L'Empereur Alexandre
Prince de Suède me parle souvent de la conduite admirable de Votre Altesse; il en a été le témoin, et il désire que je vous offre ses hommages. 11 m'a singulièrement flattée aussi en me disant qu'à cette époque, Madame, vous aviez daigné parler de moi avec bonté.
« La conférence d'Abo a lié pour jamais trois Puissances, et l'Empereur Alexandre m'a parlé du Prince de Suède avec la plus haute estime. — Mais j'ai tort de me laisser aller à causer, au lieu de me rappeler que j'écris. Un mot de vous, Madame, me dira ce que je peux me permettre; niais rien, j'espère, ne s'oppose à l'hommage de mon profond respect , il ne peut me faire reconnaître : tant de gens éprouvent ce sentiment pour Votre Altesse.
« Daignez me rappeler aux bontés de Monseigneur le Duc, et croire, Madame, que dans tous les temps de ma vie votre âme sera toujours maîtresse de la mienne.
« N. S. de H. »
A LA ME^IE
Stockholm, 1813.
« Madame,
« J'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Altesse cet hiver, et cependant je n'ai point reçu de marque de sa bonté.
« Nous avons beaucoup dit au coin du feu, si nécessaire à Stockholm, qu'il fallait que Monseigneur le Duc et vous, Madame, vous fussiez établis à Dresde : je ne sais si nos projets se réaliseront. Je prends la liberté de vous adresser un écrit que mes tristes méditations de l'exil m'ont inspiré. La dédicace au moins vous intéressera : elle ne contient rien qui ne soit de la plus profonde vérité; je compte être à Londres dans un mois. J'espère qu'à présent que les lettres circu-
lent plus facilement, je n'y serai pas séparée du monde , et que j'aurai l'avantage d'y recevoir un mot de vous avec l'adresse de notre ministre, M. de Jacobi.
« Agréez, Madame, l'hommage de mon profond respect.
« Votre Altesse aura-t-elle la bonté de parler de moi à Gœthe et à Mine de Shardt ? Que je voudrais revoir Weimar! Un ouvrage de Schlegel sur le système continental est-il parvenu jusqu'à vous, Madame? 11 me semble qu'il doit vous intéresser.
« Je crois inutile de signer ; je ne serai pas reconnue en disant combien je vous vénère, Madame : il y a foule pour ce sentiment dans tous les cœurs qui vous connaissent. »
A la fin de mai 1813, Mme de Staël quitta Stockholm pour se rendre en Angleterre : il est
facile de deviner quels hommages l'attendaient chez ce peuple si avancé dans ce que M'ne de Staël appelle « la science de la liberté ; » aussi se plut-elle tout particulièrement dans un pays dont les institutions répondaient à toutes les opinions de son père et aux plus chères de ses propres convictions politiques.
« Il ne faut pas se dégoûter des principes à « cause des malheurs, » écrivait-elle de Londres, à cette époque, à un illustre général proscrit comme elle. « La vérité, et par conséquent la « liberté, seront toujours la seule force des hon- « nêtes gens. Le pays que j'habite est bien une « grande preuve de la gloire attachée aux gou- <( veniements limités et représentatifs ; le mérite « personnel y est au-dessus de tout et peut « tout. »
Plus loin, dans la même lettre à Moreau, par-
lant de la lassitude que le pouvoir sans contrôle de l'Empereur Napoléon faisait éprouver à tout ce qui l'entourait, elle s'exprime ainsi : « Ceux « mêmes qui le servent respireraient pour la prête mière fois s'il n'était plus leur maître ! »
11 est bien certain qu'un ardent besoin de repos , de sécurité , de paix , était alors en France la conséquence de toutes les entreprises hasardeuses et des guerres lointaines auxquelles Napoléon s'était laissé entraîner. La coalition de l'Europe n'aurait point suffi à vaincre notre pays si la France, désenchantée du maître impérieux qui l'avait éblouie, en même temps qu'elle était épuisée d'hommes, n'avait pas perdu dans l'habitude d'une passive obéissance l'énergie du patriotisme.
