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CHAPITRE DEUXIÈME

Dans lequel M. le chevalier Fleur-de-Mai fit rencontre de Coquelicot.

Le cœur de Fleur-de-Mai était bi^n gros lorsqu'il eut perdu de vue, dans le lointain, les flèches de la vieille cathédrale et les tours élancées du château de Blois.

II partait seul, il abandonnait une sœur adorée, le seul être qu'il aimât, pour aller à l'aventure devant lui et poser un pied incertain sur ce terrain mouvant et perfide de la cour.

Cependant, comme Fleur-de-Mai était un garçon résolu, il ne songea pas une minute à rebrousser chemin, et il chevaucha toute la journée sans retourner une seule fois la tète en arrière. Vers le soir, il atteignit Beaugency, qui n'était alors qu'une pauvre bourgade des bords delà Loire.

Il était venu de Blois sans débrider; sa monture était fatiguée, et en homme qui peut voyager loin, comme dit le proverbe, Fleur-de- Mai songea qu'il serait sage à lui de mettre pied à terre devant le seuil de la première hôtellerie et d'y passer la nuit pour se remettre en roule à l'aurore suivante.

Au moment où il atteignait une petite

élévation, du point culmmant de laquelle

on apercevait le village à deux portées de

fusil, notre héros fut tout étonné de voir 1 4

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déboucher par son unique rue un cortège grav»,', marchant à pas lenls ei psalmodiant des chants funèbres. C'était un enterrement qui se dirigeait vers le cimetière, si-

tué en dehors delà bourgade et adossé à

à celle colline que descendait Fleur-de Mai. Un prêtre en surplis marchait en lé te; derrière, quatre garçons du pays portaient la bière sur leurs épaules.

Après eux, tète nue, s'avançait un bizarre personnage qui mérite à coup sûr quelques lignes de silhouette. 11 était de

taille moyenne, presque obèse, doué de grands bras et de petites jambes grêles, qu'une longue rapière ballailbruyamment.

Son visage rubicond, orné d'un nez semé de nombreux bourgeons bachiques, était de ceux sur lesquels il est impossible de déchiffrer une date.

Peut-être cet homme n'avait-il que quarante ans, peut-être approchait-il de la soixantaine.

Son accoutrement était plus bizarre encore que sa personne: il portait un pour-

point bleu de çiil éraillé, des chausses ccarlales nionlrant la corde, et des boites :i enîounoir qui rappelaient la mode du dernier règne/ et il élait coiffé d'un large feutregris à plume de faucon qu'il inclinait

sur l'oreille gauche avec une crânerie toute

militaire ; de longues moustaches noires et retroussées se détachaient sur ce visage grassouillet et rougeaud et achevaient de lui imprimer un cachet d'élrangeté bizarre qui frappa Fleur-de-Mai, lorsque le convoi funèbre vint à passer devant lui.

L'homme au pourpoint bleu, au visage rubicond et à la longue rapière suivait la bière, pensif, le front incliné et les yeux rouges de deux grosses larmes prêtes à s'en échapper.

Après lui une douzaine de paysans des deux sexes cheminaient, les uns causant à mi-voix, les autres grommelant quelques prières du bout des lèvres. Si bien que le jeune voyageur comprit que de tous ceux qui accompagnaient le mort, le seul affligé était Thomme au pourpoint bleu.

Fleur-de-Mai, en homme qui professe un grand respect des choses de la religion, mil pied à terre et se découvrit derant le cercueil, attacha son cheval à un arhre et se mit à suivre le convoi, intéressé malgré lui par la douleur de ce bizarre personnage, qui paraisssait être le seul ami ouïe seul parent du défunt.

Le jour baissait; les derniers rayons du soleil teignaient Ihorizon d'une bande d'or etde pourpre; la brise soufflait embaumée, les oiseaux chantaient dans les buissons, et

le petit cimetière de Beaugency, où le cortège funèbre venait crentrer, était si vert, si fleuri, que Fleur-de-Mai le prit pour un jardin.

