‹ Cordoue & GrenadeChapitre 4 sur 8 · I. Léon IV le Khazare qui régna de 775 à · texte numérisé non relu

I. Léon IV le Khazare qui régna de 775 à

Hernan Ruiz que son plan sut, autant qu'il était possible, épargner la mosquée et la prendre en considéra tioD.

Ces colonnes, ces piliers et ces arcs portaient autrefois un plafond bigarré et sculpté. Ils le portent d'ailleurs encore aujourd'hui, car les

Mihiab de la mosquée de Cordoue.

poutres du comble subsistent et sont simplement cachées sous une voûte construite il y a deux cents ans. On n'a enlevé qu'un petit nombre de ces solives qui gisent maintenant dans un coin séparé du reste de la mosquée par une cloison en planches, où le visiteur a l'occasion d'apprécier leur jolie décoration ainsi que leur joyeuse couleur et d'admirer aussi la résistance de leur bois qui à l'heure actuelleest encore aussi sain et aussi bien conservé qu'il y a mille ans. Avec chaque siècle les différents souverains apportèrent des agrandissements et des embellissements

à la mosquée. Ilicham, fils d'Abdurrhaman y ajouta quelques colonnades et construisit le minaret dont un clocher élevé au xvr siècle occupe aujourd'hui la place. Abdurrhaman II imita ses prédécesseurs et son fils Mahomet fit enclore d'un mur percé à jour la partie la plus sainte de la mosquée qu'on nomme la Maksurah \ Hakem II agrandit encore le monument et construisit un nouveau Mihrab ainsi qu'une autre Maksourah. Enfin le vice-roi Almanzor employa les matériaux des églises qu'il avait détruites dans le nord de l'Espagne à construire huit nefs plus vastes. Par là, l'œuvre avait atteint son terme et jusqu'à la conquête chrétienne il ne fut plus question de sa décoration intérieure.

La mosquée même dans sa plus grande étendue (144 mètres) reste bien au-dessous de Saint-Pierre de Rome, mais elle paraît beaucoup plus grande qu'elle ne l'est réellement. Cela tient à sa taille réduite et à la petite échelle de l'ornementation . A Saint-Pierre au contraire la proportion gigantesque des détails fait paraître l'édifice plus petit. Au lieu de tendre vers la hauteur comme dans les églises chrétiennes, tout TefFort architectural de la mosquée s'épanouit en largeur. Quoique les architectes n'y aient probablement pas pensé, on peut dire que le modèle de la cathédrale gothique est la forêt de sapins jaillissant vers le ciel et que celui de la mosquée est le bois de palmiers avec ses troncs sveltes couronnés par une voûte de feuillage. Il se peut que les impressions qui nous modelèrent dès notre jeunesse nous aient rendu incapable d'apprécier toute la beauté de cette mosquée si différente de nos églises. Il se peut que le Mahométan ressente sur le seuil d'une de nos cathédrales gothiques le même dépaysement et la même déception que nous avons, au moins pendant le premier quart d'heure, éprouvés dans le plus beau temple arabe, lise peut que ce Mulsuman, même en le supposant artiste, doive, quand il pénètre pour la première fois dans une de nos plus remarquables cathédrales, laisser le monument agir un instant sur lui avant de percevoir un intime frisson parcourir sa chair, puisque la mystérieuse beauté de la mosquée de Cordoue ne s'est révélée à nous, homme du Nord, qu'après de longues stations et de fréquentes visites. Quoi qu'il en soit nous persistons dans cette opinion que la mosquée de Cordoue ne peut être comparée ni aux temples grecs qui incarnent dans des formes d'une harmonie et d'une noblesse merveilleuses l'idéal de beauté le plus parfait, ni aux cathédrales gothiques poussant inlassablement leur sublime

I. La maksourah est une cloison à claire-voie enfermant le mirhab, le member et le dekké et formant une enceinte réservée au souverain. La première maksourah avait été construite par Othmanpour se protéger contre les assassins (644-655).

