HISTORIQUE
Le cor est donc une des affections les plus anciennement connues et qui, pour petite que soit la place tenue par elle dans l'immense domaine de la pathologie, n’en a pas moins fait dire par SYDENHAM que si quelqu'un employait toute sa
vie à découvrir un spécifique pour les cors, il mériterait bien de la postérité et aurait suffisamment servi le genre humain.
C’est qu’en effet son importance sociale n’est pas négligeable du fait de l’état d’infériorité dans lequel se trouve
celui qui ne peut se servir librement de ses pieds.
Au dire d’ALIBERT, « les Romains regardaient le tylosis ; gompheux comme une maladie fort grave, de là vient qu’ils dédaignaient les esclaves qui en étaient atteints. Au rapport de Pline, le poète Sylvius voulut se laisser mourir de faim à cause des douleurs vives que des cors aux pieds lui suscitaient et qu’il ne pouvait supporter ».
De là aussi vient vraisemblablement le fait que, dans In Rome civilisée et organisée, les esclaves n’avaient pas droit aux chaussures et devaient marcher les pieds nus et pou-' dreux, d’où le qualificatif de « gypsati » : TIBULEE le rappelle dans une de ses élégies : 5
, Regnum ipse tenet quem saepe coegit barbara gypsatos ue crelata pedes.
Puis de siècle en siècle, de pays en pays, les formes des. chaussures évoluèrent en même temps que les autres pièces de l’habillement. Au xvr siècle, on put croire à l’avènement d’une forme pratique et confortable avec les souliers échan- 3 crés, dits « fenestrali », « deschiquetés mignonnement par E lignes parallèles jointes én cylindres unciformes » comme Dr. nous les décrit Rabelais. Mais ces chaussures larges et aérées,
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portées par François I, Henri I, François ILE, ne devaient pas être universellement adoptées puisqu’Ambroise PARÉ, dans son septième livre « Des Tumeurs en général » parle au chapitre XXII du Claudius : « le clou, nommé des vulgaires cor, est un durillon qui vient aux jointures des arteils, et sous la plante des pieds, ayant sa racine dure, ancrée et fichée profondément, comme s’il naissait du périoste des os. Ils causent une douleur piquante comme si on estoit piqué d’une pointe de elou, lorsqu'on chemine ou presse dessus. La cause vient pour avoir porté des souliers trop
étroits ou avoir cheminé longtemps à pied ». s
Et tandis que le cor se retrouve de génération en génération, et ce, à l’encontre des maladies contagieuses, sans changer son histoire clinique, les mêmes générations se transmettent pieusement les recettes les plus variées, abandonnent les unes pour essayer les autres, bientôt délaissées à leur
tour.
La médecine ancienne proposait de multiples méthodes.
AVICENNE conseille de « dessécher par degré le cor avec un morceau de bois enflammé qu’on approchera du mal le plus qu’on pourra : il faut, selon lui, réitérer cette opération jusqu’à ce que le cor soit emporté, et appliquer ensuite du beurre cuit pour achever de dessécher la racine du cor » {le soleil d'Afrique n’y suffisait probablement pas).
Dans les œuvres d’Ambroise PARÉ on peut trouver ces conseils : « Pour les curer (les cors) il faut couper iusques au sang et pour faire mourir leur racine, on y appliquera de l’huile de vitriol ou de l’eau forte. On fera essay premièrement en y appliquant des aulx pillez dessus, ou de la gomme ammoniac dissoulte dans eau de vie. Si elles retournent après estres guaries, on fera le remède comme devant. Nota qu’au milieu il se trouve une petite dureté noire, il faut plonger une pointe d’aiguille assez profondément, et la lever en haut, et la couper car c’est la racine du dit CAL ».
