CHAPITRE II
LA ROUTE DE L'eMPIRE A TRAVERS LA CORÉE
Le peuple vêtu de blanc. — Les jolies prêtresses. — Le chemin de fer japonais. — Méthodes modernes de conquête. — Sons quel drapeau? — Une ville qui s'élève.
— Les prêteurs japonais. — Un naufrage et un sauvetage. — Le triste Séoul. — Les magiciens Coréens.
— La cloche dont la voix contient le cri plaintif d'un enfant. — Un curieux match au fusil. — Le Jubilé retardé. — L'éternel blanchissage.
Le Royaume-Ermite est le plus étrange de tous les pays. Ce fut par une matinée délicieuse que nous nous réveillâmes dans la rade de la petite ville de Fousan. L'eau calmedu port avait le bleu profond de la Méditerranée et la montagne rappelait, par sa forme, les pentes du Vésuve.
Des jonques charmantes étaient nichées dans un port artificiel, près du rivage, et des sampans se balançaient autour de notre bâtiment. La scène était caractéristique : dans les sampans, dans les jonques, à terre, tous étaient vêtus de blanc et sur ce blanc tranchaient les hauts chapeaux coniques, à larges bords. Par cette matinée claire et ensoleillée, les Coréens se détachaient avec éclat sur les champs de verdure et les brunes falaises. On pouvait les voir de très loin et, sur les sentiers, ces petites formes passant et repassant, avaient l'apparence d'une foule de blanches fourmis. On célébrait une fête bouddhiste. Des drapeaux égayaient les raaisons et les temples étaient décorés. Dans un groupe de pins, au sommet d'une colline, je vis un des rites les plus intéressants et les plus pittoresques du culte coréen : les premiers fruits de la terre, les melons, le riz, les épis de blé et les fruits de la mer sous la forme de beaux poissons, et jusqu'à des oiseaux étaient offerts par les soins des prêtres. D'exquises petites prêtresses ou nonnes bouddhistes prenaient part à la cérémonie. Les vêtements flottants des assistants produisaient comme une lumineuse gaîté, élhérée, brillante et translucide.
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Les hommes gardaient un aspect serein, placide ; ils s'avançaient d'un pas majestueux, fumant leurs iong'.ies pipes ou bien assis, les genoux proéminents, par suite des étriers très courts, sur le dos des ânes ou des poneys minuscules. Plusieurs Coréens avaient un serviteur pour conduire leur monture. Ceux-là prenaient un air de dignité et d'importance, pousse' jusqu'à l'extrême. Une large route conduisait le long de la falaise, de la ville japonaise à la cité coréenne, proprement dite, située à un mille, sur la gauche. Près de l'endroit, s'étendaient les casernes japonaises. Et sur le champ de manœuvres qui allait jusqu'au rivage, les soldats faisaient l'exercice ; de nombreux Coréens les entouraient, spectateurs intéressés mais très calmes. Les troupes exécutaient tous leurs mouvements — simulant une attaque, se déployant en ordre dispersé, tirant individuellement, avançant par sections au pas de course et finissant par charger à la baïonnette avec des hurlements, comme s'ils eussent voulu embrocher des Moscovites imaginaires.
On peut voir^en Extrême-Orient progresser deux sortes d'invasion ou de conquête d'un pays, sans parallèle dans l'histoire du monde. Je fais
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allusion à l'invasion de la Corée par les Japonais et à l'annexion delà Mandchourie par la Russie. Ce mode de conquête sera, de toute probabilité, suivi par d'autres nations à mesure que la terre deviendra de plus en plus peuplée et la puissance de l'argent de plus en plus grande. Je puis m'imaginer le voir appliquer, par exemple, dans l'avenir, par les Etats-Unis, aux Républiques Sud-Américaines. La méthode demande de l'argent, mais moins que la guerre, et les résultats, s'ils sont plus lents, demeurent plus complets et plus satisfaisants.
Les missionnaires furent les pionniers conquérants de la plupart des nations occidentales. Leur martyre occasionnel servit d'excuse pour l'annexion brutale des territoires.
