CHAPITRE TROISIÈME
La recommandation in extremis.
Fleur-de-Mai dormit d'un sommeil de
dix-huit ans. Il rêva bien un peu à Bluetle
et beaucoup à la chanoinesse, mais il rêva 1 8
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aussi qu il voyait le cardinal Mazarin qui le nommait officier du roi. Ce rêve tout mêlé de belles dames et de ccups d'épée, fut bruyamment interrompu par le vacarme d'une rue de* Paris. Fleurde-Mai ouvrit les yeux, se souvint de son amour dabord, de son voyage et du cardinal ensuite. 11 regarda si son épée sortait aisément du fourreau, se mira un instant dans un fragment de glace de Venise, baisa la lettre de son père avant de la replacer sous son jus-
taucorps, et enfourchant son cheval, partit pour Yincennes, suivi de Coquelicot, et tout souriant d'amour et d'espérance.
Il longea la Bastille avec un serrement de cœur, et respira plus librement quand il se trouva dans la campagne. La route était couverte de litières et de carrosses, de laquais affairés, de chevaliers et de gendarmes courant au galop. C'est que Monseigneur le cardinal Jules de Mazarin, premier ministre de S. M. le roi de France, touchait à sa dernière heure.
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Une grande agitation régnait au palais de Yincennes.
Les créatures du ministre, tous ceux qu il avait élevés et dont la fortune s'écroulait avec son astre pâlissant, étaient plongés dans la consternation.
Ses ennemis, et ils étaient nombreux, se réjouissaient in petto et masquaient leur joie sous une apparente douleur, à laquelle un œil clairvoyant ne pouvait se tromper.
Puis venait la cohorte des ambitieux,
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toujours déçus et espérant toujours d'uti changement de régime; des disgraciés songeant à rentrer en grâce ; des officiers en demi-solde qui voulaient élre rappelés à l'activité, colonels briguant le grade de mestre de camp, capitaines désirant être colonels, et qui tous s'imaginaient que la mort du premier ministre, ce grand homme si cordialement détesté par la noblesse de France, allait aplanir les difficultés.
Les amis du cardinal s'esquivaient pru-
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demment les uns après les autres ; ses ennemis arrivaient en foule. Les antichambres étaient encombrées de militaires, de prélats, de financiers et de grands seigneurs qui tous s'informaient de sa santé et n'arrivaient qu'à grand'peine à dissimuler leur satisfiiclion en apprenant que dans quelques heures la France aurait perdu son premier ministre.
Dans la chambre à coucher de Son Eminence régnait un profond silence troublé
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seul par la respiration haletante du moribond.
Au pied du lit, Mesdemoiselles de Mazarin, ses nièces, étaient agenouillées et pleuraient; au chevet, deux médecins, et un prêtre qui venait d'administrer le cardinal, causaient à mi-voix.
Quelques rares serviteurs consternés demeuraient immobiles et silencieux dans l'angle le plus obscur de la salle.
Tout à coup^ une porte s'ouvrit sans
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Il était de taille moyenne, d'une beauté majestueuse et hardie, et paraissait avoir environ vingt-deux ans. L'éclair de ses yeux, la courbe aquiline de son visage, la noblesse de son attitude et de sa démarche trahissaient en lui cette distinction innée et suprême qu'on nomme de race.
A sa vue, mesdemoiselles de Mazarin se levèrent vivement et lui firent une profonde révérence, tandis que les autres assistants s'inclinaient avec respect.
Le jeune homme remercia, salua d'un
gesle et marcha ensuite droit au lit du cardinal.
Malgré son extrême faiblesse, M. de Mazarin avait conservé toute sa lucidité d'esprit; il reconnut le noble visiteur et essaya de se mettre sur son séant, tandis qu'il inclinait respectueusement la tête.
« Ne bougez point, monsieur le cardinal, lui dit ce dernier, qui s'assit au chevet du malade.
— Ah! Sire, murmura Son Eminence,
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merci ; la visite de Votre Majesté adoucit pour moi les rigueurs de la mort.
— Monsieur le cardinal, répondit Louis XIV, vous m'avez fidèlement servi, et il est de mon devoir de vous apporter des consolations, u
Et le roi s'assit au chevet du mourant.