Evidemment, Amboise PARÉ “étant chirurgien recherchait surtout les procédés mécaniques, de force pourrait-on même dire dans ce cas. Son contemporain Jean FERNEL préconisait plutôt les remèdes tirés des simples : « Cendres d’écorce de saule mêlées à du vinaigre servant en onctions. Fiente de mouton avec vinaigre, miel et vieille urine en apposition sur les pointes, d’abord scarifiées. On peut aussi y mettre de la rouille ou l’eau découlant des sarments de vigne. Racine de renoncule broyée et placée sur le mal. Tête de lézard écrasée placée sur les points malades. On peut se servir de la chicorée vulgaire en salade et de sa semence dont on prend au coucher quatre drachmes par jour. On fait aussi des onctions avec le
suc de la grande Chélidoine. »
Pour HELVETIUS, il faut appliquer l’onguent suivant :
Une demi-once d’antimoine cru pulvérisé, deux drachmes de mercure doux, et six grains de sublimé corrosif.
« Broyez le tout pendant longtemps sur le porphyre et
l’incorporez exactement avec l'huile d’œuf, pour en faire un
onguent de moyenne consistance, »
Les thérapeutes recherchaient donc surtout ce « spécifique » dont parle SYDENHAM. Ne l'ayant pas trouvé, on en revient aux procédés plus énergiques : CHAULIAC dit qu’il « faut racler la partie du cor qui excède et l’aplanir le plus possible; ensuite appliquer un fer blanc ou un emplâtre au milieu duquel sera percé un trou de la grandeur du cor, et verser une goutte de soufre brûlant qu’on laisse éteindre sur la partie du cor; après quoi, le frotter avec du cérat et prendre du repos ». - ROUSSELOT rapporte l’histoire d’une personne de considération renfermée depuis dix ans au château de la Bastille: il dit que cette personne, après avoir guéri des verrues qui lui défiguraient les mains, employa avec autant de succès le même moyen pour ses cors. Elle « faisoit un peloton de la toile d’une araignée, le posoit sur le cor et y mettoir le feu; la toile ainsi pelotée ne se consumant que par degrés lui faisoit ressentir les plus vives douleurs. Mais elle parvint par ce moyen à faire disparoitre ses verrues et ensuite ses cors ».
Au xvir® siècle, la chaussure qui se fit remarquer par la grâce des formes, l’élégance des ornements, le fini de ses détails, servait beaucoup plus l’élégance que la marche, aussi le nombre des cors allait-il croissant, en raison inverse de la taille des chaussures. VoITURE pouvait dire plaisamment des cordonniers qu'ils étaient ainsi appelés par corruption de « cor donneurs », et la comtesse de SÉGUR parlait de ses « chers souffrants ».
En même temps, apparaissaient chez nous des méthodes de traitement moins empiriques, plus précises que les anciennes « recettes »,
RoussELOT puis LAFOREST, chirurgien pédicure du roi, s’attachent, non seulement à mettre au point, pour eux, de bonnes techniques et de bons instruments, mais également
‘à former des élèves. LAFOREST, ayant fort bien compris toute
l'importance de la surveillance des pieds des soldats en cam-
pagne, avait proposé, dans une lettre adressée à Messieurs les”
Colonels de Cavalerie et d'Infanterie, d’instruire de futurs pédicures qui, dans chaque unité, pourraient soulager les hommes en appliquant ses méthodes.
LAFOREST ayant conclu « que la cause du cor et celle du durillon sont la même. C’est la pression ou un frottement qui leur a donné lieu », en a déduit qu’il y avait deux choses à envisager, une cure palliative et une cure radicale.
« La cure palliative consiste à emporter et extraire, autant
qe
fi :
qu’il est possible, le cal des cors, avec un instrument tran- # chant car il est certain que les cors se reproduisent des racines du cal que l’on a pu extraire. » (Cet avis sur la pathogénie de l’hyperkératose est évidemment discutable). k=
Voici donc une thérapeutique de symptômes analogue F toutes celles que les autres auteurs préconisent, mais elle ne pouvait satisfaire un observateur plus curieux de Ja cause que de l'effet; aussi ne la donne-t-il que comme palliative, se réservant d'attaquer ultérieurement le mal à sa source même :
« Les premiers moyens que je donnerois, pour guérir radicalement des cors, seroient de porter des chaussures ouvertes par dessus, et’ après guérison, de neplus gêner la cireulation.