effort vers le vertige de l'éther bleu, pareilles à une prodigieuse copie en cristal de la nature. Ici nous ne sommes pas en présence d'un art achevé, devant l'ouvrage d'un artiste divinement doué qui portaitson œuvre parfaite en sa pensée avant que les maçons se missent au travail. Au contraire la mosquée a été, nous l'avons vu, élevée graduellement de son

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du Mihrab. Mostiuée de Cotdou

humble origine jusqu'à son épanouissement actuel. Tels des jardiniers ou des forestiers accroissant leur pépinière, les souverains plantaient chacun leur rangée de colonnes à côté de celles qui existaient déjà. Si l'on continuait même aujourd'hui à construire selon le plan primitif et à ajouter de nouvelles nefs, l'harmonie et la symétrie du monument n'en seraient pas troublées. Ceci nous marque clairement la dififérence qui sépare l'architecture chrétienne et grecque de l'architecture arabe. A un temple ou à une cathédrale une fois achevés on ne peut rien ajouter ou retrancher

sous peine de les défigurer. Ce sont des œuvres d'une facture telle qu'elles ne peuvent être qu'elles-mêmes et qu'elles se suffisent telles qu'elles sont. Mais à la mosquée de Cordoue on pourrait enlever ou ajou^ ter quelques nefs sans en changer l'effet. tf

La décoration que nous font connaître les monuments arabes d'Andalousie produit à l'étudier de plus près une médiocre impression. L'éblouissement du premier moment une fois passé, notre estime pour le laborieux et méticuleux travail des sculpteurs et des peintres augmente en même temps que décroît le prix que nous faisons de leur art. Nous n'y trouvons pas de grandes idées mais seulement une amoureuse faiblesse pour les plus petites minuties qui témoignent d'un esprit plus géométrique qu'artistique. On découvre bientôt, en étudiant ces types décoratifs, que le compas y joue un plus grand rôle que la fantaisie. Les lignes s'entrecroisent et s'entrelacent sans cesse, s'avancent et reculent, s'unissent et se séparent et de chaque intersection résultent de nouvelles formes et de surprenantes figures. L'œil peut suivre ces lignes des heures entières et découvrir toujours de nouveaux tracés. Bientôt l'esprit accompagne le regard et, sans s'en apercevoir, on s'éveille d'un long rêve au pays étrange des fables qu'ont évoqué ces dessins jamais las et jamais finis. C'est alors que l'on comprend le but que se proposent les ornemanistes arabes et comme ils l'ont bien atteint. Ils veulent agir sur l'âme 4 comme la flamme dont les formes changeantes lèchent le fond de l'âtre, comme les eaux murmurantes du ruisseau, comme les sons caressants de la musique. Ils ne tâchent pas à stimuler notre raison, notre tête ; ils ne s'adressent qu'à notre sensibilité, à notre sentiment, à notre cœur. Et nous venons d'éprouver par nous-même comme ils y réussissent puisque la chuchotante mélodie de cet étrange jeu de lignes nous berçait et nous ravissait à la réalité.

Il n'est resté que peu de chose du luxe de couleurs éclatantes et de l'enivrante harmonie de lignes que présentait la mosquée primitive. Mais par bonheur les parties précisément les plus richement ornées de la mosquée, les i< maksourahs » et leurs splendides chapelles que Hakem II fit construire au milieu du x* siècle, sont relativement bien conservées, et ces fragments, en y ajoutant les portes et les fenêtres des murs extérieurs autrefois murées et passées au lait de chaux mais aujourd'hui, du moins partiellement, mises à découvert, suffisent à nous donner la mesure du talent des anciens Andalous.

