de leurs marchandises, car la vente à crédit implique un risque qui doit être couvert. C'est pour sûr, le bon client, payant régulièrement, qui couvrira ce risque.
Mais le mal que la vente à crédit peut faire à la société n'est rien en comparaison de celui qu'elle fait au client, surtout au client pauvre. Sachant qu'il peut se fournir au magasin sans avoir à débourser immédiatement, l'ouvrier, ou tout autre membre, est poussé à augmenter ses approvisionnements au delà de ses besoins. Il ne s'empresse pas d'acquitter sa dette, même quand il dispose de moyens, préférant satisfaire avec son argent une passion ou un vice plus pressant. Le crédit que lui accorde l'épicier, lui permet de dépenser, dans un débit de vin, l'argent qui pourrait se trouver en sa possession. C'est aussi ce que font la plupart des ouvriers ; après avoir louché leur paye, ils vont d'abord chez le débitant de boissons alcooliques où le plus clair de leur salaire se liquéfie à vue d'œil. Avec ce qui leur reste, ils se décident à acquitter une partie de la dette contractée chez l'épicier ou chez le boulanger. Il va
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sans dire quo Touvrier est absolument lié au marchand qui lui fait crédit, et qu'il est obligé de se contenter des denrées que ce dernier veut bien lui fournir. Elles sont de la plus mauvaise qualité, et le marchand peut ainsi écouler à un prix encore rémunérateur des marchandises qu'il aurait dû autromiont brûler ou jetter. Pour échapper à ce maJ, l'ouvrier recourt souvent à des moyens peu honorables, en quittant clandestinement la ville ou le quartier, s'il habite dans une grande ville.
La vente à crédit doit donc être absolument rayée du programme coopérateur,^ et les transactions ne doivent être faites qu'au comptant. La comptabilité se simplifie aussi beaucoup, car on n'a plus besoin de tenir à chaque membre un compte où l'on s'occupe des sommes versées et des sommes à verser. Les sociétaires auront aussi la conscience plus tranquille, car ils n'auront pas à se reprocher d'avoir employé des sommes» destinées à acquitter leurs dettes à d'autres buts plus ou moins inavouables-. .
Malgré cela, on trouve encore des sociétés coopératives de consommation qui emploient la vente à crédit, parce qu'elles ne se rendent pas compte des vices que comporte ce mode de vente, ou pour pouvoir lutter contre les marchands qui, eux, ne se font pas scrupule d'accorder un crédit à leurs clients. Ces coopératives pourraient beaucoup paieux combattre la concurrence des marchands par une propagande raisonné© au moyen de conférences et de journaux. Elles pourraient faire l'éducation des clients en leur montrant tous les désavantages qui découlent pour eux du crédit que leur accordent les commerçants.
Quand la population est trop pauvre et que ses revenus ne sont pas réguliers, la coopérative de consommation de-
vrait créer une association de crédit qui se chargerait de venir en aide aux pauvres au moyen d'emprunts à court terme. Les coopératives de consommation doivent se borner au rôle d'intermédiaire entre le producteur et le consommateur, en laissant à une autre forme de la coopération l'amélioration de la situation matérielle des individus, au moyen du crédit.
Nous avons comparé au commencement de ce chapitre la classe des marchands et autres intermédiaires à un système de canaux destinés à faciliter l'écoulement des produits du port de la production à celui de la consommation. Cetto organisation économique, qui à rendu de réels services au monde au comimiencement de la vie conmierciale, est devenue avec le temps très compliquée et très encombrante, et alourdit au lieu de faciliter la circulation des marchandises,
La classe des intermédiaires ne répond qu'imparfaitemont à la^ fonction qu'elle doit remplir, et a souvent pour effet d'arrêter au lieu de faire progresser la production. L'inteimédiaire est un facteur de la production, tout comme h producteur et le consommateur, seulement c'est un fac leur secondaire qui n'y contribue qu'indirectement. Plus il y aura de producteurs, plus la production sera grand© ; mais au contraire, plus il y aura d'intermédiaires, au delà d'une certaine limite, plus la production souffrira. Le fait est assez logique, car tous ces éléments vivent sur la production et contribuent par leur nombre à réduire la quantité des produits sortis des mains du producteur, et devant entrer dans celles du consommateur. Le blé, payé en Roumanie ou dans le sud de la Russie, 10 francs l'hectolitre, se vend sur les marchés de l'Europe occidentale 20 francs.
Celte différence, du simple au double, provient de la multiplicité des intermédiaires, courtiers, commissionnaires, banquiers, etc., car le transport, qui se fait par eau, ne coût© pas cher. De môme le vin, qui se vend à Paris 70 à 80 centimes le litre, no fait entrer dans la bourse, du vigneron du Midi de la France que tout au plus 15 centimes.
La circulation des richesses et le crédit, qui au fond sont des choses assez simples, sont devenus, à cause de la multiplicité et de la confusion des organes qui les mettent en mouvement, des occupations fort compliquées et qui nécessitent pour être connues des années entières d'études. Le crédit qui pourrait être organisé fort simplement, soit par l'Etat, soit par les particuliers à la suite d'une entente, revêt actuellement une forme compliquée et très onéreuse autant pour le producteur que pour le consommateur.
Une telle simplification implique cependant une mentalité différente de celle de nos contemporains, qui voient le progrès, le plus souvent, dans la complication. Mais la transformation des mentalités, quoique possible, se fait, cependant, lentement, surtout dans les sociétés où la routine est devenue une puissance. C'est la coopération qui se charge de modifier la mentalité et Torganisation commerciale actuelle de la société. Elle veut simplifier le rouage, par trop encombrant et par trop compliqué' du mécanisme économique, qui non seulement fait tourner beaucoup de roues à vide, mais est. sujet à des détériorations chroniques. Il arrive souvent que quelques roues se mettent à tourner trop vite, ou s'arrêtent brusquement en donnant naissance à des complications qui menacent continuellement de détériorer tout le système. Les crises monétaires, de même que celles de surproduction et souvent
aussi celles de disette, ne proviennent que de ce mauvais fonctionnement de la machine commerciale. Quand les intermédiaires' activent, par des spéculations effrénées, tellement la production que les moyens d'écouler les produits leur manquent, cela provoque une crise de surproduction et une crise monétaire ctl' même temps. D'un autre côté, conmie les intermédiaires n'ont pas l'habitude ni rinlérét d'emmagasiner de grandes réser\ es pour un temps plus ou moins long, quelques causes accidentelles, réduisant la production à un moment donné, provoquent des crises de disette.
Avec un système de sociétés coopératives embrassant toufe l'activité commerciale et travaillant d'après un plan d'ensemble et sous une direction commune, les crises et autres perturbations économiques seraient absolument écartées.
La coopération a aussi une certaine influence sur la propriété et sur l'idée que se font les individus de cette dernière.
La doctrine socialiste cherche à supprimer la propriété individuelle et à mettre à sa place la propriété collective. Tout appartiendra à tout le monde et rien n'appartiendra à personne.
