LES NUITS
ouverts de grands yeux et prétendu qu'ils ne savaient pas ce qu'on voulait dire.
Quand à Fleur-de-Mai, il avait paru redoubler de bonne bumeur et d'enlrain.
D'où les méchantes langues du voisinage avaient conclu queM. Fleur-de-Mai cachait en sa demeure une belle maîtresse qui avait abandonné pour lui un époux grondeur, maussade et vieux.
Fleur-de-Mai touchait à sa dix-huitième année, il était grand, svelte, blanc, rose
comme une jeune fille, hardi et spirituel comme un page.
Plus d'une noble dame, accoudée à son balconaux dernières heures delà vesprée, souriaiten le voyant passer. Plus d'un cavalier élégant lui enviait sa désinvolture pimpante, ses grands airs, sa mine fanfaronne et mutine. Quand il s'en allait, parles rues de Blois, l'épée au côté, la toque inclinée sur l'oreille, lenez au vent et l'œil hardi, comme un homme qui court une bonne fortune, le populaire saluait et murmurait tout bas :
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« Voilà bien le plus gentil seigneur que la ville de Blois ail jamais vu. »
Lorsque dans la province ou les villes voisines, une fête, un carrousel, un pardon avaient lieu,Fleur-de-]Mai s'y monlraitdans toute la grâce ingénue de ses dix-huit ans et de son insouciance railleuse.
Quandilavaii franchi le seuil delaMaison close, Fleur-de-Mai était bien le plus gai, le plus spiriluei, le plus fou des jeunes seigneurs du Blaisois ; mais une fois rentré
chezlui,nul ne savait plus ce qu'il y faisait et à quoi il passait son temps;
Il allait partout, pénétrait dans tous les manoirs environnants, mais jamais il n'avait invité personne à venir le visiter en son logis. Une réponse évasive, un froncement de sourcil lui suffisaient pour fermer sa porte à tout le monde.
Depuis la mort de messire Enguerrand de Chastenay, nul à Blois n'avait mis le pied dans la Maison close.
Or, un soir de mai, à cette heure où le
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soleil décline à l'horison, où les parfums s'épandent sur l'aile "des brises à travers le feuillage, laiidis que les fauvettes chantent dans les buissons fleuris, le damoiseau quitta iepréau du jeu de paume du château de Blois où la jeune noblesse de la ville s'ébattait au noble amusement, et, son manteau court sur l'épaule, son épée en verrouil, sa toque sur l'oreille, il s'engagea dans la ruelle tortueuse à l'extrémité de laquelle se trouvait son logis.
Fleur-de-Mai frappa trois coups; un gui-
chet placé au milieu de la porte s'ouvrit encadra une figure parcheminée, celle du vieil Antoine, et la porte tourna aussitôt sur ses gonds. Le jeune homme frappa familièrement sur l'épaule du domestique, et^ tandis que cedernierrefermaitprudem ment la porte, il se dirigea vers une petite salle situéeau rez-de-chaussée de la maison et dont les croisées prenaient jour sur le jardin. Dans cette salle, assise dans un grand fauteuil enjvieux chêne, se trouvait une femme toute vêtue de noir.
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Cette femme était jeune et merveilleusement belle. Peut-être avait-elle vingt ans, peut-être déjà la trentaine avait elle sonné pour elle.
Quelques-uns de ces plis imperceptibles qui annoncent les sombres orages du cœur sillonnaient son front blanc et mal comme 1 ivoire ; un léger cercle de bistre, entourant ses glands yeux noirs, laissait deviner peut-être ces larmesnocturnes que versent, silencieuses et ignorées, ceux qui ont aimé et souffert.
Un sourire triste et bon, ce sourire charmant et navrant à la fois, qui dit les déceptions de ceux qui ont été pleins de foi, glissait parfois sur ses lèvres/d'un irréprochable contour. Cette femme était grande, mince, un peu amaigrie, et belle de cette beauté hautaine, attristée, qui séduit l'imagination des poètes en leur laissant deviner de mystérieuses souffrances.
A la vuedeFleur-de-Mai, elle se leva à demi, rejeta en arrière les boucles lustrées et noires de sa chevelure déroulée et
tombant à profusion sur ses épaules, ouvrit les bras, et ypressant Tadolescent, elle lui mif au front un tendre baiser..
« Bonjour, mon enfant, lui dit-elle ; d'où venez-vous, mon beau cavalier ? Vous êtes tout ruisselant de sueur, la poussière couvre vos habits...
— Petite sœur, répondit Fleur-de-Mai en rendant ses caresses à la jeune femme, je viens du jeu de paume. J'ai gagné trois pariiesliées au vicomte d'Alzay, qui cependant est très-fort à ce divertissement.
— Fou! murmura la jeune femme, lu ne sais donc pas combien cet exercice est dangereux... Le roi Charles VIIÏ en est mort...
— Parce qu'il but un verre d'eau fraîche, répondit Fleur-de-Mai en riant ; mais moi, je ne bois jamais d'eau ; fi ! »
Un sourire glissa sur les lèvres de la femme vêtue de noir.
a Mon petit Fleur-de-Mai, dit-elle, m'aimes.-tu beaucoup ?
