Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XIX, p
brillante renommée, pouvait exercer quelque influence sur les ministres britanniques , leur adressa des lettres pressantes pour leur conseiller de se retirer de la coalition. Napoléon, suivant elle, n'était plus un despote isolé dans la nation, mais un monarque libéral appuyé par la France. Le peuple et l'armée l'entouraient de leur dévouement; la lutte serait donc terrible, et dans l'intérêt de l'humanité et de la liberté, il valait mieux accepter Napoléon, lié par de fortes institutions et franchement converti à la paix, s'il ne l'était à la liberté, que de verser des torrents de sang pour le détrôner, sans aucune certitude de réussir. Accueilli, écouté, cru, pris au pied de la lettre, il donnerait la paix et la liberté qu'il promettait. Repoussé, combattu, vainqueur, il n'accepterait plus le traité de Paris et pas davantage peut-être les conditions de l'acte additionnel. Les intérêts de l'Europe, de l'humanité, de la liberté étaient donc d'accord et commandaient une politique
« pacifique. Les raisons données par Mme de Staël « étaient, comme on le voit, aussi spécieuses que « spirituellement et patriotiquemeril présentées. »
L'étonnement a été grand clans le public et parmi les contemporains de Mme de Staël en voyant M. Thiers affirmer l'existence d'un document en contradiction si complète avec les opinions connues, les écrits, la vie tout entière de cette femme illustre. Le ton de parfaite assurance avec lequel un écrivain célèbre et sérieux présentait ce document à ses nombreux lecteurs, comme un fait irrécusable, devait causer à l'opinion un moment d'indécision. On était sûr du contraire , mais devant une assertion formelle , appuyée sur un document dont on n'indiquait pas la source, il fallait rechercher quelle était la cause de l'erreur d'un homme ordinairement si bien renseigné.
Or voici le résultat d'un scrupuleux examen des faits et des pièces :
11 n'existe nulle part de lettres de M'"e de Staël adressées à des personnages politiques anglais ou autres, dans lesquelles elle ait plaidé le maintien du pouvoir de l'Empereur Napoléon ou cautionné son libéralisme.
Le fait de l'appui prêté par le général de La Fayette au gouvernement des Cent-Jours est avéré, consigné partout et raconté avec détail par le général lui-même dans ses mémoires. Immédiatement après le 20 mars, il entra en négociations avec Joseph Bonaparte, et voici en quels termes il parle non -seulement de l'entrevue qu'il ménagea entre le plénipotentiaire des États- Unis partant pour l'Angleterre et le frère de l'Empereur des Français, mais du paquet de lettres de Napoléon qui passa sous son couvert i :
« Croirait-on que ce puissant Empereur, dont « jadis les ordres volaient sans obstacle d'Anvers
1. Mê)aoires, correspondances et manuscrits de M. de La Fayette, t. V, page 426.
« à Naples , et des portes de Cadix à Dantzig , a eut dans ce moment besoin de moi pour en- « voyer une lettre hors du cercle que ses ennemis « avaient tracé autour de la France? A peine « Joseph m'eut-il parlé du départ de M. Craw- « furd, que je pressentis son vœu, et comme « j'étais résolu à seconder Bonaparte dans tous « nos intérêts extérieurs, j'offris de faire passer u pour mon compte un paquet à Londres, et « même d'amener une conversation entre Joseph « et mon ami, devenu simple particulier. Elle eut « lieu le lendemain. »
On remarquera, comme nous, que M. de La Fayette, qui certes attachait du prix à l'opinion de Mme de Staël, ne la nomme même pas dans tout ceci, et quand il parle des lettres que, grâce au départ d'un homme couvert du caractère de plénipotentiaire, il put faire pénétrer en Angleterre, malgré la fermeture de nos ports, il ne
parle que de lettres émanant de l'Empereur ou de ses agents et des siennes propres.
M. Crawfurd partit donc pour Londres chargé de communications verbales et de lettres pour le gouvernement et les hommes d'État anglais.