Chaque tombe avait sa guirlande de bluets et de marguerites, les murs étaient tapissés de jasmin etde chèvrefeuille, l'herbe poussait verte et drue sur cette terre qui ne recouvrait que des ossements ; c'était la vie luxuriante, emplie de parfums, d'espoirs, de sourires planant sur l'asile de la

mort. Ce constrasle étrange impressionna vivement Fleur-de-Mai.

En un coin du cimetière, derrière une touffe de lilas poussée par hasard en ce lieu funèbre, on avait creusé la fosse du mort, et la bière fut placée sur le bord, tandis que le prêtre récitait les dernières prières et l'aspergeait deau bénite.

Puis la bière fut descendue dans la fosse, et la première pelletée de terre tomba sur elle avec un bruit lugubre.

Alors le prêtre et les assistants s'éloi-

gnèrent el il ne resta auprès du fossoyeur que l'homme au pourpoint bleu et Fleurde-Mai, qui demeura immobile et tout pensif à quelques pas de distance.

Absorbé en sa douleur, l'homme au pourpoint bleu attendit, les bras croisés, le front baissé, que le fossoyeur eut recou-

vert entièrement la bière et se fut éloigné

à son tour, et puis il s'agenouilla; et alors ces deux grosses larmesqui brillaient dans ses yeux depuis si longtemps, roulèrent

lentement sur ses joues, tandis que sa bouche murmurait une prière.

Èniu d'un pareil spectacle, Fleur-de-Mai s'avança à son tour, s'agenouilla pareillement, et, comme l'homme au pourpoint bleu, il se mit à prier pourcemorl inconnu qu'un seul être semblait réellement regretter.

Ce fut alors que l'homme au pourpoint bleu releva la tête et reconnut ce jeune cavalier que le hasard avait placé sur le chemin de l'enterrement, qui avait pieuse-

ment suivi le cortège au champ du repos et qui, lui tout seul, s'agenouillaitsur cette fosse, à peine comblée,

« Oh ! la jeunesse 1 s'écria-t-il en lui tendant les mains avec expansion, il n'y a qu'elle qui soit bonne et généreuse; elle seule a du cœur....»

Et cet hommequi pleurait pressa la main de Fleur-de-Mai avec énergie et murmura :

« Merci, mon gentilhomme, merci, qui que vous soyez, de cette prière que vous venez défaire sur la tombe de mon ami.

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— Cet homme était donc votre ami?

demanda le j>mne chevalier, ému jusqu'aux larmes, et montrant la fosse.

— Le seul que j'aie eu jamais, n répondit l'homme au pourpoint bleu en se levant et poussant nngros soupir.

Puis il se hâta d'ajouter :

" Quand je dis mon ami, j'ai tort, car c'était mon capitaine, et je ne suis, moi, qu'un pauvres(>ldat;mais jel'aimais tant.... et puis il savait bien que j'aurais donné

ma vie pour lui mille fois, et il m'aimait un peu.... »)

Le soldat passa la main sur ses yeux et fit un pas de rclraile. Fleur-de-Mai lui prit silencieusement le bras et l'entraîna hors

du cimetière.

« Monsieur, continua l'homme au pourpoint bleu d'une voix émue, et tandis qu'il descendait à pas lents \e sentier qui conduisait du cimetière au village, c'est l'hisloire de la vie : les mauvais restent, les bons s'e1î vont .'Dieu l'a voulu....

— Vous aimiez donc bien voire capitaine ? w interrogea timidement Fleur-de- Mai.

L homme au pourpoint bleu soupira de nouveau :

« N'avez-vous pas oui dire, murmural-il, que le chien errant s'attache au premier passant qui le caresse et lui jette un regard de compassion ? »

Cette éloquente et simple réponse toucha Fleur-de-Mai jusqu'aux larmes. Il regarda cet homme pauvrement vêtu, à physiono-

mie vulgaire el presque grotesque, et il devina en lui un cœur généreux et plein de nobles inslincls.