— Oh! si je t'aime !...maBluette adorée,
miirmura-l-il ; mais je t'aime comme ma sœur, comme ma mère, comme noire père, qui te croyait morte et te pleurait si souvent. »
A ce mol de père, la jeune femme tressaillit et une pâleur mortelle se répandit sur son visage.
« Vois-tu, ma Bluette chérie, continua Fleur-de Mai avec enthousiasme, si quelqu'un osait pénétrerici où lu veux demeurer cachée, je le tuerais ; si un homme l'avait jamais outragée, je ne voudrais pas qu'il
restât dans son corps une parcelle plus large que la lame de ma dague.
— ]<]nfant ! » murmura Bluette, car c'était bien elle, tandis qu'une larme roulait dans ses grands yeux noirs, doux et tristes. Puis de ses mains blanches et longues, elle caressa les cheveux châtains de Fleur-de- Mai, el lui dit :
« Viens, mon enfant, allons au jardin, sous ces grands arbres où nous jouiions jadis; je veux causer avec toi. »
La voix de Bluette avait une sorte de
solciinilé grave qui étonna Fleur-de-Mai. « Qu'as-lu donc de si sérieux à me dire, petite sœur? demanda-t-il.
— Viens, dit Bluette avec émotion , je je veux te parler de notre père. »
Fleur-de-Mai courba le front à ce souvenir, et ne vit point cette larme qui roulait dans l'œil de Bluette et qui tomba brûlante sur sa main.
Elle l'entraîna dans ce jardin inculte et touffu, tout luxuriant d'une végétation qui ne devait sa force et sa splendeur qu'à la
nature ; elle le fit asseoir sur uii^ banc de gazon, au pied d'un ormeau deux fois séculaire, et prenant sa main dans les siennes, ainsi qu'aurait fait une mère :
" Savez- vous bien, mon beau cavalier, lui dit-elle, que c'est aujourd huile 11 mai, et que, demain au point du jour, vous aurez accompli votre dix-huitième année ?
— Eh bien ? demanda Fleur-de-Mai qui tressaillit à ces mots.
— Te souviens-tu des dernières volontés de notre père ?
— Oui, réponditFleur-de-Mai ; mon père à son lit de mort m'enjoignit de partir pour Paris lorsque j'aurais atteint ma dix-huitième année ; de porter une lettre de lui à Monseigneur le cardinalJules de Mazarin, etde solliciter de Son Eminence la faveur de prendre du service.
— C'est bien cela, murmura Bluette ; lu asla mémoire fidèle. Eh bien, mon enfant, l'heure est venue, il faut partir.
— Mais, s'écria Fleur-de-Mai, lorsque notre père me fit faire cette promesse, chère
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pelile sœur, il ne savait pas que lu n'élais pas morte, qu'un jour lu reviendrais auprès (le loucher pelit Fleur-de-Mai, et qu'alors il ne pourrait plus partir ;car il savaitcombienje l'aimais, va, noire bon père, et il a dû être bienheureux lorsque du haut du ciel, où il est bien cerlainenient, il l'a vue revenir à la maison et ouvrir tes bras à ce frère que tu aimais tant. Partir ! mais tu est folle, petie sœur... Tu ne sais donc pas que nous sommes si heureux ici que les
anges nous doivent envier notre félicité !...
Et que veux lu donc qu'il devienne, ton Fleur-de-Mai qui l'aime, s'il l'abandonne pour courir le monde ? »
Et Fleur-de-Mai s'agenouilla devant cette
sœur aînée, qui avait été sa mère, prit ses deux mains blanches dans la sienne et les couvrit de baisers.
Une larme coulait silencieuse sur la joue pâlie de Bluette.
« Mon enfant, lui dit-elle enfin, notre père savait que je n'étais pas morte. »
A celte brusque révélation, Fleur-de- Mai se leva et recula d'un pas.
« Oh ! s'écria-l il, c'est impossible !
— C'est vrai, murmura Bluette en courbant le front.
— C'est impossible ! impossible! te dis-
je, reprit Fleur-de-Mai avec véhémence ;
car s'il en était autrement, m'aurait-il fait
prendre le deuil à moi età nos serviteurs ?
M'aurait-il fait agenouiller chaque soir en
me disant : « Prie, mon enfant, prie pour
ta sœur, qui n'est plus... »
Si coquelicot''
« Oh ! il le croyait, va, comme je l'ai cru longtemps ; comme Antoine et Marianne l'oni cru, jusqu'à l'heure où tues venue ici, par une nuit sombre et pluvieuse, et si pâle, si navrée, que j'ai cru revoir ton ombre, moi qui gardais au fond de mon cœur d'enfant ton image souriante et calme. »
Un gémissement étouffé s'échappa de la gorge haletante de Bluelte.