« Un autre moyen, mais qui ne réussit pas sur toutes sortes de peaux, est de prendre un morceau de buffle de la srandeur d’une pièce de douze sols, de faire percer au milieu, avec un emporte-pièce, un trou de la largeur du cor, de le poser dessus, et de serrer par degré, avec une petite bande. Par ce moyen, on empêche le serrement direct sur le cor. qui se trouve logé dans le trou, les circulations se trouvent arrêtées de loin, et empêchent la végétation du cor qui périt insensiblement...
« Je puis affirmer que si l’on ne portoit point de chaussures, il ne foudroit ni chirurgien, ni charlatan, ni emplâtre, ni onguent; ils se guériroient seuls. » k
Au sujet de la bourse séreuse, on lit que : « S'il existe au
dessous du cal une espèce de kyste rempli d’eau, il faut lui ee donner issue ». Il ne connaissait évidemment pas les dangers d'infection, et ne visait qu’au seul soulagement immédiat. & Les premières bases d’une thérapeutique étiologique sont donc posées, et pourtant, pendant bien longtemps encore, c’est à une thérapeutique symptomatique que vont faire appel les différents auteurs. |
Depuis, les techniques ont pu changer : les principes sont restés les mêmes : abraser ou mieux exciser le plus possible de partie cornée. Quelques perfectionnements, portant surtout sur les instruments, sont peut-être venus aider à la précision
des gestes du praticien, ont permis plus de sûreté en auto-
: risant à raser le derme au plus près sans provoquer l’effusion
sanguine tellement redoutée des malades, tout en enlevant
l’hyperkératose en son entier; quoi qu’il en soit, aujourd’hui
comme autrefois, le traitement du cor le plus généralement
employé, quels que soient les moyens mis en œuvre, vise à
débarrasser le malade de son cor en tant que lésions épider-
Le miques, sans se soucier ni de sa cause, ni des lésions qui : peuvent frapper les organes sous-jacents.
=: ALIBERT, n’étudiant le TYLOSIS qu’en tant qu’affection der-
matologique, va uniquement parler de traitements s’adres-
sant à l’hyperkératose elle-même : pommades, onguents sali-
NE | à RER
autre pour mémoire les limes es par MOUSSIER-FIÈVRE.
diverses.
Les auteurs modernes, à l'encontre des anciens, semblent avoir négligé l'étude du cor pour deux raisons principales: d'une part, la thérapeutique de, cette affection ayant peu # varié, tout semblait avoir été dit sur sa pathogénie et sur son
traitement généralement appliqué par les pédicures, le malade n'allant consulter le médecin que si une infection se déclare: ble cor passe alors au second plan, seule la thérapeutique anti-infectieuse à mettre en œuvre intéressant alors malade
et médecin; d’autre part la généralisation des moyens de transport permet au malade de se soulager en ne marchant que le minimum indispensable pour aller-de son lit à sa table et de sa table à sa voiture, négligeant les soins nécessaires,
tant est répandue la notion de l’incurabilité du cor. -- 2 Seul, au cours de ces dernières années, A. WALLET a envi-. sagé la chirurgie de l’hygroma et de l’ostéite comme thérapeutique du cor en se basant sur l’étroite relation qui existe entre ces trois affections.
Mais il n’y a encore.actuellement que peu de collaboration . entre pédicures, médecins et chirurgiens : les uns ne voyant que le cor, les autres l’infection, les luxations ou les affections osseuses sous-jacentes, mais avec entre eux des cloisons étanches qui, en ce domaine comme en tant d’autres spécialités médicales, portent avant tout préjudice au malade. |
Une meilleure connaissance de cette affection si fréquente permettrait peut-être à chacun des intéressés : malade, pédicure, médecin et chirurgien, de mieux connaître les moyens qui sont à leur disposition pour soulager la douleur, guérir l'affection et éviter la récidive. Le pédicure saurait mieux que là où s’arrêtent ses moyens, tout n’est pas fini, et qu’il doit orienter son malade vers le médecin à qui incombhera le soin de juger si le cas est médical ou chirurgical. RE
Ceci tient au fait que le cor, lésion épidermique, n’est qu’un des éléments d’une affection d’origine traumatique atteignant tour à tour épiderme, derme, tissu cellulaire, os et articulations.