‹ Cordoue & GrenadeChapitre 7 sur 8 · I. Sous le règne d'Isabelle II · texte numérisé non relu

I. Sous le règne d'Isabelle II

ENADE

soin du palais arabe sous la direction de José Contreras d'abord, sous celle de son fils ensuite et maintenant sous celle de son neveu. Parmi les travaux effectués, il y en a que les amis des arts ne peuvent pas approuver

Niche. Cour dos Myrti

et les reproches que l'on adresse à Contreras et à ses successeurs de s'être souvent mépris sur la peinture des ornements en stuc, semblent fondés, Toujours est-il qu'ils ont mis un terme à l'écroulement du palais et les parties restaurées donnent, malgré les fautes commises, une idée de la splendeur primitive des salles et des cours.

Franchissons maintenant la Puerta de la Justicia que nous avons

trouvée après la fontaine de Charles-Quint. C'est une puissante tour carrée dont toute la portion est est occupée par un porche à arcade en fer à cheval sur laquelle est sculptée une main gigantesque. D'après la légende la puissance des Arabes ne devait être brisée que du jour où cette main

Détail de lu Cour ia Myr

aurait rejoint la clef en pierre ciselée sur l'arcade intérieure. Selon d'autres, cette main ne se trouvait là que pour détourner le mauvais sort, comme les Andalous d'aujourd'hui portent en amulette autour du cou ou à leur chaîne de montre une petite main d'argent, remède assuré contre le mauvais œil. D'autres commentateurs voient dans cette main un symbole de l'Islamisme : les cinq doigts correspondent aux cinq commandements principaux de la croyance mahométane. Quant à la clef elle est l'emblème du pouvoir que Dieu donna à Mahomet son prophète, d'ouvrir

OU de fermer le paradis. Une inscription située au-dessus de la porte extérieure nous apprend que celle-ci fut construite en l'an 747 de l'hégire [1348 de l'ère chrétienne) en 70 jours par Abu Abdallah Abu el Iladjis. A l'intérieur de la voûte sous laquelle on a ménagé trois replis pour en faciliter

le 1j Salle de* Ambassadeurs,

la défense se trouve un autel et une inscription espagnole racontant la prise de Grenade par les « reyes catolicos ». On y voit encore les bancs de pierre où se blotissaient les veilleurs et les niches où ils déposaient leurs armes.

La Porte de la Justice tire son nom de la coutume d'après laquelle les princes arabes (et aussi les princes juifs ; cf. i" livre des Rois 8, 7 et Deutéronome 16, 18) rendaient publiquement la justice devant la porte où cha-

;o GRENADE

cun pouvait venir et faire entendre sa plainte * . La chose d'ailleurs se passe encore ainsi au Maroc. Après cette voûte tortueuse nous gagnons une ruelle étroite et raide qui nous monte aussitôt à une vaste place, la Pla\a de los Algibes (des Citernes), rendez-vous de nombreux porteurs d'eau. Nous avons à gauche l'antique Alcazaba avec ses tours dont la Torre de la Vêla est la plus puissante; à droite une élégante porte dite Piierta del Vino avec un arc en fer à cheval qui se brise à la clef. Cette porte est contiguë à un bâtiment qu'habite le conservateur de TAlhambra et n'a plus d'objet aujourd'hui. La croupe de la montagne était auparavant séparée en deux parties par une muraille qui commençait ici et finissait à la Puerta de HierrOy sur le versant nord-est. Le palais, la citadelle et la mosquée se trouvent d'un côté de la muraille et les logements du per-» sonnel de l'autre. A cette époque la porte en question avait certainement un autre nom. Ce ne fut qu'au xvi® siècle qu'on l'appela la « Porte du Vin », quand un aubergiste s'y fut installé. Au-dessus du porche s'ouvre une élégante fenêtre double dans le goût hispano-mauresque. Une svelte colonnette de marbre sépare les deux arcs en pointe. Depuis que ce bâtiment est habité on a muré ce joli « ajimez » en ne réservant qu'une petite fenêtre carrée. Le dessous de l'ajimez et la bordure de l'arcade sont ornés de riches arabesques et d'inscriptions religieuses. La décoration de la face opposée est mieux conservée. Au lieu de murer l'ouverture du ravissant ajimez on l'a fermée avec un volet imité de vieux ouvrages arabes et composé d'un lattis ajouré selon des figures géométriques. Ici la fenêtre double est flanquée de larges panneaux décoratifs qu'encadrent des colonnettes élancées. L'union de l'ornementation géométrique, végétale et scripturale forme un ensemble délicieux. L'arc du porche fait de brique est enchâssé dans une couronne d'azulejos encore aussi fraîche et aussi brillante à l'heure actuelle qu'au jour où on la mit en place.

Ces carreaux de faïence doivent leur conservation à ce fait qu'ils sont trop élevés pour que la main des visiteurs ait pu les atteindre. Dans les cours et les salles de l'Alhambra où les azulejos non seulement formaient le sol mais revêtaient aussi les murailles jusqu'à hauteur de ceinture, ils ont disparu pour la plus grande partie. Beaucoup de ces azulejos vinrent orner les couloirs et l'évier des cuisines dans les maisons de Grenade. D'autres échouèrent dans les fours à chaux, d'autres dans la poche des touristes. Les boutiques de la calle de los Gomeres et de Mendez Nu nez nous offrent encore aujourd'hui beaucoup de ces « carreaux de

1. Il en était de même des rois chrétiens du moyen âge : les plaids de la porte.

l'Alhambra >', quoiqu'on ne soit souvent en présence que d'imitations plus ou moins habiles. ASéville, surtout dans le faubourg de Triana sur l'autre rive du Guadalquivir, il y a plusieurs fabriques qui produisent de parfaites copies des anciens azulejos arabes et des vieilles poteries. Ce sont probablement les Arabes qui ont apporté d'Afrique cette habitude d'orner avec des faïences l'extérieur et l'intérieur des monuments et comme tant d'autres coutumes maures les Andalous ont dû conserver ce mode de déco-

ration. Toutefois l'ancienne faïence arabe, en ne se plaçant qu'au point de vue matériel, se distingue essentiellement de la faïence espagnole moderne par le fait que cette dernière n'est pas une mosaïque. Les azulejos qu'on fabrique aujourd'hui sont de petites plaques carrées qu'on fait cuire après y avoir imprimé le dessin désiré avec les couleurs les plus diverses. Le maçon n'a plus alors qu'à juxtaposer ces carreaux en les cimentant, car les lignes du dessin se correspondent et le modèle s'achève sans interruption. Les anciens azulejos sont au contraire de petits morceaux unicolores et de formes variées qu'on disposait d'après un modèle pour obtenir les figures qu'on voulait. Nous avons visité à Tetuan, au Maroc, un four à faïence et nous avons observé que l'on y fabrique les

azulejos exactement comme au temps des Maures d'Espagne. D'ailleurs le goût exclusif des Arabes et après eux des Andalous pour les mosaïques de toutes sortes est très remarquable. Presque toujours le pavé de leurs cours et souvent celui de leurs places publiques et de leurs rues présen-

La fontaine de la Cour des Lion

tent une mosaïque où les cailloux noirs dessinent sur un fond blanc toutes les figures possibles et pourraient donner l'illusion d'un tapis s'ils n'étaient pas si durs et si tranchants.

La vaste Plaza de los Algibes tire son nom d'une grande citerne creusée au-dessous d'elle. Elle fut restaurée et agrandie par la « Reine Catholique M après avoir pendant des siècles fourni d'eau la garnison de la citadelle. Comme nous l'avons dit, les habitants de Grenade viennent puî-

ser leur eau à cette citerne. Franchissons maintenant la porte qui mène sur la gauche à l'ancienne forteresse de TAlcazaba dont les bâtiments logent aujourd'hui des employés et des particuliers. Le puissant donjon qui avec la Terre de Comares, son égale, imprime à l'Alhambra son

le).

cachet propre, se dresse maintenant droit devant nous et notre première démarche est pour lui, car de son sommet nous allons apercevoir toute la ville à nos pieds, le Darro dans le fond de sa gorge, vis-à-vis de nous les cavernes des Bohémiens sur la pente de l'Albaicin couverte de cactus, et plus loin la Vega verdoyante entourée de hauteurs arides et roussâtres. Les tours situées en face, sur la colline dont nous sépare le ravin par où

nous sommes montés, sont les Torres Bermejas que nous connaissons déjà. Tournons-nous à présent vers TAlhambra. Le soleil flamboie sur la place des Citernes dont les murs projettent sur le sol jaune une ombre violette. De Tautre côté de la place s'élève un grand bâtiment en pierre semblable à un gigantesque avant-train et dont on ne sait pas si Ton est en présence d'une construction récente ou d'une ruine, tant il parait à la fois vieux et neuf, inachevé et écroulé : c'est le palais de Charles-Quint. Les constructions chétives, basses et modestes, qui se pressent entre ce palais et la muraille extérieure que domine la tour de Comares, renferment les salles et les cours les plus célèbres du château arabe. En plus d'une église et des tours du rempart on aperçoit à Tintérieur du cercle que dessine la montagne, surtout dans la partie qui regarde le vallon boisé, un grand nombre de maisons privées qu'encadre la double verdure des bois et des jardins.

Par de là la crête de l'Alhambra, la hauteur aérienne du blanc Generalife avec son jardin de cyprès, nous salue. Plus haut se dresse la Silla del Moro (la chaise du Maure), un sommet où se trouvent les ruines d'anciens et de très vastes palais d'été. Enfin très loin au dernier plan, nous apercevons la blancheur éclatante des neiges de la Sierra Nevada qui s'élève peu à peu dans une vapeur bleuâtre et forme ce panorama grandiose. Toutes les autres tours de la montagne offrent de semblables points de vue. De la place des Citernes comme de beaucoup de fenêtres du château arabe, le regard plonge sur les rues de la ville, sur l'Albaicin et sur le ravin du Darro. Ces aspects proches ou lointains et surtout ces ruelles de Grenade, dont nous voyons comme à vol d'oiseau les habitants remuer dans les rues, les marchés ou les « miradores» contribuent pour une large part au charme de l'Alhambra. Les rois maures jouissaient là-haut d'une solitude close où pas un œil curieux ne pouvait les atteindre. Mais ils se trouvaient pourtant au milieu de la ville et pouvaient observer de leurs propres yeux tout ce qui s'y passait.

L'entrée du palais arabe contiguë à l'aile construite par Charles-Quint est aussi terne que possible, et nous ne serions nullement étonné qu'elle nous conduisît à une écurie ou à une grange. Quoique le contraste entre la simplicité des murs extérieurs et la splendeur des cours et des salles internes soit de règle dans l'Andalousie maure, il est pourtant probable que l'Alhambra avait autrefois une façade qui s'harmonisait mieux avec la prestigieuse beauté de l'intérieur. L'Alcazar de Séville par exemple présente une façade de ce genre quoiqu'il ait été construit sous la domination chrétienne, mais ce fut par des architectes arabes, dans le style et dans le goût arabes, et environ à la même époque que le château de l'Alhambra.

Tout fait donc présumer que l'entrée principale,décorée d'une façade probablement très riche, devait se trouver autrefois sur l'emplarement actuel du pesant massif élevé par Charles-Quint. Mais comme on a sacrifié à

cette œuvre mort-née tout une aile du château maure, il nous faut maintenant chercher accès par la porte moderne voisine du bâtiment impérial.

Nous remarquons dans le château de l'Alhambra, comme dans la mosquée de Cordoue, deux particularités de l'architecture arabe. En ces deux édifices la cour est le centre de toute la construction et l'absence de plan

fermement arrêté dès le début en toutes ses parties, régulièrement conçu et définitif, se fait sentir de la même façon. Dans la mosquée de Cordoue on pouvait à son gré juxtaposer de nouvelles colonnades aux précédentes

s (côté 5UJ).

sans troubler l'harmonie générale. Le palais de l'Alhambra aurait pu de même comprendre, au lieu de deux cours entourées d'appartements, aussi bien trois, quatre ou cinq cours semblables. Donc il n'y a rien ici qui rappelle un projet d'ensemble. Tout au plus peut-on citer en ce sens la cour des Myrtes que la salle de la Barque, symétriquement soudée, relie à la tour de Comares et à laquelle, avant la construction du palais de

Charles*Quint, on accédait par le portail principal et par une galerie. Dès le seuil le visiteur avait alors devant lui toute l'élégante et merveilleuse colonnade de la cour des Myrtes et apercevait par là le grand bassin, la salle des Ambassadeurs, dont les fenêtres s'ouvrent sur la ville et l'Albaicin. Cet accueil d'une beauté unique devait produire une excellente impression sur les ambassadeurs. Si l'effet est moindre aujourd'hui nous le devons à cette circonstance qu'au lieu d'entrer dans la cour des Myrtes parle milieu de sa face la plus étroite située vis-à-vis de la tour de Comares et où les élégantes colonnades et le bassin allongé vous ménagent une

r dei Lions (restauration).

délicieuse perspective, nous arrivons de biais et n'apercevons tout d'abord qu'un coin de la cour sans les salles d'honneur adjacentes. L'effet se trouve en outre gravement compromis par le délabrement du patio, par sa restauration exécutée au milieu du xix' siècle et par les dégâts de l'incendie de 1890. Malgré tout, la grâce et la splendeur de cette cour, l'élégante harmonie de ses proportions, la richesse de sa décoration qui n'a rien d'excessif sont telles que le spectateur ne peut se soustraire à leur ensorcelante poésie. Les gracieuses arcades et les colonnes fluettes, les stucages aux teintes éclatantes qui revêtent les murailles comme de lourds rideaux de dentelle, les fenêtres à grilles élégamment ajourées, les portes en bois de diverses couleurs, dessinées d'après les plus riches modèles, les deux rangées de myrtes d'un vert sombre qui longent la pièce d'eau, la voûte transparente du ciel qui se mire avec le reste de

ce ravissant tableau dans Tonde immobile, enfin la tranquillité de ce site au seuil duquel meurt tout bruit du dehors et où Ton pourrait entendre frissonner les ailes versicolores des papillons, tout cela vous prend Tâme et vous fait rêver d'une félicité lointaine, paradisiaque, de celle que goûtaient sans doute autrefois les hôtes de cette demeure. C'est le paradis de Mahomet avec ses eaux courantes et ses adorables houris que les artistes arabes ont réalisé dans leur palais. Il fallait un peuple de poètes pour concevoir et pour créer cette féerie où le gypse inerte s'anime pour rivaliser librement avec les glaciales qui grimpent aux fenêtres, avec les stalactites suspendues aux grottes, avec les formes les plus délicates et les plus vaporeuses de la nature, où Ton emprunte tout à l'imagination et presque rien à la réalité, où Ton ne copie du monde extérieur que quelques détails caractéristiques, où l'imitation est même alors si fantaisiste qu'il ne reste pour ainsi dire rien de l'original et qu'on le peut à peine reconnaître.