Dans une compilation faite sans critique, où se trouvent pêle-mêle publiées des dépêches, des lettres privées et des anecdotes provenant des papiers de lord Castlereagh, compilation mise au jour depuis la mort de cet homme d'Etat, on trouve une* lettre de M. Crawfurd adressée en effet à ce ministre, en date du 29 avril, dans laquelle il lui dit qu'il a reçu plusieurs lettres de M'"e de Staël et qu'il a l'honneur de communiquer la plus récente ci-incluse à Sa Seigneurie.
Suit une lettre sans signature que l'éditeur anglais intitule ainsi : Mmt de Staël toM. Crawfurd*-.
Cette lettre, écrite évidemment de Paris à ^J. Crawfurd à Paris, commence de la sorte :
l. Correspondence . despalches, and olher papers of ViscàwntÇastlereaghj edîted by bis brother, Xe vol., p. ooô.
« J'ai vu hier le mot que vous avez écrit à voire « voisine ; si la paix continue, les têtes se calme- « ront et nous aurons ici la liberté et le repos. » Ce mot ici, qui se trouve deux fois dans la lettre, dans son sens lé plus large , ne pouvait être employé que par une personne habitant, sinon Paris, au moins la France, et Mme de Staël était depuis plus de six semaines en Suisse ; il est de plus matériellement nécessaire que cette lettre ait été reçue par M. Crawfurd avant son départ de Paris le 25 avril. Elle est datée du 23. Or. la malle-poste mettait, en 1815, soixante et douze heures pour aller de Genève à Paris. Il est donc impossible qu'elle ait été écrite de Coppet. M. Thiers a reconnu lui-même cette impossibilité et c'est sans doute ce qui l'a amené à supposer que M,ne de Staël n'avait pas quitté Paris.
Cette lettre peut bien avoir été l'une des nombreuses incluses que M. Crawfurd communiquait à lord Castlereagh avec les renseignements qu'avant son départ de Paris il avait recueillis sur
la situation de la France, elle ne saurait être de M"'e de Staël. Ce n'est pas seulement la signature matérielle qui manque à son authenticité : elle n'est, ni par le style ni par les sentiments, signée de ce nom, glorieux parmi ceux des amis de la liberté.
Mn,e de Staël n'a jamais pu écrire, et une personne ayant qualité pour stipuler au nom de l'Empereur pouvait seule dire :
a Toutes les puissances n'ont-elles pas traité « avec lui à Châtillon? Qu'y a-t-il de changé? « Un .traité avec Napoléon qu'on n'a pas tenu, « une année de malheur pour Napoléon dont il a « profité. Il désire, il veut la paix de Paris; quoi- « qu'il ne l'ait jamais signée, il n'y changera pas « une virgule, afin qu'elle soit toujours la paix « des Bourbons. C'est aussi la paix reçue par la « nation française et dont elle se contentera. Je « vous dirai qu'il faut la main de 1er de l'Empe- « reur pour retenir son armée qui veut regagner
a ses trophées et sa gloire. Si une fois cette ar-
« mée entre en Brabant, que les Belges pronon-
« cent1 pour les Français et nous voilà, pour la
« vanité de l'Empereur de Russie, dans une
« guerre de vingt années avec l'Angleterre. »
On sait quel était l'enthousiasme de Mme de Staël pour l'Empereur Alexandre; elle ne se serait jamais exprimé de la sorte sur. un souverain dont le généreux caractère lui inspirait confiance et respect, et avec lequel elle entretenait encore une correspondance directe en 1816.
S'il s'était, par impossible, opéré dans l'esprit de M"'e de Staël un changement si étrange et si subit, elle eût assurément dit quelque chose de son ancienne opposition et des persécutions qu'elle avait subies, ne fût-ce qu'en attestant
1. Cette locution ne peut avoir été employée que par une personne sachant l'espagnol et ayant longtemps habité l'Espagne iprominciar) .
par ce souvenir l'impartialité d'un langage si surprenant dans sa bouche.
