Sir Humphry Dàvy, le célèbre chimiste, et sa femme
très-agréable ; elle vous admire beaucoup , mais elle craignait un peu que son mari n'en fît autant.
« Il y a ici celle qui fut vous en Angleterre il y a vingt ans, lady Charlotte Campbell. Sa vie a été bien différente de la vôtre : elle a épousé l'homme qu'elle aimait, elle en a huit enfants ; il est mort à force de s'enivrer et l'a battue pendant près de quatorze ans sans qu'elle l'ait jamais dit à personne.
« Elle est seule d'âme à présent dans ce monde jusqu'à ce que ses enfants puissent l'entendre. Vous avez bien plus d'esprit qu'elle, ce qui, quoi qu'on puisse dire, donne du bonheur.
« Albertine se rappelle à votre souvenir ; je n'aurai point de repos que je ne la sente dans une situation heureuse et fixe : heureuse autant que Dieu le permet. »
Mme de Staël revint passer à Paris l'hiver
de 1814 à 1815. Nous avons dit combien, dès cette époque, sa santé était profondément altérée; la vivacité de son esprit et l'ardeur de son âme restaient entières et cette vigueur de la vie intellectuelle rassurait ceux qui l'entouraient, mais elle ne se dissimulait point à elle-même les rapides progrès de son affaiblissement physique et se préoccupait avant tout du désir de marier sa fille. On a vu dans une lettre précédente, adressée à la Duchesse de Saxe-Weimar, quelques phrases où perce la sorte d'anxiété qui saisissait parfois Mme de Staël à la pensée que le temps pourrait lui manquer pour assurer l'avenir de ses enfants. Elle poursuivait alors auprès du gouvernement royal le remboursement des deux millions avancés par M. Necker au trésor en 1788. Cette liquidation, toujours demandée , avait été toujours ajournée par l'Empereur Napoléon, quoique la dette n'eût jamais été niée. M",e de Staël sentait combien le règlement de cette importante créance faciliterait
l'établissement de sa fille; c'était un des principaux motifs qui l'avaient rappelée dans la capitale.
Les réunions furent très-brillantes et très-animées cet hiver-là à Paris. Après dix ans de silence, la société française, débarrassée de ses entraves , pouvait enfin se livrer sans contrainte à l'examen et à la discussion de toutes les questions si longtemps interdites. On usait largement dans tous les partis de la faculté reconquise de raillerie et d'opposition, inhérentes à notre caractère national.
L'impulsion imprimée aux esprits durant cette première année du régime constitutionnel fut donc très-remarquable, et le salon de Mme de Staël se trouvait naturellement le centre le plus influent de ce mouvement intellectuel et politique.
Sincèrement monarchique et convaincue que les Princes de la maison de Bourbon pouvaient seuls fonder la liberté en France, M'ne de Staël ne
se faisait pourtant aucune illusion sur les fautes de la Restauration , mais elle avait un sentiment parfaitement juste des difficultés sans nombre que créaient au gouvernement du Roi les circonstances dans lesquelles il s'était rétabli. Elle s'efforçait d'apporter la lumière, la conciliation, l'équité au milieu de l'animosité des partis, et, n'y réussissant point, acquérait de jour en jour une vue plus claire des dangers de la situation : aussi, depuis plusieurs semaines déjà, Mme de Staël était obsédée par une perpétuelle inquiétude, lorsque se répandit tout à coup le bruit du débarquement de Bonaparte.
Nous craindrions d'affaiblir l'émotion qu'elle ressentit de cet événement, si nous nous servions pour la peindre d'autres expressions que celles de cette femme illustre :
« Non, jamais je n'oublierai, s'écrie-t-elle1, le
1. Considérations sur la Révolution fmnçaise, t. III, ch. xiii.
moment où j'appris par un de mes amis, le matin du 6 mars 1815, que Bonaparte était débarqué sur les côtes de France. J'eus le malheur de prévoir à l'instant les suites de cet événement telles qu'elles ont eu lieu depuis, et je crus que la terre allait s'entr'ouvrir sous mes pas.
« Je souffrais jusqu'au fond du cœur par mes circonstances personnelles, mais la situation de la France absorbait toute autre pensée. Je dis à M. 'de La Valette, que je rencontrai presque à l'heure même où cette nouvelle retentissait autour de nous : « C'en est fait de la liberté si Bonaparte triomphe, et de l'indépendance nationale s'il est battu. »
a Lorsqu'on me dit que ce terrible homme (i était à Cannes, je reculai devant cette certi- « tude comme devant un coup de poignard; « mais quand il ne l'ut plus possible d'y échap- « per, je ne fus que trop assurée qu'il serait à
" Paris dans quinze jours. Les royalistes se mo-
'( quaient de cette terreur; il fallait leur entendre
« dire que cet événement était le plus heureux
« du monde, parce qu'on allait être débarrassé
« de Bonaparte, parce que les deux chambres
« allaient sentir la nécessité de donner au roi un
« pouvoir absolu. 'Comme si cela se donnait! Le
« despotisme aussi bien que la liberté se prend
« et ne s'accorde pas. »
In peu plus loin, M'ne de Staël ajoute :
« Je ne me livrerai point, comme on ne se
« l'est que trop permis, à des déclamations de
« tout genre contre Napoléon. Il a fait ce qu'il
<( était naturel de faire, en essayant de regagner
« le trône qu'il avait perdu, et son voyage de
« Cannes à Paris est une des plus grandes con-
u ceptions de l'audace que l'on puisse citer dans
« l'histoire.
ci Mais que dire des hommes éclairés qui n'ont « pas vu le malheur de la France et du monde (i dans la possibilité de ce retour?