Alors, entre ce monarque de vingt-deux ans qui saluait la vie et ce vieux ministre qui la quittait, entre ce roi tout rayonnant de jeunesse, qui n'avait point senti encore les épines de sn couronne, et ce
vieillard usé parles soucis de la politique, il s'établit à mi-voix cette conversation mémorable tant de fois racontée, et que nous ne redirons point.
Mazarin remettait aux mains de Louis XIV les affaires de l'Etat et lui jurait, avec la conviction d'un homme qui trouve inutile de mentir au seuil du trépas, que jamais il n'avait eu en vue d'autre bien, d'autres intérêts, que le bien de l'Etat, les intérêts de la France.
Et Louis X!V, qui s'apprêtait à régner
par lui-même, écoutait gravement le cardinal, et il lui pardonnait ses ladreries sans nombre et les amertumes dont il avait abreuvé sa jeunesse.
Mais, tandis que le monarque et son ministre s'entretenaient ainsi, un bruit léger se fît à la porte qui donnait sur les antichambres du cardinal.
Le valet de chambre de Son Eminence souleva la portière, et, à la vue du roi, s'arrêta interdit et hésitant.
Louis XIV lui ordonna d'approcher d'un signe de main.
« Qu'est-ce? demanda le cardinal d'une voix affaiblie.
— Monseigneur, répondit humblement le serviteur, Votre Eminence, dans l'élat souffrant où «lie est, avait défendu sa porte, et personne, jusqu'à présent, n'a vait osé pénétrer auprès d'elle.
— Eh bien? interrogea Mazarin.
— Mais, reprit le valet de chambre, un jeune gentilhomme qui arrive de province
a tellement insisté, en prétendant que son père avait rendu jadis quelques services à Votre Eminence, que je me suis décidé à lui transmettre son nom.
— Quel est-il? demanda Mazarin.
— Il s'appelle le chevalier de Chastenay.
— En effet, murmura le cardinal qui rassembla soudain ses souvenirs avec cette lucidité merveilleuse des mourants^ j'ai connu un capitaine de ce nom qui m'a
sauvé deux fois la vie dans la même journée au temps de la Fronde.
— C'est son fils, dit le valet.
— Dites-lui que je le recevrai, ajouta Mazarin, mais plus tard... »
Et il regarda Louis XIV.
« Non, dit le roi, recevez-le tout de suite, monsieur le cardinal, on ne fait pas attendre ceux qui ont rendu des services à la couronne. »
Et, d'un geste, Louis XIV ordonna d'introduire le jeune homme.
Deux minutes après, Fleur-de-Mai fut introduit.
A la vue du cardinal mourant et de ce fier et beau jeune homme assis auprès de lui, Fleur-de-Mai, malgré sa hardiesse naturelle, demeura tout interdit et se sentit rougir.
« Approchez, » fit le cardinal d'un
signe.
Fleur-de-Mai obéit, s'inclina très-bas et tendit, tout frémissant, ce parchemin
jauni écrit de la main de son père mourant.
Tandis que le cardinal se faisait lire, par son confesseur, l'épître du sire de Chastenay, Louis XIV, qui déjà se connaissait en hommes, attachait son œil d'aigle sur Fleur-de-Mai que ce regard intimida fort, et qui, cependant, le soutint avec la noble et candide assurance de l'homme qui n'a rien à se reprocher.
« Sire, dit enfin le cardinal, vous savez
ce que le père de cet enfant a fait pour 1 9
moi, j ose supplier Voire Majesté de s'en souvenir après ma mort, et d'accorder sa bienveillance au fils d'un fidèle serviteur du roi. »
Sa Majesté regardait toujours Fleur-de- Mai; et cet examen, loin d'être défavorable au chevalier, lui permit de deviner qu'il était brave, intelligent, et serait dévoué au besoin.
« Comment vous nommez-vous ? demanda le roi.
— Fleur-de-Mai, Sire.
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— C'est un joli nom ; quel âge avezvous ?
— Dix-huit ans.
— Qu'espérez-vous, ou plutôt que désirez-vous ?
— Servir Votre Majesté fidèlement, »
répondit simplement le jeune homme.
Le roi parut réfléchir et dit enfin :
« Vous êtes trop jeune pour être officier. Cependant, un gentilhomme ne saurait être simple soldat.