M. Thiers, en adoptant sans la contrôler l'attribution que fait l'éditeur anglais de cette lettre anonyme à Mine de Staël, s'est donc absolument trompé. Mais en vérité le secrétaire du marquis de Londonderry trouvant une pièce française et l'attribuant à Mme de Staël, parce qu'elle est sans signature et que M. Crawfurd annonçait ci-incluse une lettre de cette célèbre personne, ne commet-il pas une plus excusable erreur que le secrétaire de M. Thiers analysant avec tant d'inexactitude, pour le besoin de sa cause, un document écrit dans sa propre langue? car il faut noter qu'il n'est fait dans ladite lettre aucune allusion à l'Acte Additionnel, et que ce mot même n'y est pas articulé.
Mn,e de Staël, nous le répétons, quitta Paris le 11 mars, pénétrée d'effroi à la pensée des malheurs que le retour de Napoléon allait attirer sur la France. Les instances de Joseph Bona-
parte, avec qui elle avait toujours eu des relations bienveillantes, l'intérêt même d'une importante liquidation, ne purent vaincre la répugnance qu'elle éprouvait à se replacer sous la domination de l'homme dont la persécution lui avait fait expier l'amour de la liberté par dix années de bannissement.
Le 17 avril 1815, répondant à M",e Récamier, qui lui avait offert sa maison à Paris, dans le cas oii elle se déciderait à y revenir, Mme de Staël écrit :
« Vous êtes trop aimable, chère amie, mais je n'accepte pas votre bonté. Si ma présence était nécessaire à Paris pour les affaires de ma fille, j'irais pour quinze jours. Mais je crois qu'Auguste fera tout aussi bien que moi, et que c'est mieux vis-à-vis de l'Empereur de ne pas m'exposer à ce qu'on lui dise que j'ai parlé. »
Lorsqu'il s'agit d'un écrivain de l'ordre de
Mme de Staël, il ne peut être permis de lui prêter des opinions autres que celles qu'elle a elle-même exprimées. Il suffit d'ouvrir le livre admirable où elle apprécie, d'un jugement si ferme, les principaux événements de la révolution française, pour être pleinement édifié sur le peu de foi qu'elle accordait au libéralisme de celui qui avait en horreur les idées abstraites et les barrières légales : elle n'a jamais cru que Napoléon pût se transformer en initiateur de la France à la liberté.
« Si c'était un crime de rappeler Napoléon « dont le retour devait attirer en France six cent « mille baïonnettes étrangères, c'était une niai- « série, a dit Mme de. Staël1, de vouloir masquer « un tel homme en roi constitutionnel; l'on dé- « considérait nécessairement Bonaparte en lui « faisant tenir un langage tout contraire à celui « qui avait été le sien pendant quinze ans. Il
1. Considérations sur la Revotai ion, française, t. III, ch. xiv.
« était clair qu'il ne pouvait proclamer desprin- « cipes si différents de ceux qu'il avait suivis (( quand il était tout-puissant que parce qu'il y « était forcé par les circonstances. Or, qu'est-ce « qu'un tel homme quand il se laisse forcer?
« Quelques amis de la liberté, cherchant à se « faire illusion à eux-mêmes, ont voulu se justice fier de se rattacher à Bonaparte en lui faisant « signer une constitution libre ; mais il n'y avait « point d'excuse pour servir Bonaparte ailleurs « que sur les champs de bataille.
« Une fois les étrangers aux frontières de la « France , il fallait leur en défendre l'entrée : o l'estime de l'Europe elle-même n'était qu'à ce a prix. Mais c'était dégrader les principes de la « liberté que d'en entourer un ci-devant despote.
