‹ Cordoue & GrenadeChapitre 3 sur 8 · I. Mosquée Je Cord · texte numérisé non relu

I. Mosquée Je Cord

{palio], est le centre de la maison hispano-arabe, et en général de la construction mauresque. Depuis la mosquée jusqu'au château du roi, tous les édifices des Maures et de leurs successeurs présentent ce trait distinctif. C'est au Maroc que nous avons fait connaissance avec le monument le plus élémentaire et le plus typique de cette espèce. Pendant notre voyage de Tanger à Tetuan nous avons dû passer la nuit dans un caravansérail appelé H Fondait u qui a donné son nom aux hôtels (fonda) espagnols.

Ce Fondak a été élevé il y a quelque vingt ans à l'endroit où les voyageurs qui font le trajet entre ces deux villes ont coutume de passer la nuit. A cette époque, en eiFet, une caravane y avait été attaquée et, pour empêcher le retour de pareils événements, le sultan força les communes environnantes à construire le Fondak. Le Fondak est tout bonnement un carré composé de murailles de 7 à 8 mètres de haut auquel on accède par une haute et large porte. Tout autour régnent des galeries couvertes dont le toit est étayé d'un côté par les murs, de l'autre par des piliers en bois. Dans deux coins de la cour on a, au moyen de minces cloisons, construit des pièces pour le gardien et pour des hôtes de marque ou des habitués. La plupart des voyageurs se passent de ces chambres et dorment près de leurs bêtes de somme dans la cour ouverte. Pour que rien ne manque, on a construit dans un angle une tour carrée qui domine les murailles, et du haut de laquelle le muezzin célèbre la gloire d'Allah. Dans cette bâtisse fruste et primitive nous retrouvons à grands traits tout ce qui distingue l'architecture mauresque de l'architecture romane et chrétienne. Nous verrons bientôt, surtout en visitant la mosquée de Cordoue, que son plan n'est qu'une amplification et qu'un agrandissement de celui du Fondak.

Au milieu du patio, dans l'habitation du riche Andalou, clapote un jet d'eau entouré de palmiers, d'orangers et d'autres plantes méridionales. Les galeries couvertes des quatre faces ne reposent pas ici sur de grossières poutres, mais sur de sveltes colonnes en marbre que couronnent des chapiteaux où l'on reconnaît souvent des ornements romains ou mauresques. Sur le patio s'ouvrent de toutes parts des fenêtres et des portes. Les appartements du rez-de-chaussée contiennent les salles de réception et les chambres d'été. En face du zaguan, un large escalier pavé en briques ou même dallé en marbre, conduit à Tétage supérieur où les appartements d'hiver s'ouvrent sur un couloir qui environne la cour et qui repose sur les galeries inférieures du patio. Il n'y a en somme qu'un très petit nombre de pièces qui donnent sur la rue. Le toit couvert de tuiles ondulées présente une pente assez raide. Mais une partie en est plate et pavée de briques. Une toiture portée par des colonnes ou des piliers l'abrite contre la pluie et le soleil. Une muraille à hauteur de ceinture l'environne. C'est le mirador du sommet duquel on domine et on surveille les toits d'alentour, le haut des clochers et les voisins qui eux aussi, sur leur mirador, font la sieste, tendent du lige ou s'amusent à des bagatelles. Pour achever le tableau, signalons l'amour des Andalous pour les fleurs et les plantes vertes qui font du patio, du mirador et des balcons,

de vrais jardins verdoyants et fleuris où chatoie le soleil du Midi, et qui donnent à la maison andalouse son charme particulier,

La mosquée dont nous approchons à présent n'est reconnaissable qu'au seul initié. En vain chercherait-on comme dans nos églises romanes et gothiques des tours qui pointent vers le ciel, de puissantes façades et

a Capilla ViUav

d'imposants portails. Les longs murs blancs qui entourent ce saint lieu ne sont pas plus hauts que les maisons voisines et ne frappent que médiocrement malgré leur garniture de créneaux mi-partis arabes et chrétiens. Derrière eux pourraient aussi bien être cachés une caserne, une prison ou un couvent. Comme la ville de Cordoue est bàlie sur le versant du Guadalquivir et que la mosquée occupe précisément une déclivité très prononcée tout près du fleuve, les murailles de l'enceinte sont de différentes hauteurs, A l'extrémité supérieure que l'on trouve d'abord en venant de

