LUCY, CORA
LÜCY.
Oh I oh I voilà encore un beau ténébreux qui ne va plus jurer que par tes yeuxl Je commence à croire que j’ai eu une fâcheuse idée en persuadant à ma chère tante de donner à nos amis de France cette fête d’adieu. Tu n’as qu’à paraître pour m’enlever mes adorateurs; c’est une défection générale; je parie que Curtis lui-méme n’y échappera pas.
CORA, posant son bouquet sur une console pour rattacher le bouton de son gant.
Oh! d’après tes propres confidences, il me semble que ton cousin Curtis n’a pas l’enthousiasme facile.
LÜCY.
Comme c’est consolant ce que tu me dis là!... Hélas ! il n’est que trop vrai; Curtis est froid, railleur, sardonique; on ne sait jamais s’il parle sérieusement ou non ; tous les compliments que j’en ai reçus n’ont été que des reproches plus ou moins piquants sur mes défauts, qui sont nombreux, à ce qu’il dit. 11 cache peut-être sous cette enveloppe désagréable des trésors de tendresse, mais il se garde bien de les laisser paraître; Dieu m’est témoin pourtant que mon cœur était tout prêt à se rendre, mais encore fallait-il qu’on eût l’air de s’en soucier! N’est-il pas flatteur de s’entendre dire par son cousin, après une séparation de quatre ans : Ma chère Lucy, notre tante a mis dans sa tête que je vous épouserais ; je ne veux pas la contrarier : et vous? — Eh bien ! oui, monsieur; on vous épousera! mais n’en demandez pas davantage.
CORA
Pourquoi as-tu donné ton consentement?
Sait-on à quoi tient un oui ou un non? Je suis peut-être capable d’énergie et surtout de coups de tête; mais il est un courage qui me manque, c’est celui de la résistance. Je n’ai pas voulu contrarier ma tante, comme dit Curtis. N’est-ce pas elle qui m’a tenu lieu de mère? — D’ailleurs je n’aimais personne; ou du moins... — A quoi bon s’abandonner à des
rêves qui ne peuvent se réaliser? — Accepterai-je un époux qui m’exilerait pour jamais de mon pays? Non. — Si tu me vois si heureuse et si gaie, en dépit de mon prochain mariage, c’est que je reverrai dans quelques jours mon beau ciel delà Louisiane. La nostalgie commençait à me prendre; j’avais besoin de l’air natal.
CORA
Tu as laissé échapper une parole indiscrète, chère amie : M. Bessières te tiendrait-il au cœur, par hasard?
LÜCY.
v Vous êtes une curieuse, mademoiselle! M. Bessières est un charmant jeune homme qui s’est renfermé vis-à-vis de moi dans les limites de la plus stricte politesse; peut-être, s’il m’avait laissé entrevoir d’autres sentiments... — Mais je t’en prie, ma chère Cora, ne me force pas à réfléchir! — N’est-il pas décidé que j’épouserai Curtis? — Je te le ■présenterai ce soir, en admettant qu’il vienne; car il est capable de tout, ce Yankee ! — Je l’appelle Yankee, parce que cela le fait bondir; — tu m’en diras ton avis.
J’ai hâte de le voir : lui as-tu demandé des nouvelles de mon père?
LÜCY.
Tu vas me gronder; je me suis si bien oubliée à lui parler de mon frère et de mon pays que je n’ai plus songé à tes recommandations. — Te voilà fâchée contre moi, n’est-ce pas? Je lis cela dans tes yeux.
CORA
Non, ma chère Lucy; ce que tu lis dans mes yeux, c’est l’inquiétude! — Voici près de trois mois que je n’ai reçu de lettre de mon père, et sa tendresse ne m’a pas accoutumée à un pareil silence.
LÜCY.
Bon! le tracas de ses affaires, sans doute! Ne m’as-tu pas dit que ton père cherchait à vendre sa plantation pour venir s’établir en France? Il te ménage peut-être la surprise d’une arrivée prochaine et imprévue. (v..jant entrer curiis.) Au surplus, voici Curtis; nous allons savoir ce qui en est.