‹ Coppet et WeimarChapitre 11 sur 45 · A LA DUCHESSE D5 SA XE- W EIM A · texte numérisé non relu

A LA DUCHESSE D5 SA XE- W EIM A

Coppet, ce 24 août 1805.

« Madame,

« Il y a bien longtemps que je n'ai eu le bonheur de me rappeler au souvenir de Votre Altesse. Après mon long voyage d'Italie, je suis revenue à Coppet, et j'ai été saisie par une impression de tristesse qui a agi sur mon imagination et sur mes nerfs ; il y a quelque chose de bien misérable dans la douleur qui se renouvelle par l'aspect des lieux, mais j'ai cette faiblesse, et ma mobilité naturelle me cause et de la distraction et un amer repentir de cette distraction même. Mais au milieu de toutes ces impressions, j'ai pensé sans cesse à vous, madame, et je me suis souvent senti le désir de partir pour

Weimar. Je céderai à ce désir dès que ma liquidation sera faite, mais, quoi qu'en disent les journaux, il n'y a que des paroles très-vagues de l'Empereur à cet égard, et il ne m'a pas encore permis d'aller traiter cette affaire moimême à Paris. Mon fils aîné y est en pension. J'ai fait ce sacrifice à son éducation. Mais, pour son éducation aussi, l'Allemagne et le séjour où l'on entend parler de vos vertus ne seraient-ils pas un bon air à respirer ? J'ai parlé beaucoup de Votre Altesse avec le Prince de MecklembourgvSchwerin, beau-frère de la Princesse héréditaire. Il me paraît intéressant par les regrets qu'il donne à sa belle épouse. J'ai aussi vu à Coppet le Prince Frédéric de Saxe-Gotha. Est-il vrai que son frère devienne extraordinaire au delà de ce qu'il faut pour être poétique? J'en serais vraiment bien fâchée.

« Que dirai-je de la France à Votre Altesse? Tous les événements du monde sont dans la tête d'un seul homme et personne ne peut ni faire

un pas, ni avoir une volonté sans lui. Ce n'est pas seulement la liberté, mais le libre arbitre qui me paraît banni de la terre.

« J'ose me plaindre un peu de Monseigneur le Duc : il y a six mois qu'il ne m'a donné signe de vie. M"e de Geghausen elle-même m'oublie, car je lui ai vainement écrit de Milan et de Coppet en la chargeant de me mettre aux pieds de Votre Altesse.

« Le Prince de Mecklembourg a entendu dire dans l'intimité à la Princesse héréditaire qu'elle était très-heureuse à Weimar ; je le crois bien aisément. Combien j'ai regretté Schiller1! C'est un grand motif de moins d'émulation dans le monde pour tout ce qui est noble et vrai.

a Agréez, Madame, l'hommage de mon tendre

et profond respect.

« N. S. de H. »

1. Schiller était mort le 9 mai 1805, dans la quarantesixième année de son âge.

M"'e de Staël passa l'année de 1805 à 1806 soit à Goppet, soit à Genève, et y écrivit Corinne. Perpétuellement attirée par ses goûts, ses amitiés, ses habitudes, les besoins de son esprit vers ce Paris qu'on lui interdisait, elle ne pouvait être longtemps sans revenir errer autour de ce centre, comme on voit le papillon invinciblement ramené vers la flamme où il périt. Un long séjour hors de France, pendant lequel elle s'était abstenue de toute polémique politique, lui donnait l'espoir que la malveillance du gouvernement impérial à son égard devait s'être adoucie. D'ailleurs, à l'attrait ordinaire qu'elle éprouvait pour Paris, se joignait cette année un motif de plus : son fils aîné se préparait aux examens de l'École Polytechnique. Mme de Staël vint donc à Auxerre d'abord, quoique son exil ne fut point révoqué, puis enfin, avec le consentement tacite du ministre de la police, Fouché, elle se rapprocha davantage encore de la capitale et s'établit à Acosta, près de Meulan, dans une terre qu'avait

mise à sa disposition une femme de beaucoup d'esprit, Mme de Gastellane ; elle pouvait de là surveiller aisément l'impression de son nouveau roman. Les quelques semaines de ce séjour permirent à Mme de Staël de revoir la plupart de ses amis, et suffirent à rendre à cette imagination à la fois mobile et sympathique toute sa verve et son entrain.

Je trouve une preuve aimable de cette disposition de son esprit dans un billet daté d'Acosta et adressé à Mn,e Récamier :

Acosta, ce dimanche.

« 11 y a quatre jours, belle infidèle, que je n'entends pas le bruit du vent, sans croire que c'est votre voiture : car enfin vous ne m'avez donné qu'un jour et quinze à Sillery i.

« Venez donc enfin. On me dit que M. Le-

i. Mme Récamier avait été à Sillery chez la comtesse de Valence, fille de Mme de Genlis.

mercier1 pense à venir avec vous, c'est un des hommes que je verrais avec le plus de plaisir. J'ai aussi bien besoin de Lemontey, mais c'est de vous avant tout que j'ai besoin pour le cœur et pour l'esprit. Amenez qui vous voudrez et partez avec plaisir, en songeant au plaisir que vous ferez en arrivant.

« J'ai une querelle à vous faire et qui me rend encore plus nécessaire de vous voir. »

L'impression achevée et le roman mis en vente, Mme de Staël prit la route de Coppet.

Arrêtée pour quelques jours à Lyon, elle écrivait à Mrae Récamier :

Lyon, 5 mai.

« Me voici, chère amie, dans un lieu qui est une

1. Népomucène Lemercier, de l'Académie française, Fauteur d'Agamemnon, de Pinlo, de la Panhypocrisiadc .

patrie pour vous et où l'on désire vivement de vous voir. Je m'y suis acquise une sorte de considération tout à fait étrangère à moi, en faisant espérer votre passage.

« Camille * vous désire avec un sentiment trèsvif et parle de vous comme moi : je me vante qu'on ne saurait mieux dire.

'< Vous avez Corinne à présent, dites-moi ce que vous en pensez, dites-moi ce que vous en entendez dire littérairement , et si du coté du gouvernement il ne vous revient rien de mauvais ; car c'est de là que j'attends l'adoucissement de ma triste situation : il me semble qu'une occupation si innocente doit désarmer, si quelque chose désarme.

« J'ai vu ici Mme Henri Belmont2 que je ne connaissais pas : toutes les belles personnes, dit-on.

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