On a l'habitude de diviser l'art hispano-arabe en trois périodes. Pourtant on ne peut tracer nulle part une ligne de démarcation rigoureuse car

CORDOUE as

les types de chaque période distincte se retrouvent unis dans les deux autres. La première de ces époques est qualifiée de byzantine et s'étend du Vlir au xi° siècles. Son plus notable, pour ne pas dire son unique monument est la mosquée de Cordoue. La deuxième, qu'on appelle la période des Almohades ou des Maures, embrasse le xii' et le xiiT siècles

Édifice chrétien i l'intérieur de la Motquée Je Cordoue.

et se signale par la Giralda de Séville. La troisième et dernière qui florissait à Grenade au xiV et au xv' siècles manifeste sa beauté dans l'Alharabra, La première période est caractérisée par des réminiscences byzantines dans l'ornementation. La deuxième se distingue par sa puissance. Dans la troisième les lignes et les formes disparaissent sous la profusion des ornements, comme on l'observe aussi à l'issue du gothique et du style Renaissance.

L'influence byzantine qui se trouve marquée sur la mosquée de Cordoue n'y est pourtant pas aussi forte qu'on pourrait le croire. I^ plan

d'ensemble de la mosquée, tel qu'il ressort de notre description, n'a rien de byzantin. L'arc aigu comme aussi l'arc en fer à cheval ne sont nullement caractéristiques du style byzantin et les chapiteaux cordouans n'appartiennent pas davantage à cet ordre. Reste l'ornementation qui, elle, nous rappelle sans aucun doute Saint-Vital et les autres églises de Ravenne. La mosaïque appelée fesifissa dont on fit emploi à Cordoue est de tous points semblable à Vopus grœcuni de Ravenne. Ce furent des praticiens de Ravenne et de Conslantinople envoyés par l'empereur Léon à Abdurrhaman et emportant avec eux quelques bandes de mosaïque toutes faites qui enseignèrent aux artistes cordouans l'art de placer et de composer la mosaïque. La manière dont les motifs de décoration végétale y sont stylisés est toute byzantine et c'est à cet élément principal de leur art ornemental que les artistes arabes ont ajouté les deux autres : l'écriture et la géométrie polygonale.

Les chapelles des deux Maksourahs sont situées les unes en face des autres : les plus récentes et les plus belles près du Mihrab contre le mur Sud de la mosquée, les plus anciennes presque au milieu de la mosquée, près de la construction chrétienne. Après la prise de possession de la mosquée, les Chrétiens s'installèrent dans les plus anciennes chapelles et placèrent leur grand autel dans la chapelle centrale qui porte aujourd'hui le nom de Capilla Villaviciosa, C'est alors que les construcfions maures furent fortement endommagées. La chapelle de l'Ouest fut complètement démolie. Il y avait là primitivement trois chapelles dont deux subsistent encore mais très défigurées. La plus somptueuse est la Capilla Villaviciosa qui fut plus tard agrémentée d'enjolivures baroques sous lesquelles disparut en partie Tancienne splendeur arabe. Ce ne fut qu'à la fin du XIX* siècle qu'on commença à enlever ces parures et qu'on mit au jour, dans la mesure de leur conservation, les anciens ornements qui font pendant à ceux des chapelles du Mihrab situées en face. Ce fut alors qu'on mura la grande porte Nord à arc dentelé et la fenêtre cintrée et ajourée qui reliait la chapelle centrale avec la partie Est à laquelle elle touche, qu'on démolit complètement la chambre Ouest et qu'on appela la portion Est : Capilla de Nuestra Senora, titre qu'elle porte encore aujourd'hui. Cette chapelle se compose de deux étages : une sorte de crypte et une salle supérieure dont le sol dépasse d'environ un mètre celui de la mosquée. Ces deux chapelles de Villaviciosa et de Nuestra Senora se font remarquer par leurs arcades élégamment dentelées et par des ornements en stuc qui revêtent les parois d'une vaporeuse guipure dont les formes et les lignes toujours neuves donnent sans cesse au spectateur

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la joie de la surprise. Les a\tilejos, ces carreaux de faïence vernie, doués d'un éclat métallique, qui recouvrent les murs du sol à la voûte, présentent des figures géométriques toujours renaissantes et toujours

renouvelles, dont nous trouverons un plus __^

riche développement à l'Alhambra. On p'a pas tranché la question de savoir si ce mode de décoration vient des Arabes.