« Monsieur, poursuivit ce dernier, je vous l'ai dit, je suis un pauvre soldat: je suis né je ne sais où, dans les Flandres, ni'a-l-on dit; j'avais quatre ou cinq ans lorsque l'armée française, qui guerroyait contre les Espagnols, brûla la chaumière de mes parents, me fit orphelin, et m'adopta. J'ai été enfant de troupe; à quinze ans, j'ai porté le mousquet, et, comme dès cet

âge j'avais le teint empourpré, mes frères d'armes me surnommèrent Coquelicot. J'ai toujours porté ce nom. J'ai cinquante-cinq ans au moins, j'ai fait la gu(îrre toute ma vie, me battant par instinct^ tenant peu à la vie, car personne ne m'aimait, cherchant toujours à aimer quelqu'un, et ne recueillant d'ordinaire que mépris ou indifférence. Les vrais amis, voyez-vous c'est aussi rare en ce monde que les femmes réellement aimantes. On en trouve un quelquefois, jamais deux. Un jour, sur un champ de ba-

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taille, un soldai, mon compagnon, frappéà mort, me recommanda son fils. J'acceptai le legs. Il y a de cela vingt-huit ans. L'enfant avait trois ans; sa mère était morte en lui donnant le jour. Le pauvre petit était orphelin; je me jurai d'être son père; je le plaçai chez un vieux prêtre qui l'instruisit. Quand il eut vingt ans j'en fis un un soldat. Le jeune homme était beau, brave, savant, il fit son chemin. Il devint officier, puis capitaine. Je l'adorais; il m'aimait un peu. Il m'appelait son père; moi,

qui n'étais qu'un soldai je savais bien que je lui devais le respect, à lui, mon officier, et je ne lui donnai jamais le nom de fils. Hélas! monsieur, acheva Coquelicot en soupirant et versant une larme. Dieu me Ta pris. 11 y a un mois, dans une rencontre avec les Espagnols, mon pauvre capitaine a été frappé d'une balle eh pleine poitrine. D'abord le chirurgien de la compagnie n'avait pointjugé sa blessure mortelle, et il lui conseilla le repos et un air plus doux que celui des Flandres, où nous nous

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trouvions alors. Le vieux prêtre qui l'avait élevé habitait un petit village de la Tourraine, à quelques lieues d'Amboise, dans un joli pays vert et parfumé, adossé à un coteau au bord de la Loire. Ce fut là que je songeai à le conduire. Lorsqu'il fut en état de supporter la selle, je demandai un congé illimité et nous partîmes voyageant à courtes étapes, nous arrêtant deux ou trois fois par jour et allant au pas, car le moindre mouvement un peu brusque pouvait rouvrir sa blessure à peine fermée. Il

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nous fallut près d'un mois pour atteindre Beaugency.Cha que jour, mon pauvre capitaine se sentait plus faible, plus brisé, et une pâleur mortelle se répandait sur son visage lorsque je le prenais dans mes bras pour le remettre en selle. Nous arrivâmes ici il y a huit jours. « Courage! lui dis-je, nous n'avons plus que douze ou quinze lieues à faire pour arriver. Nous repartirons demain. » Mais le lendemain il n'eut point la force de se lever. « Attendons ! » me dit-il. Nous attendîmes un jour, puis

deux, puis trois, et je compris que l'heure approchait.... Il est mort hier matin, monsieur, au point du jour, à celte heure où la nature s'éveille par les mille voix harmonieuses des oiseaux des cnampset des hois Il est mort à trente et un an, dans une chambre d'auberge, me disant adieu du regard et regrettant la vie comme on la re grelle à cet âge-là.... »

Coquelicot s'interrompit : il fondit en larmes.

Fleur-de-Maiel lui venaient de s'arrêter

au pied de l'arbre où le jeune Blaisois avait attaché son cheval.

