‹ Coppet et WeimarChapitre 40 sur 45 · Le duc de Laval Montmorency · texte numérisé non relu

Le duc de Laval Montmorency

On revint à Coppet à l'époque fixée, et Mme de Staël mandait de ce château à Mme Récamier, le 15 juillet :

« Je n'ai pas eu de nouvelles inquiétudes sur M. de Rocca; mais sa santé est toujours chancelante, et ce poignard est toujours suspendu sur ma vie. Ah ! je ne suis pas née pour être heureuse ! Le mariage de ma fille cependant va très-bien. Elle est grosse, à ce que je crois, et cela va déranger tous mes projets ; car je ne puis la quitter en cet état. D'un autre côté, je suis bien effrayée de la société de Paris, et de cette violente assemblée dont il sera question chaque jour. J'ai la résolution de me taire ; mais je vois par le style même de Mathieu, quel affreux esprit de parti règne en France. Au reste, je l'ai toujours prévu. Ah! le bonheur! mais à mon âge, c'est à la bonté de Dieu seul qu'il faut s'attacher. »

Une lettre des premiers jours d'octobre nous montre M1"" de Staël retenue encore à Coppet par une nouvelle crise dans la santé de ML de Rocca, et livrée aux mêmes perplexités.

« Je suis encore incertaine, mande-t-elle, sur mes projets de la fin de cette année, car le commencement de l'automne a fait retomber M. de Rocta dans ses anciennes souffrances; j'espère encore que cela n'est que passager. Mais avec ma fille grosse, lui malade, que ferai- je? J'ai le cœur dans un état d'angoisse cruel ! Faut -il exister ainsi jusqu'à ce qu'on meure? Puisque vous me dites, avec vos douces paroles, que Mathieu m'aime encore, je lui ai écrit hier; mais s'apercevait -il que je ne lui écrivais plus?

« La dissolution 4 m'a fait grand plaisir. »

1. Une ordonnance royale du 5 septembre avait prononcé la dissolution de la Chambre des Députés, désignée sous le nom de Chambre introuvable.

Une chose nous frappe à la lecture de ces lettres, c'est l'oubli complet des souffrances personnelles. M,ne de Staël était pourtant non-seulement gravement, mais mortellement atteinte, et bien peu de mois allaient suffire pour achever la destruction de cette puissante nature. Néanmoins on ne la voit se préoccuper que de l'état de sa fille et de M. de Rocca. Ce dernier subissait les phases successives d'une maladie de poitrine ; sa jeunesse luttait énergiquement contre le mal , et devait le condamner à survivre une année entière à celle qu'il aimait si ardemment.

A l'époque où un sentiment de tendre pitié rapprocha Mme de Staël de ce jeune homme, dont les graves blessures mettaient la vie en péril, il fut profondément touché de sa bonté, et il avait dit : « Je l'aimerai tant, qu'elle m'épousera.» — Cette union, contre laquelle la prudence pouvait élever bien des objections, eut, lieu, et le bon-

heur en fut complet. En effet, la vivacité du sentiment qu'éprouvait M. de Rocca était si touchante et si sincère, qu'elle avait en quelque sorte effacé la disproportion d'âge.

Mme -de Staël revint au commencement de l'hiver à Paris; malgré son extrême faiblesse, elle y reprit les habitudes de sa grande existence mondaine et la violence de l'esprit de parti ne rallentit nullement le flot d'admirateurs et d'amis qui se pressaient dans son salon. Elle avait annoncé son arrivée à Mme Récamier par ce petit billet :

« Je suis arrivée, chère amie, à moitié morte de fatigue. Si vous êtes assez bonne pour venir me voir à deux heures, je serai relevée. Si cela vous gêne, j'irai chez vous à l'heure que vous n'indiquerez après deux heures.

« Je serais bien seule ici sans vous. »

A la première Restauration, Mme de Staël s'é-

tait liée avec la Duchesse de Duras et avait pris immédiatement pour elle un goût très-vif.

Avec toute la distance qui sépare une femme de beaucoup d'esprit d'une femme de génie, Mme de Duras avait plusieurs des qualités et quelques-uns des défauts de Mlïie de Staël : l'ardeur et la générosité des sentiments, l'indépendance du caractère, une imagination dévorante et une disposition d'âme agitée et pour ainsi dire fiévreuse qui troublait son repos , et malgré sa bonté ne permettait pas de trouver la paix dans son commerce. Elles se virent beaucoup pendant ce dernier hiver de 1816 à 1817. Mme de Duras s'étudiait à créer des relations plus fréquentes entre Mme de Staël et M. de Chateaubriand ; elle se plaisait à rapprocher deux grandes intelligences que le hasard des événements, mais surtout le long exil de M'ne Staël et la sauvagerie de l'auteur du Génie du Christianisme, avaient toujours tenues fort à distance. Je n'ai nullement la pensée d'établir ici une comparaison entre ces

deux illustres personnages. L'éclatant génie de M. de Chateaubriand le met hors pair avec tous ses contemporains; et d'ailleurs, si éminent que soit le talent, si élevés qu'on suppose le génie poétique ou l'intelligence chez une femme , je n'en sais aucune qui puisse soutenir le parallèle avec un génie homme; la Providence a mis la supériorité des femmes ailleurs, et je ne pense pas qu'elles aient pour cela à se plaindre de leur sort.

Quoi qu'il en soit, l'auteur des Lettres sur Rousseau, de Y Influence des passions et de VEssai sur la Littérature, était entrée dans la carrière littéraire plusieurs années avant l'auteur d'Atala.

La fille de M. Necker était déjà en possession d'une véritable célébrité lorsque M. de Chateaubriand, gentilhomme ignoré, à peine rayé de la liste des émigrés, révéla tout à coup son immense supériorité en publiant le Génie du Christianisme.

A ce moment M'ne de Staël et M. de Chateaubriand se trouvèrent représenter deux écoles op-

posées et en devinrent en quelque sorte les deux brillants drapeaux. Cet antagonisme, qui n'avait rien de personnel, amena même une polémique assez aigre et laissa une nuance de froideur entre les deux écrivains.

Ces dissentiments et ces rivalités littéraires n'avaient pas cependant empêché M. de Chateaubriand et Mme de -Staël, au moment où la malignité du public cherchait à les envenimer, de se donner des témoignages personnels d'un véritable intérêt.

Une femme, dont la figure séduisante et mélancolique reste immortalisée par les pages que la douleur de sa perte a dictées à l'auteur du Génie du Christianisme l, servit de premier lien entre M. de Chateaubriand rentrant en France et la fille de M. Necker.

Mme de Beaumont avait eu pour père M. de Montmorin, ministre de Louis XVI en même

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