I. Famille d'artistes de Cordoue
seule retenus, il leur serait resté le vaste domaine des plantes, du paysage, de la mer, de l'architecture où les artistes auraient trouvé une matière inépuisable. Mais quand ils emploieat la décoration végétale ils stylisent leur modèle de telle sorte qu'ils en font une synthèse géométrique. De
SaiDC-Lauienl. Cordoue.
même le petit cerf en bronze du musée de Cordoue avec son corps orbiculaire et ses membres compassés est une synthèse géométrique. A mon sens ils ne renoncèrent à la représentation des objets réels que parce que les formes irrégulières de la nature ne convenaient pas à leur art où la géométrie joue un si grand rôle. Quoi qu'il en soit, il existe au su de tous, des sculptures et des peintures arabes d'hommes et d'animaux en assez grande quantité pour prouver qu'on a plus librement interprété ou
même enfreint la prescription du Koran, et nous ferons plus tard à Grenade connaissance avec une série de portraits d'origine arabe.
Le cerf en question fut trouvé à 5 kilomètres au nord-ouest de Cordoue, dans les ruines du château d'Az-Zahra construit par Abdhurraman IIP. Nous ne pouvons conseiller aux touristes la visite de ces ruines isolées dont on ne voit que des murailles en partie recouvertes de terre. Mais nous voudrions attirer Tattention sur ce trésor trop oublié de Tart arabe qui attend toujours qu'on Texhume. Az-Zahra est si surabondamment vanté par les historiens et les poètes de Tépoque, ses trésors sont tellement exaltés et si amplement dépeints qu'on ne peut s'empêcher de croire qu'il y avait là autrefois un Versailles maure dont le sous-sol doit garder beaucoup de richesses. Kt quand on songe aux sommes considérables que les gouvernements européens dépensent chaque année en fouilles et en recherches à l'étranger, — fouilles la plupart du temps relatives à des périodes d'art qui, comme l'époque grecque et romaine, nous sont déjà familières, — on ne peut assez déplorer qu'il ne se trouve personne qui, armé des ressources et des connaissances nécessaires entreprenne de relever les trésors d'AzZahra! Il est vrai que l'entreprise présente des difficultés qu'il faut mettre au compte des traditionnelles « cosas de Espana ». Les ruines se trouvent en effet au milieu d'un pâturage désert appartenant au marquis de Guadalcazar, qui ne semble pas très bien disposé pour les archéologues. Il avait accordé il y a quelque vingt ans à un professeur de Madrid la permission de faire des fouilles mais sous des conditions qui excluaient toute chance de succès : on ne devait touchera aucun arbre et à aucun buisson ; on devait laisser la surface telle quelle et les travaux ne devaient pas durer plus de trois mois. Le professeur eut en outre l'infortune d'être gêné par de continuelles averses et se vit forcé de suspendre ses travaux après avoir trouvé quelques colonnes et quelques chapiteaux. Il n'est pourtant pas impossible qu'un des marquis de Guadalcazar s'intéresse un jour aux trésors souterrains de son domaine et que nous puissions alors — ce qui, nous l'espérons, ne se fera pas trop longtemps attendre, — accroître avec certitude nos connaissances sur l'art hispanomauresque dans son époque la plus florissante.
Abdurrhaman'I, le grand calife qui fonda la dynastie des Ommiades d'Espagne, avait déjà fait élever précédemment au nord-est de Cordoue une superbe maison de campagne qu'il appela Russafa du nom de son
I. AhciiTiinic III ^i)iÀi)i)/ tu (vimnicncer ce palais on 93O sous lu direction d'Abdallah Vonnas.
grand-père de Damas. C'est là que furent plantés en terre espagnole les premiers palmiers-dattiers dont les descendants accueillent aujourd'hui l'étranger en le saluant de leur gracieuse couronne en éventail. Ces arbres donnent dès Tabord aux monuments de l'art arabe andalou un cachet exotique et oriental qui fait sentir la parenté de ce pays avec l'Afrique sa voisine. C'est sur un de ces palmiers apportés d'Afrique qu'Abdurrhaman qui ne se contentait pas seulement d'encourager les arts et les sciences mais qui s'y adonnait lui-même, a composé ces vers mélancoliques :
O palmier tu es comme moi un étranger sur cette terre. — Tu es un étranger ici en Occident, loin de la patrie, — Pleure donc ! Mais comment cet arbre muet pourrait-il pleurer? Non! Il ne ressent pas une affliction, une douleur égale à la mienne. — Car s'il pouvait l'éprouver, il se tournerait en pleurant vers les bois de palmiers d'Orient et vers les flots de l'Euphrate. — Non! il n'y pense pas; et moi aussi j'ai presque oublié mes amours depuis que la haine des fils d'Abbas m'a chassé de ma patrie !
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G de l'AIhambrj.