« Mon Dieu ! murmura Fleur-de-Mai hors de lui, car il voyait couler les larmes
de la jeune femme, qui m'expliquera donc cet affreux mystère? Pendant dix années, je t'ai crue morte ; pendant dix années je l'ai pleurée, priant Dieu pour toi. Tu étais partie souriante, heureuse, adorée, tu es revenue pâle, morne, le désespoir au front et dans le cœur, et les caresses de ton petit Fleur-de-Mai ont été impuissantes à me rendre notre Bluette d'autrefois. Mais qu^es4u donc devenue pendant ces dix années ? Où étais-tu ? Qui donc pouvait l'aimer autant que nous, et te faire oublier
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ce frère que. lu appelais ion enfant et ce père qui pleurait, morne et sombre, quand on prononçait ton nom devant lui ? »
Bluette ne répondait pas. Elle pleurait... Fleur-de-Mai s'agenouilla de nouveau devant elle :
« Tu pleures, dit-il, tu pleures, et c'est moi qui ai provoqué tes larmes. Oh ! je ne le demande pas ton secret, ma sœur adorée, mais je l'aime, vois-tu, je t'aime, comme les anges doivent aimer Dieu, et s'il fallait
conquérir le monde pour le rendre le bonheur... »
Bluette imprima ses lèvres sur le front de l'adolescent :
« Tu es noble et bon, murmura-t-elle, et ton amour me fait oublier mes souffrances. Ne me demandejamais, enfant^ le mot de celle terrible énigme de ma vie ; je vais avoir trente ans et tu en as dix-huit. Tu ne me comprendrais point, mais aime-moi, mon petit Fleur-de-Mai, je suisdigneencore
de Ion amour, et Dieu qui m'entend doit m'avoir pardonné.
a Tu partiras demain, mon enfant, tu iras là où le devoir appelle un gentilhomme, où la volonté de mon père mort te fait une loi d'aller. Moi, je resterai ici, toujours ignorée, toujours morte pour le monde entier excepté pour toi. Chaque jour je prierai Dieu pour vous, mon beau seigneur, je lui demanderai de vous faire aussi heureux que le doitétre un noble jeune homme comme vous ; et Dieu m'exaucera, mon
enfant, car la prière de ceux qui ont souffert lui est la plus agréable, el vous deviendrez un jeune et vaillant capitaine, vous aurez l'eslime de vos amis, la faveur de votre roi, l'affecliou de tous ceux qui vous entoureront, car bon sang ne saurait mentir, et tu es le digne fils de notre père qni a emporté dans la tombe les regrets et la vénération de tous. » Bluetle ouvrit les bras, étreignit Fleur-de-Mai sur son cœur avec un élan d'amour malernel et ajouta d'un ton plus calme :
« Notre père, mon enfant, ta laissé un modeste héritage et tu es loin d'être riche ; mais il y a \c\ une cassette où, pendant longtemps, il entassa ses économies, les destinant aux premiers frais de ton entrée dans le monde. Tu emporteras trois cents pistoles. C'est peu, mais cela doit suffire pendant quelques mois à l'existence d'un gentilhomme sobre et rangé comme tu le seras. Allons, mon enfant, du courage ! Antoine a déjà préparé tes valises, il t'a acheté un excellent cheval. Le drapier voi-
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sin t'a confectionné de beaux habits, et tu feras ton entréeà Parisd'une façon convenable. »
Fleur-de-Mai pleura, il aimait tant sa sœur Bluetle! mais le sentiment du devoir, et puis cette soif d'ambition qui tourmente la jeunesse et que la jeune femme sut si bien éveiller en lui finirent par l'emporter. Il se résigna à partir.
Le lendemain, au point du jour, les habitants du quartier, les voisins de la Maison close, purent voir M. le chevalier
Fleur-de-Mai, vêtu comme un seigneur, enfourchant un magnifique étalon limousin sur les flancs duquel rebondissait gaillardement une fine épée de gentilhomme, sortir de la demeure où s'était écoulée son enfance et serrer avec émotion la main du vieil Antoine qui lui avait respectueusement tenu l'élrier.
Il tourna plusieurs fois la tète comme si un être invisible lui eût adressé de muets adieux du fond de la Maison close; ceux qui croyaient fermementà l'existence d'une
grande dame cachée sous les ombrages touffus du grand jardin purent faire observer niéchammenl que Fleur-de-Mai n'aurait pas en les yeux si rouges et le front si pâle, s'il n'eût abandonné que deux vieux serviteurs idiots....
Mais enfin il partit!
L'éperon déchira le flanc du cheval, la noble bête bondit en avant, et M. le chevalier Fleur-de-Mai de Chastenay passa au galop dans les rues de Blois et gagna la route de Paris. Le soir, toute la ville sa-
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vait que le jeune sire de Chastenay s'en allait à la cour servir le roi elconquester noblement ses éperons de chevalier.
Quant au vieil Antoine et à la gouvernante, ils continuèrent à habiter la Maison close, toujours aussi muets que par le passé ce qui ne fit qu'accréditer de plus en plus celte croyance populaire que la demeure du jeune gentilhomme était, "en son absence, habitée par un être mystérieux.