L'Alhambra et généralement toutes les constructions arabes ont résisté au temps d'une façon étonnante. La conservation des édifices maures nous semble doublement étrange, à nous qui sommes habitués à voir les robustes ouvrages de nos ancêtres tomber en ruines malgré la solidité de leurs matériaux. Là où elles sont exposées au vent et à la pluie, les colossales pierres de taille de nos vieilles églises s'efFrittent et s'émiettent. Mais les murailles arabes faites en terre glaise sont encore aujourd'hui lisses et intactes là où ni la main de l'homme ni les événements particuliers, tels qu'un tremblement de terre ou un incendie, n'ont pu les entamer. Les murs de l'Alhambra sont en tapia, substance dont nous avons, à l'occasion des murailles de Cordoue, décrit la préparation et l'emploi. Toutefois la résistance des sculptures nous surprend plus encore. Les ornements qui revêtent les parois de la cour et des salles ont des lignes et des arêtes aussi fermes et des angles aussi vifs qu'il y a cinq cents ans, et l'on croirait difficilement qu'il puisse s'agir d'un stuc ordinaire. C'est en eifet une sorte de ciment obtenu en moulant une certaine pierre qu'on trouve à Grenade. Chaque visiteur touche involontairement ces sculptures pour s'assurer qu'il n'a pas sous les yeux du marbre ou une autre espèce de pierre comme à Cordoue. Aussi ce stuc de l'Alhambra ne correspond-il pas au nôtre, car il est hors de doute que nos ouvrages modernes en stuc ne pourraient résister aussi longtemps. La preuve en est qu'à l'Alhambra même nous reconnaissons les réparations exécutées depuis l'expulsion des Maures, précisément à ce fait que leurs contours sont émoussés et leurs arêtes arrondies.

La cour que les Espagnols appellent soit Patio de la Alberca (du Réservoir), soit Patio de los Arrayanes (des Myrtes), est un rectangle long de 37 mètres et large de 23, dont les grands côtés sont formés de murailles passées au lait de chaux. Leur seule parure consiste, au rez-dechaussée en des portes à arc garnies d'ornements en stuc, et à l'étage supé-

rieur en d'élégantes fenêtres à ajimez. Ces murs étaient auparavant couverts jusqu'à hauteur de ceinture d'azulejos qui ont presque complètement disparu. Les petits côtés du rectangle décorés de colonnades sont beaucoup plus somptueux que les précédents. La face nord qui s'offre à nous dès l'entrée est la plus simple. Sa galerie repose sur huitsveltes colonnes qui portent sept arcades richement ornées, dont celle du milieu est plus élevée et plus large que les autres. La surface comprise entre l'arc et le toit est occupée par un stucage à jour qui donne tout à fait l'illusion d'une

précieuse broderie. Le toit est dominé par la robuste tour de Comares, muDie de créneaux et flanquée de ses deux petites compagnes. La face opposée (p. 61) au lieu d'avoir un seul étage, comme celle que nous

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venons de décrire.'en a deux. Le rez-de-chaussée avec ses sept arcades et ses murailles en stuc ajouré est dans lensemble pareil à son vis-à-vis. Mais sa toiture soutient un mc^:^aiiiii peu élevé avec un ajimez audessus de l'arcade centrale et une fenêtre plus simple au-dessus des autres. Ses fenêtres sont closes par des volets dont le lattis géométrique est une

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imitation moderne des ouvrages arabes. Au-dessus du mezzanin règne une galerie avec arcades, colonnes et panneaux en stuc qui correspond à celle du rez-de-chaussée, à cela près qu'elle est un peu plus basse. Les murailles dénudées du palais de Charles-Quint dominent cette partie de la cour. Si donc cette portion de l'édifice présente plusieurs étages, on en peut conclure

avec certitude que le reste du palais maure détruit par Charles-Quint avait une hauteur égale. Cette hypothèse est confirmée par les amorces de portes qu'on voit encore aujourd'hui dans les murs des deux étages supérieurs, et qui devaient mener aux pièces adjacentes , maintenant disparues.

Les deux petites faces de la cour son t donc occupées par des galeries d'un peu plus de 3 métrés de large. On a ménagé sur chacun des grands côtés une bordure en marbre de la même dimension, àlaquellesejuxtapose une bande

allongée où poussent des cyprès et des myrtes. Ces deux lignes blanches et vertes encadrent un étroit et long bassin qui communique à ses deux extrémités avec une vasque ronde à peine surélevée. Le toit des deux galeries qui domine de huit mètres le marbre de la cour, est composé d'une mosaïque en bois de cèdre qui se plaît à former des figures, des polygones et des étoiles géométriques d'où résultent des combinaisons toujours nouvelles. Des peintures etdes dorures rehaussaient et accusaient autrefois ces dessins. Elles furent gravement endommagées par des restaurations souvent malheureuses, et par Tincendie qui éclata en 1890 du côté de la tour de Comares. Les chapiteaux de la cour sont tous difiFérents, et c'est à peine si deux des nombreuses portes par où Ton accède aux pièces situées sur les grandes faces, ont une décoration semblable. Ici les arcs ne sont ni pointus ni en forme de fer à cheval. Ce sont presque de vrais demi-cercles qui ne se rapprochent du fer à cheval qu'en ceci : au lieu de prendre immédiatement au chapiteau, la courbure ne commence qu'après une ligne droite parallèle à la direction du pilier. Les chapiteaux des colonnes qui supportent Tare central présentent le vrai type arabe du pendentif avec ses cellules régulières pareilles à de gâteaux de miel. Les autres chapiteaux sont formés par des feuilles de lotus qui s'enlacent de mille façons. Les fûts des colonnes qufr, comme les chapiteaux, sont en marbre blanc, reposent sur des socles très simples. Les deux extrémités sont ornées de moulures circulaires, concaves et convexes. Les panneaux de gypse à jour entre l'arcade et le toit sont divisés en losanges, au centre desquels un écu entouré de motifs de plantes stylisées porte uneinscrîption arabe.

Cet ouvrage est si vaporeux et si élégant que la solidité des matériaux employés stupéfie le spectateur qui s'imagine que la brise la plus légère va crever et balayer les deux faces de la cour, comme elle le ferait de toiles d'araignées. Aussi devons-nous admirer l'habileté des architectes arabes qui donnèrent à un objet d'apparence si fragile, la résistance nécessaire à braver victorieusement les siècles. Ajoutons encore que les arcs sont, du chapiteau à la clef, parés de gracieuses guirlandes en stuc. Outre les portes et les fenêtres de la cour qui toutes sont richement enjolivées de stucages, les niches situées au bout des galeries méritent notre attention. Autrefois elles devaient recevoir des coussins et des oreillers sur lesquels on faisait la sieste pendant que l'eau clapotait et que frissonnaient les feuilles. C'est dans les niches, et là seulement, que les anciens azulejos et les stucages dorés et peints ont gardé leur éclat primitif. Eux seuls nous donnent Tidée de ce que devait être autrefois la splendeur des

murailles. Les faïences affectent surtout desfigfures étoilées et polygonales, tandis que les motifs de plantes stylisées et l'écriture dominent sur les parties stuquées.

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Un élément tout à fait essentiel de l'architecture et de l'ornementation arabes est le pendentif. Tantôt il s'agglutine aux angles comme les alvéoles des abeilles. Tantôt il court sous la toiture comme une frise aérienne. Tantôt revêtant la forme des stalactites il paraît se suspendre au plafond au lieu de le supporter. Ce dernier cas se présente très fréquemment, et l'habitude d'employer le pendendif là où il n'avait rien à faire, engendra bien des erreurs. Un savant prétend que les Arabes n'ont usé de ce tissu

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cellulaire que pour se procurer de l'ombre. Un autre, corrigeant le premier, soutient que le pendentif mauresque ne donne pas d'ombre et que les artistes n'ont eu recours à lui que par répugnance pour les surfaces

lisses. Ces deux thèses sont en partie exactes, mais la raison d'être de ce système d'alvéoles et de stalactites est plus profonde.

L'apparition du pendentif arabe est due à la difficulté où se trouvèrent au début les architectes maures d'élever une voûte sur un support recUingulaire. Pour racheter les angles ils durent employer des blocs de bois qui remplirent peu à peu le vide des encoignures, La structure alvéolaire en résulta d'elle-même, car les entassements successifs de ces masses de bois occupèrent tout l'espace qu'il fallait garnir : la voûte élaitconstituée. Mais quand ce motif architectural eût reçu droit de cité, on l'appliqua

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aussi comme simple ornement à des endroits où il ne s'agissait plus de soutenir uo plafond. La chose ii'explique donc aisément si l'on pense à l'origine du pendentif. Les chapiteaux de la cour des Myrtes dont nous avons parlé sont en marbre, mais ils reproduisentévidemment des modèles en bois sans lesquels le sculpteur arabe n'aurait pas songé à découper ainsi la pierre. Finalement le pendentif devint un type ornemental si important qu'au lieu de l'exécuter en bois ou en pierre, on le coula en gypse par économie. C'est chose difficile que de distinguer si les voûtes sur pendentifs, que nous rencontrerons au passage à l'Alhambra, sont

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réellement en gypse. Il se peut que le stuc peint et doré cache une carcasse en bois, mais on n'a pu jusqu'à présent vérifier ce fait etTétablîr de façon définitive. Quoiqu'il en soit, on conserve au musée de l'Alhambra un entablement cellulaire, composé de morceaux de bois, qui donne sur la structure du pendentif toutes les explications nécessaires.

Une arcade en manière de pignon, formée de stalactites peintes et dorées conduit de la cour des Myrtes à la Sala </(■ lu Bnrcti, ainsi nommée à cause de son plaiond voûté qui ressemble à une barque renversée. C'est dans cette salle qu'éclata un incendie qui détruisit la voûte et qui fit encore d'autres ravages. L'entrée est la partie la mieux conservée. L'artiste y a répandu à profusion toutes les ressources de l'ornementation arabe. Deux niches luxueuses furent pratiquées dans les murs de part et d'autre de l'entrée. Elles servaient probablement de supports à des récipients remplis de boissons fraîches. Les parois de la salle, comme celles de tous les intérieurs hispano-mauresques, sont décorées d'abord de

faïences dorées étincelantes depuis le sol jusqu'à hauteur de ceinture, et ensuite d'un vêtement de stuc jusqu'au plafond que divisent des colonnades, des frises, etc., et où des inscriptions arabes alternent avec des fijçures géométriques et des couronnes de feuillage ou de fleurs. La peinture actuelle de ces ornements n'est pas toujours heureuse. Dans la salle de la Barque, le feu a d'ailleurs noirci les murailles et terni l'éclat des couleurs, et dans les autres salles dont on a restauré la peinture, on a fatalement commis de fréquentes erreurs. Les parties vives étaient sans doute dorées, les creux étaient rouges et les faces des hauts-reliefs étaient bleues. Mais sur ce point on ne peut rien affirmer qui soit certain et définitif.

Après la salle de la Barque nous franchissons une arcade qui correspond à l'entrée de la cour des Myrtes, et qui, comme elle, est garnie de stucages peints et dorés, de stalactites, d'azulejos et de niches pour des vases pleins d'eau. Puis nous arrivons à la salle des Ambassadeurs qui occupe toute la grande tour de Comares. Cette salle qui, paraît-il, servait autrefois à recevoir les ambassadeurs étrangers et où eut lieu le dernier conseil des princes maures avant la reddition de la ville et de la citadelle, est une des pièces les plus belles et les plus riches de l'Alhambra. Raphaël Contreras, le premier conservateur de TAlhambra, n'a pas compté moins de 152 modèles différents parmi les ornements qui revêtent la totalité des parois, et les azulejos au bas des murs, comme les mosaïques du plafond, ne le cèdent pas en variété à ces stucages rayonnant d'ors et.de couleurs. Le sol primitif a disparu mais on peut supposer, par analogie avec les 43,utres salles de l'Alhambra et avec celle de l'Alcazar de Séville, qu'il y avait autrefois un jet d'eau au milieu de la pièce dont le clapotis devait bercer les dormeurs des alcôves.

La Sala de los Embajadores (ambassadeurs) est carrée comme la tour dont elle occupe la largeur. Elle mesure 9 mètres de côté et 1 8 mètres de hauteur (même 19 mètres là où le plafond en bois est coiffé d'une petite coupole). Neuf fenêtres (trois de chaque côté extérieur, le quatrième étant contigu à la salle de la Barque), qui paraissent d'en bas de petites meurtrières mais qui forment ici de hautes et larges ouvertures, laissent entrer la lumière et Tair et ménagent les plus délicieux points de vue sur la ville, sur la Vega et sur la Sierra. Les murailles de la tour sont si épaisses que ces fenêtres ressemblent à de véritables chambres dont chacune aurait au moins 3 mètres de long sur 9 mètres de haut. Les trois baies du milieu sont dédoublées par des colonettes et des arcs ravissants qui reproduisent l'ajimez si cher aux architectes hispano-arabes. L'in-

croyable richesse ornemeatale serait ici plutôt excessive si les divers modèles de polygones, de guirlandes, de frises, d'inscriptions, etc., ne portaient l'empreinte du goût le plus exquis. Dans ce salon des Ambassadeurs

Ealtie de la salle des Deux Sœurs.

le visiteuc s'abandonne au charme irrésistible de ce décor dont l'harmonie l'enivre et dont l'éclat le fascine.

