‹ Coppet et WeimarChapitre 16 sur 45 · MIIU DE STAËL A LA DUCHESSE DE SAXE-W E I M AU · texte numérisé non relu

MIIU DE STAËL A LA DUCHESSE DE SAXE-W E I M AU

Coppet, septembre 1807.

« J'ai besoin d'exprimer à Votre Altesse tout le respect, toute l'admiration dont je suis plus que jamais pénétrée pour elle. Sa conduite, dans les derniers événements, est historique, et sa vie entière est expliquée par ce jour où ses vertus privées sont devenues publiques.

« J'ai eu la gloire, Madame, d'avoir prédit ici ce que vous feriez là-bas. Le sentiment que cette conduite inspire est tel partout que c'est un honneur insigne d'être connue de vous, et si vous daignez me dire que vous ne m'avez point oubliée, je n'en jouirai pas plus qu'autrefois.

mais j'en serai, s'il est possible, encore plus fière.

« Je suis ici dans ma terre, espérant me rapprocher toujours un peu plus; mais mon projet favori est de conduire mon fils cadet à Weimar, et j'espère l'exécuter dans la belle saison de cette année.

« La paix avec la Saxe, que vous avez préparée, m'en donnera le moyen. Daignez me dire, Madame, que vous aurez un peu de plaisir de toute la joie respectueuse que j'éprouverai en vous voyant.

«Je suis avec respect, de Votre Altesse,

« La très-humble et très-obéissante servante,

N. S. de H. »

A LA MEME

Coppet, ce 13 octobre 1807.

« Madame, « Combien je me sens flattée et honorée de la

lettre que Votre Altesse a daigné m'écrire ! Chacune de ses paroles est comme un titre qui sera héréditaire, tant nous y mettons du prix mes enfants et moi.

a La mort de Mlle de Geghausen m'a fait une peine très-vive. C'était elle qui m'avait annoncé mon affreux malheur, elle m'avait soignée avec une bonté inexprimable. Ses lettres me faisaient toujours plaisir : enfin elle ne m'avait jamais causé de peine. — On n'en peut pas dire autant des premières affections. J'irai à Weimar pour vous, Madame, pour vous et votre auguste famille. Mais je regretterai vivement de n'y pas retrouver cette pauvre amie. Je reste ici encore un mois; d'abord le Prince Auguste de Prusse y est encore. Il va partir après être resté chez moi six semaines. Nous avons joué la tragédie pendant ce temps, Mme Récamier, Benjamin Constant. M. de Sabran et moi. Benjamin a entrepris de taire une pièce pour le théâtre Français de la mort de Wallenstein, et il en a écrit trois actes

admirables. Nous voulons jouer cette pièce sur le théâtre de Coppet avant que la société ne soit dispersée, et alors je partirai. Benjamin Constant ira voir à Paris si la pièce peut être jouée.

« Il se peut que je commence mon voyage par le midi de l'Allemagne, et ne vous arrive qu'au printemps.

« Serait-il bien indiscret, Madame, de prier Votre Altesse de demander à la princesse héréditaire un mot d'elle pour le prince Kourakine à Vienne? Je n'ai pas l'honneur d'être connue de votre illustre belle-fille, mais vos bontés feront mon sort non-seulement auprès d'elle , mais auprès de toute la noble partie de l'Europe. Un Français de mes amis, employé en Silésie avec Mounier, et très-distingué par l'esprit, me disait avant-hier que votre conduite avait été la plus louée en Allemagne de toutes celles des femmes et des hommes. En effet, elle a des caractères d'héroïsme que les deux sexes doivent réclamer. « Le Duc de Saxe-Gotha est-il un peu plus fou

que de coutume? J'ai reçu (entre nous) douze pages de lui sur du satin lilas, qui sont vraiment uniques.

« Oserai-je vous prier, Madame, de me rappeler au souvenir de Son Altesse Monseigneur le Duc. de disposer la Princesse héréditaire à la bienveillance pour moi, et par-dessus tout, Madame, de me conserver, comme gloire et bonheur de ma vie, la permission de mettre à vos pieds mon tendre et profond respect.

« Necker Staël de Holstein. »

L'automne de 1807 avait été en effe.t très-brillant et très-animé à Coppet. Au nombre des hôtes du château on avait compté avec Mathieu de Montmorency, avec Elzéar de Sabran * et Benjamin

I . Le comte Elzéar de Sabran, dernier héritier d'un des plus grands noms de Provence, avait été un enfant pro-

Constant, la belle M"ie Récamier dans tout l'éclat de sa beauté, en possession d'une, célébrité de séduction, d'agréments et de sévérité, à laquelle de récents revers de fortune noblement supportés avaient ajouté une considération qui n'environne pas toujours les personnes à la mode. C'était la première fois qu'elle venait en Suisse, mais non la première fois qu'elle abandonnait Paris pour se réunir à son amie exilée.