« Mon gentilhomme, reprit alors le soldat tandis que Fleur-de-IMai, passant la bride à son bras, continuait à pied son chemin, vous me trouverez bien indiscret peut-être; mais oserai-je vous demander où vous allez ?

— Je vais à Paris, répondit Fleur-de- Mai.

— Vous arrêlerez-vous àBeaugency?

— Oui, jusqu'à demain, car je suis venu

de Blois sans débrider et mon cheval est las.

— En ce cas, répondit Coquelicot, je vous servirai de guide. Il n'y a qu'une seule auberge à Beaugency, à l'enseigne de Saint-Bonaventure; c'est un méchant logis, le vin y est mauvais, la pitance mauvaise, mais quand on est jeune et vaillant comme vous paraissez l'être, on se fait à tout ; venez. »

Les deux voyageurs continuèrent leur route: l'un pensif et rêveur, l'autre absorbé

par ses souvenirs poignants ; et ils arrivèrent ainsi à la porte de l'auberge, au-dessus de laquelle un Michel-Ange de village avait barbouillé une figure joufflue qui représentait, tant bien que mal, saint Bonaventure. Fleur-de-Mai confia son cheval à un valet d'écurie, demanda une chambre, commanda à souper, et invita Coquelicot à partager son repas.

Le pauvre diable n'avait ni faim ni soif, mais le jeune sire de Chaslenay lui plaisait, il se sentait entraîné vers lui par une

secrète sympathie, et il accepta son offre avec joie.

Fleur- de-Mai avait eu le cœur gros toute la journée; les regretsdu foyer abandonné, le souvenir de Bluette, l'isolement de la roule parcourue, puis cet enterrement auquel le hasard l'avait fait assister, enfin, la naïve et touchante histoire de Coquelicot, tout avait contribué à assombrir son front de dix-huit ans, et à jeter une mélancolie profonde en son âme.

Mais quelques flacons poudreux, la vue

d'une nappe bien blanche et cet appétit, qui est le meilleur compagnon de la jeunesse, eurent bientôt raison de sa rêverie, et, au bout d'une heure, il avait retrouvé celle insouciance merveilleuse qui faisait l'admiration des Blaisois.

D'ailleurs, Fleur-de-Mai n'était poinl encore amoureux ; et l'on sait bien qu'il n'y a que les tristesses d'amour" qui résistent à la distraction.

Quoique médiocre, le vin de Thôleliep délia peu à peu la langue du damoiseau ;

à son lour il conta son histoire à Coquelicot, omettant prudemment, du reste, certains détails relatils à Bluette. Puis il parla de la lettre que son père lui avait laissée pour M. de Mazarin, de l'espérance qu'il avait d'obtenir du service dans les armées du roi... Et Coquelicot Técouta religieusement, etle vieux soldat, déjà guidé par une sympathie mystérieuse, se prit à aimer de tout son cœur ce gentil et charmant jeune homme qui débutait dans la vie avec une bonne somme d'illusions, une àme neuve

et croyante, un regard hardi, une conscience pure etfière.

« Mon gentilhomme, lui dit-il tout à coup, vous plairait il dem'écouler quelques minutes?

— Parlez, répondit Fleur-de-Mai, étonné de cette brusque intarruplion

— II y a quelques heures, dit Coquelicot, j'avais formé le projet de demander mon congé définitif, de me retirer dans le village ou le vieux curé éleva mon pauvre capitaine etd'y attendre patiemment l'heure

OÙ Dieu me rappellera à lui. Je n'aimais plus rien en ce monde^ et c'était tout simple. Mais voici que je me reprends à mon existence d'autrefois, à la vie des camps et des aventures, aux coups d'épée et de mousquet, et je sens bien que jemourrais d'ennui en six semaines si j'accrochais au mur ma rapière.

— Je le crois, murmura Fleur-de-Mai qui ne savait trop encore où Coquelicot en voulait venir.