La manière dont les Arabes décorent leurs intérieurs distingue essentiellement leur art ornemental de celui des Grecs et des Romains, Ces derniers comme on peut le voir à Pompéi, laissent leurs murs unicolores et se contentaient d'y plaquer des peintures en perspective, ou de

petits tableaux qui ressortaient sur un fond toujours d'une seule teinte. Mais les Arabes, eux, décoraient d'ornements multicolores non seulement les murailles et les plafonds, mais aussi le sol qui était la plupart du temps revêtu de carreaux semblables à ceux des panneaux inférieurs. Aussi leur fallait-il un sens de la coloration très affiné pour ne pas choir dans un excès de peintures trop voyantes et de bariolages. Ils toisaient d'abord exactement les surfaces à couvrir, puis y traçaient des divisions au moyen d'un quadrillage de losanges, comme dans la cour des Myrtes ou encore d'un réseau dessiné sur de plus anciens modèles. Ces divisions affectent le plus souvent la forme de linteaux saillants ou de guirlandes et de chaînes régulièrement répétées. Enfin dans ces compartiments ainsi obtenus les artistes enchâssaient des motifs de plantes et des inscriptions tantôt enlacées, tantôt isolées. La structure de ces ornements dont le relief plat se détache sur un fond en creux a, au point de vue de l'effet pictural, une importance considérable, car les ors des reliefs, les rouges des cavités et les bleus des méplats latéraux, séparés par les arêtes vives.de la sculpture ne chevauchaient jamais les uns sur les autres, et, loin de donner au spectateur l'impression d'un chaos de couleurs noyées et confondues, lui offraient des tons purs, bien tranchés et nettement distincts. Il est probable, sans être certain, qu'en plus des trois couleurs dominantes (rouge, bleu et jaune), on a dû employer le vert et le blanc. lin tout cas pour ce qui est des azulejos du sol et du bas des murs, on se servit non seulement du bleu et du jaune (le rouge ne s'y trouve nulle part), n\ais encore du brun foncé, du vert, du lilas et du blanc verdâtre.

Les inscriptions dont les Arabes font un si grand usage pour la décoration des murailles reproduisent soit des versets du Koran, soit des renseignements historiques relatifs aux constructeurs des salles où elles régnent, soit des louanges sur les souverains de l'époque, soit enfin des poésies qui célèbrent le maître du lieu, la demeure, les jardins, etc. A l'entrée de la salle des Ambassadeurs on a pratiqué des niches et on les a ornées avec des poésies de ce genre. Le contenu de ces vers nous apprend la destination de ces niches dont on croyait autrefois quelles servaient à recevoir les babouches retirées au moment d'entrer dans la pièce. Mais ce rôle qu'on leur assignait, à supposer même que l'on négligeât la teneur des inscriptions, ne s'accordait pas avec leur hauteur puisqu'elles se trouvent à plus d'un mètre du sol. Voici l'objet de l'une de ces deux niches.

ce Mon mur et mon diadème dépassent tous les autres en éclat. Les étoiles du firmament abaissent vers moi un regard chargé d'envie. Ici se

trouve le vase qui, semblable au fidèle, se tourne vers ta Mecque et adresse dans la Sainte Kibla de la mosquée des prières à Dieu. Je ne le refuse pas à l'assoiffé pour que la boisson le réconforte et jamais je ne me fatigue à une aussi douce tâche, »

L'autre niche célèbre en ces termes l'éclat de ses couleurs : (1 La main du sculpteur m'a brodée comme un tissu de soie et m'a couronnée d'un diadème paré de fulgurants joyaux. Tel le trône de la jeune épousée je lance de flamboyants éclairs. .Mais j'apporte plus de bonheur que lui : un bonheur qui jamais ne s'efface ni ne change. A celui qui s'approche de moi, altéré, j'offre en rafraîchissement la boisson pure, claire, limpide, qu'aucun mélange n'a troublée. On peut me comparer au scintillant arc-en-ciel et au soleil, notre maître à tous, qui le produit. Que la

bénédiction céleste demeure toujours sur les galeries de ce palais, aussi longtemps que les caravanes de pèlerins iront vers le sanctuaire de la Mecque, »

s de la aille lies Deux Soeurs.

Après avoir savouré la splendeur de cette salle et de sa vue superbe sur trois côtés divers, après avoir joui surtout de l'échappée que son arcade ouvrée de merveilleuses et d'étincellantes broderies nous ménage sur la cour des Myrtes; dont les. colonnes et les arcades douées d'une ûnesse et d'une grâce surnaturelles semblent flotter légèrement dans l'air, nous revenons à ce patio pour atteindre, en franchissant une porte moderne, l'aile du palais qui enchâsse la cour des Lions. Entre ces deux cours se trouve une étroite chambre latérale à la cour des Myrtes et une salle non moins étroite, dite « de los Mocarabes », où n'arrive qu'un jour avare

grâce auquel nous nous apercevons que la décoration mauresque a ^«sque complètement disparu. Cette salle fut en 1591 endommagée par une explosion et restaurée ensuite dans le style Renaissance. Mais nous n'avons pas le loisir de déplorer ces événements tant le désir nous presse d'arriver enfin à la cour des Lions dont les voyageurs, les poètes et les peintres, ont célébré la beauté à travers le monde.

uil de U salle des Deui Sœi

Le Patio de los Leones est rectangulaire comme la cour des Myrtes et mesure 28 mètres sur 16. Mais au lieu de présenter comme celle-ci un bassin allongé, celte cour dallée de marbre nous montre en son milieu un groupe d'animaux étranges, soutenant un double bassin d'où partent quatre rigoles qui aboutissent sur les quatre côtés à de plus petites vasques creusées dans le pavé. Les canalisations établies par les Arabes entre l'Alhambra et la Sierra, alimentent l'ensemble du palais dans le sol duquel on trouve presque partout les conduits qui amènent l'humidité et la fraîcheur jusqu'aux jardins, aux cours et aux salles, et qui les remplissent de murmurants clapotis. On s'accorde à donner le nom de lions aux animaux de la fontaine. Ils n'ont pourtant qu'une assez faible analogie avec les souverains du désert, et ressemblent plutôt à ces bêtes

9a GRENADE

fabuleuses dont les sculpteurs dû moyen âge garnissaient les toits de nos églises, et dont on ne rencontre presque jamais les originaux dans la nature.

La cour des Lions est beaucoup plus richement ornée que le Patio de los Arrayanes. Tandis que celui-ci n*a de colonnades que sur deux de ses côtés, celle-là en est complètement entourée. Les arcs qui dans les deux cours ont une structure et une ornementation presque pareille, reposent ici alternativement sur une ou sur deux colonnes. Les faces étroites du rectangle reçoivent en outre deux pavillons saillants qui sont portés par de multiples colonnes et couronnés d'une coupole. La profusion des colonnes est telle (au total 124), que le spectateur éprouve la même impression de surprise devant cette apparente irrégularité, que devant la forêt de colonnes de Cordoue. Ce n'est qu'après un instant que Tétourdissement cesse et que Tœil peut embrasser le plan d'ensemble. Si Ton néglige le doublement des colonnes, les colonnades des grands côtés sont en général presque semblables aux galeries de la cour des Myrtes. Leur largeur est de 2 mètres; celle des galeries des petites faces est de 3 mètres, et les pavillons en saillie ont une surface de 4 mètres carrés. Les colonnes de ces pavillons sont juxtaposées non plus seulement par deux, mais par trois et quatre. Seulement on y ménage toujours un entre-deux suffisant à ne pas gâter la grâce aérienne de Tédifice. Les plafonds de ces deux constructions sont en mosaïque de bois; ceux des galeries latérales étaient aussi du même travail. Les arcades des pavillons au lieu d'être arrondies ont la forme d'une pyramide tronquée, forme que nous retrouvons d'ailleurs à quelques arcs des galeries latérales. Les stucages qu'on prend pour des guipures débordent, à l'intérieur, le pendentif qui, selon son rôle, rachète l'angle de voûte et porte la toiture en bois. Aucune description ne serait capable de rendre la grâce légère, l'élégance féerique et vaporeuse de ce patio qu'entourent des murs ajourés, des colonnes fluettes, des dentelles flottantes et des tapis bariolés. Il n'est pas d'autre monument où l'on sente comme en celui-ci que les Arabes, même après avoir renoncé à la vie nomade, fondé de riches cités et créé une exquise civilisation, gardaient pourtant au fond du cœur une intime nostalgie des déserts où avaient vécu leurs ancêtres. Que sont en efiFet ces frêles colonnes sinon les mâts qui supportent la tente du Bédouin, parée de riches tapis et de luxueux rideaux. Ces murailles stuquées ne ressemblent nullement à de solides constructions en bois ou en pierre. Elles rappellent à ce point des étoffes brodées qu'on ne peut se défendre à première vue d'une telle assimilation et qu'on se voit forcé de revenir toujours à cette même compa-

raison. Non! Ce ne sont pas des murailles de pierre mais bien des tissus qui flottent au vent, des tapis et des rideaux somptueusement ouvrés où l'on enchi'issa des ors et des joyaux. Ce n'est que la tente du Bédouin,

précieuse et féerique. Et la fontaine qui gazouille au milieu de la cour et distribue de tous côtés ses eaux murmurantes achève ce tableau de l'oasis avec sa source fraîche autour de laquelle les nomades ont dressé leurs abris, à l'ombre des palmiers frissonnants.

Tout autour du Patio de los Leones se trouvent des salles plus petites auxquelles on accède par quelques marches de marbre et qui presque

toutes ont au centre de leur pavage un bassin communiquant par un conduit à découvert avec la cour des Lions. Nous avons déjà franchi la salle ouest dite de los Mocarabes en face de laquelle s'ouvre la salle de la Justice. On aperçoit au sud la salle des Abencérages et au nord, à travers la salle des deux Sœurs et la salle adjacente « de los Ajimeces » (fenêtres doubles) le verdoyant et paisible jardinet de la Lindaraja. La salle des Abencérages tire son nom de cette noble famille maure de Grenade qui comme les Colonna et les Orsini à Rome, comme les Montaigus et les Capulets à Vérone, luttait pour la primauté avec la non moins puissante famille des Zegries. Ferez de Hita dans ses « Guerras civiles de Granada » raconte déjà l'histoire de ces deux races. Sous le règne de Boabdil leur rivalité s'accrut au point de devenir une inimitié mortelle. Un jour les Abencérages triomphèrent de leurs adversaires dans un tournoi sur la Vivarrambla. Alors un Zegrie alla pour se venger trouver le roi, accusa ses adversaires d'entretenir des intelligences avec les Chrétiens et chargea en particulier un des Abencérages du crime d'avoir séduit la reine. Sur ce Boabdil entra dans une fureur telle qu'après avoir convié tous les Abencérages pour une fête à l'Alhambra, il les fit tous massacrer dans la salle sud de la cour des Lions. Sous cette forme l'histoire est fortement contaminée de légendes et de fables. Pourtant il semble qu'une aventure analogue ait été déjà rapportée au sujet d'une des salles de la cour des Lions. L'historien Marmol Carvajal qui vivait longtemps avant Ferez de Hita et qui, né à Grenade, est toujours remonté aux pures sources de l'histoire des Maures ne sait rien encore de cette affaire, mais raconte une anecdote tout à fait semblable. D'après lui le père de Boabdil, Muley Abul Hasan se sépara de sa femme pour épouser une chrétienne, Isabelle de Solis, que les Arabes appelèrent Zoraya. C'est alors que pour assurer la couronne au fils de celle-ci il fit décapiter dans la salle de la cour des Lions tous les fils qu'il avait eus de son premier mariage. Mais Taîné qui précisément devait être plus tard le roi Boabdil, fut sauvé par sa mère qui le descendit de la tour de Comares au moyen d'une corde. En ces circonstances les Abencérages se déclarèrent pour Boabdil contre son père barbare. Quoiqu'il en soit, une telle histoire n'a rien d'impossible car de semblables meurtres furent très fréquents à la cour des princes maures. C'est ainsi qu'Abdurrhaman, le fils du calife Hakem de Cordoue, invita les bourgeois les plus notables de Tolède et les fit assassiner dans la forteresse, et, il n'y a pas cent ans encore, Mehemet AH fit massacrer dans la citadelle du Caire 470 chefs mamelucks qu'il avait conviés à une fête. Si donc l'histoire des Abencérages n'est pas exacte, elle est du moins fort

bien inventée et des légendes populaires qui font passer pour des taches de sang les taches de rouille qu'on aperçoit sur le marbre blanc du bassin sont analogues à celles de tous les peuples et de tous les temps.

Vaw de l'AHisinbra.

La salle oii s'est joué dit-on, en drame terrible est une des plus belles du château arabe. Ce rectangle allongé se décompose en un carré central flanqué de part et d'autre d'une pièce peu élevée dont il est séparé par des colonnes élancées que couronnent de somptueux arcs arrondis. La décora-

GRRNAnK

tion faite d'azulejos et de stucages ressemble à celle que nous avons déjà décrite. Les archives de l'Alhambra nous apprennent que cette salle fut, en même temps que sa voisine la salle de los Mocarabes, presque complè-

tement détruite et restaurée sous la direction de Berruguete, l'architecte bien connu. On se servit pour façonner les ornements en stuc des anciennes formes de bois qu'on avait sous la main à l'Alhambra et avec lesquelles les ouvriers arabes avaient autrefois obtenu la décoration primitive. Pourtant les panneaux inférieurs sont en partie habillés de carreaux Renais-

GRENADE qj

sance. Le plafond de cette salle est un des plus exquis chefs-d'œuvre de l'art arabe. Les pendentifs ont atteint ici une splendeur inouïe. Avec ses dorures et ses couleurs flamboyantes, avec ses fines colonnettes. avec ses mille alvéoles bigarrées cette voûte donne l'illusion d'une de ces grottes féeriques qui pleurent de la pierre. On pourrait peut-être comparer cette coupole à une pomme de pin quoique l'image ne suffise pas à faire comprendre toute la splendeur étrange de l'ouvrage. Devant l'impuissance

des mots nous nous résignons à renvoyer le lecteur aux gravures. Toutes les parties de cette voûte qui semble la création d'un caprice fantastique sont néanmoins exactement mesurées et rigoureusement calculées Avrai dire nous y chercherions en vain de ces grandes lignes qui nous rendent intelligibles les constructions égyptiennes, grecques ou gothiques. Cette coupole est faite de mille détails dont chacun se subdivise lui-même en mille autres particules. Elle produit sur nos yeux l'impression d'une poussière tombée des ailes d'un papillon et qu'on verrait à travers un microscope, ou bien des étoiles et des polygones lumineux d'un kaléidoscope. II faut se faire violence pour s'arracher à cette enivrante impression d'ensemble et pour s'attacher aux lignes géométriques fondamentales qui font preuve de laborieuses vétilles plus que d'une envolée géniale.