« Le jacobinisme militaire, l'un des plus « grands fléaux du monde , s'il était encore posée sible, était l'unique ressource de Napoléon. « Quand il a prononcé les mots de loi et de
« liberté,, l'Europe s'est rassurée : elle a senti « que ce n'était plus son ancien et terrible ad- « versaire. »
Mme de Staël n'a pas seule exprimé cette incrédulité aux opinions constitutionnelles de Napoléon ; nous trouvons à ce sujet, dans les mémoires de M. de La Fayette, un aveu curieux à recueillir de la bouche d'un homme qui s'était pourtant ouvertement rallié à Bonaparte pendant les Cent- Jours :
« Ce n'est pas la coalition des souverains, ce « sont les idées libérales qui m'ont renversé, » avait dit Napoléon à Fontainebleau ; « il ne me « reste plus de ressources, » ajoutait-il, «j'ai mis « les peuples contre moi. » « Aussi saisit-il en « 1815, avec toute la force de son esprit supé- « rieur, l'obligation de se raccrocher aux idées « libérales et de se concilier au moins le peuple « français. Son langage devint tout populaire,
« c'est au peuple qu'il devait, qu'il rapportait « tout; et les libertés qu'on lui proposait de re- « connaître ou que le peuple reprenait de lui- « même, passaient à peu près sans contradiction, « mais en même temps son indomptable carac- <( tère se repliait dans les opinions et les senti- « ments de la tyrannie. Il est inouï qu'au milieu (( de tant de concessions et de réclamations répu- « blicaines, jamais une mesure spontanée ne soit « sortie de sa bouche ou de sa plume qui ne fût « un acte arbitraire. Lorsque son conseil d'Etat « marchait' dans le sens de la nouvelle situation « où lui-même sentait, la nécessité de se placer : « Vous l'avez voulu, disait-il avec colère, on ne a reconnaît plus le vieux bras de l'Empereur; « vous le sentirez, ajoutait-il entre ses dents. »
Mme de Staël ne revint pas en France après les Cent-Jours, la santé de M. de Rocca lui donnait alors de très-vives inquiétudes, et elle alla avec lui chercher un climat plus doux en Italie.
D'ailleurs, l'impression d'horreur que lui avait fait éprouver la présence des étrangers en France était encore si vive, qu'elle ne pouvait se résigner à être témoin de cette seconde invasion; elle ne redoutait pas moins l'exagération alors si violente des partis, et prévoyait assez qu'elle ne se trouverait d'accord ni avec les libéraux ni avec les royalistes, car elle voyait trop bien les fautes, les injustices et le peu de bonne foi des uns et des autres.
C'est le sentiment qu'elle exprime dans une lettre écrite de Milan.
A Mmp RECAMIER.
Milan, '27 octobre 1815.
« Vous avez la bonté de me dire que je ferais mieux d'être à Paris. Non. en vérité, je n'aime-
rais pas à jouir des franchises du peuple, moi qui crois les nations affranchies-nées. Je prononcerais de certains mots qui ne sont point à la mode, et je me ferais des ennemis sans nécessité. Quand tout sera arrangé pour le mariage d'Albertine, je vivrai à Paris solitairement; mais dans ce moment, j'ai bien fait, croyez-moi, de me faire représenter par Auguste. Mathieu, que je ne veux pas blesser, est dans une ligne tout exagérée ; les étrangers, qui sont bons pour moi, me font mal à Paris ; les divisions de partis sont telles qu'on ne peut les réunir dans une chambre, à moins d'être, comme vous, un ange de bonté, qui couvre tout de ses ailes : croyez-moi, j'ai raison, et c'est aussi l'avis d'Auguste. Parlez de moi , je vous prie , à notre Prince de Madrid1; je ne suis pas de l'avis qu'il vous exprime, mais je l'aime, lui, de tout mon cœur. C'est sa
1. Adrien de Montmorency, prince et peu après duc de Laval, par la mort de son père. Il était ambassadeur de France en Espagne.
grandeur qui l'attache au rivage, son esprit irait
naturellement plus loin. Je quitte Milan pour éviter les fêtes qui ne vont pas à mon cœur français.