Une telle conceplion de la société est pratiquement impossible, car ridée de propriété individuelle est trop enracinée dans l'esprit des hommes pour pouvoir être radicalement transformée d'un jour à l'autre. Du reste, entre la propriété purement individuelle et celle largement collective, comme par exemple la propriété de l'Etat, se trouve toute une échelle de propriétés collectives. Il y a la famille et les différentes sortes d'associations qui exercent aussi
le droit de propriété, et mémo vis-à-vis des très grandes collectivités comme l'Etat, un© sorte de propriété individuelle.
C'est juste que la propriété individuelle, laissée à ellcrmômo, engendre beaucoup d'abus ; mais*, d'autre part, la propriété collective, comme elle est conçue par les socialistes, peut donner naissance à des abus beaucoup plus grands. La propriété individuelle, arrivée à un certain degré, peut encourager loisiveté et la débauche, et à ce point de vue on doit chercher à arrêter son développement. La propriété collective, quand la collectivité est très grande, peut n'être qu'en apparence collective, car elle peut rendre propriétaire de fait beaucoup de personnes qui n'en ont pas la forme. Comme toute organisation sociale suppose une hiérarchie quelconque, ceux qui seront à la tête de cette hiérarchie seront plus ou moins propriétaiiies du bien commun. Ils pourront disposer à leur gré, même en sauvant les apparences, de la propriété commune.
Si, économiquement, la propriété purement collective est impossible, elle ne l'est non plus psychologiquement. L'idée de propriété est presque inhérent© à l'âme de l'homme. La possession est un des états de son âme qui lui font le plus de plaisir. Toute son activité, toute sa vie, se réduisent en dernière anlysc à la joie de posséder.Oucl plaisir que de pouvoir se dire à soi-même et surtout aux autres : cela c'est à moi, cela m'appartient ! L'idée de propriété est une soûsnotion de celle d'égoïsme, et elle présente les mêmes avantages et les mêmes désavantages que cette dernière. On peut donc suivre pour atténuer ses effets pernicieux la môme méthode qu'on a suivie et qu'on suit encore pour l'égoïsme. On ne gagne rien à passer de Tégoïsme absolu
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à Taltruisme absolu, mais on peut très bien el avec beaucoup de chances de succès pass<er du premier à un égoîsme plus large, à une sorte d'altruisme restreint à un petit groupe d'individus. De même avec la propriété, on ne pourra pas passer de la forme purement individuelle à celle purement collective, mais on pourra facilement adopter une forme intermédiaire, connue sous le nom de copropriété. Du reste, de même que Taltruisme limité n'exclut pa» l'égoïiSirae, de même la copropriété n'exclut par la propriété individuelle ; elles peuvent trèsi bien vivr^ ensemble.
C'est justement un des avantages qu'offre la coopération et les associations coopératives, de créer çu plutôt de développer, car elle existait avant l'apparition des coopératives, la copropriété. Elles fortifient en même temps la propriété individuelle, car avec les bonis qu'elles distribuent les sociétaires peuvent se créer une épargne sous différentes formes de propriété individuelle, telles que maisons, litres de rentes, etc. Beaucoup de membres commencent donc l'évolution à rebours, en devenant d'abord copropriétaires du patrimoine commun de la société, pour devenir plus tard, quand l'épargne que la coopérative leur crée est assez forte, aussi propriétaires individuels.
Si les sociétés coopératives sont funestes aux grands capitalistes qu'elles suppriment en prenant leur place, elles ne sont plus» favorables au programme socialiste en diffusant la propriété individuelle, atténuée, c'est vrai, par la copropriété. C'est pour cela que les socialistes ont répudié au commencement la coopération, et ils ne sont devenus coopéraleurs que pour se servir de la coopération comme instrument à battre en brèche la citadelle capitaliste, sur
laquelle ils comptent en construire une autre à enseigne collectiviste.
La coopération a aussi une influence sur les prix des marchandises. Nous savons que les prix sont réglés dans la majorité des cas par la loi de Toffre et de la demande. Ils suiventi souvent de loin les flutuactions de cette loi et ils ne correspondent pas toujours à l'idée de justice^ Telles marchandises, qui ont réclamé, pour être produites, peu de peine et de travail, se vendent souvent très cher, tandis que d'autres, qui ont dû être produites à force de labeur et de privations, rémunèrent mal leurs producteurs. La faute en revient à la loi de l'offre et de la demande qui, étant une loi naturelle, no contient pas dans son sein des éléments artificiels, tels que l'idée de justice.
, Les sociétés coopératives régleront, quarid elles auront remplacé complètement l'intermédiaire, les prix des marchandises d'une manière plus équitable. Elles ne rechercheront pas uniquement le bon marché, au détriment des producleurs, comme le font les marchands d'aujourd'hui. Le travail seru rémunéré avec plus de justice et ne sera pas forcé de recourir à des grèves ou autres manifestations nuisibles à la vie économique, pour améliorer sa situation.
On ne trouvera plus des articles se vendant cher seulement pour distinguer certains acheteurs des autres mortels. Cet engouement pour les hauts prix^ qu'on trouve chez les personnes riches, fera place à un désir plus raisonné de satisfaire ses besoins sans flatter la vanité. L'argent ainsi épargné ne -sera pas perdu car il ira féconder un travail en quête de capital.
La loi de l'offre et de la demande, telle qu'elle se manifeste actuellement, a une influence pernicieuse sur la fixa-
lion des prix. La variation que ces derniers sont obligés de suivre ne correspond, très souvent, à aucun besoin réel. C'est le désir des hommes de s'enrichir par la spéculation qui est la seule cause de cette variation. Dans ces grands marchés que sont les Bourses, on peut se rendre compte des ravageas que fait la loi de l'offre et de la demande. C'est à son maniement par des gens peu scrupuleux et désireux de s'enrichir par le travail des autres, que les prix des marchandises se voient haussant et baissant, non seulement d'un jour à l'^autrc, mais même dans un espace de temps beaucoup plus resserré. Combien de produits ont vu leur valeur croître démesurément sans que pour cela leur propriété de satisfaire certains besoins de l'homme aient augmenté d'intensité, et combien d'autres, n'ayant non plus rien à se reprocher, se voient cotés à un prix dérisoire.
Cette variation dans les prix des marchandises, si elle n'empêche pas la production de se développer, lui sème cependant sur son chemin bon nombre d'obstacles. Au lieu d'avancer paisiblement à une allure raisonnable elle est forcée tantôt de courir, tantôt de s'arrêter et souvent même de rebrousser chemin.
Les lois de l'économie politique, considérées par beaucoup d'économistes comimc les meilleures qui puissent exister parce qu'elles sont naturelles, sont cependant, just-cment à cause qu'elles ne sont pas la création des homimes, plus ou moins incompatibles avec l'activité de ces derniers. Elles sont venues au monde aveuglément et l'élément de raison ne s'y manifeste que très faiblement. Elles ne pourront donner de bons résultats, en vue de la civilisation, que si elles sont soumises à la raison.