Huit pendentifs auxquels semblent s'accrocher de grêles colonnettes à franges d'or qui soutiennent eiFectivement les alvéoles en stuc bariolé transforment au second étage le carré en un polygone de seize côtés dont chaque face reçoit une fenêtre à arcade flanquée de fines colonnettes par où filtre une douce lumière. Sur ces colonnettes s'élèvent trente-deux nouveaux pendentifs dont quatre s'unissent pour former une plus grande masse de stalactites et, se rencontrant finalement au centre de la voûte, font une figure qui rappelle celle de la pomme de pin. La ressemblance qui existe entre les modèles décoratifs des arcs dans Tune et dans l'autre chambre latérale permet de conclure avec certitude que ce ne sont pas les ornemanistes primitifs qui ont travaillé à cette salle puisque partout ailleurs ils se donnaient la peine de varier leurs types. Pourtant les ouvriers chrétiens qui ne possédaient évidemment pas assez les formes arabes pour obtenir une diversité de détail aussi riche que celle des autres salles de l'Alhambra se sont habilement tirés d'affaire en variant la façon de peindre et de dorer le stuc. Ce qui là- bas est rouge est ici doré, et ainsi du reste. Ils sont arrivés à produire un effet de surprise sur le spectateur qui s'imagine voir des figures et des lignes toujours différentes et qui s'aperçoit après coup qu'elles sont identiques.

La Sala de la Insticia à l'extrémité est de la cour des Lions est moins une salle qu'un long couloir ou plutôt qu'une grotte allongée avec des suspensions de stalactites, qui tantôt s'élargit, tantôt se resserre et. fait une impression presque plus fantastique encore que la haute salle des Abencérages. Trois portes conduisent de la cour a la galerie que des piliers vêtus d'azulejos et de stucages colorés, que des colonnettes et que des arcades pyramidales garnies de stalactites partagent en sept portions. Chacune de ces divisions contient une arrière-pièce à peu près complètement obscure. Les trois parties qui communiquent par des portes avec la cour des Lions sont coiffées de coupoles par où tombe la lumière. La structure de ces voûtes rappelle celle de la salle des Abencérages mais en plus bas et en plus petit. Ce qui dans la salle de la Justice attire le plus l'attention du visiteur, ce sont les peintures qui occupent le plafond des arrièrechambres. Ces œuvres sont les seules que nous possédions de l'art pictural hispano-arabe. Aussi méritent-elles l'intérêt dont on les a jusqu'à présent honorées. KUes sont exécutées sur cuir avec des couleurs au blanc d'oeuf et clouées sur des lattes de bois. Le fond du panneau central est doré; celui des deux autres est bleu foncé avec un semis d'étoiles d'or. Le tableau du milieu représente dix personnages assis sur des coussins ])rodés. Ils sont habillés d'amples vêtements, ont des turbans sur la tète

et des poignards au côté. Mendoza qui comprenait l'arabe et qui naquit seulement trente ans après la prise de Grenade rapporte qu'il y avait dans une salle de l'Alhambra les portraits de dix rois maures dont les originaux étaient encore connus de quelques vieilles gens de la ville. Comme les

Façade Je la Mosquée. Albaml"i

armoiries des rois maures de Grenade (à un écu de gueules barré d'une fasce d'or) sont plusieurs fois répétées sur ces peintures, il semble établi que nous ayons ici affaire aux portraits des princes arabes de (Trenade. Si la relation de Mendo;;a est exacte, le tableau doit appartenir à la deuxième moitié du XV siècle, c'est-à-dire à la dernière floraison delart arabe en Espagne.

Comme la manière des deux autres peintures, qui juxtaposent Mahométans et Chrétiens dans des scènes de chasse et d'amour, répond exactement à celle du portrait des rois, on en peut conclure que ces trois œuvres

r d« U Mosquée de^l'Alhambr*.

sont du même peintre qui au demeurant n'était pas un grand artiste. Ces ouvrages assignent à l'art pictural arabe un niveau aussi bas que celui qui est dévolu à la statuaire arabe par les lions de l'AIhambra, par le cerf du musée de Cordoue, et par le peu d'autres sculptures qui nous soient parvenues. Les contours sont raides et gauchement cernés par une teinte noire, les surfaces planes sont unicolores. L'artiste n'avait que de très

GRENADE loi

vagues notions sur la perspective et sur l'alternance de la lumière et de Tombre. Aussi est-ce une idée vraimentétrangequed'avoirvoulu rapporter ces œuvres à des artistes chrétiens connus. Il y a même eu des gens pour attribuer ces tableaux à Van Eyck qui en 1428 vint en Espagne avec une mission ' ou à son élève Roger de Bruges'. Cette tentative franchement

Ditiil du Piliis de CharUs-Qu

comique résultait de cet axiome devenu un article de foi, savoir : que les Mahométans n'ont jamais représenté des êtres vivants. Et on a cherché par toutes les explications possibles et impossibles à faire cadrer ce préjugé avec la réalité qui s'y refusait.

Les deux peintures des chambres latérales comportent chacune un grand nombre de scènes variées que reliait sans doute un roman ou un

Il vint n - Roger V

me à Grenade 1 der Weyden o

t y fit lu portrait du r . de la Pâture.

conte. Elles illustraient probablement une légende de Grenade dans le goût de celle que nous racontent Ferez de Hita, Washington Irwing ou Soler. Le tableau qui tapisse le plafond des chambres du nord représente trois chevaliers chrétiens combattant à cheval un lion et un ours; ensuite un chevalier déposant aux pieds d'une dame Tours abattu ; un chevalier et une dame causant près d^une fontaine ; un Arabe à cheval tuant un sanglier; des domestiques et des valets aftairés autour du sanglier mort ; le même Arabe qui tient son cheval par la bride et oiFre le sanglier à sa dame. Le fond de cette scène consiste en un château crénelé et muni de tours d'un caractère gothique. La peinture de la niche du sud situe aussi quelques-unes de ses scènes en pays chrétien, car on y voit aussi des tours et des citadelles gothiques. On y aperçoit une dame conduisant un lion par une chaîne : un homme des bois tout poilu l'attaque et un chevalier chrétien la défend ; un combat où un chevalier musulman traverse de sa lance son adversaire chrétien : une dame assiste à la lutte du haut de la terrasse d'une tour; deux Chrétiens combattant Tun avec un lion, Tautre avec un ours; un chevalier et une dame regardant du haut d'une tour un couple assis qui joue aux échecs ; enfin un Arabe en chasse poursuivant un chevreuil.

Ces ouvrages prouvent, comme nous l'avons dit, à quel point la peinture était faible dans l'Andalousie maure et on est un peu étonné de lire chez les écrivains arabes des descriptions d'oeuvres d'art qui nous permettraient d'attendre quelque chose de différent et de plus relevé. Macrisi nous parle de deux portraits de femmes : l'une enveloppée dans de blancs tissus flottants semblait entrer dans la muraille noire; l'autre, de rouge vêtue, sortait d'un mur jaune et s'avançait vers le spectateur. Le même écrivain signale un escalier rendu sur le mur avec un tel réalisme que les étrangers abusés venaient donner contre la paroi au moment où ils voulaient mettre le pied sur la première marche. Il ressort de tout ceci que les peintres arabes du Caire mentionnés par Macrisi au x** siècle, pour peu avancés qu'ils étaient dans l'art de distribuer la couleur, la lumière et l'ombre, possédaient du moins la science de la perspective. Il se peut que la peinture restât circonscrite au Caire. Peut-être même recula-t-elle dans la suite. En tous cas les tableaux de l'Alhambra n'ont pas un trait commun avec ceux que décrit Macrisi.

Une autre œuvre d'art arabe qui était auparavant au pied de la tour de la Vêla et qui se trouve maintenant dans la salle de la Justice est un sarcophage qu'on utilisa plus tard comme bassin, avec des hauts reliefs représentant des animaux stylisés, surtout des cerfs, des lions et des

OKENAUE inî

oiseaux. Cet ouvrage assez maladroit et grossier nous prouve encore une fois que les artistes arabes n'atteignaient à la perfection que quand ils s'éloignaient de la nature et j^renaient leurs modèles non pas dans la réalité mais dans leur fantaisie et dans la géométrie. Dès l'instant qu'ils copient la nature, ils sonl raides et gauches et leurs portraits d'hommes et d'animaux ft)nt presque l'effet de ces dessins naïfs des enfants, ou des indigènes d'Australie. Mais c'est précisément parce qu'ils lournent de

parti pris le dos à la réalité, et (^ue leur imagination ne s'aide que du compas, qu'ils sont pour le moins d'incomparables ornemanistes et en tout cas des architectes très personnels et très intéressants.

En face de la salle des Abencérages trois marches de marbre conduisent à la 5<i/ii lie las Dos Hermanaxàe!^ Deux Sœurs}, la pièce la plus délicieuse de l'Alhambra au jugement unanime de tous les visiteurs. Elle doit son nom à deux grandes dalles de marbre enchâssées dans le sol. Son ensemble qui est tout à fait analogue à celui de ta salle des Abencérages s'en distingue par une ornementation plus riclie, par une coupole sur pendentifs encore plus fantastique et par de plus grandes dimensions. Deux

superbes portes qui, à la différence de celles des Abencérages fortement restaurées, sont encore dans leur état primitif, présentent des panneaux de bois ouvré qui ne le cèdent en éclat ni aux stucages ni aux azulejos ni au tissu d'alvéoles de la voûte. Mais ce qui est plus ravissant encore c'est l'échappée qu'on a de la cour des Lions sur la paisible et secrète intimité du jardinet de la Lindaraja dont on aperçoit les arbres et les buissons verdoyants à travers la double enfilade de la salle des Deux Sœurs et de la salle des Ajimeces somptueusement parées d'arcades où pendent des stalactites et où le gypse étincelle, — et à travers la double fenêtre du Mirador même de la Lindaraja (p. 87).

Dans la salle des Deux Sœurs toutes les ressources de l'art ornemental arabe ont été prodiguées avec un éclat incomparable. De quelque côté qu'il se tourne, l'œil rencontre toujours l'harmonie berceuse des lignes et des couleurs qui, dans un jeu éternellement varié, se fuient et se poursuivent, s'embrassent et s'écartent en exécutant des dessins et des figures toujours nouvelles, et s'épuisent à nouer de surprenants lacis. Dans aucune autre pièce de l'Alhambra ni même dans aucun autre édifice arabe, la couleur et la forme des azulejos n'est aussi riche et aussi variée que dans cette salle. Sa coupole composée de mille petites cellules est en son genre la plus belle création de l'art arabe. Les inscriptions murales sont considérées comme les plus beaux modèles» qu'ait reproduits l'écriture arabe. Tout dans cette salle est achevé en beauté, en richesse^ en invention et en goût, et il est peu de monuments au monde qui nous puissent présenter un ensemble aussi féerique que celui de cette pièce avec ses perpétuelles surprises, avec l'indescriptible splendeur de ses ors, de ses rouges, de ses bleus, de ses verts, de ses formes mille fois diversifiées, de son jour tremblottant et discret qui tombe par les fenêtres de la coupole et se brise aux alvéoles dorées. Cette salle, comme celle des Abencérages, est divisée en trois parties : un carré central et deux pièces latérales un peu surélevées qui servaient sans doute de chambres à coucher et dont les arcs maintenant ouverts devaient être autrefois fermés par de somptueux rideaux. Ainsi que nous l'avons vu précédemment, de superbes pendentifs transforment à environ sept mètres du sol le carré central en un polygone de seize côtés. Cette division est multipliée plus haut par de plus petits pendentifs produisant une construction cellulaire fermée, doublement fantastique dans son apparente irrégularité, qui, avec ses gouttes de pierre et ses petites voûtes, forme la carapace écaillée et concave du plafond. Au-dessous de la coupole, entre les ravissantes colonnettes des huit pendentifs inférieurs s'ouvrent quatre fenêtres (une de chaque côté) garnies

d'arcades qui répondent à celles des portes du rez-de-chaussée. Ces fenêtres closes par des grilles faites de morceaux de bois artistement tournés donnent sur les appartements de l'ancien harem situé à l'étage supérieur. Les femmes pouvaient se tenir cachées derrière ces treillages et assis-

Feoétre double de la Moaquée. Car

ter sans être vues aux fêtes qu'on célébrait au-dessous d'elles. Les grilles actuelles sont des imitations modernes, sauf celle qui domine la porte d'entrée et qui est un ouvrage arabe.

Les anciens architectes qui construisirent cette salle merveilleuse avaient une conscience exacte de leur mérite. La teneur des inscriptions murales nous le prouve. Comme partout ailleurs dans l'Alhambra on retrouve ici la devise des Nachrides : « Dieu seul est vainqueur! Qu'il soit loué ! » Mais on célèbre tout à côté avec lyrisme la splendeur de

io6 GRENADE

la salle et de sa décoration. Une de ces inscriptions demande au spectateur si le revêtement des murs ne semble pas fait de pierres précieuses. Une autre commence ainsi : w Je suis le jardin paré de beauté dès « la première heure du matin. Regarde ma grâce et tu reconnaîtras ma « valeur. J'accepte fièrement la lutte avec tout ce que Tavenir et le passé « peuvent contenir de plus exquis. Dieu seul est capable de construire t< un plus beau iHonument. O comme cette salle réjouit nos yeux ! Comme « l'âme du fidèle s'y sent heureuse... Les étincelantes étoiles brûlent du V désir de se fixer en cette salle et de quitter la voûte du ciel. La lune '• s*approche et s'entretient doucement avec sa splendeur. Il ne serait M pas étonnant que les planètes abandonnassent leur demeure céleste et « les hauteurs du firmament pour venir servir mon Seigneur dont le serti vice est plus noble. Un porche incomparable ouvre cette salle et fait de « ce palais un lieu plus splendide que le ciel. Cette porte orne la salle « comme un vêtement somptueux et ses riches couleurs dépassent en (• beauté les tapis de l'Yémen. » Les artistes arabes pensaient, on le voit, en décorant leurs salles, aux riches étoiFes de l'Orient. D'ailleurs cette comparaison s'impose à tout visiteur.