Avec la nouvelle méthode des Japonais et des Russes, une ligne de chemin de fer devient le pionnier de la pénétration, après une certaine reconnaissance, pour ainsi dire, opérée d'abord par des emigrants entreprenants.
Les Japonais ont construit et possèdent la ligne de chemin de fer de Chemulpo à Séoul ; ils bâtissent la voie de Fousan à Chemulpo et sur cette route se trouve le terrain principal de leur
pénétration, avide d'acquérir encore et toujours. Fousan sera le point terminus sud de ce système de chemin artériel qui sera ouvert au commerce avant dix-huit mois. C'est le port le plus proche du Japon, port naturel et parfait où tous les vaisseaux de guerre de l'Orient pourraient trouver un mouillage sûr.
Des milliers de Coréens y travaillent, sous la surveillance japonaise ; on bâtit des quais, des jetées, afin que les navires puissent charger et décharger directement. De profonds creusages et de nombreux tassements sont ici nécessaires; mais le travail se fait bien et coûte peu. Le même travail se poursuit sur une échelle beaucoup plus considérable à Dalny, point terminus du chemin de fer transsibérien.
Fousan est, naturellement, destiné à devenir une ville d'une extrême importance, dès que fonctionnera le chemin de fer et qu'augmentera le commerce du port. En prévoyance de quoi, les Japonais ont réussi à acheter tous les meilleurs emplacements qui touchent à la voie ferrée et déjà, près du point terminus, au centre même du port, une ville japonaise imposante a surgi. Aux alentours, les constructions font de rapides pro-
grès, et des rues larges et longues se bordent de fondations en pierres, surmontées des charpentes des maisons de bois qui, achevées, doubleront l'étendue actuelle de la ville.
Vous ne trouverez plus aujourd'hui à acheter un emplacement pour une habitation ou pour un magasin ; tout est entre les mains des Japonais.
Il y a bien eu de nombreux edits, promulgués de temps à autre par l'empereur et interdisant aux étrangers d'acquérir des terrains en Corée. Mais, ainsi que beaucoup d'autres lois du gouvernement de ce curieux pays, ils ne semblent pas avoir acquis d'autorité effective. Les Japonais possèdent à peu près un tiers de la propriété immobilière à Séoul, près de la moitié à Chemulpo, et une portion considérable dans trois des autres plus grandes villes. Le Coréen, règle générale, est un individu imprévoyant qui vit dans un état d'impécuniosité chronique. 11 est toujours disposé à contracter un prêt et, pour ainsi parler, à n'importe quelle condition.
Qu'il vienne à rencontrer un prêteur qui lui offre — disons 5 à 600 yens, et la tentation est absolument irrésistible. Les titres de maisons et
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de terrains sont des pièces transférables, La possession du titre avec la prise de posi^ession da terrain fait, d'après la loi, le prêteur propriétaire.
Le Coréen accepte, par exemple, un prêt de six mois. Plein de confiance, insouciant plutôt, il promet de payer à l'e'chéance. Celle-ci s'amène et avec elle le Japonais qui a en mains, en garantie, le titre de propriété. L'argent n'est-il pas prêt ? Tout d'abord, le Japonais se contente de forts intérêts. Mais il ne s'en tient pas là et, tôt ou tarfJ, s'implante dans la maison, fait appeler la police et chasser le Coréen. Rien d'étonnant, par conséquent, si dans le peuple couve une haine profonde pour les Japonais. Mais à quoi peut servir celte haine? Les Japonais ne sont venus que pour rester. Us veulent être les maîtres. Et ils sont, de fait, des maîtres très sévères.
Et voici que se pose la question intéressante entre toutes : qui finira par garder la Corée? Les Russes ou les Japonais? Telle est la question critique, l'ossature de la discorde prochaine qui troublera l'atmosphère orientale. Cette péninsule intéresse particulièrement le correspondant mililaire. Car elle sera, évidemment, un champ de
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combats furieux et plus critiques encore, et ce, dans un avenir prochain.