Mme de Staël fut extrêmement touchée de l'accueil qui lui était fait par tous les hommes considérables de la Grande-Bretagne. Elle l'a dit avec franchise : « Une des plus aimables qualités des
« Anglais, c'est leur disposition à l'enthousiasme. « Ce peuple ne peut voir rien de remarquable « sans l'encourager par les louanges les plus « flatteuses. On a donc raison d'aller en Angle- « terre, dans quelque situation malheureuse que « l'on se trouve, si l'on possède en soi quelque « chose de véritablement distingué. »
Lord Holland, Lord Grey, Lord Lansdowne et Lord Harrowby furent parmi les hommes émiments de la société anglaise ceux que Mine de Staël vit le plus. Elle se lia également avec Wilberforce, Mackintosh et M. Brougham.
Néanmoins, avec la sincérité qui ne l'abandonne jamais, Mme de Staël convient que dans cette « contrée qui renferme les hommes les plus « éclairés et les femmes les plus intéressantes, « les jouissances que la société peut procurer ne « se rencontrent que rarement.
« Quand un étranger entend bien l'anglais et « qu'il est admis à des réunions peu nombreuses,
composées des hommes transcendants du pays, il goûte, s'il en est digne, les plus nobles jouissances que la communication des êtres pensants puisse donner; mais ce n'est point dans ces fêtes intellectuelles que consiste la société d'Angleterre. On est tous les jours invité à Londres à d'immenses assemblées où l'on se coudoie comme au parterre ; les femmes y sont en majorité , et d'ordinaire la foule est si grande que leur beauté même n'a pas assez d'espace pour paraître, à plus forte raison n'y est-il jamais question d'aucun agrément de l'esprit. 11 faut une grande force physique pour traverser les salons sans être étouffé et pour remonter dans sa voiture sans accident ; mais je ne vois pas bien qu'aucune autre supériorité soit nécessaire dans une telle cohue. A us si les hommes sérieux renoncent-ils de trèsbonne heure à la corvée qu'en Angleterre on appelle le grand monde, et c'est, il faut le ; dire, la plus fastidieuse combinaison qu'on
« puisse former avec des éléments aussi dis- « tingués.
« En France (sous l'ancien régime) la conver- (( sation menait à tout ; en Angleterre ce talent « est apprécié, mais il n'est utile en rien à l'am- <( bition de ceux qui le possèdent : la consé- « quence est qu'on néglige ce qui ne sert pas « dans ce genre comme dans tous les autres. Le « caractère national des Anglais étant d'ailleurs « très-enclin à la réserve et à la timidité, il faut « un mobile puissant pour en triompher, et ce « mobile ne se trouve que dans l'importance des « discussions publiques. »
Pendant son séjour en Angleterre, un des premiers soins de Mme de Staël fut de faire réimprimer son ouvrage sur l'Allemagne, supprimé par la police impériale. Ce livre, l'un de ses meilleurs titres de gloire, lui avait valu une persécution dont elle avait à cœur de montrer l'injustice. Mais bientôt une grande douleur vint l'atteindre sur cette terre où elle était accueillie par
une sympathie générale. Mme de Staël reçut h Londres la nouvelle de la mort de son second fils Albert, celui qui avait pris du service dans l'armée suédoise. Le genre de mort auquel il succombait ajoutait une cruelle amertume au deuil maternel : il avait été tué en duel en Allemagne.
Rome et Londres sont depuis longtemps en possession du noble privilège d'offrir un asile inviolable aux proscrits ; pendant son séjour en Angleterre, Mmp de Staël eut l'occasion de rencontrer un Prince français que les événements de notre première révolution contraignaient de vivre à l'étranger, et elle se lia particulièrement avec M. le duc d'Orléans (depuis Louis-Philippe) et avec la princesse sa femme. Enfin, lorsque Louis WI1I, quittant Hartwell, vint à Londres passer quelques jours avant de s'embarquer pour la France, où les décrets de la Providence lui faisaient retrouver un trône, la fille de M. Necker vit ce monarque; dans la conver-
io4 MADAME DE STAËL.
sation qu'elle eut avec lui, elle conçut les plus heureuses espérances de sa sagesse et de la modération de son esprit.
« Nous aurons en ce prince, » écrivait -elle alors à un ami, « un Roi très- favorable à la littérature. »
Mme de Staël rentra en France aussitôt que la Restauration lui en eut ouvert les portes. Après une absence si longue et dont elle avait tant souffert, il semble que la joie de revoir son pays et la satisfaction d'être délivrée de son persécuteur dût être le seul sentiment qu'éprouvât en ce moment l'illustre exilée; il n'en fut point ainsi.