On a placé dans la salle des Deux Sœurs le célèbre vase de l'Alhambra qui est à notre connaissance une des plus belles céramiques arabes. Il fut trouvé dans les jardins de l'Alhambra en même temps qu'un autre vase soidisant rempli de pièces d'or qui fut, lui, brisé lors de son invention et disparut plus tard. Celui qui nous occupe remonte, d'après son inscription, à l'année 1320, mesure i mètre 35 de haut et présente un ornement bleu et or sur un fond blanc jaunâtre. Sa décoration n'est pas sans analogie avec le stucage mural et se compose de lignes diversement enlacées qui rappellent çà et là des figures végétales et scripturales auxquelles se joignent sur les deux flancs et à mi-hauteur deux formes d'animaux fortement stylisés dans lesquelles de célèbres connaisseurs ont reconnu des gazelles, des biches ou même des lamas. L'ornementation comme celle des murailles se développe sur toute la surface et ne laisse pas un seul espace inoccupé. Ce vase ainsi que les azulejos répandus dans toutes les salles prouve que les Arabes d'Andalousie avaient porté la céramique à son plus haut développement. Quand on compare, en effet, ces vieux azulejos aux majoliques étincelantes comme du métal, on est surpris de constater leur similitude. Aussi est-il assez vraisemblable que les Italiens tiennent cet art des Musulmans espagnols. La majolique est, on le sait, originaire de l'île de Majorque et il est hors de doute que les Arabes d'Espagne y avaient fondé une importante fabrique de céramique. Les fabriques d'An-

dalousie les plus célèbres se trouvaient à Valence et à Malaga, et Ibn Batutah fait, en 1350, l'éloge des poteries de cette dernière ville, « que l'on envoie dans les pays les plus éloignés ».

Figur

Après une antichambre allongée dont l'arcade est aussi somptueuse que celle qui conduit à la cour des Lions et dont la voûte sur pendentifs, les azulejos et les stucages rivalisent de beauté même avec ceux de la salle des Deux Sœurs, on arrive a une exquise pièce en saillie, par l'élégant ajimes de laquelle on aperçoitun enclos paisible et poétique, le jardinet de la Lindaraja, ainsi que des bâtiments qui font partie de l'Alhambra

io8

liKENADE

mais n'appartiennent pas h l'ancien ch&teau arabe. Ils furent élevés sous Charles-Quint ou même plus tard. C'est dans une des chambres de cette aile moderne qu'habita Washington I^^ving et qu'il écrivit ses « Taies of the Alhambra ». De cette antichambre du Mirador de Lindaraja une porte conduit à gauche dans l'aile moderne que Julio de Aquiles et Alexander

Salle d« la Tour d.

Mayner ontdécorée à la manière des Loges de Raphaël avec des guirlandes et des grotesques. Cette aile et son ornementation datent de Charles- Quint et présentent peu d'intérêt. 11 en est de même du Putio de la Reja, construit en 1555 et du long corridor décoré dans le même goût et par les mêmes artistes, lequel, parti de la tour de Comares, longe la pente de la montagne d'où l'on a des échappées superbes, et arrive au Tocador de la Reina, ravissant pavillon offrant une belle vue sur la tour de Comares, l'Albaicin et le Generalife. Cette tourelle aérienne ouverte de tous côtés remonte certainement à l'époque des Maures, comme le prouvent les colonnes, les chapiteaux et quelques inscriptions. Mais c'est sous Charles-Quint que ses murs furent stuqués et décorés par les artistes déjà nommés avec des vues de Tunis illustrant l'expédition de l'Empereur

GRENADE loq

contre cette ville. Sous le Tocador se trouve une salle dont certaines parties ont gardé leur ancienne ornementation arabe et qui communique par un étroit couloir avec les voûtes souterraines de la tour de Comares. Ce couloir qui servait à la défense courait, à l'intérieur des murailles, tout autour de la montagne et reliait toutes les tours entre elles. Maintenant il n'est plus abordable, et pour accéder aux souterrains de l'AIhambra

AààÂàAà

Détail i rinlèriciir de la Tour Je la CaiilivM.

ouverts aux visiteurs, il faut nous adresser au Patio de la Mc^quHu ' 'nu tiel Aiexuar) dont nous n'avons pas jusqu'à présent parlé.

Cette cour appartient à l'aile la plus ancienne du château qui fut construite au commencement du XIV siècle par Abul Valid Ismael. Les pièces environnantes utilisées depuis longtemps par le personnel du château contiennent des restes très curieux de l'ancienne ornementation arabe. La muraille sud du patio offre un intérêt exceptionnel. Elle, est percée au rez-de-chaussée de deux portes rectangulaires et à l'étage supérieur de trois fenêtres garnies de somptueux arcs arrondis (une fenêtre centrale simple flanquée de deux fenêtres doubles que partage une frêle colonne). Les parties inférieures des murs parées d'azulejos et toutes les

à-dirf de 1;

no (^RENADK

autres surfaces vêtues de stucages ne le cèdent presque en rien à celles des plus belles salles de TAlhambra. Ajoutons un fait unique dans le château arabe : un toit qui fait saillie avec des sommiers richement peints et sculptés. Les autres cours du palais devaient certainement être garnies d'une toiture semblable qu'on enleva par la suite, car la surface de TAlcazar de vSéville, plusieurs maisons de Grenade et de Tunis comme aussi plusieurs autres villes du Nord de l'Afrique possèdent des toits saillants tout à fait pareils. Les autres faces de la cour son^ complètement défigurées par des bâtiments neufs. Seules une grande arcade aiguë et surélevée et une colonnade avec de jolis chapiteaux méritent qu'on les regarde (côté nord). Il est probable qu'on n'a pas affaire ici à des restes du vieux château arabe mais à des additions de style « mudejar ^du commencement du xvr siècle. Sur le côté est de la cour se trouve le Mexuar, l'ancienne Salle du Conseil reconstruite sous Charles-Quint et transformée en chapelle qui malgré le traitement barbare qu'on lui infligea put conserver de grandes surfaces murales couv^ertes d'azulejos et de stucages, des chapiteaux et des colonnes. Il est vrai que ces dernières ne reposent plus à leur place primitive, car lors de la reconstruction on utilisa les matériaux des ailes qu'on avait détruites. Après cette chapelle chrétienne on atteint une petite mosquée arabe dont la muraille sud-est est occupée par un étincelant mihrab.

Il nous reste à visiter les Bains situés au dessous et près de la cour des Myrtes auxquels nous arrivons en venant du Patio de la Mezquita (situé à q'uatre mètres environ plus bas que les autres cours du château) par un couloir souterrain nommé w Viaducto » qui, aboutissant à l'extrémité nord de la cour des Myrtes, débouche à gauche dans la salle des Nymphes (au-dessous de la Sala de la Barca) et dans les caveaux inférieurs de la salle des Ambassadeurs, — à droite dans la salle des Bains. La première pièce où nous entrons est la salle de repos, la « Sala de las Camas » dont une partie est très bien conservée et dont l'autre n'a pas été très heureusement restaurée par Raphaël Contreras. Les niches de part et d'autre de l'entrée qui contenaient autrefois des coussins sur lesquels on se reposait après le bain sont élevées à environ o"',5o au-dessus du sol et recouvertes d'anciens azulejos dont le dessin géométrique fait un admirable contraste avec les azulejos du pavé. Au centre de cette pièce se trouve une vasque en marbre, et quatre colonnes portent sur leurs jolis chapiteaux les galeries percées d'arcades de l'étage supérieur où des musiciens prenaient place pour bercer de leurs mélodies les personnes qui reposaient au-dessous d'eux. Le plafond de cette salle est fait d'une

mosaïque en bois qui offre avec celui de la salle des Ambassadeurs de grandes ressemblances. Après cet apodyterium ' on accède par le frigidarium, sorte d'antichambre, au laconicum, salle principale des bains,

qui a extrêmement souffert et où l'on ne voit plus que quelques restes de lancienne décoration. Cette pièce dont tous les habitants du château usaient sans doute en commun est reliée à une petite chambre à coupole

I. Dans Ic^ liuins antiques ■s liains froids; k hii'iinïriiii

■ap,.j,i

t lo Vfstiaire ; li' friyidiir

112 gre;nade

nommée « le bain du roi » probablement parce qu'elle servait au seul prince. La disposition d'ensemble de ces bains coïncide avec celle des bains orientaux actuels, ^ De la salle de repos on passe dans le joli jar-

Cour du Geneia1ir« (faci

.r-ale).

din de la Lindaraja que nous avons déjà aperçu du Mirador de la Lindaraja et où une vasque originaire de la cour de la mosquée et garnie d'une inscription arabe mérite l'attention du visiteur.

Après avoir parcouru toutes les pièces du château lui-même, il nous faut visiter maintenant, dans la mesure de leur intérêt, les autres édifices

GRRNADF,

situés à l'intérieur de l'enceinte de l'Alhambra. Signalons tout d'abord le palais de Charles-Quint dont la masse paraît pesante à côté du château arabe si grêle, et qui est un des plus remarquables monuments du style de

sud].

la Renaissance italiennne qu'on ait élevé en Espagne. D'ailleurs rien n'y est proprement espagnol. Ce ne sont pas en effet les tours et les lions de Castille et de Léon mais bien l'aigle impérial et la croix de Bourgogne qui régnent au bas de toutes les armoiries. A cette époque il n'y avait, pour ainsi dire, pas d'art espagnol. L'activité du pays était dirigée vers d'autres objets. Les Conquistadores envoyaient d'Amérique des flottes chargées

d'or. Les armées espagnoles combattaient dans tous les pays de l'Europe et même en Afrique et en Amérique. On acquérait plus de gloire dans le métier des armes que dans les arts de la paix. En outre les trésors apportés du Nouveau-Monde permettaient aux Espagnols de faire venir des artistes et des œuvres d'art de l'étranger. Voilà pourquoi les trésors de Tart basallemand et italien se touchent dans le musée du Prado. C'est ainsi que El Greco(Theotocopuli), Antonio Moro (Antonin Moor), El Bosco (Jérôme Bosch) et bien d'autres furent attirés en Espagne et devinrent des Espagnols. C'est ainsi qu'on apporta d'Italie non seulement des parties monumentales toutes faites mais des façades entières. — L'ensemble du palais de Charles-Quint représenta un carré qui enferme une cour circulaire intérieure. La construction en fut commencée par Machuca en 1527 et ne fut jamais achevée. Si ce bâtiment se trouvait ailleurs tout le monde s'accorderait certainement à admirer la pureté de son style, l'harmonie de ses deux étages, la noblesse de ses proportions, de ses colonnes, de ses corniches, de ses fenêtres, etc., et la merveilleuse beauté de ses sculptures. Mais à côté du château mauresque il ne semble qu'une masse grossière et fait déplorer la disparition de l'aile que Ton a détruite pour l'édifier. La cour intérieure, terminée seulement en 1616, avec ses riches colonnades à Tétage supérieur est spécialement belle. Beaucoup de sculptures extérieures, surtout les reliefs représentant des scènes de combat, méritent d'être regardées. Un tremblement de terre, événement fréquent à Grenade, aurait, dit-on, empêché l'empereur d'achever cette construction.

Trois églises ou chapelles chrétiennes sont situées sur la croupe de l'Alhambra mais elle ne valent pas la peine d'une visite. La plus grande, Santa Maria, occupe la place de l'ancienne mosquée qui fut démolie en 1576. La plupart des tours de l'enceinte ont conservé une partie de leurs belvédères avec une jolie décoration et des points de vue superbes. Le plus remarquable est le Palacio del Principe qui s'élève à l'est du château de l'Alhambra. C'est un petit castel à part qu'on appelle ordinairement, à cause de sa vue ravissante, Mirador de Buena Vista ou Torre de las Damas. Un des grands personnages de la cour arabe de Grenade y habitait certainement autrefois. Son mirador est orné d'azulejos et de stucages comparables aux plus belles décorations de l'Alhambra. Dans le Carmen de Arratia^ ravissante villa située au milieu d'un jardin ombreux à l'intérieur de l'enceinte, se trouve une petite mosquée mauresque dont les murs sont tapissés de haut en bas d'étincelants àzulejos et de brillants stucages et dont les jolies fenêtres doubles offrent une vue délicieuse. Un lion de pierre qui ornait évidemment autrefois une fontaine

mauresque, se dresse dans le jardin attenant à ce bâtiment. Outre la tour des Infantes, la Torre de la Caiitîva mérite une visite car sa superbe salle est garnie de remarquables stucages. Malheureusement on n'a pas assez de temps pour escalader en détail la montagne de l'Alhambra. On se heurte partout à des vestiges du temps arabe cachés sous de luxuriantes broussailles et sous des éboulis de décombres, à des tours et à des portes étouffées par le lierre, à des murailles écroulées, à des colonnes

^P^VA-îi Jj

u Generalife (face septentrionale).

crevassées, à d'anciennes salles de fête où l'on distingue encore des restes de leur ancienne splendeur et où loge maintenant une population loqueteuse qui poursuit l'étranger de ses lamentations pitoyables, la main toujours tendue.

Celui qu'un sort favorable conduit à Grenade à l'époque de la pleine lune ne doit pas manquer de montera l'Alhambra au coucher du soleil. C'est alors que les eaux ruissellent et mugissent le long des pentes avec un charme plus intime, que les feuilles des arbres se content d'étranges choses, que les rossignols ravissent l'oreille avec leurs notes alanguies. Mais à cette poésie de la réalité présente s'ajoute le charme du passé légendaire qu'évoquent les tours de la vieille forteresse arabe blêmissant

ii6 GRENADE

sous le clair de lune. De la place des Agilbes Grenade avec ses maisons blanches et ses ruelles noires apparaît sous nos pieds comme une ville fabuleuse aperçue en rêve. Des brises douces, alourdies de suaves senteurs flottent autour de nous. Nous nous abandonnons au charme de ce site merveilleux, et si à cet instant il y avait place en notre cœur pour une vilaine pensée, pour un sentiment d'envie, ce serait à voir un couple d'amoureux habilleurs qui, comme nous, ont fait l'excursion du château pour s'y chuchoter de tendres choses entre deux étreintes, au chant du rossignol et au clair de lune.

On ne peut s'empêcher de citer ici cette strophe de Victor Hugo, que le seul nom du château arabe suffit à faire chanter en notre mémoire et dont la brièveté évocatrice a plus de magie que le long et laborieux effort d'une description :

I/Alhambra! L'Alhambra! palais que les génies Ont doré comme un rêve et rempli d'harmonies, Forteresse aux créneaux festonnés et croulants Où l'on entend la nuit de magiques syllabes Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes, Sème les murs de trèfle blanc!