La coopération en supprimant tous les éléments qui faus-
sent le rôle de la loi de l'offre et d-e la demande en faisant jouer celle-ci seulement entrée producteurs et consommateurs, lui donne un caractère beaucoup plus scientifique et moral en même temps. Quand les consommateurs se trouveront face-à-face avec les producteurs, et pourront fixer les prix sans l'aide d'aucun intermédiaire, les marchandises seront plus justement cotées et leur valeur; exprimée en monnaie, ne variera pas sans causes logiques.
Les avantagies énuméréjs plus hauts s'appliquent en première ligne aux sociétés coopératives de consommation. Elles se manifestent, cependant, aussi dans les autres formes de la coopération.
Les sociétés coopérativesi de production contribuent au plus haut degré au bien-être de leurs membres. Elles leur assurent une vie meilleure en rendant leurs revenus plus constants. Un coopérateur producteur ne risque pas de perdre sa place quand il lui arrive de ne plus plaire à son patron, et cela pour la bonne raison que, dans l'association coopérative de production, le patron ne peut pas être arbitraire. Les conflits qui peuvent survenir entre les différents rouages d'une telle association, sont réglés à l'amiable par un conseil d'arbitrage.
Les ouvriers voient aussi leurs revenus augmenter, car une bonne partie des profits qui allaient dans là poche des patrons se versent dans la leur, et de plus, comme ils p>ossôdent tous plus ou moins d'actions de la société, ils touchent un supplément de revenu sous forme de dividende. Ils peuvent donc se créer une épargne, soit en continuant d'acheter des actions de la société, soit en s'achetant une maison ou en s'affiliant à une société mutuelle qui pratique l'épargne collective. Le plus souvent les coopérateurs pro-
ducteurs sont aussi membres d'une coopérative de consommation et d'une coopérative de crédit. Ils peuvent profiter ainsi dos avantages qu'offre la coopération sur tous les terrainsi économiques.
Les effets produits par les sociétés coopératives de crédit sont non moins importants que ceux produits par les autres formes de la coopération.
Pour certaines catégories d'individus, c'est par l'association de crédit qu'on doit commencer à les initier à la coopération, car il faut souvent leur rendre la liberté économique en les arrachant aux griffes des usuriers. Aussi longtemps qu'un ouvrier est endetté envers un usurier, la coopérative de production, de même que celle de consommation, ne lui rendra qu'un faible service, car l'argent qu'elles pourraient lui faire gagner serait destiné à payer les intérêts de sa dette. Il faut d'abord rendre aux cultivateurs — c'est surtout cette catégorie de producteurs qui est rongée par l'usure — leur indépendance économique, en les faisant membres d'une coopérative de crédit, avant de songer à améliorer leur situation par des associations coopératives de consommation, de production, de vente, etc.
La coopérative de crédit augmente donc le revenu de ses membres en leur permettant d'emprunter à un taux moindre. Elle encourage aussi l'épargne, et son rôle de caisse d'épargne est tout aussi important que celui d'institution de crédit. Dans beaucoup de pays l'épargne ne s'est introduite dans les classes pauvres que grâce à la création de sociétés coopératives de crédit.
Cette forme de la coopération facilite en plus l'accès de h /propriété rurale, et souvent les coopératives de crédit ne
sont créées qu'en vue de permettre à leurs membres Tacquisition de la terre. Le paysan a une telle passion de posséder de la terre qu'il s'endette dans des conditions excessivement onéreuses, pour pouvoir acquérir le lopin de terre convoité. Une coopérative agricole se trouve donc à sa place au milieu d'une population formée d'agriculteurs et c'est surtout dans cette classe qu'elle a trouvé un terrain propice à son développement. Elle facilite aussi aux grands propriétaires, désireux de vendre leurs biens, la cession de ces derniers aux acheteurs paysans, en prenant à sa charge l'opération de la vente et du morcellement du domaine. Parce moyen elle fortifie la classe des petits cultivateurs ot contribue beaucoup à la consolidation des Etats agricoles.
A côté de ces avantages purement matériels, la coopération offre aussi des avantages d'ordre moral.
Les sociétés coopératives, on réunissant les hommes et en les forçant à venir souvent en contact et à travailler ensemble pour le même but, développent chez eux l'esprit de solidarité". Elles lesi obligenit à se considérer non plus comme des onnemisi devant lutter les unsi contre les autres pour pouvoir vivre, mais comme des associés unissant leurs forces et s'aidant mutuellement pour arriver à mieux vivne.
La solidarité cherche à atteindre les mêmes buts que la concurrence, seulement avec d'autres moyens. Elle tend aussi à régler la production d'après la consommation, à stimuler 1© progrès, à réduire le prix des marchandises à leur coût de production, et à produire sinon une égalité des fortunes, ce qui est impossible, du moins une inégalité plus conforme à l'idée de justice. Elle a beaucoup plus de chances que la concuirrenco à réalisicr ces desiderata, d'au-
tant plus que celte dernière aboutit le plus souvent à des résultats contraires.
Les sociétés coopérativcvS n'arrivent pas dès le début à créer cet esprit de solidarité là où il n'existe presque pas, et elles sont forcées souvent, pour pouvoir venir au monde et pour pouvoir vivre, de s'adressier seulement à l'intérôt du public. Cependant, ses membres arrivent petit à petit à so rendre compte que leur coopération est un bien et qu'on a souvent intérêt à s'unir et à travailler en commun, non seulement dans un but purement égoïsl^, mais aussi pour faire du bien aux autres. Les dirigeants de l'association peuvent influencer cet esprit solidariste en cherchant à rapprocher les membres et à les lier par des attaches morales à la société.
Il faut être pratique dans une société coopérative, et même le solidarisme doit être fait pratiquement. Puisque la solidarité implique toujours un certain sacrifice, on commencera avec celui qui est le plus facile à supporter. On prélèvera suir les bonis une certaine part, assez réduite au commencement, pour créer ou subvenir à différentes institutions de prévoyance, d'assistance, d'éducation, etc. Des coopératives puissantes repartissent des sommes importantes en subventions aux organisations ouvrières. La Maison du Peuple de Bruxelles alloue en ce but une somme de 47.000 francs par an, ce qui fait 7 1/2 Vo du montant des bonis qu'elle distribue à ses membres. Le Vooruit de Gand prélève sur ses bénéfices de quoi fournir à ses membres : six pains par semaine, des secours médicaux et pharmaceutiques gratuits en cas de maladie ; pensions de retraite en cas de vieillesse ; des indemnités en cas de décès aux plus proches parents ; instruction professionnelle ; sub-
ventions aux sociétés de musique, de gymnastique, théâtre, voyages, etc. Tout cela représente une subvention de 30 à 40.000 francs par an, pris sur les bonis des sociétaires. D'autres, enfin, prélèvent sur les bonisi de quoi constituer un fond de réserve collectif destiné au développement de la coopération elle-même.
Les sociétaires doivent être préparés à renoncer de bon gré, dans un temps futur, à la totalité du boni qui sera désormais consacré aux œuvres de solidarité.