Elle-même a raconté dans les Considérations sur les principaux événements de la Révolution française la patriotique douleur qui la saisit à
l'aspect des soldats étrangers qui couvraient le sol de la France :
« Après dix ans d'exil j'abordai à Calais, et je « comptais sur un grand plaisir en revoyant ce « beau pays de France que j'avais tant regretté : ci mes sensations furent tout autres que celles que « j'attendais. Les premiers hommes que j'aper- « eus sur la rive portaient l'uniforme prussien ; « ils étaient les maîtres de la ville ; ils en avaient « acquis le droit par la conquête; mais il me « semblait assister à l'établissement du règne « féodal, tel que les anciens historiens le déciï- « vent, lorsque les habitants du pays n'étaient là « que pour cultiver la terre dont les guerriers de « la Germanie devaient recueillir les fruits.
« Je continuai ma route, le cœur toujours « souffrant par la même pensée ; en appro- « chant de Paris, les Allemands, les Russes, les « Cosaques, les Baskirs s'offrirent à mes yeux
de toutes parts : ils étaient campés autour de
< l'église Saint-Denis, où la cendre des rois de
< France repose. La discipline commandée par les chefs de ces soldats empêchait qu'ils ne
( fissent aucun mal à personne : aucun mal, excepté l'oppression de l'âme qu'on ne pouvait s'empêcher de ressentir. Enfin, je rentrai dans
< cette ville où se sont passés les jours les plus heureux et les plus brillants de ma vie, comme si j'eusse fait un rêve pénible. Étais-je en Aile-
< magne ou en Russie? Avait-on imité les rues et les places de la capitale de la France pour
< en retracer les souvenirs, alors qu'elle n'existait plus ? Enfin, tout était trouble en moi, car, malgré l'àpreté de ma peine, j'estimais les
< étrangers d'avoir secoué le joug. Je les admirais sans restriction à cette époque; mais voir Paris occupé par eux, les Tuileries, le Louvre gardés par des troupes venues des confins de
< l'Asie, à qui notre langue, notre histoire, nos grands hommes, tout était moins connu que le
« dernier khan de Tartarie, c'était une douleur « insupportable.
« Si telle était mon impression à moi, qui <( n'aurais pu revenir en France sous le règne de « Bonaparte, quelle devait être celle de ces « guerriers couverts de blessures, d'autant plus « fiers de leur gloire militaire qu'ils ne pouvaient « depuis longtemps en réclamer une autre pour (( la France ? »
Cependant l'attitude des souverains alliés fut toute différente en 18H de ce qu'elle devait être. à la seconde invasion; et si la fierté nationale avait cruellement à souffrir de la présence d'armées étrangères dans les murs de notre capitale, les vainqueurs se montrèrent encore à cette époque pénétrés de respect pour la nation dont ils s'étonnaient eux-mêmes d'avoir triomphé.
L'empereur Alexandre témoignait, plus qu'aucun autre souverain allié, une sympathie gêné-
ET LA GRANDE-DUCHESSE LOUISE. 2oD
reuse et chevaleresque pour la France. Loin d'être disposé à s'enorgueillir du succès que la fortune avait accordé à des armées si supérieures en nombre aux nôtres, l'esprit religieux du jeune Empereur de Piussie semblait plutôt voir une grande leçon de la Providence dans l'événement qui nous faisait expier nos victoires, en nous infligeant à notre tour l'humiliation que nous avions portée dans toutes les capitales du continent ; et il y avait dans la personne de ce souverain une bonne grâce, une politesse, je dirais volontiers une déférence, dont la nuance pleine de délicatesse était vivement sentie par le peuple parisien.
Mme de Staël revit à Paris les deux amis auxquels sa disgrâce s'était étendue. Mathieu de Montmorency, qui n'avait point quitté la France, accourut le premier pour saluer son retour ; il venait d'être nommé chevalier d'honneur de M,nc la Duchesse d'Angoulême. Mn,e Récamier, que la nouvelle de la chute de Napoléon avait trouvée à Piome, ne tarda guère à rentrer dans
sa famille. Elle- arriva à Paris quelques jours après son illustre amie.
Celle-ci revenait au sein de cette société française, objet pendant tant d'années de ses vifs regrets, environnée d'une considération européenne, en possession d'une renommée littéraire dont l'éclat s'ajoutait à sa grande existence, lorsque son talent avait atteint son complet développement.
Éloignée de Paris depuis dix ans, Mme de Staël n'avait jamais cessé de se rappeler, par ses écrits, à l'admiration de ses compatriotes, et elle excitait dans la génération nouvelle, à laquelle sa personne était inconnue, une curiosité et une sympathie également vives.
