ACTE PREMIER
CORA
Oh ! monsieur ! quel père a jamais plus aimé sa fille ! — Ses lettres témoignent d’une affection sans bornes qui eût rempli mon cœur s’il m’eût été donné de vivre près de lui. Mais de tous mes désirs, c’est le seul qu’il n’ait jamais voulu exaucer. Il y a un an, à son dernier voyage, je le suppliai vainement de m’emmener avec lui ; il resta sourd à toutes mes prières : — C’est parce que je t’aime, me dit-il, que je ne veux pas que tu me suives! — Peut-être craignait-il pour moi le climat de la Louisiane; peut-être est-ce ce climat qui a tué ma mère?
CURTIS, se levant, à part»
J’en étais sûr, elle ignore son origine.
CORA
Tout ce que j’obtins alors fut la promesse que cette séparation serait la dernière ; qu’il vendrait au plus tôt sa plantation et qu’il viendrait s’établir en France, puisqu’il ne m’était pas permis de le suivre en Amérique.
CURTI3, se rapprochant de Cora»
Et depuis, vous a-t-il renouvelé cette promesse?
CORA
Avec des réticences qui m’ont fait peur; j’ai craint que ses affaires ne fussent embarrassées et ne le retinssent loin ae moi bien au delà du terme qu’il avait fixé.
CL’RTIS.
Hélas ! mademoiselle ! vous ne vous êtes pas trompée ; M. Gérard a subi en effet de grandes pertes. La mort de M. de Marsay, son associé, tué en duel il y a un an, au moment même où votre père revenait de France, lui a révélé un déficit auquel il était loin de s’attendre; il a dû recourir à des emprunts considérables; et la révolte de ses esclaves, en compromettant sa dernière récolte, lui a porté le coup de grâce.
CORA, se levant»
Ainsi mon père est ruiné, monsieur! — Oh! ne croyez pas que la pauvreté m’effraye! ce n’est pas à moi que je pense, mais à lui! A quelle vie de travail et d’efforls ne se condamnerat-il pas pour rétablir une position dont il ne semblait se préoccuper que pour sa fille ! A peine me laissait-il entrevoir une in-
? [uiétuae, dans la crainto sans doute d’imposer silence au plus utile de mes caprices ou de retrancher une fleur à ma toilette ! Ah! s’il pouvait savoir avec quelle joie j’échangerais ce luxe inutile contre le bonheur de m’appuyer enfin sur un cœur ami,
18 CORA OU L’ESCLAVAGE
de retrouver un père, sinon une famille, après ce long isolement de ma jeunesse 1 Qui sait maintenant ce que peut durer notre séparation !
CURTIS
La situation de M. Gérard est loin d’être désespérée, mademoiselle; mais peut-être lui faudra-t-il en effet beaucoup de temps et de courage pour se relever de ses désastres!
CORA
Beaucoup de temps? Quelques années, peut-être ?
CURTIS
Je le crains.
CORA
Et pendant cette lutte désespérée, il n’aura près de lui personne pour l’encourager, pour le soutenirl — Et si de nouveaux dangers le menacent!... — car cette révolte a dû être étouffée dans le sang, n’est-ce pas? et les cruautés peuvent amener les représailles! .. Dieu! cette pensée me fait frémir! — Non! mon père ne sera pas seul à lutter! S’il a des peines, je les consolerai! S’il court un danger, je le partagerai avec lui!
CURTIS
Que dites-vous?
Vous partez dans quelques jours avec Luey et mistress Bradley, monsieur; je vous accompagnerai.
CURTIS
Mais, mademoiselle, songez....
CORA
Je songe que mon père se dévoue pour moi, et je lui prouverai que je ne suis pas indigne de sa tendresse!
CURTIS, k pari.
Diable! je n’avais pas prévu cela.