La solidarité se manifeste non seulement entre les membres d'une coopérative, mais même entre les sociétés quand elles se réunissent pour constituer une fédération ou une union. C'est un grand avantage, non seulement matériel mais aussi moral, pour une coopérative de faire partie d'une fédération. Elle peut se rendre beaucoup mieux compte de son œuvre coopérative en travaillant en commun avec d'autres sociétés.
Dans certains systèmes de sociétés coopératives de crédit, comme par exemple dans les caisses rurales type Raiffeisen, la solidarité illimitée et matérielle entre les membres est obligatoire de par les statuts. C'esit donc cette forme de la coopération qui contribue le plus au développement de la solidarité parmi les sociétaires.
Nous avons vu dans un des chapitres précédents que la coopération n'ambitionne rien moins que de changer l'organisation économique actuelle. Elle ne s'éloigne pas beaucoup en cela de l'école socialiste qui, elle aussi, ne rêve qu'une transformation complète de la société, une transformation économique, car sur le terrain politique elle n'a presque plus rien à transformer dans les pays de l'occident de l'Europe. Si ces deux écoles reconnaissent la nécessité
d'une transformation, 1© but qu'elle» poursuivent et surtout les moyens qu'elles veulent employer sont tout à fait différents.
Les socialistes, on le sait, veulent supprimer la propriété individuelle et la remplacer par la propriété collective. Pour arriver à cette fin ils veulent employer des méthodes violent^esi, soit au raboyen de la législation, soit plus simplement au moyen de la révolution. La transformation du régime actuel par une révolution leur paraît ass«z naturelle, car, dans l'évolution naturelle des êtres, on trouve des passages brusques d'un état à un autre. Ainsi le poussin doit casser la coquille pour sortir de l'œuf et le ver à soie doit briser. le côcorn pour continuer à vivre. Une révolution donc, d'après eux, ne ferait que rompre la faible barrière qui empêche l'évolution du si>T&tèmie capitaliste en un système collectiviste.
La coopération n'admet pas les révolutions et n*est pas absolument convaincue qu'en cassant un œuf on peut faire venir au monde un poussin. Elle veut transformer le monde, ■c'est vrai, mais au moyen d'une évolution et en se servant des instruments et des méthodes qui ont déjà fait leurs preuves. Elle ne crée pas un système purement imaginaire, mais cherche seulement à simplifier celui existant. Si elle veut supprimer l'intermédiaire, elle ne supprime pas la fonction de celui-ci ; du reste la suppression n'est qu'apparente car au fond tout se réduit à une simple substitution et à une simplification. Il y aura toujours des marchands et des banquiers, mais leur nombre sera réduit dans le régime coopératif au minimum possible, et au lieu de régir les consommateurs et les producteurs ils seront régis par ces der-
niers. Ils seront réduits eç un mot au rôle de simples fonctionnaires.
La coopération s'éloigne du socialisme aussi par le fait qu'elle ne cherche pas à supprimer la propriété individuelle mais seulement à atténuer »cs défauts en ci'éant et en développant à côlé d'elle la copropriété. Par ksi bonis cfu'elle distribue elle contribue aussi à la diffusion de la propriété, ce qui est absolument contraire au principe socialiste.
Pour arriver à une transformation sociale et économique, la coopération se rend compte qu'il faut tout d'abord créer une mentalité capable de comprendre et d'accepter cette transformation. Sans Voltaire, Rousseau et les autres encyclopédistes! qui ont {^réparé la mientalité française p<»ur une nouvelle forme de gouvememient, la révolution de 1789 n'aurait pas eu lieu, même si la royauté eut fait dc^ fautes? plus graves que celles qu'elle a commises.
Dans la production, le rôle du patron est indispensable en tant qu'organisme directeur. On ne peut donc pas le supprimer ; on peut tout au plus remplacer le titulaire et retrancher quelques autres attributions qui ne sont pas absolument nécessaires à sa fonction. Les sociétés coopératives de production préparent les ouvriers au maniement des capitaux, à la pratique commerciale^ au mécanismie des entreprises collectives, en un mol, au régime de la production dirigée par les producteurs eux-mêmes. Elle leur apprend, en même temps, qu'ils ne gagneront rien à vouloir éliminer le' patron aussi longtemps qu'ils n'auront acquis rinslruction nécessaire pour pouvoir se chai"ger du rôle de ce dernier. Elle cherche à leur faire acquérir ces connaissances au moyen de congrès, conférences de propagande et surtout en les affiliant aux sociétés coopératives de con-
sommation et de crédit où ils s'enrichi&sent non- seulement matériellement, mais aussi intellectuellement
L'influence éducalricc de la coopération est surtout salutaire pour les ouvriers qui sont la plus enclins à suivre les meneurs peu scrupuleux qui leur promettent une vie meilleure s'ils s'rnsurgent conlro l'état social actuel.
Les sociétés coopératives en se généralisant, arriveront à supprime^ le profit.
Cette affirmation doit paraître un peu étrange car on ne peut pas se figurer une entreprise, un travail quelconque qui ne rapportât un profit. C'est justement en vue de ce dernier que les entreprises sont faites. Si l'on cherche cependant à définir ce que c'est que le profit, on verra que son existence n'est pas indispensable à la marche de la civilisation. En effet, le profit est ce qui reste à un entrepreneur quand tous les éléments, qui ont contribué à la production que rentreprise a en vue, ont été rémunérés. Si, sur le prix de vent© de l'objet produit, Ton déduit le prix de la matière, le salaire des ouvriers, le revenu et l'amortissemio^nt du capital et la rémunération du travail de direction, on a, s'il reste encore quelque chose, ce qu'on nomme lî profit.
Le profit, par conséquent, n'est pas un élément indispensable à la production, car il n'apparaît qu'en dernier lieu et ne rémunère aucun des éléments qui prennent directement part à la création des richesses. Il est le résultat d'un monopole, c'est-à-dife d'une situation privilégiée, qui permet à l'entrepreneur de vendre le produit au-dessus du prix de revient. Son existence qui, comme nous le voyons, n'est pas nécessaire, ne peut être justifié que par le désir im modéré des hommes de s'enrichir. Les socialistes ont rai
son do ratlaquer ei de demander son abolition, car il ne fait que favoriser le désir du lucre et vicie le moral d<î rhomme en développant son égoïsme.
C'est le profit qui a donné naissance aux fortunes démesurées qui menacent la paix du monde par Tinégalité trop grande qu'elles créent entre les hommes. Si l'égalité fest funeste aux pressé de Thumanité, l'inégalité trop grande Test de même, car elle menace sans cesse l'équilibre social.
Les économistes reconnaissent au profit le rôle de stimulant économique, et ils soutiennent qu'avec son abolition, il y aura un recul dans l'accroissement des richesses. Le mal ne serait pas si grand, car la procfuction ne pourra pas être enrayée par la suppression du profit, les hommes devant toujours travailler pour vivre. Peut-être qu'ils consacreront une moindre part de leur temps à la création des richesses matérielles, dont une grande partie, il faut le reconnaître, ne sert qu'à flatter la vanité, mais ils auront plus de loisirs d'augmenter leur capital intellectuel et de perfectionner leur état physique et moral.