— Soldai ou capitaine, répondit fière-
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ment l'adolescenl, un gentilhomme est toujours satisfait quand il porte une épée. »
La réponse plut au roi.
« Vous serez mon page, lui dit-il. Présentez-vous ce soir au Palais-Royal vers dix heures, et nommez-vous à mon premier valet de chambre, M. Laporte, il vous installera. »
Et le roi congédia Fleur-de-Mai, qui se relira ivre de joie, tandis que le cardii^al,
se penchant à l'oreille de son jeune inaîlre, murmurait ;
« Sire, encore un conseil... c'est celui d'un mourant, mais j'eslime qu'il vaut celui d'un royaume.
— Parlez, dit le roi.
— Ne prenez jamais de premier ministre, » acheva Mazarin d'une voix si faible, que le roi seul entendit ces derniers mots.
Cependant, Fleur-de-Mai, en quittant l'appartement du cardinal, traversa de
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uouveau les antichambres encombrées de seigneurs et de courlisans, et où Coquelicot l'attendait humblement assis dans le coin le plus obscur.
Dans la dernière salle qu'il avait à parcourir pour arriver au péristyle, Fleur-de- Mai trouva un groupe de gentilshommes qui obstruait la porte, et au milieu desquels un seigneur parlait très-haut. C'était un gentilhomme jeune encore et vêtu à la dernière mode du jour. Son visage pâle, sa bouche railleuse, ses airs hautains et
dédaigneux et son regard plein d'astuce, déplurent à Coquelicot tout d'abord, et l'honnête écuyer, cherchant à évoquer un lointain souvenir^ murmura à part lui : « Où donc ai-je vu cet homme-là ? »
Quant à Fleur-de-Mai, il venait de reconnaître le gentilhomme de l'hôtellerie d'Arpajon, et ce dernier la vait pareillement reconnu.
« Mille pardons, messieurs, seriez-vous assez aimables pour me laisser passer? « dit Fleur-de-Mai qui prit un visage impas-
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sible. Tous s'écartèrent, à l'exception de l'orateur au visage pâle qui, se trouvant précisément sur le seuil de la porte dont un seul battant était ouvert, feignit de n'avoir point entendu, et ne bougea pas.
« Pardon, monsieur, insista le chevalier avec une fermeté courtoise.
— Tiens, fit le gentilhomme d'un ton dédaigneux, d'où sort donc ce jouvenceau ?
— De chez Son Eminence le cardinal, »
monsieur, répondit Fleur-de-Mai qui le regarda en face.
Les regards de ces deux hommes s'étaient croisés comme deux lames d'épée.
« On va donc encore chez le cardinal ? fit le gentilhomme en éclatant de rire et sans se déranger.
— Il y paraît, monsieur, puisque j'en sors, répondit Fleur-de-Mai fronçant le sourcil.
— Eh bien! mon bel ami, répliqua son interlocuteur d'un ton impertinent, per-
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meltez-moi de ne vous en point faire mon compliment.
— Et pourquoi cela, monsieur? demanda le chevalier avec hauteur, et impatienté des façons railleuses du gentilhomme.
— Parce que le cardinal est en train de trépasser, cl que c'est mal prendre son temps qu'aller faire sa tOur à un homme qui, dans quelques heures, n'aura plus ni pouvoir ni crédit. Si vous êtes venu de province pour solliciter, voyez ailleurs ..
— Pardon, monsieur, répliqua Fleurde-Ma> qui commençait à perdre patience, je ne vous ai point dit, ce me semble, que je venais solliciter.
— A d'autres! mon jeune coq, on sollicite toujours.
— Monsieur, voulez-vous avoir l'obligeance de me laisser passer? je suis pressé...»
Et Fleur-de-Mai regarda de nouveau le gentilhomme.
# Oh, oh! vous le prenez un peu haut,
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mon petit ami..." et vous êtes bien jeune, ce me semble.
— Monsieur, dit froidement Fieur-de- Mai, je le prends sur le ton qu'il me plaît de prendre, et je vous prie pour la troisième fois de me laisser passer.