« Je pense comme vous, et plus que jamais, beaucoup de bien de Victor de Broglie, et serai bien heureuse du mariage, si rien ne le traverse. — Je pense aussi comme vous sur M'"e de Krùdner : c'est une personne qui est un avantcoureur d'une grande époque religieuse qui se prépare. Parlez-lui de moi, je vous en prie, comme étant tout à elle.
« Je vais à Gênes, mais pour huit jours ; continuez à m'écrire à Milan, où l'on saura ma route. La santé de M. de Rocca m'inquiète toujours. Je n'ai repris en rien au bonheur depuis ce débarquement de Bonaparte. »
Mme de Staël, en partant pour l'Italie, avait
envoyé son fils à Paris et l'avait chargé de suivre la conclusion de l'affaire du remboursement des deux millions. Il fut enfin ordonné par Louis XYIII , et le mariage de Mlle Albertine de Staël avec le Duc de Broglie s'accomplit à Pise au mois de février 1816.
Toutes les lettres de cette époque nous montrent M'ne de Staël profondément émue de l'événement qui allait fixer le sort de sa fille. Elle aspirait pour cette fille tendrement aimée à un bonheur dont elle-même n'avait pas joui. Liée par un mariage que les convenances de rang et de fortune avaient seules décidé, M"e Necker avait été cependant, dès son jeune âge et en portant les yeux sur l'intérieur où elle était née, frappée du spectacle de l'union parfaite de deux âmes dont le devoir sanctionnait l'amour.
Le tableau de la félicité conjugale n'a jamais cessé d'occuper la pensée de M",e de Staël; elle y revient avec prédilection dans ses écrits, et, comme l'a dit M. Sainte-Beuve avec une rare
délicatesse, il semble que l'image des joies domestiques ait poursuivi son imagination, comme les situations romanesques dont ils sont privés poursuivent et agitent d'autres cœurs.
Après avoir connu les jouissances, l'enivrement que peut donner la renommée, elle s'écrie : « La gloire n'est pour les femmes qu'un deuil éclatant du bonheur. »
Le bonheur suprême, le bonheur complet en ce monde n'a jamais été pour Mme de Staël que l'amour dans le mariage. Ce bien qu'elle avait ignoré ou qu'elle a goûté trop tard , elle le veut pour sa fille, et on voit dans toute sa correspondance à quel point elle se préoccupe de ce qui peut en garantir la durée.
« Notre mariage s'est extrêmement bien passé, chère Juliette, écrit-elle à M"le Récamier après la cérémonie; aucune émotion de la vie ne peut se comparer à celle-là, et ce qui vaut mieux que des impressions , c'est qu'il n'est
pas un moment où je ne m'attache plus à M. de Broglie. Toute sa conduite a été d'une délicatesse et d'une sensibilité véritables : son caractère est vertueux, et je bénis Dieu et mon père, qui m'a obtenu de ce Dieu de toute bonté un ami pour ma fille aussi digne d'estime et de sentiment. »
Mme de Staël ne pouvait manquer d'associer à une circonstance aussi importante de sa vie la Princesse dont la constante amitié l'avait suivie dans toutes les peines de son exil. Elle écrivait à la Grande-Duchesse Louise :
Pise, ce 15 février 1816.
« Madame,
« 11 y a bien longtemps que je ne me suis rappelée au souvenir de Votre Altesse. La vie de toutes les personnes qui tenaient à la France a
été tellement agitée , que l'on ne savait pas ce qu'on pouvait dire de son sort. Ce qu'il y a de plus intime pour moi dans la vie, le mariage de ma fille a lieu après-demain. Le Duc de Broglie est venu de Paris renouveler nos anciens liens que ce débarquement de Bonaparte avait rompus, et tout est décidé maintenant. Auriez-vous la bonté , Madame , de faire part de cet événement à Monseigneur le Grand-Duc? Je ne sais si les circonstances me ramèneront auprès de Votre Altesse , mais rien ne pourra porter atteinte à l'admiration que je lui ai vouée.