— Vous entrez dans la vie, reprit le

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soldat, sans autre guide que les conseils de votre père mort, un cœur vaillant et quelque centaines de pisloles. Vt[)us n'avez pas d'ami et moi je n'enai plus. Je crois qu'à nous deux nous formerions une petite association qui aurait bien son mérite. Certes, ajouta Coquelicot avec humilité, vous êtes gentilhomme et je ne le suis pas, je connais trop bien la distance qui nous sépare pour oser souhaiter votre amitié, mais si vous me voulez prendre pour votre serviteur, votre écuyer, l'homme qui vous

suivra partout et se fera tuer au besoin, je m'estimerai très-heureux. »

Fleur-de'Mai-, ébahi de sa proposition, regardait Coquelicot et se demandait si le yicux soldat n'obéissait pas à l'impulsion d'un estomac réconnaissant.

Mais Coquelicot n'avait ni bu ni mangé pour ainsi dire, il avait toute sa raison et il se hâta de poursuivre :

« Vous me voyez aujourd hui, monsieur le chevalier, ponr la première fois, et l'homme qu'on a rencontré sur une tombe

encore ouverte ne saurait être bien gai. Mais d'ordinaire^, voyez-vous, je suis bon compagnon ; je ris à mes heures, je bois sec, je suis philosophe dans les mauvais jours, et ceux qui ont longtemps vécu avec moi, prétendent que je suis homme de ressources.

« A mon àge^ on n'aime plus que la jeunesse. Elle seule est généreuse et pleine de foi, alors que l'âge mûr est impitoyable j je vous aime depuis une heure parce que

VOUS avez pleuré sur ce que j'aimais, ne me refusez pas. .. »

Et l'œil de Coquelicot, ce petit œil gris perçant qui brillait sous ses joues rubicondes, devint suppliant à ces mots.

Fleur-de-Mai lui tendit spontanément la

main.

« Soit, lui dit-il, car il faut être fou ou ingrat pour repousser l'ami que le hasard

vous envoie. »

Le lendemain, Coquelicot so mit en route I 6

avec Fleur-de-Mai, et tous deux continuèrent leur chemin vers Paris.

Pendant la première journée, le vieil aventurier fut triste et affectueux, il parla peu, il essuya souvent une larme furtive au souvenir de son cher capitaine; mais le soir il mangea et but ; et puis, le jour suivant^ l'insouciance du soldai revint peu à peu ; celte merveilleuse philosophie que donne la vie des camps l'emporta à demi sur sa douleur, et, comme ces amoureux meurtris et froissés qui veulent se repren-

dre à un nouvel amour sur-le-champ, il se laissa aller tout entier à cette affection naissante que lui inspirait Fleur-de-Mai. Fleurde-Mai, lui, grâce à l'humeur un peu tacilurne de son compagnon, avait le temps de faire mille rêves sur l'existence nouvelle que Paris allait lui offrir. Et comme dans tous les rêves de la jeunesse l'amour tient sa place, notre héros se prit à songer que le hasard ne lui pouvait refuser, dès son arrivée à la cour, les faveurs et les sourires d'une de ces belles dames parées de dia-

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niants^ vêtues de velours et de soie, el plus belles que les anges, comme il en avait vu dans les fêtes el les carousels du pays blaisois.

La jeunesse est aventureuse et le hasard se plaît à la servir à souhait. Le troisième jour du voyage, comme il approchait de la petite ville d'Arpajon, Fleur- de-Mai vit passer surla route une litière portée par des mules, selon la mode espagnole, et escortées par deux laquais en livrée.

Les rideaux de la litièreétaient écartés,

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et l'œilciirieux du jeune homme put apercevoir, à demi^couchée sur les coussins, la plus ravissante créature du monde.