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la gare et de la ville, elles ont 8 à lo mètres, mais à l'extrémité inférieure elles mesurent bien 20 mètres de haut. Elles forment un grand rectangle long de 200 mètres et large de 144. Autrefois ce parallélogramme était percé de nombreuses portes dont la plupart ont été murées par les Chrétiens. Nous pénétrons par la porte supérieure qui passe sous le minaret et nous nous trouvons dans la cour dite « des Orangers », qui, comme son nom l'indique, est plantée d'orangers. Elle occupe toute la largeur et environ les deux cinquièmes de la longueur du rectangle. Les arbres sont disposés en rangées régulières et quand nous arriverons plus tard à la partie couverte de la mosquée, nous ne pourrons nous empêcher de croire que les colonnes qui supportent la toiture ne sont que la suite des arbres de la cour.

Ici nous comprenons plus clairement que dans la plupart des mosquées du Caire la forme primitive et le développement successif du temple arabe. Ce ne fut d'abord qu'une cour fermée de murailles comme le Fondak que nous avons décrit. Au milieu de la cour se trouvait la fontaine destinée aux ablutions, fontaine qui subsiste encore aujourd'hui à Cordoue et autour de laquelle les femmes et les filles qui viennent y puiser entretiennent une continuelle animation. Contre le mur d'enceinte s'élevait le minaret. La vieille tour arabe de Cordoue, qui, d'après les descriptions des historiens arabes, ressemblait un peu à la Giralda de Séville et était couronnée comme elle de nombreux et brillants dômes métalliques, a disparu et a été remplacée en 1589 par un clochera jour. Pour préserver les fidèles contre le soleil et la pluie, on fit, le long des murs, des colonnades qui s'enfonçaient du côté de la face sud. Car le croyant se fourne en priant vers la Caaba de la Mecque. Aussi, afin de lui indiquer cette direction, construit-on dans chaque mosquée une niche à prière appelée a mihrab «^ On comprend aisément que les fidèles se pressassent contre le mur du Mirhab et que pour cette raison une seule rangée de colonnes ne suffît pas à porter la toiture. Tandis que les trois autres faces de la cour se contentaient d'une seule galerie, on ajoutait contre le mur du Mihrab une galerie à une autre sans que le nombre en fut fixé d'avance. La mosquée de Cordoue est le type le plus grandiose et le plus brillant du vieux temple musulman. Elle ne comprend pas moins de 29 rangées de colonnes du nord au sud, et de 19 de l'est à l'ouest. Dans la mosquée arabe la cour n'est donc pas seulement un dégagement du

I. Les Arabes espagnols pratiquèrent la niche à prière dans la face sud, suivant l'habitude de leurs ancêtres syriens pour qui c'était réellement la direction de la Mecque.

lieu saint comme dans les anciennes basiliques chrétiennes. Elle en cons- , titue une partie intégrante et indispensable. Elle en est même la partie principale, car les galeries qui l'entourent n'avaient au début qu'un but pratique et la portion couverte n'était en somme qu'une dépendance immédiate de la cour découverte, comme nous pouvons le voir dans les vieilles mosquées du Caire, surtout dans celles de Fostat et d'Ibn Tou-

loun. Le mur qui sépare maintenant la cour des Orangers de la cathédrale a été construit par les Chrétiens dont le culte ne s'accommode pas d'un temple ouvert,

A l'entrée de la partie couverte on ne peut se défendre de la même impression que produit l'aspect extérieur de ces ternes murailles : on est un peu désabusé. Où est la grâce fière et élancée des piliers fusant vers le ciel.oîisontles voûtes immenses et les puissantes proportions de nos églises chrétiennes? Ici le fardeau de cette toiture basse vous écrase, cette forêt de colonnes irrégulières et sauvages vous confond. Il est vrai qu'après un moment de recueillement et d'observation on se remet et on commence à

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apprécier les beautés de cet édifice, mais ce n'est qu'après de fréquentes et de longues visites que la mosquée vous fait entendre toute son exquise parole, exerce sur vous tout l'empire de sa beauté grandiose, et vous pénètre de toute sa vigoureuse et saisissante poésie. Alors l'œil se perd dans les colonnades sans fin ; les fidèles en prière prosternés dans les plis de leurs vêtements orientaux, reviennent animer les spacieuses

Coupole Ju MiliTïh. Mosquée Je Cordoue,

galeries. Les murs se colorent de leurs anciennes teintes décoratives. Du plafond orné de sculptures artistiques et da splendides bigarrures descendent des milliers et des milliers de lampes en argent dont les fiammes miroitent sur les brillantes mosaïques des murs et sur les dorures des colonnes qui s'allument Toute la magie des fables arabes vous ensorcelle dans une plénitude et une splendeur tellement enivrantes qu'on s'imagine voir les glorieuses générations passées surgir et emplir le saint temple en célébrant le nom d'Allah.