Quoi qu'il en soit, divers signes nous prouvent que nous avons ici affaire au style mtldejar qui répond presque en tous points au plus pur style arabe.

Les trois chapelles du second Mihrab construit par Hakem II se trouvent encore aujourd'hui, si l'on néglige quelques détériorations, dans l'état où les laissèrent les anciens prêtres musulmans.

Le nouveau sanctuaire situé vis-à-vis de l'ancien avait comme lui trois chapelles dont l'ensemble occupe six nefs droites et deux nefs transverses de l'édifice. Leurs colonnes, dont la taille et la forme ne diffèrent pas de celles des autres supports de la mosquée, soutiennent, au lieu de piliers en maçonnerie, de plus petites colonnes que relient des arcs en fer à cheval. Sur les chapiteaux des colonnes inférieures reposent des arcs à cinq échancrures dont le sommet atteint le niveau des chapiteaux des colonnes supérieures et sert de point de départ à de nouveaux arcs aplatis faits de trois morceaux (p. 17}, La chapelle centrale tient trois nefs, les chapelles latérales en occupent deux. Au-dessus des arcs portés par les plus petites colonnes règne une frise avec une inscription arabe et tout le bâtiment est couvert d'un voile de dentelle tissé de luxueux ornements en marbre ou en 11 terracotta ». La splendeur extérieure du sanctuaire est encore rehaussée par les bigarrures des arcades composées de segments tour à . tour blancs et rouges.

L'ornementation intérieure du Mihrab, construit sur un plan quadran-

gulaire, est semblable. Mais ici à Téclat des murs s'ajoute la richesse des trois coupoles qui, quoique octogonales dans les trois chapelles, ont pourtant chacune une structure différente. Dans la chapelle centrale (p. i8), la plus grande, huit colonnes couplées soutiennent autant d'arcs aplatis qui ne rejoignent pas la colonne immédiatement symétrique mais qui sautent un angle de façon que chacun des arcs est coupé par deux autres en trois parties égales. Les segments inférieurs reposent sur les chapiteaux de leurs colonnettes respectives et forment de petits arcs aigus, tandis que les segments supérieurs décrivent un octogone curviligne concave. De la sorte toute la voûte de la coupole est divisée en différents compartiments dont le plus grand est Toctogone du milieu. Entre chaque couple de colonne est percée une petite fenêtre en fer à cheval qui a pour vitre une lame d'albâtre très fine et forée selon les motifs géométriques les plus variés par où ne pénètre qu'une clarté douce et crépusculaire. L'éclairage de tous les édifices arabes est semblable excepté celui de la mosquée du Caire dont les fenêtres sont garnies de vitres bigarrées. Sous ce pâle rayon nous admirons la coupole qu'orne la « fesifissa » étincelant des plus exquises couleurs. L'ensemble est si élégant et si vaporeux, si riche et si délié que les colonnettes et les arcs ne semblent pas supporter la coupole mais bien plutôt être suspendus après elle; car Tart ornemental arabe domine la matière et réussit à faire avec de la pierre, du gypse ou du bois, des étoffes superbement brodées, des voiles de soie , des tapis bariolés et de chatoyants rideaux.