FJeur-deMai demeura ébloui.... il n'avait jamais vu ni même rêvé une femme aussi belle que cette jeune fille de vingt ans, blonde, rose, blanche comme un lis dont elle possédait la taille élancée et flexible, souriante et émue à la fois, adorable mélange de légèreté coquette et de vague mélancolie. Fleur-de-Mai avait couru cependant tous les châteaux des environs de

Blois, il y avait vu les plus nobles dames et les plus belles héritières de la province, mais aucune ne lui avait paru si belle que la chanoinesse qu'il avait devant les yeux ; car elle était chanoinesse, son costume le disait; mais une chanoinesse ne prononçait pas de vœu ; elle était du monde : elle pouvait quitter sa prébenJe et son affiquet pour prendre un mari. Fleur-de-Mai le sa" vaitoune le savait pas; mais il savait qu'elle était belle à le rendre fou et il éprouva soudain celte sensation indicible

qui s'empare de l'homme à la vue de la femme qu'il est destiné à aimer.

On a établi sur l'amour mille et mille théories.... Selon les uns, c'est une fièvre, selon d'autres, c'est le résultat immédiat d'une prédisposition fâcheuse de l'esprit et du cœur. Les philosophes prétendent que lamour est une aberration mentale, les poètes le glorifient comme le sentiment le plus pur et le plus éthéré de la nature humaine ; les hommes de trente ans soutiennent qu'on n'aime pasavant cet âge,

ceux de dix huit prétendent tout le contraire. En un mot, personne n'est daccord ni sur les symptômes qui le précèdent, ni sur le genre auquel il appartient, ni sur la façon dont se produit l'amour, et pour être de l'avis de tout le monde, le meilleur est de n'en point parler.

Quoi qu'il en soit, Fleur-de-Mai devint subitement amoureux. La litière trottait bon train et paraissait vouloir gagner une prochaine hôtellerie.

a Morbleu! dit Fleur de-Mai à Goqueli-

col, voilà une femme belle comme un ange, elle prix d'un royaume payerait à peine un de ses sourires. J'ai grande envie de la suivre. »

Un naïf sourire passa sur les lèvres du bon écuyer :

« Ah ! les jeunes gens, murmura-t-il , leur cœur prend feu à la première étincelle. » Et il piqua des deux pour suivre son maître qui galopait déjà sur les traces de la litière.

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Les mules étaient fraîches, les chevaux des cavaliers un peu las. Ce ne fut donc qu'une heure après environ que Fleur-de- Mai rejoignit la litière au moment où, sortant d'Arpajon, ell<^ s'arrêtait à la porte d'une petite hôtellerie isolée sur la route.

Un orage et la nuit prochaine venaient de déterminer sans doute ce brusque arrêt, car la belle voyageuse ne se trouvait plus qu'à trois lieues de Paris.

« Coquelicot, mon ami, dit Fleur-de- Mai à son compagnon, je crains fort la

pluie, et il m'est avis que nous trouverons à souper dans cette bicoque.

— Bon ! répondit Coquelicot, voici l'aventure qui se noue. »

11 mit pied à terre le premier et appela un valet d'écurie pour lui confier leurs chevaux.

Les mules de la jeune dame étaient déjà remisées, et la plus belle chambre de l'hôtellerie lui avait été offerte ; de sorte que Fleur- de-Mai en pénétrant dans la cuisine, la salle commune de toutes les

auberges de grande roule, apprit que la voyageuse s'était retirée chez elle et qu'elle avait désiré qu'on lui servît à souper dans son appartement.

Ceci convenait fort peu à notre héros ; cependant il en prit son parti, espérant la voir le lendemain, et après un souper assez monotone en tête-à-téte avec Coquelicot, il se retira dans sa chambre.

L'hôtellerie n'avait qu'un premier étage, et n'offrait au-dessus du rez-de-chauesée, destiné aux cuisines et aux salles à boire,

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que deux chambres à peu près habitables. La phis spacieuse et la plus commode avait été dor.née à la belle inconnue, l'autre fut le partage de Fleur-de-Mai.

Une simple cloison assez mince séparait les deux pièces, et il était facile d'entendre ce qui se disait au travers.

Quant à Coquelicot, il s'était contenté

forcément d'un grenier au-dessus des écu-

ries, lesquelles faisaient partie d'un corps de logis séparé.