Séparé de l'Alhambra seulement par le mur d'enceinte et par le fossé qui est devenu un ravin, le Generalife se dresse sur une hauteur aérienne d'où il domine et le château royal et la ville. Au plus fort de l'été il y fait plus frais que dans les salles de l'Alhambra et c'est pour jouir des brises rafraîchissantes qui y passent que les rois maures firent élever ce ravissant castel. Son nom signifie « jardin de l'architecte » ; peut-être le premier propriétaire s'appelait-il ainsi. Une inscription nous apprend qu'il fut décoré à neuf en 13 19. Malheureusement il ne demeura pas comme l'Alhambra au pouvoir de la Couronne et s'il est vrai que celui-ci eut beaucoup à souffrir des souverains espagnols, on ne saurait pourtant comparer ses malheurs aux ravages subis par le Generalife. A lire les descriptions de Navagero qui visita Grenade en 1526 on peut à peine reconnaître le Generalife actuel. De même les vers mauresques inscrits au-dessus de l'arc d'entrée ne correpondent plus au présent état de choses. Le poète arabe s'exprime ainsi :

« Tel un palais d'une merveilleuse et incomparable beauté qu'illumine la splendeur de notre sublime Sultan, brille cette maison avec le charme de toutes les séductions, avec l'éclat des fleurs. Des vapeurs généreuses répandent ici leurs pluies rafraîchissantes. L'ingénieuse main de

l'artiste à brodé les murs de telle sorte que l'on croirait y voir des fleurs. Somptueusement ornée la salle ressemble à la jeune fiancée qu'on aper-

Coai du Gcncrahfc (L-àté

çoit au milieu du cortège nuptial dans tout l'épanouissement de sa beauté ».

D'après la description de Navagero les canalisations du parc étaient autrefois de vraies merveilles, mais il n'en reste aujourd'hui que de misérables vestiges. Car les propriétaires ou leurs régisseurs ont jusqu'à ce jour traité avec une certaine barbarie le château et ses jardins. Il est

ii8 GRENADE

vraiment déplorable que l'État ne puisse intervenir pour les protéger. Plusieurs des beaux cyprès dont la sombre allée accueillait l'arrivant et le conduisait à travers les jardins jusqu'au château ont été tout récemment

Cour du Gcnerulire [calé naril}.

abattus. Il paraît que leur bois est très recherché pour la confection des instruments de musique et que par suite ils ont une grande valeur marchande. Le propriétaire du Generalife, un des membres les plus riches de la noblesse espagnole, qui possède aussi la villa Fallavicîni à Gênes devrait mettre un terme à cette dévastation qu'il ignore sans doute ; « Noblesse oblige ".

GRENADlv iig

Les propriétaires chrétiens ont successivement bâti de telle sorte autour de la construction arabe qu'il n'y a proprement plus à parler que de la façade nord de la cour intérieure. Par bonheur il n'est pas possible

d'anéantir la vue merveilleuse 'que l'on a des fenêtres de la salle principale et du mirador, sur la ville et la vallée du Darro. Aussi cette beauté est-elle assurée au Generalife. La cour rectangulaire transformée en un paisible jardin et enclose de hauts murs blancs estplantée de myrtesetd'orangers et coupée dans toute sa longueur par un long bassin étroit. La face sud de cette cour n'a gardé du temps des Maures que les colonnes et les chapiteaux; tout le reste adisparusouslestucuniousousun badigeon blanc. Les

bâtiments du côté est furent élevés après Texpulsion des Arabes. Vis-àvis d'eux règne une galerie avec dix-huit arcades en fer à cheval qu'encadrent des stucages losanges à jour tels que nous en avons rencontrés dans l'Alhambra à plusieurs reprises. Les cinq larges arcades de la face nord, au-dessus desquelles court une grande inscription qui forme sous le toit en saillie une frise ornementale, leur ressemblent mais en plus riche. L'arc central est plus large et plus élevé que les deux arcs latéraux. Au-dessous de lui le long bassin se termine par une vasque en marbre d'où bondissait autrefois un jet d'eau. Après avoir franchi cette arcade, on arrive à la salle principale par une entrée que deux colonnes avec deux chapiteaux à stalactites divisent en trois parties. Ici également les arcs sont arrondis et encadrés par des panneaux en stuc ajouré au-dessus desquels s'ouvrent cinq petites fenêtres à arcades, closes de volets en stuc régulièrement forés.

Les murailles intérieures de la salle en question ont partiellement conservé leur ancien décor. Le plafond de bois offre aussi des vestiges de son ancienne splendeur. Toutefois, après la visite de l'Alhambra, ces restes peu originaux ne présentent pas assez d'intérêt pour rivaliser avec la vue merveilleuse qui détourne nos regards vers la fenêtre et nous contraint à nous en approcher. Le Darro mugit à nos pieds dans sa ravine escarpée et profonde. Sur l'autre rive se développe la croupe montagneuse de l'Albaicin tantôt chauve et aride, tantôt parée de jardins verts et luxuriants d'où surgissent de blanches villas qui s'appellent ici « carmen », mot d'origine arabe signifiant primitivement maison de vigneron. C'est de là et non du latin que vient le nom de l'héroïne de la nouvelle de Prosper Mérimée et de l'opéra de Bizet. La salle principale est flanquée de deux pièces latérales où sont accrochés nombre de mauvais tableaux, de soi-disant portraits de souverains espagnols, entre autres du dernier roi musulman Boabdil et des membres de la famille Venegas à laquelle les « reyes catolicos » donnèrent de leur temps le Generalife en manière de fief héréditaire. Là est Vorigine du titre de possession des marquis de Compotéjar, les propriétaires actuels, descendants de cette famille.

Au-dessus de la cour et de ses bâtiments se trouve le parc lui-même qui malgré sa déchéance actuelle rappelle un peu les jardins italiens et en particulier la villa d'Esté. Ce qui nous amène à ce rapprochement, sans parler de la foule des bassins et des rigoles, ce sont les haies bizarrement taillées et les puissants cyprès, les myrtes toujours verts et les plates-bandes bigarrées. Cet endroit est encore un site de prédilection des Muses et les brises murmurantes y apportent avec elles des

rêves et des pensées poétiques. Un escalier nommé « Camîno de las Cascadas » que de riches canalisations et de nombreuses rigoles ont transformé en une suite de petites et de grandes cascades nous monte au petit pavillon qui s'appelle à juste titre le mirador (spectateur) car on y jouit d'un des plus beaux coups d'œil de cette contrée pourtant si riche en délicieux points de vue. A droite TAlbaicin sous les jardins et les villas duquel murmure le Darro caché par le feuillage vert des hauts arbres qui le bordent, A gauche l'Alhambra, couronné du diadème de ses murailles

u Ju Genenlife.

et de ses tours, rit aux rayons du soleil avec ses jardins veris, ses cours petites et grandes, ses maisons dont la blancheur aveugle et ses portes grises de vétusté. Au milieu, juste en face de nous, Grenade nous présente ses toits où pointent les miradors aériens' que dominent les clochers des églises et lu puissante cathédrale avec sa tour émoussée. Derrière la ville se développe l'ample Vega avec ses jardins et ses champs, ses cours et ses villages, close au dernier plan par le massif des Sierra chargées de nuages : celle de Pinos Puente, d'Elvira, de Moclin au sommet de laquelle on distingue encore les ruines d'une vieille forteresse arabe; les trois sommets de la Sierra de Artarfe rappelant un sanglant combat entre Chrétiens et Musulmans ; à côté d'elle la Sierra de Loya avec le sommet de Padul qui s'appelle encore aujourd'hui « El ultimo suspirodel Moro » parce que c'est de là que Boabdil vit pour la dernière fois la cité de ses

pères; la Sierra de Alhama dont la perte fut un si grand deuil pour les Mahométans de Grenade et devint le sujet de l'élégie que Byron a transposée en anglais ; enfin la Sierra Nevada qui ferme le tableau avec ses

aveuglantes neiges éternelles. Quand on embrasse de là-haut toute la merveilleuse beauté de ce panorama, on comprend alors l'amour brûlant que les Arabes portaient à leur seconde patrie; on comprend aussi les fières paroles de Charles-Quint qui condamnent la pusillanimité du dernier prince arabe de Grenade.

Cette délicieuse nature est demeurée intacte mais la haine des con-

quérants fanatiques a fait à Grenade et à ses environs de profondes et d'inguérissables blessures. Tout ce qui florissait à l'époque des Maures, tout ce qui se développait avec une force vive et qui atteignait un splendide épanouissement, tout cela maintenant est silencieux et mort. Les habitants actuels de (irenade ne gardent qu'avec indifférence les richesses accumulées par leurs prédécesseurs musulmans Ils n'y ajoutent pas de nouveaux trésors et laissent disparaître les anciens. S'il existe dans la Vega un bon canal, c'est qu'il fut construit par les Maures et l'on doit encore s'estimer heureux qu'il ne soit pas complètement abandonné. Il en est de même pour l'art

Comme nous avons fait connaissance avec les monuments arabes, il ne nous reste plus qu'à visiter les constructions de l'époque chrétienne, mais avant de commencer cette visite nous allons parler des rares vestiges de l'art mauresque disséminés à travers la ville que la rage de destruction ou l'incurie des conquérants n'a pas sacrifiés.

Un reste très remarquable et très intéressant de l'époque arabe est VAlcaiciria, situé au

milieu de la ville, près de la cathédrale, et qu'un incendie a presque complètement détruit en 1843. C'était un marché couvert avec beaucoup de ruelles et de galeries, tout à fait semblable aux marchés du Caire mai» bien plus beau que ceux-ci, orné de colonnes, de fenêtres arquées

l'cpée Je [Suibdil. Cas

et de stucages dont le peu qu'on a sauvé donne l'idée de ce que devait être autrefois la splendeur de l'édifice. Non loin de là se trouve la Casa del Carbon dont les superbes arcades en fer à cheval avec des stucages et des voûtes sur pendentifs prouvent qu'il y avait autrefois ici un très beau palais. Le fait suivant est typique et démontre clairement l'ignorance de ceux qui persécutaient la foi mahométane. Au-dessus du porche de cette maison située au centre de la ville se lit une inscription qui au xvi' et au xvil* siècle aurait envoyé au bûcher ceux dont la bouche aurait osé la prononcer en espagnol. C'est le verset du Koran bien connu combattant le dogme de la Trinité : « Dieu est le seul Dieu, le Dieu éternel. Il n'engendre point et ne fut pas engendré et nul être ne l'égale ». Cette inscription reproduite en écriture koufique règne encore aujourd'hui au cœur de l'ancienne capitale des Arabes espagnols, sur la Casa del Carbon. L'ancienne université arabe fondée par Jusuph I" à Grenade après la perte de Séville et de Cordoue a laissé des vestiges dans la Casa del Cabildo antigua où l'on a commencé, dans ces dernières années, d'enlever le badigeon qui recouvre le décor mauresque. L'amateur d'antiquités arabes fera une riche moisson en visitant non pas le centre de la ville mais l'Albaicin, quartier qui occupe la colline tombant à pic sur le Darro au nord de l'Alhambra où s'établirent autrefois les fugitifs de Baeza. Après avoir été pendant longtemps le plus beau quartier de la ville il n'est plus habité aujourd'hui que par les pauvres, surtout par les Bohémiens qui, suivant une coutume très usitée au sud de l'Espagne, logent dans des cavernes. De même le village de Coria, près de Séville, se compose presque uniquement de cavernes habitées, et en allant de Grenade à Baza on traverse une contrée où la plupart des habitants vivent dans des cavernes. Cette dernière région de cavernes dont la capitale est Cadix offre d'ailleurs beaucoup plus d'intérêt que celle de Grenade. A Cadix les eaux ont produit par des érosions continues des affaissements dans la vallée, tout en laissant émerger les collines et des montagnes de formes bizarres, des cônes isolés et des cubes de toute taille et de toute espèce. Quand, arrivant de la montagne, on s'approche de ce tassement géologique et qu'on regarde à ses pieds on s'imagine, comme devant le grand cafion du Colorado qui doit son existence à de semblables causes, voir une ville enchantée dont les collines restées debout ressemblent à des forteresses crénelées et munies de tours. Mais à Cadix

Tillusion est d'autant plus grande que beaucoup de ces cônes et de ces cubes de schiste argileux très facile à travailler et en même temps très résistant sont réellement habités. Les indigènes ont creusé ces cônes et

les ont garnis de portes, de fenêtres, de cheminées et même çà et là de balcons et de miradors. Les cavernes de l'Albaicin ne sont pas aussi pittoresques. Le chemin longe tout simplement la montagne et les portes s'ouvrent de la rue sur le corps obscur de la paroi perpendiculairement

fiohcmi

creusée. Les pièces sont tout bonnement rectangulaires et leurs murs sont unis. Elles ne se distinguent donc en rien des autres chambres de pauvres. Tout au plus l'obscurité est-elle ici un peu plus grande.

Mais les vraies maisons de l'Albaicin présentent de nombreuses traces d'architecture arabe et leur mode de construction est bien mauresque avec le Zaguan (vestibule couvert) et le Patio entouré par les appartements. Dans le bas de la ville, au contraire, où, à l'extrémité ouest, plusieurs

ia6 GRENADE

nouvelles maisons furent élevées, on singe la hideuse et impersonnelle architecture madrilène, venue elle-même de France. Le long de la côte rapide del Chapiz et des rues de Yanguas, Agua, Oidores, San Bartolomé et d'autres encore, on découvre çà et là, en furetant dans les ruelles étroites, de ravissantes cours intérieures avec des colonnes et des arcades arabes, avec d'élégants ajimeces, de riches stucages et des inscriptions qui célèbrent le dieu des Musulmans, la puissance du prince ou la beauté

de la maison et de son site. De pauvres gens habitent maintenant ces demeures élevées autrefois pour la haute noblesse de la capitale arabe de l'Andalousie. Les stucages sont en partie tombés ou détruits. Les azulejos ont été depuis longtemps achetés et emportés par des collectionneurs étrangers. Des additions enveloppantes ou juxtaposées ont défiguré les salles et les cours. Des broussailles et des mauvaises herbes cachent sous leur luxuriante végétation les ruines croulées ou croulantes, et des mendiants loqueteux nichent dans les salles des anciens palais qu'on a salies et transformées d'extravagante façon. Mais l'artiste trouvera en ces parages plus de coins qui le retiendront que dans les salles de l'Alhambra visitées par tous les voyageurs. Car à la propre beauté du lieu qui vous ensorcelle s'ajoute la charmante sensation de la trouvaille qui suffit

grrxadf: 127

à vous récompenser. La plus belle maison arabe de l'Albaicin est la Casa de! Chapi^ dont la légende a fait le palais d'un roi maure mais qui paraît n'avoir été efFectivement qu'un poste de douane pour les marchandises de soie. Les pauvres diables qui vivent dans ce palais aujourd'hui partagé en de nombreuses habitations, sans comprendre la valeur artistique de leur maison ont pourtant assez d'esprit pour s'emparer dès

le seuil du chercheur étranger, de le guider partout et de lui demander un pourboire. La cour de la Casa det Chapiz possède des colonnes, des chapiteaux, des arcs et des portes revêtus de stuc qui ne le cèdent pas en beauté à ceux de l'Alhambra et pour peu qu'on déambule lentement et attentivement on peut faire de semblables découvertes toutes les deux ou trois maisons.