Les deux chapelles latérales sont ouvrées de la même manière, mais leurs modèles décoratifs sont tout à fait différents. C'est là un trait caractéristique de l'art arabe. Les motifs ornementaux de leurs constructions varient continuellement. On ne trouve pour ainsi dire jamais deux chapiteaux identiques. Les lignes de l'azulejos ne présentent que sur de petites surfaces les mêmes étoiles et les mêmes cercles. Sans jamais s'arrêter ou se détourner brusquement de leur route première, elles font de nouveaux lacis qui se résolvent bientôt en d'autres figures composées toujours de ces mêmes lignes interminables. Les coupoles des deux chapelles latérales sont construites comme celle du milieu. Toutefois ici ce n'est pas une mais bien deux paires de colonnes que saute l'arc reliant les supports de la coupole de sorte que le plafond en reçoit une autre division au centre de laquelle se trouve un plus petit octogone (p. 19). Ici point de luxe intempérant. Le génie de l'architecte a calculé toutes les lignes pour que nos yeux se tournent d'eux-mêmes vers le saint des saints, vers le

Mihrab pratiqué dans le mur Sud dont la splendeur éclipse de beaucoup celle de la galerie qui le précède.

Cette muraille, la seule de la galerie, car les trois autres faces sont occupées par des arcades dentelées, est revêtue du haut en bas de la plus

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riche et de la plus brillante décoration qu'on puisse imaginer : de mosaïque aux couleurs étincelantes et de marbre blanc ciselé. Une ample arcade qui occupe le milieu de la paroi ouvre la niche heptagonale du Mihrab dont la luxueuse ornementation consiste en des motifs de plantes rendus & la manière byzantine alternant avec des filets grecs, des figures géométriques et des inscriptions koufiques. Le fond de ces mosaïques

versicolores est en verre doré. Les inscriptions sont en caractères d'or sur le fond rouge ou bleu. Les colonnettes de marbre sous la coupole ont des chapiteaux dorés. Et toute cette indescriptible et fabuleuse splendeur papillote et brille encore aujourd'hui comme il y a plus de mille ans d'un éclat qui n'est pas affaibli. Qu'on se figure en plus les lampes d'or et d'argent qui éclairaient autrefois ces murs et dont les flammes, réfléchies par l'étincelante décoration s'irisaient en mille miroitements bigarrés, on aura alors une idée de cette grotte enchantée qui apparaît comme la demeure d'un de ces princes de féerie, dont on lit l'histoire dans les Mille et une Nuits.

Pénétrons maintenant dans le saint des saints, dans la niche à prière du Mihrab qui est un heptagone régulier de quatre mètres de diamètre et de huit mètres de hauteur. L'arcade qui sert de porte et par où nous sommes entrés occupe un des côtés de cette salle dont le sol et les murs jusqu'à hauteur de ceinture sont en marbre blanc. Viennent ensuite d'étroites frises couvertes d'inscriptions et de méandres qui soutiennent sur chacune des sept faces un arc dentelé de trois morceaux porté par des colonnettes en marbre à chapiteaux dorés. Après un grand développement de filets et de frises ornés d'inscriptions, une conque de marbre gigantesque ferme la voûte. On gardait dans ce sanctuaire le superbe mimbar (chaire ou trône) de Hakem II dont les historiens arabes ne se lassent pas de vanter la splendeur et dont Makkari affirme qu'il aurait coûté 35 705 deniers, soit presque 6 250 000 francs en monnaie d'aujourd'hui. C'est ici également que se trouvait l'exemplaire du Koran écrit delà main d'Othman et taché de son sang, dont Edrisi raconte qu'il était si lourd que deux hommes lé pouvaient à peine soulever. Le même écrivain rapporte que le mimbar d'Hakem aurait été sculpté en ébëne, en buis et en bois de sandal et que six artistes-maîtres secondés par tous leurs compagnons et par tous leurs apprentis auraient, sept années durant, travaillé à ce chef-d'œuvre. La coutume de signer les œuvres d'art les plus remarquables était alors déjà répandue. Cela ressort de ce fait qu'on trouve dans la galerie, sur le mur du Mihrab, une inscription ainsi conçue : « Œuvre de Bedr, fils de Al Hayara ». De même dans l'aile Est de la mosquée ajoutée sous le règne du vice-roi Almanzor les colonnçs et les bandes ornementales sont signées du nom de leur auteur. Dans cette même partie de la mosquée on voit entrer en scène l'arc aigu. Il semble pourtant que les artistes n'eurent recours à ce type architectural que parce que la dernière nef était trop étroite pour qu'on pût tendre audessus d'elle le reste des arcs en fer à cheval qui subsistaient dans la

mosquée. La flèche de l'arc ne pouvant être réduite eu égard à la hauteur une fois donnée des colonnes et du toit, les architectes usèrent d'un expédient : ils brisèrent l'arc. Mais dès le début cette forme nouvelle se trouve ici complètement développée et ne donne pas l'impression d'un tâtonnement et d'un essai timide.