Avec l'abolition du profit, l'homme se déshabituera à voir dans la richesse un idéal, et il pourra plus facilement s'acheminer vers un bonheur plus naturel et plus conforme à la réalité de la vie, en mettant en application le précepte des anciens : mens sema in corpore sano. Il pourra se convaincre facilement que le vrai bonbeur consiste dans un équilibre des fonctions de la vie et non dans la satisfaction à satiété de certains désirs.
Mais nous entrons par ces digressions dans le domaine dé la morale et de la philosophie, et l'économie politique prétend n'avoir rien de commun avec ces dernières. Elles
ont cependant de commun l'objet do leurs études, la vie de riiomme, et comme cette dermère ne peut pas en réalité se dédoublor, ces sciei>ces ne font à la fin que parcourir le même domaine, en se rencontrant et en se choquant assez souvent.
On peut prétendre que Tabolition du profit est utopique ol qu'on n'arrivera jamais à l'extirper du champ d'activité économique de l'homme. Cependant, les économistes, aussi bien que les socialistes, recomiaissent que le profit va sans cesse baissant et que c'est probable qu'il arrivera à être réduit à zéro. Mais même, si l'on ne parvenait pas à le réduim à rien, son amoindrissement ne peut qu'être avantageux pour la société.
En supprimant les intermédiaires, les coopératives suppriment le profit de ces derniers, ou pour être juste, le transfèrent aux producteurs et aux consommateurs en changoaut son cairactère, car il n'apparaît plus comme le résultat d'une situation privilégiée, mais comme un mode facile d'^épwirgne. Elles pKRiirrorit, quand elles seront assez fortes, abolir absolument toute trace de profit en baissant le prix des marchandises à leur coût de production. Nous avons cependant vu que cette disposition n'est pas désirable, car la coopération a' besoin de bénéfices pour réaliser les autre© points du programme que lui a tracé les équitables pionniers de Rochdale.
Les sociétés coopératives et la coopération sont accusées par leurs adversaires de supprimer la concurrence et par conséquent le stimulant du progrès économique. On a longtemps cru- que la concurrence est nécessaire, et l'on trouve encore des personnes convaincues de cette nécessité. Elles affirment que la lutte est un élément stimulant et qui sélec-
lionne les individus en même temps. On ne peut nier le bien fondé de cette affirmation, surtout depuis que les sciences naturelles sont venues démontrer que la lutte est inhérente à révolution des espèces, et que ses résultats ne sont que des perfections relativement aux types antérieurs. S*appuyant sur ces données des. sciences biologiques, la plupart des économistes ont soutenu que la lutte est tout aussi indispensable aux progrès des hommes qu'à ceux des animaux.
Il nous semble que cet argument n'est pas exempt de certaines critiques, car entre les' hommes d'un côté et les animaux sauvages de l'autre, il y a de telles différences que les mêmes lois ne peuvent plus s'appliquer aveuglément à tous les êtres vivants. Les animaux ne peuvent pas influer dès Torigime les éléments qui vont entrer plus tard en concurrence, l'homme, par contre, le peut.
Malthus soutenait que la concurrence ot.la lutte pour la vie sont avantageuses pour la société, car elles éliminent les éléments trop faibles qui menacent de dégénérer la race humaine. Mais l'homimcpeul, grâce à son intelligence, perfectionner la société, non en éliminant par la force les éléments nocifs, mais en les transformant dès les débuts de leur apparition quand ils sont encore malléables. C'est un bien que d'être intelligent, énergique, moral, etc., et plus un groupement social sera composé d'hommes possédant CCS qualités, plus il sera avancé sur le terrain du progrès. On considère cependant que ces qualités sont inhérentes à la personne et que, si l'on n'est pas ven'U au monde avec elles, on ne peut plus les acquérir .C'est une opinion fausse malgré qu'elle soit très répandue. En venant au monde, l'homme hérîie de certaines prédispositions assez malléa-
hles pour pouvoir être modifiées par Téducalion. On a longtemps cru quel la force et les autres qualités physiques ne peuvent être acquises par l'éducation et que seulement les hommes qui sont venus au monde avec des aptitudes spéciales, sont forts ou résistants à la fatigue. Cette opinion est tout aussi fausse que la précédente, car on peut, les exemples n'en manquent pas, devenir athlèle par un entraînement raisonné.
L'homme peut influencer son évolution, il peut la déterminer vers un certain but. Le chemin qu'il aura à suivre doit être tracé par la raison et il ne devra pas avancer en aveugle. Il doit s'efforcer à ce que, dans sa marche vers la civilisation, il n'ait pas besoin de laisser des traînards en route, et cela non en ralentissant son pas, mais en prenant soin que tout le monde soit entraîné f>our résister aux fatigues d'un tel chemin.
Si la concurrence facilite le progrès, elle le fait aveuglément en dépensant une grande quantité de forces, car une lutte a toujours pour résultat une certaine déperdition d'énergie. Or, l'énergie que les forts consacrent pour éliminer les faibles, ils peuvent l'employer à fortifier ces derniers, sans risquer pour cela d'avancer plus lentement.
On dit encore que la concurrence forme des individualités et que la solidarité, manifestée dans la coopération, les affaiblit. Cette afifîrmati on paraît n'avoir aucun fondement, car en Angleterre, le pays des individualités, le solidarisme sous toutes ses formes, coopératives, mutuelles, tradeunions, associations religieuses, etc., est très développé. L'individualité se fortifie tout aussi bien en s'aidant l'un l'autre qu'en se combattant réciproquement. De plus, l'esprit de compétition, la haine, qui est inévitable quand on
lutte, eera aboli au plus grand bien de Tétat moral de rhumanilé. En tendant une main fraternelle à ses semblables, rbomme se crée non seulement une jouissance morale, mais, au^i une réserve matérielle, car il sait qu'il pourra toujours compter sur l'appui de celui qu'il vient d'aider*
Le crime qu'on fait à la coopération de ce qu'elle enraye la concurrence est injuste, car ce n'est pas- du mal, mais du bien qui résulterait d'une pareille suppression.
Les équitables pionniers de Rochdalo avaient pris pour règle de consacrer 2,5 7o de leurs bonis à l'éducation. Ils voulaient au moyen de la coopération relever l'état intellectuel, cîi même temps' que l'état matériel des populations ouvrières. Si ce taux de 2,5 %, avait été adopté par toutes les sociétés coopératives anglaises, elles auraient dû consacrer aujourd'hui plus de six millions pour l'instruction. Elles n'allouent en réalité que 1.700.000 francs, ce qui encore est assez joli, surtout dans un pays où l'Instruction est très répandue.
L'instruction est un des meilleurs moyens pour combattre la misèi"e et tous les vices qui la suivent. On aura beau augmenter le bien-être matériel des classes pauvres, on ne les rendra ni plus heureuses ni meilleures, si Ton ne veille à ce qu'elles prennent l'amour des travaux intellectuels. Il faut que les ouvriers s'habituent à penser aussi par euxtnémùs, et qu'ils puissent ainsi être arrachés à l'influence [)ernicieuse dos agitateurs de profession. Leur temps libre <loit être employé au perfectionnement de leurs facultés physiques et intellectuelles, et non pas, comme cela arrive le plus souvent de nos jours, à être passé dans des caba-
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r€ls où Ton s'intoxique d*alcool, de tabac et môme de tJiéories révolutionnaires.