« Osera-t-on prétendre que ce fut pour les in- « térêts de la liberté qu'on -rappelait l'homme « qui s'était montré pendant quinze ans le plus « habile dans l'art d'être le maître?
« On parlait de sa conversion, et l'on trouvait « des crédules à ce miracle; certes, il fallait a moins de foi pour ceux de Mahomet. »
Le retour de Napoléon, qui venait ainsi remettre en question le sort du monde et de la liberté, bouleversait encore une fois les plus chères espérances de M,ne de Staël. Le mariage de sa fille avec le duc de Broglie était près de se conclure, et comblait les vœux de sa tendresse maternelle. M"ie de Staël trouvait en effet réunis chez ce noble jeune homme tous les dons qui de-
vaient lui plaire et assurer à sa fille une félicité domestique dont elle était digne : des opinions libérales, un nom illustre, la supériorité de l'intelligence et l'élévation du caractère.
Mais ce projet si cher pouvait-il se réaliser au milieu des complications générales et privées que le retour de Napoléon faisait naître ?
Mme de Staël n'eut pas un instant la pensée de rester à Paris quand Bonaparte ressaisissait le pouvoir. Elle alla, le 9 mars, faire sa cour au Roi Louis XVIII, qui lui avait témoigné beaucoup de bontés, et, le 11, se hâta de quitter Paris où elle n'occupait qu'un appartement loué tout meublé rue Pioyale, afin de gagner Coppot tandis que les routes étaient encore libres.
Ce départ de Mme de Staël est un fait parfaitement avéré, dont beaucoup de personnes encore vivantes ont été témoins, et l'on ne s'explique pas comment M. Thiers, ordinairement si bien informé, a pu, dans le xi\e volume de son Histoire du Consulat et dp l'Empire, tomber à ce
282 MADAME DE STÀEL
sujet dans une si étrange erreur et dire que M",e de Staël n'avait pas quitté sa demeure.
Parmi les contemporains encore vivants dont nous pourrions invoquer les souvenirs et le témoignage, nous citerons seulement M. Yillemain. parce qu'il a consigné, dans un ouvrage que tout le monde a lu. le récit de la soirée où il vit Mme de Staël prendre congé de M ",e de Rumfort. le 9 mars, en revenant des Tuileries. Les mots qu'il prête à M"e de Staël expliquant les raisons de son départ : « Je n'ai pas d'armée entre lui et o moi, et je ne veuv pas qu'il me tienne prison- « nière. car il ne m'aura jamais pour suppliante ; » ces mots ont certainement été prononcés.
Mrae de Staël, en disant adieu à Mine. Récamier. avait voulu la déterminer à fuir comme elle. Mais celle-ci s'était résolue à rester à Paris et à courir la chance de se voir rappeler par la police impériale que son exil n'avait jamais été révoqué. Elle ne partit point et se chargea de surveiller aussi longtemps qu'on la tolérerait à Paris tous les
intérêts que le départ de son amie laissait en souffrance.
Mme de Staël lui écrivait de la route le billet suivant :
12 mars, six heures du matin.
« Ma chère amie, combien j'ai été émue en retrouvant dans le même malheur la même protection, le même intérêt de mon bon ange. — Rendez-moi encore un service, faites partir Benjamin Constant. J'ai la plus grande anxiété sur lui api es ce qu'il a écrit.
« La route que je suis est d'une sécurité parfaite; rien ne doit plus retenir a Paris. Ah! si vous me retrouviez sur les bords du lac !
a Vous êtes une divinité dans les grandes circonstances. J'écris à mon fils ce que vous savez. — Je mets toutes mes affections sous votre protection.
« Ah ! quelle douleur ! »
L'écrit de M. Constant qui, au moment où elle quittait Paris , causait à Mme de Staël une si vive inquiétude pour la sécurité de son auteur, ne saurait être le fameux article inséré au Journal des Débats, puisqu'il ne parut que le 19 mars. Mais elle avait certainement connu un article écrit par Benjamin Constant à la première nouvelle du débarquement de l'Empereur; article non moins passionné et peut-être plus injurieux encore que celui qui a eu une si triste célébrité; on le trouvera dans le Journal de Paris du 11 mars.
