Mémoires d'Outre-Tombe, t. IV
temps que M. Necker; un sentiment d'amitié unit dès leur jeunesse ces deux personnes fort dissemblables sous beaucoup de rapports, mais que dominaient à un égal degré une imagination vive et une sensibilité très-exaltée. La nature de Mme de Beaumont, beaucoup plus concentrée que celle de Mme de Staël, reçut des malheurs qui frappèrent ses proches une impression si forte, que les rares et charmantes facultés dont elle était douée, repliées sur elles-mêmes, ne lui avaient plus guère laissé de puissance que pour la douleur : « Mais quand une voix amie appelait cette « intelligence solitaire* elle venait et vous disait « quelques paroles du ciel. »
C'est chez la fille de M. de Montmorin que M. de Chateaubriand avait connu Mn,e de Staël.
Mme de Beaumont , après avoir vu tomber tous les membres de sa famille sous la hache révolutionnaire, se mourait elle-même de la poitrine. On se rappelle que cette infortunée alla exhaler à Rome son dernier soupir. La pieuse amitié de
l'homme de génie qu'elle avait accueilli avec un enthousiasme qui devançait la gloire lui éleva un tombeau sur la terre étrangère.
M. de Chateaubriand crut devoir annoncer luimême à Mme de Staël la mort de son amie. Sa lettre , adressée à Coppet , n'y trouva que M. Necker dont la fille, récemment exilée., voyageait en Allemagne.
« Ne soyez donc pas surpris, lui écrit M. Necker, « si vous ne recevez pas la réponse de M,ne de « Staël aussitôt que vous avez le droit de l'at- « tendre. — Vous êtes bien sûr, Monsieur, de la « douleur qu'éprouvera ma fille en apprenant la « perte d'une amie dont je lui ai toujours en- « tendu parler avec un profond sentiment. Je « m'associe à sa peine , je m'associe à la vôtre, « Monsieur, et j'ai une part à moi en particulier « lorsque je songe au malheureux sort de toute la « famille de mon ami M. de Montmorim »
Ce fut à Francfort que parvint à M,ne de Staël la lettre de M. de Chateaubriand; la réponse qu'il reçut d'elle montre si bien la bonté de son cœur et la spontanéité de ses impressions que nous croyons devoir la reproduire ici tout entière, quoiqu'elle ait déjà été publiée.
Mme DE STAËL A M. DE CHATEAUBRIAND Francfort, ce 3 décembre 1803.
« Ah ! mon Dieu, my dear Francis , de quelle douleur je suis saisie en recevant votre lettre ! Déjà, hier, cette affreuse nouvelle était tombée sur moi par les gazettes, et votre déchirant récit vient la graver pour jamais en lettres de sang dans mon cœur. Pouvez-vous, pouvez-vous me parler d'opinions différentes sur la religion, sur les prêtres? Est-ce qu'il y a deux opinions, quand
il n'y a qu'un sentiment ? Je n'ai lu votre récit qu'à travers les plus douloureuses larmes. My dear Francis,, rappelez-vous le temps où vous vous sentiez le plus d'amitié pour moi; n'oubliez pas surtout celui où tout mon cœur était attiré vers vous, et dites-vous que ces sentiments, plus tendres, plus profonds que jamais, sont au fond de mon âme pour vous. J'aimais , j'admirais le caractère de 'M'"6 de Beaumont : je n'en connais point de plus généreux, de plus reconnaissant, de plus passionnément sensible.
« Depuis que je suis entrée dans le monde, je n'avais jamais cessé d'avoir des rapports avec elle , et sentais toujours qu'au milieu même de quelques diversités je tenais à elle par toutes les racines. Mon cher Francis, donnez-moi une place dans votre vie. Je vous admire, je vous aime, j'aimais celle que vous regrettez. Je suis une amie dévouée, je serai pour vous une sœur. Plus que jamais, je dois respecter vos opinions : Mathieu, qui les a, a été un ange
pour moi dans la dernière peine que je viens d'éprouver. Donnez-moi une nouvelle raison de les ménager : faites que je vous sois utile ou agréable de quelque manière. Vous a-t-on écrit 'que j'avais été exilée à quarante lieues de Paris?
« J'ai pris ce moment pour faire le tour de l'Allemagne; mais au printemps je serai revenue, à Paris même, si mon exil est fini, ou auprès de Paris, ou à Genève ; faites que, de quelque manière, nous nous réunissions.
« Est-ce que vous ne sentez pas que mon esprit et mon âme entendent la vôtre, et ne sentez-vous pas en quoi nous nous ressemblons à travers les différences?
« M. de Humboldt m'avait écrit, il y a quelques jours, une lettre où il me parlait de votre ouvrage avec une admiration qui doit vous flatter dans un homme et de son mérite et de son opinion. Mais que vais-je vous parler de vos succès dans un tel moment? Cependant elle les aimait ces succès, elle y attachait sa gloire. Continuez de
rendre illustre celui qu'elle a tant aimé. Adieu, mon cher Francis, je vous écrirai de Weimar en Saxe. Répondez-moi là chez MM. Desport, banquiers.
« Que dans votre récit il y a des mots déchirants ! Et cette résolution de garder la pauvre Saint-Germain 4 ! Vous l'amènerez une fois dans ma maison.
«Adieu; tendrement, douloureusement adieu.
« N. S. de H. »
M. de Chateaubriand ajoute : « Cette lettre « empressée, affectueuse et rapide, écrite par « une femme célèbre, me causa un redoublement « d'attendrissement
« Ils sont passés aussi mes consolateurs et « ils demandent pour eux les regrets qu'ils don- « liaient à une autre. »