Forte de la façade oricnlale de la Matquêe.

Du côté Ouest la chambre des Aumônes construite par Ilakem II est tout à fait digne d'une visite. Ses parois' revêtues d'ornements en stuc semblablesà un fin filigrane d'argent n'ont nullement leur aspectprimitif. Cette décoration qui semble au contraire avoir été exécutée, comme la Capilla Villaviciosa, au xiv* siècle, c'est-à-dire cent ans après la prise de Cordoue parles Chrétiens appartient au style « mudejar » qui ne se distingue toutefois du style arabe pur que dans la fabrication de quelques objets secondaires, dans celle des armes par exemple. La mosquée de

Cordoue comme encore aujourd'hui les temples des pays musulmans n'était pas seulement consacrée à la gloire de Dieu par de belles paroles, mais aussi par de bonnes œuvres. Les voyageurs nécessiteux obtenaient une charité dans la chambre des Aumônes ; et, contre le mur Ouest, des abris fondés par Hakem logeaient gratuitement les pauvres pendant la nuit. Ces asiles ne servaient pas seulement de gîte nocturne aux ouvriers et aux manœuvres en voyage ; ils assuraient encore l'entretien des étudiants de passage venus pour apprendre la philosophie à Cordoue. De même au Caire les établissements analogues ne sont que des dépendances de la mosqnée d'El Azhar qui est aujourd'hui l'Université la plus célèbre et la plus fréquentée du monde mahométan.

Au cours des promenades dans les spacieuses galeries de la mosquée l'œil découvre à chaque instant de nouveaux détails, jolis et curieux. Tantôt c'est une gracieuse fenêtre, tantôt une porte élégante qui se détache tout à coup de la paroi où on l'avait murée et dont les riches ornements accaparent notre attention. Toutefois, en plus des restes de l'ancienne décoration arabe, nous nous intéressons aussi aux additions chrétiennes qui se développent le long des murs le plus souvent sous forme de chapelles et qui appartiennent en partie au ravissant style « mudejar ». Mais ce n'est qu'après s'être familiarisé avec l'ambiance qu'on entreprend ces voyages à la découverte dont on est si royalement récompensé et auxquels on doit le plaisir de surprises répétées dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer ici.

D'après notre description de la mosquée on peut se rendre aisément compte des difficultés que dut avoir le clergé chrétien pour s'y installer. Il s'en accommoda pourtant pendant près de trois siècles sans apporter au monument aucune modification notable hormis le mur de la cour et les chapelles exécutées le long des parois intérieures. Ce ne fut qu'en 1521 qu'on commença la construction de l'église gothique située au centre de la mosquée et dont les murailles dépassent de plus du double la toiture de la construction arabe. Pour les bien voir le mieux est de se placer sur la rive opposée du Guadalquivir ou de monter au haut du clocher. C'est une habitude chez les touristes qui viennent à Cordoue de flétrir la cathédrale chrétienne comme le produit du plus horrible vandalisme et de citer le mot bien connu de Charles-Quint. Mais si l'on veut être juste il faut reconnaître que l'architecte Hernan Ruiz a conçu son plan avec de grands égards et un vrai ménagement pour la mosquée. Il a si bien atteint son but que la construction gothique ne s'impose pas tout d'abord à la vue et qu'il faut tourner autour d'elle une ou deux fois avant de la