Lorsque Fleur-de-Mai rentra chez lui,

il se prit à écouter avec une curiosité naïve le bruit qui se faisait dans la chambre de sa voisine.

Cette dernière allait sans doute se m^t- Ire au lit, lorsque des pas légers se firent entendre dans l'escalier. Puis les pas approchèrent, et Fleur-de-Mai entendit frapper deux coups discrets à la porte de la jeune femme.

11 crut que c'était Thôiesse, et la jeune femme le crut comme lui, car elle ouvrit la porte sans défiance.

Mais, soudain, Fleur-de-Mai lui entendit pousser un cri d'effroi; et il écoula avec anxiété.

« Vous ici, monsieur le chevalier!

exdamait la voyageuse.

— Moi-même, madame, répondit une voix calme et résolue, la voix d'un homme.

— A cette heure... au milieu de la nuit.., sur une roule déserte...

— Pardon, pardon, chère madame, calmez votre effroi, et permettez moi devons

expliquer comment j'ai l'honneur de vous faire ma révérence un peu tard. » Fleur-de-Mai écoutait;, la sueur au front.

« Parlez, murmura la jeune femme d'une voix de plus en plus émue.

— La nuit et l'orage m'ont surpris.

J'ai cherché un gîte, et je suis arrivé ici. J'ai appris que vous y étiez, et j'ai voulu vous y offrir mes humbles respects.

— Eh bien, chevalier, balbutia la jeune femme, mille grâces, et bonsoir !

— Je vois, chère madame, reprit la voix, que vous me croyez un peu trop sur parole.

— Moi ? fit-elle de plus en plus effrayée.

— Hé ! sans doute, car que voulez-vous que je fasse à pareille heure sur les grands chemins, si je ne cours après vous?

— Courir après moi ! et... dans quel but? »

Fleur-de-Mai écoutait toujours et son

cœur battait à rompre.

« Chère niadame, reprit la voix d'un Ion goguenard, vous savez que je vous aime.

— Taisez-vous, monsieur ! à pareille heure, un tel aveu est un outrage !

— Pardon, l'explication m'excusera. Je vous aime ardemment, et mon vœu le plus cher est d'obtenir votre main.

— Monsieur !

— Or, j'ai eu le malheur de déplaire à la marquise votre tante, et, bien que je sois l'ami du vicomte votre frère, je n'obtien-

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drai jamais votre main si je ne brusque un dénoûment quelconque. J'ai résolu alors de vous enlever, ei j'ai pris toutes mes précautions. Vos laquais me sont vendus. Je vais vous emmener de gré ou de force à Palaiseau d'où vous revenez. »

Fleur-de-Mai entendit un cri, puis à ce cri succédèrent ces mots :

« Monsieur, vous êtes un lâche !

— BoQ ! fit la voix d'un ton railleur ; il n'y a pas de lâcheté en amour. »

Fleur-de-Mai n'en entendit pas davan-

lage; il se leva, ouvrit sa porte et alla frapper à celle de la jeune femme.

La porte n'était que poussée, il l'ouvrit et se trouva en face de la voyageuse éperdue et d'un homme de trente ans environ que sa brusque apparition fit reculer dun pas.

c< Madame, dit froidement Fleur-de-Mai en tirant son épée du fourreau, je vous suis inconnu ; mais je suis gentilhomme et mon bras vou? appartient.

— Monsieur ! s'écria le chevalier avec

colère et portant la main à la garde de son épée.

— - Vous êtes un lâche, dit le jeune homme avec calme, et je bénis la Providence qui me permet de me placer entre cette femme et vous. »

L'œil de l'adolescent flamboyait, il portait son épée nue au visage du chevalier, et la jeune femme comprit qu'elle avait en lui un protecteur.

Le ravisseur, au contraire était devenu

fort pâle, et ses doigts crispés s'appuyaient avec rage sur la garde de son épée.

« Monsieur, dit-il enfin, vous me rendrez raison d'une pareille insulte.