L'affection qui unit si longtemps et si étroitement ces deux femmes célèbres avaient créé entre elles un rapport rare et charmant.

dige et n'était devenu qu'un homme d'un esprit fin, mai* affecté, un peu bizarre et d'un extérieur étrange.

On racontait que, conduit à sept ou huit ans avec sa sœur (depuis la marquise de Custine, chez la reine Marie- Antoinette, il avait joué avec elle devant cette Princesse, aux grands applaudissements de toute la cour, quelques scènes de tragédie; le jeune Elzéar récita aussi des vers de sa composition. Il descendait en ligne directe de saint Elzéar de Sabran , comte d'Arian , et de sa femme sainte Delphine : de là ce prénom peu ordinaire.

Le comte de Sabran a laissé quelques jolies fables.

Placées au premier rang l'une et l'autre par des dons différents, aucune rivalité n'était possible entre elles, et elles éprouvaient l'une pour l'autre le plus vif penchant. Toutes deux étaient bonnes, sincères et avaient l'âme haute.

Mme Récamier, plus jeune, disposée à l'enthousiasme et capable d'un profond dévouement, portait dans cette amitié une abnégation passionnée. L'angélique candeur de son âme , la pureté un peu froide peut-être dont elle s'enveloppait comme d'un bouclier, inspiraient à Mme de Staël un tendre respect; on en voit à chaque instant In trace dans les lettres très-nombreuses qu'elle adressait à sa jeune et belle amie.

<( J'embrasse avec respect votre visage char- « mant, lui dit-elle en finissant une longue lettre. »

« Vous qui me connaissez, lui dit-elle ailleurs, « vous savez rcombien il est facile d'obtenir ma

« bienveillance, et difficile d'entrer dans mon « cœur.

«( Vous qui y êtes comme souveraine, dites- (( moi si vous me ferez jamais de la peine? vous « en auriez à présent terriblement le pouvoir ! »

La sérénité d'âme de Mme Récamier calmait et fortifiait l'imagination inquiète de Mme de Staël en même temps qu'elle lui fournissait une distraction nécessaire. « Je suis retombée après votre « départ, lui mande-t-elle, dans une langueur « incroyable, vous étiez pour moi le rapport avec « l'espérance. •> Accoutumée aux succès, avide de les recueillir et restée bien femme malgré les qualités viriles de son esprit, Mme de Staël n'ignorait pas qu'il était un triomphe qui devait lui rester inconnu : celui de la puissance exercée par la beauté. Et cet empire qui lui était refusé semble avoir été celui qu'elle enviait le plus.

m N'êtes-vous pas heureuse, écrit-elle à Mme Ré-

« camier, de pouvoir à votre gré inspirer un senti timent absolu à qui vous a vue seulement quel- « ques jours? Je vous l'ai dit souvent, je ne con- « nais sur cette terre rien qui doive autant plaire « à l'imagination et même à la sensibilité, car on « est toujours sûre ainsi d'être aimée de ce qu'on « aime. »

Et ailleurs, dans une lettre datée de Dresde du 31 mai 1808 : « Je vous ai dit mille fois que « vous étiez le plus heureux des êtres , et vous « ne voulez pas me croire : je sais cependant « l'impression que vous faites, et je sais qu'elle a « quelque chose de magique et d'attachant à la « fois qui me paraît le sublime bonheur ter- « restre. »

Il est, je crois, impossible de parcourir la longue série de lettres adressées par M",e de Staël à M1Tie Récamier, sans être frappé de la grâce singulière qui régnait dans leur intimité, en même

temps qu'on est touché du spectacle d'une amitié si fidèle et où la confiance avait tant d'abandon. Au reste ce dialogue, dont nous n'entendons qu'un interlocuteur, inspire une curiosité d'autant plus vive de la réplique , qu'à plusieurs reprises l'auteur de Corinne et de V Allemagne insiste sur l'agrément particulier au style de son amie. « Quel charme, lui dit-elle, dans votre « manière d'écrire! Si je voulais faire un roman, <( y mettre un être céleste, ce sont vos propres « expressions, sans y changer une ligne, que je (t prendrais : mais ce charme toujours croissant « m'inquiète, comme quand le regard d'Albertine1 « est céleste, il me semble qu'elle va tomber « malade. »

Les lettres de Mme Récamier sont rares, et cette rareté même irrite la curiosité. Elle a eu pourtant trois correspondances suivies avec M. Ma-

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