— Et si je refusais? »
Cette fois l'insolence du gentilhomme dépassait toutes les bornes. ,
» Alors, fit le chevalier, je vous prendrais par le bras et vous forcerais à me livrer passage^ à moins que vous ne me
cherchiez une querelle de parli pris, el, dans ce cas, je suis à vos ordres. Peutélre avez-vous une revanche à me demander ? » Et Fleur-de-Mai saluant, continua : « Je loge à la Croix du Trahoir, et si vous avez besoin d'une leçon de politesse, je vous la donnerai, mon gentilhomme. »
A ces mots, Fleur-de-Mai qui, malgré sa jeunesse, était un vigoureux garçon, prit le gentilhomme par le bras et le poussa rudement en dehors, au grand étonnement des autres seigneurs, muets témoins de
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celte altercation, et qui ne soupçonnaient point autant de sang-froid et de hardiesse chez un enfant de dix-huit ans, dont la lèvre supérieure était à peine ombragée d'un duvet naissant.
L'homme pâle devint livide.
« C'est bien, dit-il, vous êtes un impertinent et je vous corrigerai d'importance; demain malin mes amis seront chez vous.
— Monsieur, dit Fleur-de-Mai avec calme, Sa Majesté le roi de France vient de me prendre à son service, et je suis at-
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tendu au Palais-Royalce soir à dix heures ; mais il est à peine midi, et nous pouvons vider notre querelle à l'instant même.
— Bravo! dit un gentilhomme^ c'est parlera ravir, et lu ne saurais refuser, chevalier.
— Soit, dit l'adversaire de Fleur-de- Mai, je vais couper les oreilles à ce jeune drôle.
— Si je ne vous tue auparavant, répondit l'adolescent. Je suis à vos ordres, nionsieur. »
Puis Fleur-de-Mai se tourna vers les
autres gentilshommes :
« Messieurs, dit-il, j'arrive de province; je ne connais personne à Paris. L'un de vous me ferait-il l'honneur de m'assister comme témoin ?
— Certainement, répondit un seigneur d'une trentaine d'années environ, lequel avait plusieurs fois froncé le sourcil pendant la sotte et impertinente querelle que le chevalier du Vernais, c'était le nom de
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son agresseur, avait cherchée à Fleur-de- Mai.
— De quoi le mêles-lu donc, vicomte?
den)anda le chevaHer.
— Mon cher, répondit sèchement le vicomte? je suis ton ami, mais je souhaite de tout mon cœur que ce jeune homme te perce le bras ou la cuisse pour te punir de tes impertinences, et c'est pour avoir la primeur du spectacle que je lui sers de témoin. On n'est pas plus sottement querelleur...
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— Yicomle !
— Bah! mon cher, il est inutile de te fâcher, à présent du moins... Tu appartiens à monsieur, d'abord... Nous verrons ensuite. »
Le chevalier du Yernais se mordit les lèvres ; puis il fit un signe à un autre gentilhomme, qui, sans mot dire, prit son chapeau, boucla son épée, rajusta son manteau et se trouva prêt à le suivre.
A cette époque, le duel était fort à la mode ; on se battait pour un oui et un no?i,
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pour une comédienne ou une duchesse ; quelquefois pour l'unique plaisir de se refiîire la main.
Vingt ans auparavant, ftu le roi Louis XIII et le cardinal de Richelieu avaient pris de terribles mesures contre le duel : l'échafaud s'était dressé pour le sire Des Chapelles et le comte de Montmorency- Boutteville, qui avaient méprisé les édits royaux et s'étaient battus en plein jour à la Place Royale; mais Louis XIII avait fait place à la régence, Richelieu à Mazarin, la
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Fronde était survenue, les édits étaient tombés en désuétude, et, en Tan Î660, on se battait soir et matin aux quatre coins de Paris.
Les quatregentilshommes saluèrent donc les autres seigneurs, qui demeurèrent dans les antichambres, et gagnèrent le grand escalier suivis de Coquelicot, émerveillé de son jeune maître et fort peu soucieux des suites de la rencontre, tant il était persuadé par avance queFleur-de-Maien sortirait sain et sauf.
« C'est égal, murmurail-il tout en descendant lentement l'escalier du palais, on ne m'ôtera pas de l'idée que j'ai déjà vu ce chevalier du Vernais quelque part... et dans un fort vilain lieu, je le parierais...