« Daignerez-vous, Madame, dire un mot de moi à Gœthe et lui demander sa bénédiction poétique pour la nouvelle mariée? Mme de Shardt est-elle encore auprès de vous? Je voudrais me représenter de loin le cercle où vous régnez. Daignez dire à Son Altesse Impériale la Princesse héréditaire que je suis pénétrée d'attachement et d'admiration pour son illustre frère. Je suis persuadée que le monde lui devra autant
qu'il lui a déjà dû. Si j'osais me flatter d'un mot de Votre Altesse, je lui demanderais de me parler de sa santé et de celle de Monseigneur le Grand- Duc. Dans mes dix années d'exil, je vous ai dû à tous les deux les plus doux moments de mon existence.
« Je suis avec respect, Madame, de Votre Altesse Sérénissime, la très -humble et trèsobéissante servante,
« Necker Staël de Holsteix. »
Cette lettre fut la dernière échangée entre les deux femmes supérieures dont elle clôt la correspondance.
Minée par une maladie grave, la vie de M",e de Staël ne devait pas beaucoup tarder à s'éteindre, et les derniers battements de ce noble cœur ne s'adressèrent plus qu'aux objets de ses plus intimes affections.
Après le mariage de sa fille, Mme de Staël se
rendit avec le jeune ménage à Florence, d'où elle écrit à M",e Récamier :
Florence, ce 23 mai 181G.
« Vous m'avez fait espérer, ma chère Juliette, que vous me donneriez de vos nouvelles, et voilà plus de six semaines que je ne sais rien de vous. Écrivez- moi tout de suite une petite ligne, car nous comptons quitter Florence le 20 de mai, et rien ne m' arriverait plus, si vous tardiez. J'ai toujours le projet de vous voir le 1er septembre ; mais je voudrais savoir d'avance ce que vous pensez de l'esprit de la société , et si toutes nos idées libérales y seront bien mal accueillies. — Je m'ennuie beaucoup en Italie, mais je m'applaudis d'y être venue, car la santé de M. de Rocca se rétablit. Hors le soleil , je ne sais rien à faire à Florence ;
Rome lui est bien supérieure. Au reste, la vie décline tellement à mon âge, qu'on ne sent plus rien vivement que la tristesse; on ne reste jeune que pour elle.
« Le mariage va bien, grâce à Dieu ! Ils s'aiment vraiment beaucoup , et les qualités de M. de Broglie ne permettent pas de changer pour lui.
« Mandez-moi vos projets, dites-moi si je serai sûre de vous trouver à Paris le 1er septembre ; car, en vérité, j'ai besoin d'y retrouver la patrie, et tant de noms que je ne connais pas me rendraient étrangère à la France.
« Je ne le serai jamais à ma chère Juliette, dont l'écriture me fait toujours tressaillir. »
Dans une lettre précédente, toujours préoccupée, d'une part, du regret de se trouver en désaccord avec l'ami de sa jeunesse, de l'autre de l'exagération et de l'àpreté des partis poli-
tiques que sa faiblesse croissante ne lui donnait plus, comme elle l'aurait eu autrefois, le désir de combattre, elle disait :
« J'aime trop Mathieu pour me risquer à lui déplaire en blâmant tout ce qu'il approuve, et mon idée n'est pas que je reste à Paris. Il m'est passé par la tête d'aller à Grenade ou à Valence, si Adrien1 pouvait m'en obtenir la permission. — J'ai souffert cruellement le mois dernier par un catarrhe violent qu'a eu M. de Rocca. Grâce à Dieu, il en est rétabli. Mais un jour, je vous dirai tout ce qui s'est passé dans mon âme pendant ce temps. Vous "serez étonnée de ce qu'il a gagné sous tous les rapports. Tant de patience, tant d'études, tant de reconnaissance pour mes soins font de lui le plus parfait ami dont mon imagination eut l'idée. » .