Il est probable que Mme de Staël pensait à la fois et à cet article du 11 et à la remarquable brochure de Y Esprit d'usurpation et de conquête. imprimée à Londres en J814, et qui avait si fortement ému l'opinion publique. Benjamin Constant en préparait à ce moment- là même une seconde édition.
Quoi qu'il en soit, Napoléon regretta que Mme de Staël eût quitté Paris. Il lui fit transmettre
des paroles rassurantes par son frère Joseph, en l'engageant à revenir. On trouve la confirmation de ce fait dans la lettre suivante, écrite à la fin de mars à Mme Récamier :
Coppet, 31 mars 1815.
« Vous cherchez toujours, ma chère Juliette, à faire du bien à ceux qui souffrent, mais je suis tellement abattue que je n'espère plus. Cependant voici ce que je désire et demande, d'après la bienveillance que l'Empereur m'a fait connaître directement par son frère. C'est qu'on ne refuse pas à la trésorerie la promesse d'inscription que le ministre du Roi a donnée à mon fils avant son départ. Comme la dette de mon père a été déclarée dette de l'Etat par le comité de liquidation , il n'y a rien de contraire aux principes de l'Empereur dans la justice que je réclame. Sans cette liquidation , je ne sais
comment pourrait aller le mariage d'Albertine, car ils n'auraient pas assez de fortune.
a Voilà, chère amie, ce que je vous prie de dire à qui vous pourrez. La Duchesse de Saint- Leu sait que c'est cette liquidation même, dont dépendaient le mariage de ma fille et l'établissement de mon fils, qui m'a empêché d'aller chez elle, attendant chaque jour que tout fût terminé.
« Ma fortune personnelle est si dérangée par dix ans d'exil, que je ne puis faire pour Albertine ce qui la mettrait à l'aise.
« Je n'ai pas le moindre projet de quitter Coppet cette année, et, si l'on terminait l'affaire de mon payement, Auguste serait aussi bon pour cela que moi. Je n'ai aucune nouvelle de l'ami dont vous me parlez, je m'en fie à vous pour avoir bien usé de votre pouvoir. Et notre saint chéri, Mathieu, qu'en savez-vous? J'ignore tout ce qui concerne la société. Laissez tomber sur moi quelques bribes de votre salon. C'est M'ne de Duras dont je voudrais bien savoir quelque
chose ! Faites -moi la charité de m'écrire ; donnez-moi des conseils, des nouvelles de nos amis, et l'espoir de passer l'été avec vous. Votre lettre est, depuis -trois semaines, le seul moment de bien-être que j'aie senti. »
Nous avons déjà fait remarquer l'erreur matérielle commise par M. ïhiers lorsqu'il affirme que M,ne de Staël était restée à Paris pendant les Cent-Jours : il nous paraît avoir tiré de ce fait erroné des conséquences tout aussi fausses, en supposant que la fille de M. Necker aurait ajouté foi à la conversion de Napoléon à des idées libérales et constitutionnelles.
L'étrange faiblesse où la mobilité de son esprit, pourtant si supérieur, fit tomber Benja-
min Constant, lorsqu'il consentit à entrer en 1815 dans le Conseil d'Etat et à devenir l'un des rédacteurs de l'Acte Additionnel, cette faute, qui a pesé sur la -vie tout entière de l'éminent publiciste comme une apostasie, suffît-elle pour justifier l'assertion de M. Thiers quand il dit : « L'école fort éclairée des publicistes genevois « approuva l'Acte Additionnel » ? Nous l'ignorons ; mais, à coup sûr, rien ne donnait à cet illustre historien le droit d'affirmer que Mme de Staël , « que son rare esprit et sa parfaite con- (( naissance de l'Angleterre garantissaient des « erreurs régnantes, l'avait hautement approuvé. »
Préoccupé avant tout de chercher des croyants h la conversion de Napoléon aux idées libérales, l'historien du Consulat et de l'Empire est entraîné fort au delà de cette première assertion.
Après avoir raconté les négociations du gouvernement impérial avec M. de La Fayette, l'offre de la pairie qui lui fut transmise par Joseph Bo-
imparte et le refus qu'il y opposa, tout en consentant à appuyer dans la chambre élective ce que le général regardait comme la nouvelle politique de l'Empereur, M. Thiers ajoute 1 :
« On lui demanda (à M. de La Fayette) un « autre service que son patriotisme ne pouvait « hésiter à rendre et qu'il rendit avec le plus (t grand empressement. M. Crawfurd, ministre « des Etats-Unis à Paris, avec lequel il avait des « relations d'amitié, retournait en Amérique pour « y devenir ministre de la guerre ; il devait pas- « ser par l'Angleterre, où il avait des amis et du « crédit. M. de La Fayette obtint qu'il se chargeât « de lettres destinées aux principaux personnages « d'Angleterre et écrites en faveur de la paix. « Mme de Staël qui, grâce à sa longue opposition « à l'Empire, était peu suspecte de partialité « pour Napoléon, et qui, par son esprit et sa