S'il est juste de remercier le clergé catholique de nous avoir conservé

la mosquée de Cordoue, nous avons pourtant des reproches à lui adresser. Il lui était difficile de s'installer dans un bâtiment si peu approprié à son culte. Outre le côté ouvert sur la cour qu'il fallait fermer, on avait également besoin d'un porche, d'un maître-autel et de chapelles. Aussi le temple arabe dùt-il souffrir de ces constructions supplémentaires. Les riches familles en fondant leurs chapelles le long des murs et en les dis-

Coiipclc de la chapelle liitérale d

>. Mosquée de Cordou

posant à leur goût, détruisirent les décorations murales dont seules quelques parties subsistent encore. Plus tard la bigarrure des couleurs leur déplut. Elles firent alors recouvrir la mosaïque et le stuc coloré d'un badigeon blanc afin de gagner ainsi une surface pour leurs saintes images, murer de nombreuses portes qui conduisaient de toutes parts à la mosquée, cacher sous une voûte blanchie à la chaux les peintures et les sculptures du plafond de bois et bâtir finalement au beau milieu des galeries une vaste église qui est aujourd'hui devenue la propre maison de

io CORDOUE

Dieu. Mais on peut toujours se promener et rêver en paix dans les spacieux couloirs du reste de la mosquée. Ces défigurations chrétiennes datent des époques les plus diverses. Le mur de séparation de la cour fut élevé immédiatement après l'expulsion des Maures. C'est au même moment qu'on mura la plupart des portes et qu'on entreprit la construction des chapelles. L'église centrale de la mosquée ne fut au contraire commencée qu'en 1521 et sa regrettable voûte ne date que de 17 13.

De toutes ces additions chrétiennes, seule Téglise mérite quelque attention. Nous y reviendrons brièvement plus tard, car ce qui nous occupe avant tout ici c'est la partie purement arabe. A la place de la mosquée actuelle s'élevait au temps des Romains un temple de Janus auquel se substitua plus tard une cathédrale chrétienne. Le calife Abdurrhaman acheta aux Chrétiens la cathédrale, la fit jeter par terre et commença en 785 la construction de la mosquée. A cet effet on se servit des anciens matériaux. Aussi la plupart des colonnes affectées à cet édifice sont-elles d'origine romaine. Beaucoup de ces colonnes se trouvaient dans les ruines de Cordoue et des environs, mais on en fit venir d'autres de plus loin, de Nîmes et de Narbonne, de Carthage et de Constantinople d'où l'empereur Léon* en envoya 114 comme présent au calife. Rappelons en passant qu'à la même époque Charlemagne faisait venir de Trêves, de Ra venue et de Rome des colonnes pour son palais d'Aix-la- Chapelle. La taille, le style et la pierre des colonnes employées à Cordoue ne se ressemblent nullement. La variété des chapiteaux, dont le plus petit nombre seulement sont dus au ciseau des sculpteurs arabes, n'est pas moins grande. Les chapiteaux sont en outre placés au hasard sur des fûts appropriés ou non. Pour obtenir au moins l'égalité de niveau on a enfoncé beaucoup de colonnes dans le sol ; on en a élevé d'autres au moyen de substructions ; en somme la base des colonnes de la mosquée , est faite d'expédients. La hauteur des chapiteaux au-dessus du sol est à peine de 3 mètres et pour atteindre plus haut on a dû placer sur chaque colonne un pilier carré à peu près de la même élévation. Les colonnes sont reliées par de doubles arcs en fer à cheval. L'arc inférieur joint les deux chapiteaux; l'arc supérieur va du sommet d'un pilier à l'autre sommet. Cette disposition produit des effets merveilleux et rien n'invite plus à la rêverie et à la poésie que l'échappée que nous présente cette forêt de palmiers en pierre dont la construction chrétienne ne détruit pas l'harmonie. Aussi faut-il à ce propos reconnaître à l'honneur de l'architecte

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