— Je suis à vos ordres, monsieur. »

Le chevalier allait dégainer. Fleur-de-

Mai l'arrêta.

— Pas ici, dit-il. D'abord deux hommes courtois ne se battent point devant une femme; ensuite, une rencontre cette nuit même compromettrait fort sa réputation.

Mais nous nous retrouverons à Paris.

— L'excuse est charmante ! ricana le chevalier.

Fleur-de-Mai avait un pistolet à sa ceinture; il Je prit et l'arma.

— Monsieur, dit-il d'un ton sec, vous êtes entré ici comme un voleur de nuit; si vous ne sortez à l'instant, je vous casse la tête. »

Et il l'aurait fait.

a A Paris donc! » exclama le chevalier en poussant un cri de rage.

La belle voyageuse, brisée par l'érnolion, se laissa aller sur son siège.

K Madame, lui dit Fleur-de-Mai, vous pouvez dormir en paix, je veille sur vous. Si demain vous continuez votre route, je briguerai l'honneur de vous escorter jusqu'aux portes de Paris. »

Fleur-de-Mai baisa à ces mots la main que la jeune femme lui tendit avec une expression de vive gratitude, et il se relira discrètement.

Le lendemain, au point du jour, la litière se ren?it en roule.

Fleur-de-Mai n'avait dormi de la nuit, el déjà il élait assez amoureux pour bâtir sur sa première aventure tout un magnifique château en Espagne.

Le chevalier avait disparu ; seulement, par un excès de délicatesse^ Fleur-de-Mai jugea convenable de ne point instruire Coquelicot des événements de la nuit ; et, feignant d'être toujours inconnu à la belle voyageuse, il attendit son départ pour

mettre le pied à l'élrier; mais il suivit la litière à quelques portées de mousquet, ne la perdant point de vue, et prêt à accourir au momdre péril.

La jeune femme fut touchée sans doute de cette discrétion chevaleresque, car deux ou trois fois pendant le trajet, elle montra sa tête aux portières de sa chaise, et lorsque Fleur-de Mai, atteignant en même temps qu'elle la porte Saint-Jacques, oij désormais elle était en sûreté, dépassa la litière, elle lui fit de la main un petit

signe coquet et gracieux qui semblait dire :

« Nous nous reverrons !

— Oh! certes, murmura-t-il en comprenant ce geste, il faudra bien que je la revoie !...»

Au moment où Fleur-de-Mai entra dans Paris, la grande ville s'éveillait toute murmurante de ces mille bruits qui s'échappent des villes populeuses.

La rue Saint-Jacques, que le jeune homme et son compagnon longèrent jus-

qu'à la Seine, était emplie d'écoliers tapageurs et de populaire toujours avide de nouvelles. Fleurde-Mai fut tout étonné d'apprendre de Coquelicot que ce bruit^, ce mouvement, cette foule qui lui paraissaient inaccoutumés, étaient ce qu'il y avait de plus ordinaire à Paris. Même aux jours de fête et de carrousel, il n'avait j*\mais vu pareille affïuence dans la paisible ville de Blois, son berceau. Coquelicot savait son Paris par cœur ; il conduisit Fleurde-Mai tout droit à la rue de l'Arbre-Sec,

à riiôlellerie dé la Croix du Trahoi*', où les gentilshommes de marque et les gens de qualité qui habitaient la province descendaient d'ordinaire.

Le jeune chevalier fut reçu par l'hôtelier, qui était un ancien soldat, compagnon darmes de Coquelicot, avec toutes les marques de respect dues à sa jeunesse, à sa bonne mine et à ses vêtements, qui annonçaient un gentilhomme riche, et il attendit, en déjeunant tête à tête avec son écuyer, l'heure convenable où il pourrait

se présenter au Palais-Royal et demander une audience à Monseigneur le cardinal de Mazarin, auquel il avait hâte de remettre la lettre de recommandation de son père, feu le sieur Enguerrand de Chastenay.

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