‹ Coppet et WeimarChapitre 10 sur 45 · Célèbre roman d'Anne Kadcli.Te · texte numérisé non relu

Célèbre roman d'Anne Kadcli.Te

de quelque chose, eu dehors de mes regrets. Mou malheur m'a pénétré d'une idée de la mort si vive, que jour et nuit, je ne sens, je ne vois plus qu'elle; mes nerfs sont tout à fait abîmés.

« La bonté de Votre Altesse m'encourage à lui parler de moi, et que peut-on lui dire d'ellemême? La raison la plus parfaite ne dirige-t-elle pas sa vie , et ne peut-on pas toujours savoir ses actions de tous les moments, en connaissant ses devoirs? — Je ne suis pas encore parvenue à me soumettre ainsi, mais le temps fera ce que la force d'âme n'a pas su faire. J'ai reçu une lettre de Monseigneur le Duc, et je lui répondrai de Rome : c'est une belle date ; il faut convenir pourtant que j'aimerais mieux dater de Paris.

« J'ai quelque mérite à ne pas accepter les propositions qu'on me fait ; car personne, de tous ceux qui plient , n'aurait plus besoin que moi de la récompense offerte.

« Je saurai au retour de l'Empereur ce qu'il

décidera sur ma créance 1, et je nie croiserai avec le Pape. J'ai quelque envie d'aller m' asseoir sur le Saint-Siège à sa place ; il me semble que mon départ est plus catholique que son voyage.

« J'ai reçu une lettre de Mlle de Geghausen , qui, se plaisant comme à son ordinaire à me faire du bien , me dit que Votre Altesse me conserve sa bienveillance : je la supplie de songer que cette bienveillance m'est devenue plus nécessaire que jamais ; n'ai-je pas perdu le trésor où je puisais tout?

'< Je prie Votre Altesse d'agréer mon profond respect.

« N. S. de H. »

A la veille de son départ, M1"' de Staël écrivait à M"" Récamier :

1. Créance de deux millions avancés par M. Necker au trésor public. Mme de Staël ne fut remboursée qu'en 1816.

Coppet, ce 2 novembre 1804.

« Chère et belle Juliette, on me donne l'espérance de vous voir au mois de juillet prochain, à mon retour d'Italie; c'est alors seulement que je ne me croirai plus exilée. — Je vous recevrai dans ce château où j'ai perdu ce que j'aimais le plus au monde , vous porterez un sentiment de bonheur là où il n'en existe plus. — Dites à M . Récamier qu'il doit m'accorder cette consolation.

« Je prends la liberté de vous recommander le comte Gopertino-Pignatelli, un très-grand seigneur comme vous savez, et, ce qui vaut mieux, un homme aimable et d'une société sûre et douce; j'aime beaucoup son frère le prince Belmonte qui est un homme vraiment remarquable , et celui que je vous recommande m'a donné pour l'Italie des lettres qui me sont fort agréables. — Il faut que vous payiez mes dettes : si l'on sait cela

tout le monde me prêtera. Adieu, chère Juliette, je vous embrasse, bonheur que n'aura pas le comte Copertino : mais ce qui est bien sûr, c'est qu'il sera très-amoureux de vous.

« Je vous aime, moi, plus qu'aucune autre femme de France. Hélas! quand vous reverrai-je ? »

M'ne de Staël allait visiter l'Italie au moment où Pie VII venait à Paris sacrer le nouvel Empereur des Français. Elle partait avec ses trois enfants et ses gens, et elle était en outre accompagnée par Auguste -Guillaume de Schlegel, qu'elle avait connu dans son voyage en Allemagne, ramené avec elle et fixé près d'elle, en le chargeant de terminer l'éducation de ses fils.

M'ne de Staël tira pour elle-même un im-

mense secours des connaissances si variées et si profondes de ce savant professeur. Schlegel • possédait, avec la connaissance de l'antiquité, celle de toutes les langues de l'Europe, et à une époque où l'étude de la littérature de l'Inde était pour ainsi dire inconnue à l'Occident, savait parfaitement le sanscrit. L'entretien d'un homme aussi distingué devait donc en effet, soit par les éloges, .soit par la contradiction, exciter incessamment la pensée de M'"e de Staël. Elle lui voua une amitié sincère, que Schlegel reconnut par un entier dévouement.

Au reste, on peut dire qu'elle avait agi avec lui royalement, car elle lui assurait, avec l'hospitalité de sa grande existence, un traitement annuel de douze mille francs.

C'est une des particularités frappantes du caractère de Mme de Staël que la générosité de ses procédés, la largeur sans faste de ses habitudes, l'ordre invariablement maintenu dans l'administration de sa fortune, la régularité de son travail.

s' alliant à toutes les agitations, à tous les entraînements d'une imagination qu'elle ne parvint pas à maîtriser dans sa jeunesse , mais qui n'obscurcit jamais en elle le respect et le sentiment élevé du devoir.

Auguste-Guillaume de Schlegel, homme d'un rare savoir, n'en avait pas moins ses petits travers : il était vaniteux et susceptible. Il fallait toute la bonté et la grâce de Mme de Staël, toute la politesse exquise qu'elle portait dans ses rapports intimes et de famille, pour épargner à cet amour-propre, toujours sur le qui-vive, mille occasions de blessures.

J'ai entendu conter que lorsqu'il se trouvait chez Mme de Staël quelque étranger considérable, Schlegel, qui ne parlait d'ordinaire à la maîtresse de la maison qu'avec la plus respectueuse déférence, craignant qu'on ne le prît pour un précepteur ordinaire, ne manquait pas, afin de bien montrer qu'il traitait d'égal à égal, de s'adresser à Mme de Staël en l'appelant « chère amie. » Ce

manque de goût la choquait, mais elle n'en témoigna jamais d'humeur.

Schlegel devait être surtout un guide précieux en Italie. Il aimait, il sentait les arts et les connaissait bien ; il parvint à y intéresser Mme de Staël par d'ingénieux rapprochements entre les beautés plastiques et les beautés littéraires. Elle était de ceux qui arrivent par le raisonnement, les analogies, la réflexion à la jouissance des œuvres d'art, mais qui n'en reçoivent pas à la première vue une rapide et instinctive émotion.

De tous les arts, la musique fut certainement celui dont elle était le plus touchée et le seul qu'elle ait pratiquée. M"1* de Staël jouait bien du piano, elle avait la voix forte et juste, et chantait agréablement. La musique était pour elle une puissante distraction , et presque un besoin ; pendant plusieurs années, un musicien italien, Pertosa, fut attaché à sa maison ; il donnait des leçons à sa fille, et à toute heure faisait de la musique à commandement.

Le voyage d'Italie développa chez M'"L' de Staël un sentiment qui jusque-là avait paru lui être étranger, celui de la nature. Les beaux horizons de la campagne de Rome, la splendeur du ciel de Naples et les rivages enchantés de sa baie semblent avoir révélé à cet écrivain tout un ordre nouveau de sensations et de jouissances. Corinne est le premier ouvrage de M'ne de Staël où se rencontrent des descriptions, et où elle ait fait entrer dans la combinaison des moyens d'effet le spectacle de la nature en harmonie avec une situation de l'âme.

Des impressions du même genre se retrouvent dans les Dix années d'exil; il y a un grand charme de vérité et en même temps une extrême originalité dans la peinture qu'elle fait du caractère sauvage et morne de la nature en Pologne et en Russie ; elle n'en trace le tableau qu'à grands traits, mais il est saisissant.

Revenue à Coppet, M,ne de Staël se rappela en ces termes au souvenir de la Duchesse Louise :

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