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remarquer. Ruiz a placé ses piliers exactement à l'endroit des colonnes de la mosquée qui lui ont elles-mêmes servi à porter les murs de la cathédrale et à les étayer. Son système d'arcs- boutants est si habilement agencé qu'il passe inaperçu au dedans et que ce n'est qu'aip dehors qu'on comprend la manière dont les murailles sont soutenues. L'architecte avait sans doute une répugnance personnelle à défigurer la mosquée ; ou bien la bourgeoisie de Cordoue qui était opposée à la construction nouvelle le

Vitax moDlin arabe sur le Guadalquivir,

força-t-elle peut-être à épargner le plan arabe primitif. Après de longues discussions entre les évêques et les bourgeois, ceux-ci étant demeurés fermement hostiles au projet en question, l'évêque Alonso Maurique s'adressa à Charles-Quint qui lui donna son agrément mais qui regretta plus tard sa précipitation. Car lorsqu'il vint à Cordoue en 1526 et qu'il visita la mosquée, il prononça ces paroles que chaque touriste répète depuis lors : « Si j'avais su je n'aurais pas accordé mon autorisation. Vous avez bâti ce qu'on peut bâtir partout ailleurs et vous avez détruit ce qui était unique au monde ». La cathédrale nous offre les gracieux excès du gothique flamboyant avec sa structure trop fine et sa multitude de nervures plus mièvres que judicieuses. Les bancs du choeur sont sculptés en un style intempérant qu'on appelle en Espagne « churrigueresque «

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du nom de l'architecte Churriguera qui les construisit dans la première moitié du xviir siècle. On conserve dans la cathédrale un très bel ouvrage chrétien dans la façon du gothique flamboyant : le tabernacle, de Enrique de Arfe (151 7).

Gordoue n'est jamais devenue comme Séville un centre florissant de Tart chrétien. Il faut citer pourtant à cette époque un artiste presque universel qui s'est fait un nom comme architecte, sculpteur et peintre : Pablo de Cespèdes qui tint de 1577 à 1608 un atelier très fréquenté et dont les meilleurs ouvrages sont placés dans la mosquée où il se trouve d'ailleurs enterré. Son chef-d'œuvre est « la Cène », une grande toile tout à fait inspirée des artistes italiens, surtout de Jules Romain et dont les attitudes un peu contraintes font pensera Michel-Ange. Les peintures plus petites de Cespèdes, qui se trouvent à la mosquée de Cordoue sont en un très mauvais état. Il en est de même de « la Cène ». Le sacrifice d'Abraham, la Sainte Vierge et l'enfant Jésus, saint André, saint Jean-Baptiste et saint Raphaël (dans la chapelle qui porte son nom) ne permettent pas de prononcer un jugement sur la valeur de ce peintre qu'on peut mieux étudier à Séville et à Madrid.

Si au sortir de la mosquée on descend vers le fleuve en longeant les murailles extérieures, on peut remarquer qu'il y avait partout autrefois des sculptures et des décorations élégantes, en stuc et en « terracotta », que les Chrétiens cachèrent sous une couche* de mortier. On a commencé au xix'' siècle, — mais bientôt cessé hélas, — à enlever cet enduit par endroits et à remettre au jour ces ouvrages artistiques. Aussi découvret-on, parées de gracieux réseaux et d'étranges arabesques, des portes et des fenêtres nouvelles qu'on avait murées. Au-dessous de la mosquée le Guadalquivir est traversé par un vieux pont très pittoresque qui date de l'époque romaine mais que les Maures ont reconstruit presque exactement sur le plan primitif. El Triunfo devant lequel nous passons en gagnant le fleuve est un monument lourd et disgracieux élevé en 1765 par l'évêque Barcia en souvenir de l'apparition de l'archange Raphaël, patron de Cordoue. Le pont commence par un porche Renaissance en ruines et se termine à l'autre extrémité par une tète de pont des plus pittoresques dans le goût maure, qu'on appelle une talahorra, avec des créneaux, des mâchicoulis pour la poix et des herses. En bas, au ras de Teau, se dressent les vieux moulins maures qui complètent ce paysage caractéristique et qu'Edrisi dans sa « Description de l'Afrique et de l'Espagne » avait déjà signalée. C est de la rive droite du fleuve qu'on a la plus belle vue sur la ville avec les moulins, avec le pont et avec la haute toiture de la

