Ancien ministre de Louis XVI
tous, il vous restera au moins, Madame, des trésors de souvenir pour une meilleure vie.
« J'ose supplier Votre Altesse d'agréer l'hommage de mon profond respect. Mes enfants et mes amis prennent la liberté de s'associer à mon hommage. Mon adresse est toujours à Coppet. — La Suisse jouit encore d'un repos merveilleux. »
Le 23 mai 1812, Mme de Staël s'échappa enfin de Coppet. Elle monta en voiture comme pour une promenade, son éventail à la main, et trouva hors du département du Léman ses gens et ses bagages. Elle était accompagnée de sa fille, de son fils aîné et de M. de Piocca.
M. de Schlegel les rejoignit à Berne. Avant son départ elle avait écrit à Mme Récamier :
Coppet.
« Chère Juliette, je me crois obligée de partir.
je m'y crois obligée pour vous, pour Mathieu, pour mes enfants et pour moi. .Si dans un pays étranger je pouvais vivre avec vous, ce serait un bonheur plus vif, plus idéal que tous cent que l'amitié peut donner. Mais j'ai horreur de ma situation présente, du mal que j'ai fait, de celui que je peux faire à ceux que j'aime, de ma dépendance, de ma soumission forcée. »
Six semaines plus tard et après un pénible voyage, elle écrit :
A Mnle RÉCAM1ER.
Wadowitz, ce 7 juillet 1812.
« Vous ne pouvez pas vous faire une idée, mon ange, de l'émotion que votre lettre m'a causée. C'est au fond de la Moravie, près de la
forteresse d'Olmûtz, que ces paroles célestes me sont arrivées. J'ai pleuré des larmes de douleur et de tendresse en entendant cette voix qui m' arrivait dans le désert comme l'ange d'Agar. Mon Dieu, mon Dieu ! si l'on ne m'avait pas séparée de vous, je ne serais pas ici.
« Schlegel est resté à Vienne pour m' apporter de là l'argent qui m'est nécessaire. Je suis donc seule avec ma fille et mon fils dans le pays le plus triste de la terre, et où l'allemand me semble ma langue maternelle, tant le polonais m'est étranger.
« J'ai rencontré sur le chemin des gens du peuple qui allaient implorer Dieu dans leurs misères, et, n'espérant rien des hommes, voulaient s'adresser plus haut. Déjà l'on commence à sentir qu'on "a quitté l'Europe civilisée. Quelques chants mélancoliques annoncent de temps en temps les plaintes des êtres souffrants qui, lors même qu'ils chantent, soupirent encore. J'ai bien de la peine à défendre mon imagination de l'effet
qu'elle reçoit de ce pays. Enfin il faut aller, puisque j'ai commencé. Faites que de temps en temps un mot de vous m' arrive, qui soit pour le passé ce que la prière est pour l'avenir : un éclair d'un autre monde.
« Ah ! chère amie, que de sentiments douloureux je réprime pour agir! Ne vous reverrai-je donc pas? »
Cependant les événements se précipitaient. La guerre avec la Russie était résolue ; des armées formidables se concentraient sur les frontières de ce pays, et le 9 mai 1812 l'Empereur Napoléon et l'Impératrice sa femme étaient partis pour Dresde, afin de se rapprocher du théâtre de la lutte gigantesque qui allait s'ouvrir.
Le 22 juin, on lut aux troupes la proclamation de Wilkowitz dans laquelle Napoléon déclarait la guerre à la Russie; le lendemain 23, l'armée
française passa le Niémen, un mois, jour pour jour, après le départ de Mme de Staël. Sa route à travers la Gallicie et la Pologne fut extrêmement pénible, et, même sur le territoire russe, il n'était pas facile d'éviter de tomber au pouvoir de Bonaparte, dont les armées s'avançaient à marches forcées sur Moscou. .
Mme de Staël ne fit qu'un très-court séjour dans cette ville; elle se hâta d'atteindre Saint-Pétersbourg.
Admirablement accueillie par l'Empereur Alexandre et les deux Impératrices , elle fut aussi l'objet de l'empressement de tous les grands personnages de la cour. Mme de Staël fut très-frappée du mérite personnel et de l'intelligence politique de l'Empereur de Russie, en même temps que des tendances libérales de son esprit.
« Dans chaque occasion, dit-elle de lui, le u côté libéral est toujours celui qu'il a soutenu, et
« s'il ne l'a pas fait triompher autant qu'on au- « rait pu le souhaiter, on doit au moins s'étonner « qu'un tel instinct de ce qui est beau, qu'un tel « amour de ce qui est juste soit né dans son « cœur, comme une fleur du ciel, au milieu de « tant d'obstacles. »
La correspondance du Baron de Stem avec sa femme nous fournit quelques détails sur le séjour de M'ne de Staël à Pétersbourg. C'est chez le comte Narischkine que l'illustre patriote allemand, fugitif lui aussi, rencontrait le plus souvent la noble Française.