Ce n*est pas seulement l'éducation intellectuelle, mais aussi Téducation physique que doivent poursuivre les sociétés coopératives. On dira, peut-être, que les ouvriers qui sont obligés pour la plupart de travailler avec leurs bras, n*ont plus besoin de faire des sports ou de la gymnastique. Ce raisonnement est faux, et prouve que ceux qui lo font n'ont aucune connaissance du rôle réellement éducateur de la gymnastique. Il ne s'agit pas en faisant de la gymnastique de faire seulement des mouvements et d'acquérir de gros muscles, mais de développer la vitalité de l'organisme en même temps que sa beauté. Or, les occupations des ouvriers, qui les obligent de faire chaque jour les mêmes mouvements, tendent plutôt à hypertrophier certains membres au détriment de l'ensemble du corps. De plus, les positions vicieuses que prennent les ouvriers en travaillant, détruisent l'harmonie des proportions de leur squelette. Les conditions d'hygiène du milieu où ils travaillent, sont dans la plus grande partie des cas détestables, et leur S'anlé en souffre. La gymnastique et les spvorts, venant corriger ces défauts, sont absolument nécessaires pour les ouvriers. L'éducation physique développe, en plus, beaucoup mieux l'énergie de l'homme et le rend par conséquent beaucoup plus maître de lui-même.
Si les moyens le leur permettent, elles peuvent s'attaquer en même temps au perfectionnement intellectuel et au développemerft des connaissances de leurs membres. Cette instruction ne devra pas se borner seulement à apprendre, à ceux qui ne le savent pas encore, à lire et à écrire, car si elle les laissent, après leur avoir donrié cette instruction,
user d'elle comme bon leur semble, beaucoup semprcsseraiciil de Toublier, à moins de l'employer mal. Des bibliothèques et des salles de lecture serviront de lieu de réunion aux coopéraleurs qui pourront de cette manière trouver à peu de frais une instruction saine et amusante en même temps. Des conférences, faites de temps à autre, serviront aussi à augmenter les connaissances des sociétaires sur des questions qu'ils ne pourraient pas aborder tout seuls.
Dans beaucoup de pays dont l'évolution n'est pas encore assez avancée, les coopératives peuvent rendre des services très appréciables en créant des écoles dans les communes rurales. C'est ce qu'elles font notamment en Espagne où l'instruction laïque est très faiblement t*eprésentée. De même, en Russie, elles pourraient aider à la diffusion de rinslrudion, car l'Etat ne peut ou ne veut pas le faire.
Ce rôle civilisateur de la coopération ne doit jamais être perdu de vue par les coopératives, et elles doivent, aussitôt que leurs moyens le leur permettent, prélever sur le montant des bonis une somme qui sera consacrée au développement de l'éducation des sociétaires.
La lutte contre l'alcoolisme fonne aussi un point du programme des coopérateurs, et non des moindres.
L'alcool, qui est à la base de presque toutes les boissons consommées) par les races blanches, a été longtemps considéré comme un aliment, ou tout au moins comme quelque chose indispensable à une alimentation rationnelle. Dans ces derniars temps, on a commencé à faire d-es recherches scientifiques relativement à l'effet de l'alcool sur l'organisme humain, et l'on est arrivé à la conclusion que l'alcool non seulement n'est pas indispensable à la vie, mais qu'au contraire il est nocif, même pris en petites
quantités. On peut très bien vivre sans alcool, tandis qu'en en consommant journellement on risque toujours de dépasser une certaine limite d'où il commience à avoir une influence morbide sur l'organisme.
Certains défenseurs des pauvres ont essayé de présenter l'akool sous un jour favorable, en soutenant qu'il vient en aido aux basses couches de la population, car il fail oublier aux malheureux pendant quelques moments les misères de la vie. C'est une curieuse recelte, en tout cas, que celle de faire oublier la misère en l'augmentant, car l'alcool, n'étant qu'une espèce do poison, affaiblit la résistance de l'organisme aux causes de destruction, et, par conséquent, augmente l'état malheureux de ceux qu'il prétend soulager. Il y a d'autres moyens de combattre la misère qui, le plus souvent et surtout pour los sociétés civilisées, n'est pas réelle mais plutôt imaginaire. Le manque d un certain luxe constitue déjà ce qu'on nomme généralement la misère. Ello n'est donc que relative, et son intensité dépend en première ligne de l'état psychique de l'individu. Beaucoup de personnes sont misérables parce qu'elles s'imaginent Têtrc, et non pa.s parce qu'elles n'auraient pas les objets matériels nécessaires à leur développement physique et intellectuel.
C'est en modifiant l'état d'âme et l'idéal des hommes, qu'on peut les rendre moins misérables, non en leur faisant avaler des drogues qui se nomment absinthe, rhum, bière, etc. Ce précepte peut paraître paradoxal pour la race blanche qui est habituée depuis tant de générations à considérer l'alcool comme une panacée. Cette croyance remonte à un âge préhistorique ou tout au moins biblique, car c'est Noë, le second pè"e du monde, qui aurait décou-
vert et môme expérimenté^ ce remède universel. Quoique cette expérimentation n'ait pas- donné des résultats fort édifiants, les descendants des navigateurs diluviens adoptèrent, cependant, l'alcool comnije qu>elqiie chose d'indispensable à une saine alimientation.
La race jaune n'a pas le culte de l'alcool, ce qui ne l'a pas empêché cependant, d'arriver, bien avant la race blanche, à une civilisation as-sez avancée. Mais il faut être juste et reconnaître que si les Chinois ne boivent pas d'alcool, ils fument en échange de l'opium, ce qui ne vaut guère mieux.
Les sociétés coopératives combattent par deux moyens l'alcoolisme. Elles cherchent, tout d'abord, à prendre la place des cabaretiers en se mettant à vendre des boissons alcooliques. Elles rencontrent, cependant, sur ce terrain beaucoup de difficultés, car les cabaretiers non sedlenuent sont nombreux (il y en a plus de 400.000 en France), maisi aussi puissants. En effet, dans beaucoup de pays, dans les» pays surtout dén¥)cratiques,irs comptent parmi les électeurs les plu-s influents. La lutte, cependant, n'est pas impossible et dans certain® pays (Suède, Norvège, Russie, récemment Roumanie, etc.), le gouvernement leur facilite la tâche en s'altaquant lui même à l'alcoolisme et aux cabaretiers. Les coopératives se font marchands de vin et, quand elles ont plus ou moins monopolisé cette branche de commerce, elles se mettent à favoriser la consommation du thé, café, et autres boissons hygiéniques au détriment de celles alcooliques.