Les remparts arabes qui entourent l'Albaicin au nord et à l'est et les portes de Monaita et d'Elvira méritent qu'on les aille voir. Sur la hauteur, devant la porte d'Elvira, les Arabes avaient établi un lieu de plaisance d'où l'on découvre Grenade, l'Alhambra et la Vega. Du grand étang orné de quatre belvédères décrit par Ibn Batuta, il ne reste plus que

quelques décombres étouflFés sous les mauvaises herbes. La première forteresse arabe, Tantique Alcazaba se trouvait à Tintérieur de la ville actuelle et la muraille qui s'étend de la Puerta Monai ta jusqu'à celle des Étendards provient de cette citadelle. C'est près de TAlcazaba que devait se trouver le palais de Habus Ibn Makesen, le fondateur de la première dynastie qui régna à Grenade et qui commença en 1019 cette doyenne des forteresses. Il est difficile d'établir si les quelques débris arabes de la Ci7sa dcl Gallo sont bien originaires de ce palais. Washington Irwing raconte une jolie légende dont la première forme est due à l'écrivain arabe Makkari, légende relative à ce château dont la tour portait une statue équestre que des formules magiques avaient le pouvoir de faire tourner du côté d'où le danger devenait menaçant pour le royaume. Parmi les autres vestiges de l'architecture arabe situés à l'intérieur de la ville, il faut encore signaler la façade de la Casa de la Moneda où il y avait autrefois, au dire d'une inscription qu'on y a trouvée, un hôpital mahométan, ainsi que les anciens bains arabes de la Calle del Darro qui servent aujourd'hui de lavoir aux femmes du voisinage. Outre une cour intérieure et ses appartements de repos, on doit y regarder une colonnade en marbre avec des arcades aiguës. Enfin à proximité de la Plaza de San Domingo s'élève ce qu'on appelle le Cuarto rcal dans un jardin qui appartenait autrefois aux dominicains et qui est aujourd'hui une propriété privée. Tout ce domaine se rattachait sans doute autrefois à l'Alhambra et communiquait par des couloirs souterrains avec le château de la montagne voisine. Les souverains de Grenade se réunissaient dans cette simple maison soi-disant pour jeûner pendant le mois du Ramadan et les versets ainsi que les sentences pieuses qui ornent ici les murailles concordent avec cette hypothèse. L'arcade de Tentrée se signale par ses piliers vêtus d'azulejos de somptueuses couleurs. A l'intérieur il faut remarquer les arcs des ouvertures malheureusement murées mais d'une beauté ornementale exceptionnelle, le riche plafond en mosaïque de bois, les colonnes parées d'azulejos et la jolie niche de la fenêtre. Il est curieux que les Dominicains aient, probablement par ignorance, laissé subsister des inscriptions qui célèbrent le dieu des Musulmans, d'autant que la propriété fut en 1492, c'est-à-dire tout de suite après la prise de Grenade, donnée par les « reyes catolicos » précisément au célèbre Tomas de Torquemada, le premier grand inquisiteur d'Espagne, pour qu'il y fondât un couvent.

On rencontre des restes plus remarquables de la civilisation arabe dans les environs immédiats de la ville et il n'y a presque pas un « car-

lag

men » qui De contienne un souvenir plus ou moins intéressant de ses anciens fondateurs ou de ses anciens habitants, ûe tous ces débris celui qui mérite le plus l'attention est une tour carrée dans le jardin de la Reyna, qui se trouve au sud de la ville, sur l'autre rive du Génil. Cette tour renferme une belle salle qui par son plan ressemble à celle des Ambassadeurs et qui, comme elle, est décorée de riches stucages. Ici,

comme à l'Alhambra, les inscriptions répètent surtout la devise des Nachrides : h Dieu seul est vainqueur ». Il convient de regarder dans le même jardin les décombres d'un étang arabe et d'un pavillon. Ces ruines proviennent sans doute du château de Kassr Saïd élevé déjà à l'époque des Muvabides et où logea, sous le fondateur de la dynastie des Nachrides, une ambassade chrétienne venue avec l'Infant de Castille don Felipe.

L'architecture religieuse arabe a laissé beaucoup moins de traces à Grenade qu'à Cordoue et à Séville. Déjà peu d'années après la conquête de Grenade on s'efforça à en extirper l'Islamisme avec la dernière rigueur tandis qu'on avait usé d'une certaine tolérance dans les contrées précédem-

ment conquises. A Grenade on tâcha d'anéantir complètement même les signes extérieurs de la religion musulmane et c'est à ce fanatisme que furent sans doute sacrifiées les nombreuses et splendides mosquées delà ville. La petite chapelle de Saint-Sébastien près du Génil où les rois catholiques rencontrèrent le roi Boabdil qui apportait les clefs de la cité, est évidemment d'origine arabe mais elle ne suffit pas, avec ses modastes dimensions et son badîgeonnage actuel qui la défigure, à nous donner

Cucilj dcl Cllapil.

une idée des mosquées de Grenade. La Casa de las Tlimbos semble par son titre signifier que nous avons affaire à un ancien tombeau. Il s'agit en réalité d'un bain public qui est plus beau et plus grand que celui de la rue du Darro mais qui n'est pas moins ruiné que lui. Rappelons en passant que les fanatiques chrétiens interdirent aux Maures non seulement l'usage de la langue arabe mais encore celui de leurs bains, et qu'il est à l'heure actuelle aussi difficile de trouver en Andalousie un établissement de bains qu'un indigène sachant l'arabe. On peut à peine reconnaître comme arabe le clocher de San Juan de los Reyes, l'ancien minaret de la mosquée d'Ataibin, tant il a été défiguré par des surcharges ultérieures, La plupart des églises de l'Albaicin se sont substituées aux mosquées primi-

tîves et ont incorporé à leurs murailles quelques parties des temples arabes sans en avoir pourtant conservé des fragments notables.

A peine les Chrétiens se furent-ils emparés de la ville qu'ils démo-

lirent les mosquées musulmanes et les remplacèrent par leurs églises. Ils se contentèrent d'abord de modestes constructions gothiques dont la plus importante est la Capilla Real, une dépendance de la cathédrale sur laquelle nous reviendrons. San Juan de los Reyes dont nous avons déjà signalé la tour mauresque est une des plus anciennes églises chrétiennes

de Grenade. Elle est d'un gothique sobre et n'a rien de remarquable. Il en est de même des églises de TAlbaicin qui présentent des formes et des dimensions analogues. On trouve plusieurs églises avec nefs gothiques et façades Renaissance, comme par exemple San Nicolas, San Miguel el Bajo, San Cristobal, etc., autant d'édifices que le voyageur peut très bien se dispenser de visiter car il trouvera ailleurs des constructions beaucoup plus pures, plus belles et plus grandioses. Citons encore comme digne d'une visite la tour carrée en brique de Santa Isabel la Real ornée d'après des modèles mauresques avec des ajimeces délicieusement encadrés ; la tour de Santa Ana dont Textérieur est tapissé d'azulejos aux couleurs éclatantes et les beaux plafonds en bois de San Luis et San Gregorio qui portent la marque de l'influence arabe. San Jeromino contient le tombeau somptueusement orné du héros national de l'Espagne, Gonzalo de Cordoba, « la terreur des Turcs et des Français, » à en croire l'inscription funéraire. Fondée en 1492, donnée plus tard en présent à la veuve de Gonzalo et finalement achevée par l'architecte Diego de Siloë, cette église offre un amalgame de gothique et de Renaissance dont l'effet n'est pas toujours heureux. Les statues en partie excellentes qui garnissent le tombeau du grand capitaine sont dignes d'attention. Dans la sacristie et le transept les murs et même les piliers sont peints jusqu'à la voûte et les artistes ont été chercher pour glorifier le héros espagnol tout ce qui, dans l'histoire sainte et profane, peut lui être appliqué : Judith et Abigail, Pénélope et Artémise, sainte Barbara et sainte Catherine, Homère, Scipion et Pompée, saint Georges et saint Martin.

Ce fut à Tarchitecte qui avait élevé l'église Saint- Jérôme, si splendidement ornée, qu'on confia la construction de la cathédrale, ce puissant trophée qui devait célébrer le triomphe du Christianisme surTIslamisme. Au début les Chrétiens s'étaient contentés de mosquées transformées en églises mais trente ans après la conquête de Grenade, quand les excès de l'Inquisition eurent poussé à la conversion un grand nombre de Musulmans, on trouva les anciens temples insuffisants et on commença à édifier une cathédrale qui devait consacrer Téchec définitif du Mahométisme. Le premier architecte fut Enrique de Egas qui en 1523 commença l'œuvre dans le style gothique mais qui dès la deuxième année fut remplacé par Diego de Siloô. Celui-ci dressa un nouveau plan auquel ses successeurs se tinrent à peu près. Cette cathédrale est un des plus beaux monuments de la Renaissance espagnole et les nombreuses sculptures qui la décorent comptent parmi les meilleures œuvres des ornemanistes de la péninsule.

Mais cela 's'applique beaucoup moins à l'extérieur de la cathédrale qu'à son intérieur. Car des deux tours qui devaient, d'après le plan de Siloé, accompagner la façade, l'une n'a même pas été commencée et l'autre, qui n'a jamais atteint plus de la moitié de la hauteur projetée, dépasse de bien peu la toiture et ne répond pas au style de la façade à trois porches. De même le Sagrario construit plus tard gâte l'unité d'impres-

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sion, et il faut en dire autant de la chapelle gothique des rois catholiques qui existait avant qu'on ait commencé la cathédrale. Les deux tours auraient dû monter à 8i mètres. La seule à laquelle on ait travaillé ne mesure finalement que 57 mètres. En outre l'étroîtesse des rues environnantes nuit gravement à l'édifice dont elle détruit la perspective. L'intérieur produit un bien meilleur effet. Quatre rangées de piliers corinthiens groupés en faisceaux forment cinq nefs de six travées chacune. Aux nefs extérieures s'ajoutent encore le long des murs un rang de chapelles ; aussi peut-on dire qu'il y a en somme sept nefs. On a construit au

milieu de cet espace ce qu'on appelle le Coro qui occupe deux travée

de la nef centrale, laquelle mesure 16 mètres de large. Derrière lui règne le transept qui dessine les bras de la croix, autant qu'on peut employer

î cette expression, car du dehors on ne se (Joute pas de cette configura-

Madeleine, pat Alonso Cauo.

tion et au dedans on s'en avise seulement parce que le transept laisse un espace vide entre le Coro et la Capilla Mayor et se termine à ses deux

extrémités non par deux chapelles mais par deux portes. L'une, la puerta del Perdon s'ouvre sur la rue. L'autre conduit à la Capilla Real.

La Capilla May or est en Espagne ce que nous appelons chez nous le chœur. A Grenade c'est une imposante construction circulaire avec une haute coupole reposant sur huit robustes piliers d'ordre corinthien. Au dehors de cette rangée de piliers et autour du chœur règne une galerie avec une guirlande de chapelles pratiquées dans le mur extérieur. Tout l'œuvre est d'un style Renaissance assez pur excepté les voûtes en manières d'étoiles qui sont au point d'intersection des galeries avec la nef, où l'on remarque des formes gothiques. La longueur totale de l'intérieur est de 67 mètres, la hauteur de la nef est de 30 mètres et celle de la coupole du chœur est de 47 mètres. Le plan général a de nobles proportions et les masses sont partagées avec une heureuse harmonie. L'or et le blanc dominent dans la décoration. Mais l'ensemble tout en donnant une impression de somptuosité, de noblesse et de distinction, n'est pourtant pas exempt d'une certaine froideur. Ce n'est pas là un temple où l'on enseigne les saints mystères d'une religion surnaturelle. C'est un trophée de l'Église terrestre. Nous n'y sentons pas ces frissons intimes qui nous secouent à Chartres ou à Amiens. Nous sommes assaillis par les éclatantes fanfares du chant triomphal de l'Église chrétienne victorieuse, qui vient d'étendre enfin son ennemi à terre et qui se montre alors dans toute sa splendeur et dans toute sa beauté de fière conquérante. La décoration sculpturale et picturale est par endroits trop riche. Mais d'une façon générale les limites du bon goût n'ont pas été franchies et nous sommes bien loin de l'intempérant éclat des monuments espagnols ultérieurs.