Il écrit le 17 août 1812 :
« J'ai vu Mme de Staël; elle a une apparence « de bonté et de simplicité, quoiqu'elle ne veuille « pas se donner la peine de plaire : un certain « art de laisser-aller et un extrême abandon « expliquent les nombreuses imprudences de son a langage, excusables d'ailleurs par sa position
« au milieu d'une capitale comme Paris et d'un
<( peuple gâté et excité par toutes les passions. « Elle est accompagnée de sa fille . qui est
« excellente et sans prétention. Elle se propose
« de conduire son fils en Suède ; peut-être fera-
« t-elle imprimer dans ce pays son ouvrage sur
'i la littérature allemande, .le crois qu'elle ne
« plaira pas ici ; car le goût littéraire manque en
« Russie, et les femmes y sont extraordinaire-
« ment paresseuses. »
Le 31 août, il écrit encore :
« J'ai passé une bien agréable journée chez le
<( comte Orloff; nous étions en très-petit comité
u sur son île. Après dîner. M",e de Staël a lu
« quelques chapitres de son livre sur l'Alle-
« magne; elle en a sauvé un exemplaire des
« griffes de Savary et le fera imprimer en An-
« gleterre. — Elle nous a lu le chapitre sur
« l'enthousiasme (chapitre supprimé par la cen- « sure impériale). Cette lecture m'a fortement « ému, tant par la profondeur et la noblesse des « sentiments que par l'élévation de la pensée « qu'elle exprime avec une éloquence qui va au « cœur. Peut-être pourrais je en copier quelques « passages pour les joindre à cette lettre : tu en « serais émue et édifiée. »
Arndt, le compagnon d'exil et le biographe du Baron de Stein, raconte à son tour une petite anecdote caractéristique des passions terribles qui, au moment où nos troupes envahissaient le territoire russe, enflammaient les cœurs moscovites.
M'"e de Staël . traitée de la façon la plus flatteuse par Alexandre et les deux Impératrices, se rendit un soir, avec son fils et le Vaudois Fontana. au théâtre français de Saint-Pétersbourg . sur lequel on devait représenter la Phèdre de Racine. A peine les trois étrangers
étaient-ils assis clans leur loge, que l'attention se porte sur eux; le nom et la qualité de Française de M"1P de Staël ayant circulé dans la salle, le parterre furieux fait entendre des cris de malédiction et même de menace : « A la porte, à la porte les maudits Français ! » La représentation s'interrompt, les acteurs épouvantés abandonnent la scène. On emmena M'"e de Staël très-émue, mais surtout indignée. « Oh ! les barbares! s'écriait-elle sans cesse et tout en larmes . oh ! les barbares ! oh ! mon Racine ! »
Arndt, qui dit avoir été témoin de cette scène avec le Baron de Stein, s'étonne de l'émotion de notre célèbre compatriote : « Une femme, une « jeune fille allemandes, verseraient-elles ainsi « des larmes, sangloteraient-elles de la sorte, si « elles entendaient maudire, conspuer, siffler une « pièce de Schiller ou de Gœthe sur quelque « théâtre de Londres ou de Paris? A l'occasion. « ajoute-t-il, un peu de cette passion française et « russe ne gâterait rien chez nous. »
\ dater de cette tumultueuse soirée, le théâtre français <le Pétersbourg resta fermé pendant toute la durée de la guerre.
L'illustre fugitive quitta Saint-Pétersbourg à peu près au moment où les troupes françaises entraient & Moscou. Elle se rendil <'n Finlande, où elle rencontra Bernadotte, le Prince Royal de Suède. Elle écrivait de là à, M""' Récamier :
Alio, 29 septembre.
« Chère amie, vous m'avez écrit il \ a bien longtemps une lettre que je n'ai reçue qu'ici; coite lettre mettait en doute ma tendresse pour vous. Je ne pnis vous dire le mal que ce doute in';i fait •- il j a du sang et des larmes entre nous, et ma sœur ne me serait pas plus chère que vous .
Je \ous ai écrit de Gallicie, et puis je suis
restée sans vous écrire, ni à .Mathieu, ni à personne. Maintenant, je crois que je le puis. ' L'endroit i d'où j'ai garde le silence est celui qui m'a plu davantage. J'ai pensé au temps où nous parlions d'y aller ensemble. Que n'avonsqous suivi ce projet! La personne- que je recherche ici vous dit tout ce qu'il y a de plus tendre; j'ai lieu de me louer d'elle, et je dois désirer que mon fils profite de ses bonnes intentions.
«Quels sont vos projets? Hélas! c'est moi qui ai détruit votre existence, et ma douleur sur ce point va toujours croissant : jamais je n'aurai de paix tant que cette situation durera. — Dans ce moment, je n'ai d'autre projet que de rester ici ; les lettres y arrivent en quinze ou vingt jours. Ce séjour, il est vrai, m'offre bien peu de ressources . et j'y gèle déjà, quoiqu'on