Une autre méthode de combattre l'alcoolisme employée par les sociétés coopératives, consiste à donner une occupation aux ouvriers pendant leur temps libre, et à les
empêcher de cette manière de fréquenter le cabaret. Création de sociétés» de sports, de bibliothèques, de réunions, de conférences, etc., en un mot de tout ce qui peut occuper avec profit les loisirs des ooopërateurs. L'encouragement matériel, par des prélèvements sur les bonis, aux sociétés antialcooliques, et souvent la création de telles sociétés parmi les membres des coopératives, doit former aussi un point du programme des coopérateurs.
Dans beaucoup de pays la propagande antialcoolique est redevable en grande partie de 'son succès à l'appui que lui donnent les coopératives.
La production est régie depuis la révolution française par une soi-disante liberté. Avant cette révolution, en France aussi bien qu'ailleurs, on ne pouvait pas choisir et exercer librement un métier. Il y avait les corporations qui jouissaient d'un monopole et qui enrayaient par une réglementation prohibitive toute tentative d'exercer librement un métier. Le mouvement de 89 renversa les cloisons qui entouraient les différentes catégories de travailleurs, et chacun put dès lors choisir ei exercer librement lé métier qui lui convenait.
Les révolutionnaires s'étaient imaginés avoir établi la liberté dans la vie économique tout comme dans la vie politique. Sur le terrain industriel, cependant, cette liberté n'est qu'apparente, car le contrat de travail est souvent imposé à l'ouvrier qui est forcé de l'accepter, pressé par la misère. Pour qu'il y ait absolument liberté, il faut que les contractants soient plus ou moins dans des conditions identiques. Les patrons, disposant de réserves importantes sous forme de capitaux, peuvent attendre le moment favorable pour faire un contrat de travail. Les ouvriers ne se
trouvent pas dans une aussi bonne situation, car ils vivent au jour le jour et sont, par conséquent, obligés de subir les conditions que leur imposent les patrons. Cela s'est bien vu pendant le commencement et la moitié du siècle passé, quand les ouvriers étaient spécules par les patrons, et plu«i tard dans le sweating-system, malgré les apparences de liberté absolue que ce dernier comporte.
Pour pouvoir égaliser les conditions des parties contractantes, les ouvriers ont dû s'associer en syndicats qui traitent avec les patrons d'égal à égal. Le résultat 3e cette nouvelle organisation du travail a été qu'une lutte entre la main-d'œuvre et le capital devenait possible, et elle n'a pas tardé à se manifester sous la forme do grèves. Quand le syndicat des ouvriers trouve les conditions des patrons inadmissibles, il proclame la cessation du travail, et force do cette manière le patron à concéder des avantages à ses ouvriers. Les rôles se sont donc intervertis, car les patrons subissent maintenant le»s conditions des ouvriers S'yndiqués.
Mais l'exemple étant contagieux, aux syndicats ouvriers les chefs d^ndustrie opposèrent une association destinée à pouvoir lutter avec succès contre les prétentions ouvrières, et par ce moyen la lutte entre patrons et ouvriers est devenue encoire plus âpre, au détriment de la production. La politique s'en mêlant, les grèves prennent de jour en jour un caractère plus violent, et ont souvent une tendance à poursuivre un but politique au lieu d'un but économique.
La coopération sous la forme de coopératives de production, par la façon dont elle établit la collaboration du capital et du travail, par la transformation de la forme patronale, à laquelle elle substitue le régime républicain
de l'électian pour toutes les fonctions administratives et directrices, rend inutiles les grèves qui '^ont, en dehors de l'association ouvrière, le seul procédé pour les travailleurs salariés de faire entendre leurs légitimes revendications.
Ce service que les coopératives rendent à la production est des plus importants, car les grèves et les lock-out menacent sérieusement le mécanisme économique en provoquant des crises. En supprimant les grèves, la coopé ration prend des mains des socialistes un des instruments les plus puissantsi qu'ils emploient pour aviver la lutte des classes et contribue en cela au rétablissement et à l'affermissement de> la paix sociale. .
Pour arriver à ces résultats, la coopération doit favoriser le développement des coopératives de production, et non substituer aux patrons les sociétés coopératives de consommation, comme l'ont fait les sociétés anglaises au moyen de leurs puissantes fédérations. Les Wholesale ne sont pas seulement de puissantes sociétés coopératives dé consommation, mais aussi de grands patrons possédant des dizaines d'entreprises industrielles, et non des moindres. Leurs ouvriers se trouvent dans les mêmes conditions que ceux travaillant chez de simples patrons. Cette forme de la production n'est pas exempte de troubles, et l'on a vu des grèves éclater parmi les ouvriers travaillant dans des usines appartenant aux fédérations des coopératives de consommation.
Les associations coopératives améliorent la situation matérielle et morale des hommes. Elles le font par différents moyens, comme nous l'avons déjà vu. Elles s'occupent de l'activité des ouvriers pendant le temps qu'ils tra-
vaillent et pendant celui qu'ils sont libres, cherchant à les empêcher d'employer mal leur liberté.
Le repos est nécessaire à tout travailleur, non seulement le repos quotidien, maïs aussi un repos prolongé pendant une semaine ou deux. Une suspension du travail pendant un certain temps est absolument indispensable pour toute personne soumise à un effort, constant. Pour le travail intellectuel, on ne conteste plus la nécessité des vacances, et toutes les entreprises employant des personnes travaillant intellectuellement leur octroient quelques semaines et mêmes» quelques mois de vacances par an. Les vacances, si elles ne sont pas indispensables, pour les ouvriers, ne peuvent cependaint que leur faire du bien on augmentant leur aptitude au travail, car on ne travaillé jamais mieux qu'après s'être reposé pendant un espace de temps plus long.
Pour que les vacances soient cependant profîtables,elles doivent être vécues dans des conditions spéciales. Il faut les passer dansi un air pur, dans un village tranquille, loin des villes et du tracas qu'on rencontre dans ces dernières. C'est à la! campagne, dans les montagnes ou au bord de la mer, qu'on doit les passer. Pour une bouirse d'ouvrier un tel déplacement est trop onéreux, aussi il est obligé de rester auprès de son usine et d'employer ses vacances à fréquenter les cabarets.
Les sociétés coopératives ont résolu de venir en aide à leurs sociétaires en créant des colonies de vacances où les ouvriers peuvent aller passer leur temps de congé sans avoir à débourser une somme trop forte relativement à leurs moyens. En Angleterre, des localités ouvrières appartiennent aux sociétés coopératives et les membres de
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ces dernières vtennenl régulièrement une fois par an se reposer des fatigues de teurs professsions ou de leurs métiers.
A tous ces bienfaits, la coopération, comme toute asi^ociation, ajoute le service do protéger Tindividu contre l'Etat. Il paraît, à première vue, curieux d'avoir besoin de protéger l'individu contre TElat, car en somme ce dernier est censé défendre l'intérêt de tous les citoyens et ne saurait donc faire tort aux individus. L'Etat, ou mieux le gouvernement, est souvent appelé, à tort ou à raison, à s'immiscer dans la conduite des individus-, et peut souvent dé^ passer la limite admisa à une telle intervention. Si l'individu est isolé, il ne pourra se défendre que difficilement, tandis qu'associé il est capable de défendre beaucoup mieux ses droits contre l'empiétement de l'Etat. Le groupement des professionnels en ««yndicats n'a eu d'autres^aisonis que celle de la défense des inlérêtis pix)fessionnels. Le groupement des consommateurs et des producteurs peut aussi servir de paravent i>our protéger les intérêts des coopérateurs.