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cathédrale qui surgit de la mosquée. Dans la cité elle-même il n'y a plus grand'chose à voir, bien qu'on puisse dénicher des coins pittoresques le long de chaque vieille rue et au fond de chaque vieille cour. Autant dire qu'il ne reste rien du splendide Alcazar, du palais des Kalifes pour la

louange duquel les écrivains arabes n'ont pas assez de mots. Les bâtiments ont disparu, ses jardins sont fractionnés et servent àdes usages publics et privés. Sur son domaine s'élèvent une caserne, une prison et le palais épiscopal. Les autres églises de la ville ne présentent que peu d'intérêt : le clocher de San Nicolas est un ancien minaret à peine transformé; la Colegiata de San Ilipolito, d'un style t churrigueresque » horriblement surchargé, contient les restes du roi Ferdinand IV et de son fils Alphonse XI;

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Saint-Laurent avec son style gothique flamboyant où Ton retrouve des réminiscences romanes est une jolie église ; à San Pablo il faut voir une cour entourée d'un cloître; dans la chapelle de San Pedro el Real on conserve un bon « Ecce Homo » d'Alonso Cano et dans le sanctuaire de Nuestra Seîiora de Fuensanta, situé hors de la ville, on montre quatre peintures attribuées à Téniers dont l'une représente le couronnement d'épines.

Il y a aussi un musée à Cordoue. Quoiqu'il soit plutôt un lieu de débarras qu'une collection organisée, il mérite pourtant une visite. Tout ce que les braves Cordouans ont jugé remarquable ils l'ont fourré là pêlemêle : des cloches de vaches de l'Amérique du Sud à côté de chapiteaux maures ; des fusils et des pistolets du temps de Napoléon à côté de bustes et d'ustensiles romains, et de précieux dessins de Murillo, de Ribera et des différents Castillos* à côté de mauvais et de vieux barbouillages à Thuile. La pièce la plus importante de cette collection est un petit cerf en bronze, une des rares sculptures d'animaux qui nous viennent des Arabes.

On sait que le Koran défendait aux Musulmans la représentation des idoles et que cette interdiction fut étendue à toutes les créatures vivantes par de rigoureux commentateurs du saint livre. Toutefois on se souciait en général de cette défense beaucoup moins encore que de celle qui concerne le vin. Les ouvrages des historiens Arabes et les chants de leurs poètes nous apprennent que les palais de leurs riches compatriotes étaient ornés de statues et de peintures, qu'il existait dans les villes de nombreux débits de boissons et que dans les festins le vin coulait à flots. Mais dans les temples il parait qu'on se soit rigoureusement tenu à l'interdiction du Koran et c'est la raison pour laquelle les Arabes nous ont laissé si peu de sculptures et de peintures d'êtres animés. Car si Ton retirait par exemple de l'art français ou de l'art allemand du ix* au xv* siècles toutes les statues et toutes les peintures qui ont un rapport plus ou moins étroit avec la religion, il ne resterait qu'un très petit nombre d'oeuvres représentant des créatures vivantes, nombre qui dépasserait à peine celui des œuvres arabes de même nature. Si les Musulmans et surtout les Maures d'Espagne dont nous nous occupons exclusivement ici ont rarement représenté la vie, il faut peut-être l'imputer d'abord à leur penchant métaphysique qui les pousse à s'abîmer dans une vie de songe, infinie, obscure, toujours changeante et pourtant au fond toujours la même, penchant qui imprime à leur décoration son cachet spécial. Si la prohibition du Koran les eût

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