M. Villemain, qui appartenait précisément l la génération dont nous parlons, et que des dons aussi rares que brillants marquaient dès lors pour le rangéminent qu'il occupe dans notre littérature, a consacré, dans ses Souvenirs contemporains, quelques pages charmantes.à M'ne de Staël.
Il y a dans la manière dont il exprime l'impression reçue dans sa jeunesse tant de vie, de vérité et de charme, qu'on nous saura gré de reproduire ici un fragment de ce morceau.
« Mme de Staël , dit-il , a été une de ces natures privilégiées, une de ces âmes supérieures et agissantes dont rien ne s'oublie, qui saisissent en vous l'imagination comme le cœur, dont la physionomie même demeure toute vive devant vos yeux, et qu'on peindrait à trente ans de distance, sans en manquer un trait, si la main était aussi habile que la mémoire est émue et fidèle.
« Pour nous autres, jeunes lettrés d'alors, sous l'enchantement de ce premier amour des arts •t de l'éloquence, elle avait, elle portait encore le rayon de feu sur le front, l'éclat d'une œuvre admirable et nouvelle, V Allemagne, ce livre jeté au pilon sous l'Empire, et que la Restau-
« ration venait de nous rendre, comme une des « libertés qu'elle apportait avec elle.
« Mélange du récit de voyage, de la peinture a de mœurs, de l'analyse critique, et même de « l'invention libre et rêveuse, ce livre nous éton- « nait, nous charmait au sortir de cette prison « où, malgré nos frontières démesurément éten- « dues, l'Empire avait enfermé nos esprits.
« A cette révélation commune que la jeunesse « recevait de la publicité d'un tel écrit, à la lec- « ture inspirante de ces pages dont les beautés « généreuses ont tant de prix et les illusions *i « peu de danger, se joignait pour moi le privi- « lége d'entendre les entretiens mêmes de l'au- « teur, ses entretiens familiers qu'on aurait cru « parfois supérieurs à ses écrits, mais qui, partis « de la même source , marqués de la même e«i- « preinte, avaient seulement de plus ce charme « de l'unité parfaite et de l'action soudaine de la « pensée, de l'expression de la voix vivante.
<( J'ai vu souvent Mme de Staël éclairer d'une « vive lumière quelque entretien accidentel sur « la politique, les lettres, les arts; parcourir le « passé et le présent comme deux régions ou- « vertes partout à ses yeux, aviver par le mou- « vement de l'âme ou l'éclair de la pensée ce « qui n'était qu'un souvenir enseveli dans l'his- « toire, peindre les hommes en les rappelant; « juger, par exemple , le cardinal de Richelieu « avec une sagacité profonde, et il faut ajouter « avec une noble colère de femme, puis l'Empe- « reur Napoléon, qui résumait pour elle tous les « despotismes et que sa parole éloquente retrou- « vait, à tous les points de l'horizon, comme « une ombre gigantesque qui les obscurcissait.
« Et que de fois encore, du milieu de toutes « ces thèses si animées , de tout ce déploiement « soudain de raison virile et d'éloquence , je l'ai « vue passer vivement à des intérêts privés, les « faire valoir avec le même feu, donner à quelque k mérite modeste ou disgracié un appui décisif,
« par ces paroles d'une séduction impérative ou (( d'une bonté touchante, comme elle en savait « dire aux hommes politiques le plus à l'abri de <( l'émotion!
« Que de fois, par cette ardeur conciliante « qui lui était un lien avec les meilleurs repré- « sentants de tous les partis, et par ce droit légi- « time de son esprit qui ne lui donnait guère « moins de pouvoir sur M. de Blacas ou sur « M. de Montmorency, que sur M. de La Fayette « ou sur le Baron Louis, je l'ai vue dans la « même soirée faire admettre à la maison du Roi « un homme de mérite . aussi indépendant que « malheureux, réintégrer dans leurs emplois « quelques agents impériaux dévoués, mais avec « honneur, au pouvoir qu'elle avait combattu, et « servir de son crédit des hommes de lettres qui, « pendant son exil, avaient eu le malheur de <( nier son talent! »
Mme de Staël avait retrouvé à Paris le Duc de Saxe-Weimar, qui commandait l'un des corps de l'armée prussienne, et, avant de partir pour la Suisse, elle écrivait en ces termes à la Duchesse, sa femme :