Cette conception de la société, composée d'individus réunis en différents groupements superposés lés uns aux autres, est beaucoup plus saine que celle qui ne la voit que sous la forme d une grande collectivité composée d'une seule catégorie d'unités. Les nombreuses associations servent de tampon entre l'individu et l'Etat, et empêchent de la sorte la production de trop grandes frictions, La société, formée de beaucoup d'associations de différents degrés, répond à une conception plus avancée et aussi plus constitutionnelle de l'Etat, tandis que l'autre, dans laquelle l'individu se trouverait face à face avec
raulorilé gouvernementale, est une concepïion ancienne qu on retrouve dans toute autocratie. Dans un Etat autocrate, on ne rencontre presque pas d'associationsi libres s'interposant entre le gouvernement et le citoyen, les rapports entre ces deux éléments se faisant directement. Dans ceux constitutionnels, cesi rapports ne se font que par des groupements intermédiaires qui, quoique relTés entre eux, ont cependant une autonomie plus ou moins grande.
Les sociétés coopératives s'interposent donc entre l'Etat et les individus, et contribuent de cette manière à la consolidation du premier en supprimant une des causes qui pourraient le rendre antipathique aux citoyens.
Nous arrivons au dernier avantage que puisse offrir la coopération et qui est d'une très grande importance en ce qui concerne le commerce mondial.
Par la multiplication des coopératives de crédit et leur organisation en fédérations régionales, nationales et internationales, elles arriveront à simplifier l'échange des produits en modifiant ou tout simplement en supprimant l'instrument qui préside à cet échange : la monnaie.
I^ rôle principal de la monmaie est de servir d'instrument d'échange. Elle a aussi d'autres fonctions, nolam ment celle de mesurer la valeur, de représenter le capital, etc., mais son importance lui est conférée surtout par la f onction qu'elle remplit, de faciliter la circulation et l'échange des capitaux et des produits.
Dans les temps primitifs, quand elle n'existait pas, l'échange était presque impossible, le troc demandant, dans ces temps, beaucoup de circonstances spéciales pour pouvoir se manifester. Une personne qui voulait échanger un produit quelconque contre un autre, disons du blé con-
tre de la laine, devait trouver une autre personne possédant de la laine en quantité nécessaire pour payer le blé, et devait en plus désirer elle-même posséder le blé qu'on lui offrait. La création d'une marchandise tierce, qui puisse facilement passer de l'un à l'autre, a donné naissance à la monnaie. Cette marchandise intermédiaire s'est présentée chez les différents peuples et dans les différentes périodes de Ihistoire, sous une grande variété de formes. Le bétail, le riz, le tabac, la soie, les cotonnades, etc., ont rempli le rôle de monnaie qui, de nos jours et dans les sociétés civilisées, incombe aux métaux précieux ou à des papiers censés les représenter. La monnaie a servi et sert surtout de véhicule aux marchandises, et les banques, no remplissent que le rôle de garages, d'où le mouvement de ce mo-yeti de locomotion est réglé.
Cette comparaison de la monnaie avec une voiture est cependant un peu forcée, car ta monnaie ne transporte pas directement la marchandise et cette dernière peut même circuler et s'échanger sans, avoir recours à ce moyen de locomotion, tout comme dans les temps anciens quand on troquait les marchandises les unes contre les autres. Ce moyen d'échange a eommencé même à devenir encombrant et à ralentir la production et la consommation par son manque d'élasticité. Les crises monétaires, devenues si fréquentes ces derniers temps, en sont la preuve.
Le crédit est venu donner un peu de jeu aux opérations commerciales, mais, étant lié à la monnaie métallique, il fonelionne assez mal et ne fait le plus souvent que contribuer aux perturbations d'ordre économique que nous avons déjà signalées. On a essayé de se passer de monnaie dans les transactions commerciales et l'on est déjà arrivé,
surtout en Angleterre et aux Etats-Unis, à l'aide de$ chèques et des compensations, à réduire de beaucoup le montant de la monnaie métallique qui circule dans ees.pays. C*est surtout au développement et à la bonne organisation des banques privées que ces résultats sont dus, tant en Angleterre qu*on Amérique.
- Les coopératives de crédit peuvent très bien arriver à supprimer absolument la monnaie métallique à la suite d'une entente internationale, et à lui substituer une monnaie absolument conventionnelle dont la valeur ne variera que d'après les besoins de l'échange. Ce n'est pas uno chose impossible, quoique, si nous tenons compte des habitudes et de la mentalité de nos contemporains, elle soit assez difficile. Msas à défaut d'unification du type monétaire et de la suppression complète de la monnaie métallique, les coopératives pourraient quand m-ême réduire l'emploi de cette dernière au strict minimum réclamé par les petites transactions de la vie journalière. L'avantage no serait pas de peu d'importance, car le monde s'habituerait ainsi au crédit, et ne viendrait plus, par dos déplacemenils brusques de capitaux métalliques, aggraver des malaises financiers en les transformant en crises monétaires.
Les effets que la coopération tend à réaliser dans le domaine économique sont vraim-ent nombreux et d'a« caractère complexe, car, comme nous avons vu, elle ne vise pas simplement une transformation, mais une progression malérTelle de l'humanité. Les problèmes d'ordre intellectuel et moral ne lui sont pas étrangers et elle cherche à leur donner aussi une solution.
Les adversaires de la coopération pourraient lui re
procher de présumer de ses forces en voulant mettre on appli€ation un pix)granune, aussi vaste, et qu'ell-o risque de s'affaiblir eji cherchant à lutter contre les lois naturelles. A quoi la coopération pourrait très bien répondre, qu'en économie politique ce qu'on nomme loi naturelle ne mérite presque pas le nom de loi, du moins de loi fixe comme cella de rattractioin des corps, ou toute autre loi du domaine physique, et que si le principe économique (ridée fondanicntale) a une certaine stabilité, les formes sous lesquelles il se manifeste sont nombreuses et dépendent beaucoup de la volonté de Thommc. Même le principe édonistique du maximum de satisfaction par le minimum de peine lest très variable, car tout le monde ne comprend pas do la même manière ce que c'est satisfaction et peine. On trouve des personnes qui se donnent beaucoup de peine, qui dépensent beaucoup d'énergie, à se donner des satisfactions qui sont purement individuelles, c'est-à-dire qui ne sont pas reconnues comme telles par n'importe qui. C'est donc une loi variant d'une personne à une autre en ce qui concerne l'intensité et souvent mêm»© la valeur des deux terme» du rapport.
Mais la coopération peut regarder avec courage l'avenir car elle a déjà un passé, et même un passé bien rempli. Elle peut tirer profit de son. expérience et continuer l'œuvre dont la préface a été faite par R. Owen et dont les premiers chapitres ont été forgés par lcfl< équitables pionniers de Roehdale et par les socialistes de 1848.