Pour faire comprendre le charme infini que Grecade a exercé depuis près de mille ans sur tous ceux auxquels un sort favorable permit de passer quelques jours ou quelques semaines dans cette ville merveilleuse, il nous faut en quelques lignes détruire une erreur très répandue dans le nord de l'Europe. L'Andalousie n'est pas « la belle Espagne, bien loin. là-bas, au sud, où des châtaigniers ombreux poussent sur la rive de l'Èbre », Cette contrée d'ombrage se trouve exclusivement au nord, surtout dans la région qui avoisine les Pyrénées. C'est en Aragon et dans le Pays Basque que l'on rencontre réellement des bois ombreux au bord des cours d'eau. Dans tout le reste de l'Espagne on chercherait en vain une forêt et un ombrage, et c'est surtout en Andalousie qu'on serait certain de n'en pas joindre.
Il peut sembler surprenant d'aller prendre comme point de comparaison avec l'Andalousie une partie du monde qui est encore moins connue de nos lecteurs que ne Test le sud de la péninsule ibérique. Néanmoins on ne saurait s'empêcher d'assimiler l'Andalousie à la Palestine. L'Espagne méridionale a ceci de commun avec la Judée que nous avons l'habitude de nous figurer cette dernière comme une « terre promise », un paradis terrestre, un jardin éternellement vert et fleuri. Nous sommes induits en erreur par les descriptions des poètes et des écrivains juifs et arabes qui, hormis quelques exagérations poétiques, étaient exactes pour le temps mais qui ne correspondent pas aujourd'hui rigoureusement à la réalité. Ainsi que la Palestine, l'Andalousie est un pays brûlé par le soleil, aride et chauve, sans arbres et sur de vastes espaces sans aucune végétation, sans fleuves, sans ruisseaux et sans sources, partant sans oiseaux chanteurs et en somme presque sans vie animale. Des plaines brunes et jaunes y développent leur nudité et leur solitude pelée. Aussi la moindre tache de verdure vous y apporte-t-elle comme une bienfaisante impression de rafraîchissement physique.
Il est des régions de l'Andalousie où l'on peut voyager tout un jour sans rencontrer une seule maison, un seul champ cultivé et un seul être humain. Et sur cette solitude dont la mélancolie a quelque chose de la majesté de la campagne romaine ou de la mer, le globe embrasé du soleil méridional brûle et flamboie sans merci, dessèche la profondeur du sol, roussit les mottes de terre, anéantit la vie végétale et animale. Tel est l'aspect estival de l'Andalousie.. En automne, en hiver et au printemps, le lit des ruisseaux et des fleuves à sec s'emplit de nouveau, l'humidité féconde pénètre le sol, de partout surgissent et bourgeonnent des tiges et des feuilles. Le désert reçoit la visite des insectes et des oiseaux. Tout est en mouvement et en vie. Mais bientôt la mort revient, les ruisseaux tarissent, la terre desséchée se crevasse et se gerce, tout espèce de verdure se fane et succombe, la vie animale disparaît, tout se tait et tout se consume sous le brasier solaire.
Qu'on s'imagine maintenant 'qu'après la pénible route à travers la mort de ce désert poussiéreux et torride, on entre tout à coup dans un bosquet d'arbres ombreux : la densité des branches n'y laisse pas pénétrer le soleil; dans la fraîcheur obscure du bois tout verdoie et t^ut fleurit; on entend partout bruire les cascades et gazouiller les sources ; les chanteurs ailés célèbrent joyeusement le renouveau; des brises rafraîchissantes et douces éventent le front brûlant du voyageur qui trouve sur un moelleux tapis vert un précieux repos et un réconfort des peines
et des tribulations du chemin. Telle est Grenade avec TAlhambra. Son site ressemble, pour user d'une comparaison très simple et très exacte, à celui du château d'Heidelberg. Il suffit de placer au milieu de la steppe flambante et morte de l'Andalousie estivale la colline boisée de Heidelberg pour comprendre le ravissement qu'éprouvent tous ceux qui arrivent à Grenade.
Mais à cette première raison s'en ajoute une seconde presque aussi forte. Les Maures ont placé au centre de cette délicieuse oasis le plus merveilleux des palais enchantés qu'ait jamais imaginé l'extravagante fantaisie des poètes et des conteurs orientaux. On a répandu à profusion sur toutes les couft et sur toutes les salles de l'Alhambra la splendeur et la richesse des châteaux habités par les princesses ensorcelées, les génies et les magiciens, tels qu'ils nous apparaissent en songe après avoir lu les fables des Arabes. Au lieu de disséquer ces beautés et de les disposer en ordre et selon les règles, il vaudrait mieux prendre simplement les Mille et une Nuits et relire « Aladin ou la lampe merveilleuse ».
