A LA DUCHESSE DE SAXE-WEIMAR
Paris, 1814.
« Madame,
<( J'ai vu Son Altesse le Duc de Saxe-Weimar, et nous avons beaucoup parlé de vous. Au milieu de tous mes voyages, j'ai toujours pensé à Votre Altesse, à ses bontés pour moi. C'est à elle que j'ai dû d'avoir supporté l'exil, et cet exil, qui m'a fait tant de peine, a été la cause de beaucoup de bien pour moi.
« Nous avons vu un spectacle singulier à Paris et qui de loin était plus effrayant que de près. Les étrangers y ont été reçus avec une douceur parfaite ; car rien ne réveille plus la triste apathie du pays. Quinze ans de tyrannie ont fini tout esprit public. Je crois cependant que le gouvernement actuel est bien établi. Le Roi a de l'esprit et de l'adresse, et tous les moyens pris par Bonaparte pour établir la tyrannie servent à l'existence des choses actuelles. L'histoire d'Angleterre se recommence. Puissions-nous revenir à la Restauration de 1688 ! Je vais en Suisse dans un mois, et je reviendrai passer l'hiver à Paris. Si Votre Altesse avait quelques ordres à me donner, je les recevrais avec reconnaissance. Je n'ai point renoncé à l'espoir de vous voir encore en Allemagne. J'ai perdu l'habitude d'être sédentaire, et le changement me plaît.
« Quand j'aurai marié ma fille, j'irai en Grèce pour y composer un poëme sur les croisades. Il faut faire quelque chose de cette triste vie où l'on
a toujours l'idée d'un bonheur qui fuit devant nous, comme les nuages : il est vrai que ces nuages sont le pressentiment d'une autre vie.
« Adieu, Madame, adieu, vous qui avez pu faire un si noble usage de vos années, et qui n'avez pas un souvenir qui ne doive vous honorer à vos propres yeux.
« Agréez l'hommage du profond respect que j'ose déposer à vos pieds.
« N. de S. H. »
« Votre Altesse daignerait-elle prononcer mon nom à Gœthe et à Mme de Shardt ?
« L'Empereur de Russie est adoré à Paris. »
On voit que Mme de Staël n'avait point renoncé à écrire ce poëme de Richard, dont quelques années plus tôt elle annonçait le projet à Mme Récamier.
Nous ne croyons pas nous tromper en disant que la pensée de ce poëme avait pris naissance dans l'esprit de Mme de Staël à la lecture de V Histoire des croisades, de M. Michaud. Cet ouvrage avait vivement ranimé dans toutes les âmes l'intérêt et l'enthousiasme pour ces expéditions lointaines à la fois civilisatrices et religieuses ; je n'en veux pour preuve que le roman de Mathilde de Mme Cottin.
D'ailleurs les récits , les souvenirs , la nature de l'Orient avaient toujours parlé à l'imagination de Mme de Staël, et comme il n'était que trop probable que la santé de M. de Rocca exigerait impérieusement pendant plusieurs années le séjour des pays chauds, le projet de ce poëme des Croisades, dont la fable aurait pour cadre les plus belles contrées du Midi , avait dû se représenter plus vivement à la pensée de l'auteur de Corinne.
Malheureusement, la santé de Mme de Staël ne déclinait que trop visiblement ; elle le sentait bien, et, malgré l'énergie de sa constitution, elle
éprouvait souvent un extrême abattement physique qui réagissait sur la disposition morale de son esprit. C'est dans un de ces moments de découragement où elle se laissait dominer par la crainte de ne pas suffire aux devoirs qui lui restaient à accomplir, qu'elle écrit de Coppet à la Grande-Duchesse Louise :
Coppet, ce 8 juin 1814.
« Madame.
« J'ai souffert tout ce que le cœur humain peut souffrir, et ma vie y a résisté : la force physique est vraiment un grand mal.
« Le souvenir de vos bontés pénètre auprès du tombeau 1 que j'ai choisi pour mon asile , et je veux que l'hommage de ma reconnaissance