Beaucoup de peintures et de sculptures sont dues à la main d'Alonso Cano qui naquit à Grenade et qui après bien des aventures rappelant celles de Benvenuto Cellini revint dans sa ville natale où on le nomma chanoine et on lui aménagea un atelier au deuxième étage, de la tour. C'est là qu'il travailla quotidiennement à la cathédrale comme architecte, peintre et sculpteur. Quoique son zèle ne répondit pas aux exigences de ses collègues et de ses maîtres avec lesquels il eut à ce sujet différentes disputes il a produit, outre douze grands tableaux, une foule de sculptures grandes et petites qui ornent la cathédrale et qui nous montrent la manière du condisciple et ami de Vélasquèz, à la fois réaliste et soucieuse de l'art. D'autres sculptures, œuvres de Siloë, le premier architecte de la cathédrale, sont dignes d'attention, surtout le remarquable décor de la Puerta del Perdon. Les sculptures placées au-dessus du portail central sont du xviii® siècle. Le relief du milieu est de José Risueno, les

reliefs latéraux sont des français Michel et Louis Verdiguier, trois ouvrages médiocres d'ailleurs. L'ornementation de la Puerta de San Jeromino pratiquée dans la face nord non loin de la Puerta del Perdon est due en partie à Siloë et à son successeur Juan de Maeda. Cette porte est réellement

façaJc Je la Chapelle Royale. Grenade.

très belle et compte parmi les meilleurs ouvrages de la Renaissance. Le corps ainsi que la clef de son arc superbe sont revêtus de ravissants ornements, de fruits, de fleurs, etc. Les élégantes colonnes latérales sont enlacées par des guirlandes de fleurs et surmontées de chapiteaux où des enfants nus folâtrent parmi des feuilles d'acanthe. Au-dessus de l'arc deux nobles figures en relief, la Justice et la Foi, tiennent un écu de marbre où règne une inscription qui célèbre en vers latins l'expulsion des

Infidèles et la construction de la cathédrale. Une frise avec des créatures fantastiques d'un remarquable effet décoratif marque la fin de l'étage inférieur. Un deuxième étage lui succède avec des colonnes corinthiennes semblables, et avec une arcade dont un relief représentant Dieu le père occupe le tympan tandis que Moïse et David figurent aux angles inférieurs. Le détail de ce porche est aussi riche que son effet d'ensemble est agréable, élégant et harmonieux.

i-relicf de h ClmpcUe Koyale : U reddition de l'Alhin

Le chœur qu'on appelle ici capilhi moyor est la partie la plus riche et la plus belle de la cathédrale. Ses sculptures et ses peintures méritent la plus grande attention. On trouve ici d'Alonso Cano sept grands tableaux tirés de la vie de la Vierge et deux tètes colossales d'Adam et d'tve sculptées sur chêne et peintes. Les vitraux sont du hollandais Teodor de Holanda et de Juan del Campo. Les statues colossales des Apôtres en bronze doré sont de Martin de Aranda. Le couple royal de Ferdinand et d'Isabelle à genoux est de Pedro de Mena et de Medrano. Beaucoup d'élèves de Cano ont en outre travaillé pour la cathédrale. La construction intérieure de la nef centrale, que les Espagnols appellent Coro mais qui comme

nous l'avons dît ne correspond pas à re:[pression identique de notre langue, est séparée de la portion principale de la cathédrale par une superbe clôture en style rococo. Les quatre statues d'albâtre d'Augustin Verga sont des œuvres assez ennuyeuses et les bancs d'église n'ont rien de remarquable. Parmi les chapelles latérales la plus splendide fut fondée par l'archevêque Moscoso mort en i8ii, descendant d'une famille de l'Amérique du Sud colossalement riche, qui répandit à pleines mains son argent

Bas-relief de la Cbapelle Royale : le baptême des Maures.

pour la décoration de sa chapelle consacrée à saint Michel. On y voit un bas-relief ciselé dans un seul bloc de marbre par Adam, le sculpteur de la cour de Charles IV d'Espagne, et dont la taille surtout est remarquable. Les habitants de Grenade racontent que pour faire arriver jusque-là cette masse monstrueuse on dut élargir à plusieurs reprises les étroites ruelles en démolissant les murailles des maisons, et que le riche archevêque paya de royales indemnités avec les trésors de son patrimoine. Ce bas-relief mesure 4 mètres de haut, 2 mètres de large et un peu plus de o m. 50 d'épaisseur. On trouve encore dans cette chapelle une très belle Mère des douleurs (Vîrgen de la Soledad) par Cano. Contre cette chapelle qui

est la plus récente s'élève la plus ancienne, qui jouit auprès des habitants de Grenade de la plus grande vénération. C'est la « Capilla de Nuestra Senora de la Antigua », située dans la galerie circulaire du chœur. On y conserve une image miraculeuse de la Vierge datant du xv* siècle, qui prit part à la conquête de Grenade. A côté d'elle sont suspendus les portraits de Ferdinand et d'Isabelle, tous deux du peintre Argiiello (milieu du xvir siècle). La « Capilla de Jésus Nazareno » est plus curieuse pour les amateurs d'art, avec un saint François par Theotocopuli (El Greco), trois tableaux de Ribera (le martyre de saint Laurent, saint Antoine avec l'enfant Jésus, une sainte Madeleine fortement endommagée) et un groupe composé du Sauveur portant la croix et de la Vierge iMarie par Alonso Cano. Signalons la Capilla delà Trinidad avec un tableau d'autel par Cano, deux petits tableaux sous verre par le même, deux saints de Ribera et trois peintures par Bocanegra et un groupe en bois sculpté et peint qui est faussement attribué à Alonso Cano et qui paraît plus ancien. D'ailleurs Alonso Cano est aux Grenadins ce qu'est Murillo aux Sévillans. On met tous les vieux tableaux à son compte. Mais les Grenadins ont la partie plus belle que les Sévillans puisque Canoétaitàla fois peintre et statuaire et qu'on peut le rendre responsable non plus seulement de toutes les vieilles peintures mais aussi de toutes les vieilles sculptures. De lui restent encore à voir deux œuvres remarquables dans la Capilla del Carmen : la tète de saint Jean-Baptiste et celle de l'apôtre saint Paul sculptées sur chêne et peintes. La sacristie aussi renferme plusieurs ouvrages de Cano : une peinture à l'huile, V Annonciation aux bergers et deux sculptures, V Immaculée Conception et la Vierge avec V enfant Jésus,

Des portes relient immédiatement à la cathédrale la Capilla Real construite comme la sacristie contre le mur sud, et le Sagrario. Petite église élevée dans la première moitié du xvil* siècle par Francisco Ilurtado Izquierdo, le Sagrario sert officiellement aujourd'hui de paroisse. A sa place s'élevait autrefois la principale mosquée de Grenade, et la petite Capilla de Pulgar est ainsi appelée en souvenir d'une action d'éclat accomplie par le chevalier Hernan Perez del Pulgar qui, le i8 décembre 1490, pénétra de nuit dans la ville par le tunnel du Darro et fixa avec son poignard à la porte de la mosquée un écriteau célébrant la gloire de la Vierge Marie. Le Sagrario est un bâtiment « churrigueresque » un peu surchargé dont le plan figure une croix grecque, avec une haute coupole au-dessus de la croisée, de plus petites coupoles sur les quatre bras et des voûtes d'arête sur les parties latérales. La Capilla Real mérite tout à fait d'être vue. On y trouve la sépulture des grands-parents, des parents

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et d'un frère de Charles-Quint mort en bas âge. C'est une des plus anciennes églises chrétiennes de Grenade et comme toutes les églises élevées sur l'ordre des « reyes catolicos » elle est en gothique flamboyant, joli style à coup sûr mais insignifiant. Cette construction funéraire consiste en une longue nef à laquelle se soudent de part et d'autre des chapelles basses. Au dehors une grille en pierre richement ouvrée couronne la toiture des chapelles et de la nef centrale. Sur ce délicieux réseau les noms des rois catholiques reviennent sans cesse à la file. Un joli portail où l'influence

Les sépullurcs royales do la ChapeUe Ro).

de la Renaissance italienne est déjà remarquable, conduit au bâtiment élevé par Enrique de Egas (1506-1517), dont l'intérieur est d'un style gothique flamboyant assez pur. Les voûtes d'arête très arquées ont des archivoltes décoratives richement ornées et des clefs de voûte dorées. Le long des murs à hauteur des chapîtaux court une bande d'inscriptions décorative qui comme dans l'art arabe tire de l'écriture un parti ornemental et qui relate en caractères gothiques l'année de la fondation de la chapelle et celle de la mort et de l'inhumation de son fondateur. Comme dans la cathédrale de Tolède on loue également ici les monarques espagnols de la piété avec laquelle « ils chassèrent les Maures et les Juifs du royaume et extirpèrent l'hérésie ». Les reliefs muraux qui représentent ces actions louables sont curieux pour la fidélité avec laquelle on y a reproduit les vêtements et les armes.

L'édifice est coupé après le transept par une superbe grille en fer forgé, œuvredeBartoloméde Jaen, artiste ferronnier (1523), Derrière cette grille se dressent les tombeaux de Ferdinand et d'Isabelle ainsi que de Philippe d'Autriche et de Jeanne la Folle. Les deux monuments ont les formes habituelles des sarcophages avec les figures des morts reposant sur un lit de parade. Ils appartiennent à la Renaissance italienne et ne s'harmonisent pas avec l'ambiance gothique mais ils offrent par eux-mêmes tant de beautés qu'ils font oublier le reste de l'église. Le tombeau des rois catholiques, œuvre du florentin Domenico Pancelli est un peu plus simple et plus sévère que celui du gendre et de la fille qu'on attribue à l'Espagnol Bartholomé Ordoiiez Tous deux consistent en une substruciion ornée de nombreuses sculptures sur laquelle Ordoiiez et Pancelli ont placé un second étage que l'un a fait presque aussi large que l'assise et que l'autre a fait plus haut et plus étroit. Les Il Putti u, les bas-reliefs et le décor des deux monuments sont aussi forts beaux. Cependant on doit préférer celui des 11 reyes catolicos pour l'harmonie de son ensemble qui est plus pure. Deux Putti y tiennent une plaque de marbre oii on lit : « Mahometicaî sectœ prostratores et hereticae pervicaciae extinctores, Fernandus Aragonum et Elisabetha Castellic, vir et uxor, unanimes catholici appellati marmoreo clauduntur hoc tumulo ». Sur le tombeau que Charles-Quint éleva à ses parents se trouve une inscription

de même nature. Ces superbes ouvrages ne sont toutefois que des cénotaphes car. les corps des deux couples princiers reposent dans des bières situées au-dessous des deux monuments, dans un caveau où l'on accède par un escalier pratiqué entre les deux sépultures. Le cercueil de Philippe le Beau est précisément celui que sa femme Jeanne la Folle devenue hypocondriaque par la douleur de sa fin prématurée ne quitta pas des yeux jusqu'à sa propre mort à elle, cercueil qu'elle emportait avec elle dans tous ses voyages, faisait placer dans sa chambre à coucher et ne voulut jamais confier à la tombe. Le maître-autel de cette chapelle construit par le sculpteur Felipe Vigarni*, mort en 1543, est également digne d'attention et dans la sacristie on conserve entre autres reliques le sceptre, la couronne et Tépée du roi Ferdinand. Parmi les trésors de la cathédrale on compte plusieurs tableaux de Memling qu'on n'expose que lors des grandes fêtes.

Au nord de la ville et non loin de la porte d'Iillvira avec sa superbe arcade en fer à cheval, se trouve la vieille Cartuja dont la sacristie offre une décoration qui, rappelant le minutieux travail des abeilles, peut en ce sens se comparer à celui des ornemanistes arabes. Les portes et les placards de cette pièce sont luxueusement parés d'écaillés de tortue, de nacre, d'argent et d'ivoire. Aussi peut-on bien en croire la vieille femme qui vous sert de guide quand elle assure que le pieux frère José Varquez auteur de cet ouvrage, y a consacré quarante-deux ans de sa vie et s'en soit alors allé, satisfait du monde et de lui-même. Le reste de l'ornementation de la sacristie faite de stucages et de marbres bigarrés est moins agréable car sa richesse intempérante franchit les bornes du bon goût. La manie appelée churrigueresque du nom de l'architecte Churriguera mort en 1725, se livre ici à ses orgies les plus étranges et c'est une raison pour laquelle la Cartuja mérite une visite. Des colonnes en spirale et tortillées, des murailles chiff'onnées en moulures toujours de plus en plus petites, des rouleaux et des fraises où l'œil ne trouve jamais la moindre surface pour se reposer : tels sont les extravagants excès qu'on trouverait difficilement ailleurs. C'est un vrai sabbat de formes maniérées et antinaturelles. Aussi la visite de la Cartuja s'impose-t-elle puisque ce n'est qu'ici vraiment que nous puissions apprécier et admirer par comparaison la réserve et le goût dont les Arabes ont fait preuve même dans toute la splendeur et la somptuosité de leurs pavés, de leurs murailles et de leurs plafonds où l'or et les couleurs rayonnent. Le couvent contient

I. Philippe Vigarni ou Vigarny est appelé aussi Philippe de Bourgogne.

GRENA13F.

de longues séries de tableaux médiocres représentant le martyre qu'ont souffert les Chartreux anglais sous Henri VIII. Il y a encore une croix peinte sur le mur, qui, à titre de trompe-l'œil, est un véritable chefd'œuvre. Il faut toucher la peinture pour se convaincre qu'il ne s'agit pas

Il ie l'Alhambra. dans te co-lume populaire de Gre:

de vrai bois et de clous authentiques. Si donc cette œuvre de Cotan fait illusion à l'homme on peut bien ajouter foi aux paroles du guide qui raconte que les oiseaux venaient souvent dans la salle et voulaient se poser sur la croix. On trouve enfin parmi quelques œuvres moins marquantes d'Alonso Cano une très vivante statue de saint Bruno.

Avec l'Alhambra, le Generalife, la cathédrale et la chapelle royale, la liste des monuments de Grenade vraiment remarquables et dignes

d'êtres vus est épuisée. Celui qui a beaucoup de temps peut visiter encore sur la Plaza Nueva le palais de la CanciUerîa, construit de 1531 à 1787, avec une façade distinguée dans le style sévère d'Herrera et une élégante

cour intérieure due peut-être à Siloe, le Campo del Triunfo avec sa haute colonne surmontée d'une statue de la Vierge ; l'asile des fous et l'hôpital de San Juan de Dios où il faut voir un joli plafond en bois et dont la chapelle contient des peintures de Bocanegra, Vargas, Carlo Maratta et d'autres artistes, surtout des élèves de Cano. Le soir, une heure avant le dîner, ne manquez pas d'aller à l'Alameda qu'on nomme ici « Salon », une belle et large promenade plantée de platanes ombreux où les belles de Grenade ont coutume de se rendre à cette heure-là. Vous pour-

rez alors remarquer au cas où vous ne connaîtriez les costumes des femmes de Grenade que par les dessins et les peintures de Gustave Doré, d'Henri Regnault et d'autres fantaisistes de ce genre, que les choses ne sont pas tout à fait telles que les ont représentées ces artistes'. Ici l'élégante ne s'habille que selon la mode parisienne et les femmes et les filles du peuple suivent hélas cet exemple. Il n'y a guère que les châles sur les épaules et les mouchoirs sur la tête qui avec leurs tons variés, impriment encore

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