Aucun des visiteurs de Grenade et de l'Alhambra au-dessus duquel se trouve le Generalife, cette exquise maison de plaisance, n'a pu se soustraire à ce charme. Les poètes arabes débordèrent de louanges en vers ou en prose sur la cité, sur ses maisons et sur ses jardins. Makkari, le chroniqueur bavard des musulmans espagnols, consacre un grand nombre de poésies à la gloire de Grenade. En voici une entre autres :
Non! rien au monde, ni l'Egypte ni la Syrie, ni l'Irak, non! rion n'égale Cirenadc. Elle resplendit comme une fiancée parée de ses habits dt; fête, et ne semble t-il pas ([iie sa dot se compose de tous ct;s pays-lâ?
Ibn Batuta, ce voyageur autour du monde qui avait parcouru tous les pays de croyance musulmane et avait été jusqu'en Chine, affirme qu'il n'y a rien dans l'univers de comparable à (irenade, et les Chrétiens comme les Arabes sont unanimes à louer la délicieuse situation de la ville. Pierre Martyr, le secrétaire particulier de Ferdinand et d'Isabelle, le vénitien Andréa Navagero, qui en 1526, habita Grenade comme ambassadeur de Venise auprès de Charles-Quint, tous jusqu'à nos jours, modestes ou illustres, ont chanté à l'unisson les louanges de Grenade. Les Français V. Hugo et ï. (iautier, le poète américain Washington Irving (Taies of the Alhambra), l'Anglais Lytton (Leilah), l'Espagnol Soler (Tradiciones Granadinas), José Zorilla (Grenade), xManuel Fernandez y Gonzalès
(Alah-Akbar), et beaucoup d'autres écrivains modernes ont, sur le modèle de Ferez de Hita, l'auteur des « Guerres civiles de Grenade o auxquelles il amalgama des fables et des légendes, ont, dis-je animé les cours, les jardinset les salles de l'Alhambra et du Generalife avec de preux chevaliers et de belles dames, les rues et les places de Grenade avec un peuple grouillant et affairé, la vaste Véga avec le fracas de la lutte et les jeux du tournoi, et ont évoqué l'époque voluptueuse, artistique et brillante de la domination arabe. Les proverbes suivants ont encore aujourd'hui cours en Espagne :
M Quien no ha visto I iranada, no ha vist<j nada « (Qui n'a pas vu Grenade n'a rien vu^, et H A quien Dios quiso bien en Granada ledio de corner »
{C'est à Grenade que Dieu faitvivre ceux qu'il aime;, La meilleure description qu'on ait fait de tirenade et de ses châteaux arabes est celle de l'allemand Adolf Friedrich von Schack qui ajoute à une compétence profonde sur l'art arabe le goût éclairé d'un amateur et l'inspiration d'un poète et dont on peut appeler l'ouvrage i< La poésie L-t l'art des Arabes », le « Cantique
des cantiques n de cette brillante civilisation, comme l'œuvre capitale du franco-hollandais René Dozy en est le « Livre de la chronique. »
Grenade reçut comme la plupart des villes andalouses une colonie romaine. Mais de l'ancienne Illiberis qui se trouvaitsur la hauteurdevant la porte d'EIvira, où l'on peut voir encore maintenant des vestiges d'un château fort mauresque nommé VA^ai^aba, il ne subsiste que quelques pierres insignifiantes avec des inscriptions. Plusieurs archéologues soutiennent que ces pierres romaines n'étaient pas primitivement situées
L'Albaicin ïu de l'Alhambr»,
au lieu où on les a trouvées et que les Arabes les y ont transportées pour s'en servir comme matériaux de construction. Au reste la chose n'a pas d'importance pour nous puisque nous n'avons pas à parler ici d'œuvres d'art ou de monuments romains. L'intérêt de Grenade ne commence pour nous qu'avec l'apparition des Musulmans qui s'y établirent après avoir vaincu les Goths et qui, à l'aide de rigoles et de canalisation amenant l'eau de la Sierra Nevada couverte de neiges éternelles, transformèrent la contrée en un jardin fleuri. Pour ce qui est de l'histoire de l'art, Grenade ne devient remarquable qu'au xiil' siècle, lorsque le Nachride Mohammed Ibn ul Ahmar y fonda un royaume qui après la chute de Cordoue et de Séville attira à lui toute l'activité intellectuelle des Mahométans de la péninsule Ibérique et qui fit refleurir dans son plus bel épanouissement la civilisation arabeenEspagne. Jusque- là Grenade n'avait été qu'une insignifiante ville de
province. Edrisi qui la visita au milieu du xii' siècle l'expédie en quelques lignes tandis qu'il consacre autant de pagesàCordoue. Pourtant Grenade avait atteint autrefois une certaine notoriété : lorsqu'au xi' siècle le tyran Badis suivant en cela l'exemple de ses deux prédécesseurs Zavi et Habbus, orna la ville de palais et d'autres constructions superbes. Mais les Arabes orthodoxes avaient ces souverains en exécration, car ils s'apercevaient avec dépit que les plus fidèles amis et conseillers de leurs princes étaient des Chrétiens et des Juifs, Il en résulta en 1066 une révolution