Si l'on recueille sur les lieux, les opinions des gens, on les trouve unanimes, claires et emphatiques. Les Japonais, ou ceux qui penchent vers eux, sont unanimes à exposer avec clarté et emphase que la Corée doit être, peut être et sera sous les lois japonaises et sous nulles autres. Les Russes et ceux qui leur sont sympathiques, sont également très convaincus que la Corée ne sera jamais annexée au Japon. Et si on leur pose cette question : « La Russie prendra-t-eile la Corée? )> Ils répondent alors par un haussement d'épaules et un regard goguenard, avec un soupçon de joyeux petit clignement de l'œil. Ils peuvent attendre, ces Russes; ils savent comment attendre. Et, en récompense, toutes choses semblent leur tomber dans les bras, dans cette partie du monde.
L'étendue de la Mandchourie est exactement le double de celle du Japon. Dans la plus large acception du terme, au point de vue des affaires politiques pratiques, la Russie a dès maintenant annexé la Mandchourie. Son annexion est le triomphe du bluff diplomatique. Les Occidentaux
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n'ont pas la moindre idée du riche Jack-pot que les Russes ont gagné dans cette partie de poker internationale. Les ressources minières de la Mandchourie, telles qu'on les connaît d'après les exploitations superficielles idéjà faites, sont tout simplement stupéfiantes.
Rien que dans la première partie du xx^ siècle? la Mandchourie charriera plus de richesses à Saint-Pétersbourg que l'Inde n'en enverra à Londres.
Il semble que les imitatifs Japonais aient voulu en Corée se guider sur les Russes en Mandchourie. Ils suivent ici leur exemple.
Ajoulons que s'il est une chose dont les Japonais aient raison d'être fiers au superlatif, c'est de leur déparlenient des Renseignements. Ils peuvent aisément battre les Russes en fait d'espionnage. Depuis longtemps leurs espions suivent les Russes à la trace, tant ici qu'à travers la Mandchourie, de telle sorte que Tokio est aussi bien informé sur chaque mouvement russe que Saint-Pétersbourg. Les Japonais viennent justement de compléter une grande carte qui, j'en suis certain, leur donne plus de détails sur ces pays — peut-être avant longtemps, terres de
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« champ de bataille », — que tout ce que les Russes peuvent avoir entre les mains.
Examinons donc la situation au point de vue de ce qu'on nomme communément le bon sens et avec les idées de justice de l'homme blanc.
Nous ne devons pas oublier d'abord que les Japonais virent Port-Arthurleur échapper au mioment où la loi de la victoire leur donnait tous les droits à le posséder. Sous la pression moderne des faits, les Coréens ne peuvent continuer à demeurer indépendants dans ce monde encombré, où le droit n'est pas une défense contre la force. En ce qui regarde les denrées alimentaires, le Japon, jusqu'à un certain point, dépend de la Corée.
En toute conscience, la Russie possède assez de territoire. Pourquoi le Japon n'aurait-il pas la Corée? Les mêmes amélioralions qui font l'orgueil de notre civilisation se remarquent aussi bien en Corée, sous l'influence japonaise, qu'en Mandchourie, sousle contrôle direct de la Russie : des rues larges et propres, des chemins de fer, des fils télégraphiques, de la lumière, un vrai service d'eau, un drainage en proportion. Ce sont là quelques compensations alors même que le vol du territoire est admis.
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Pour proléger leur chemin de fer et ostensiblement, le Japon a un millier de soldats en Corée. L'armée coréenne a été réorganisée, instruite et équipée sous la surveillance japonaise; en réalité, il est parfois difficile de distinguer les soldats coréens des troupes du Mikado. Commodité de plus pour les temps à venir, ainsi que me ie disait un gentleman japonais, puisqu'aussi bien l'exercice militaire et l'uniforme auront tout préparé pour changer l'armée coréenne en autant de régiments japonais.
Les Coréens feront-ils jamais des soldats propres à soutenir une guerre sérieuse ? La question est tout au moins problématique. Mais on ne peut savoir ce que produit l'entraînement.
Il y eut ici, récemment, un curieux match au fusil entre un groupe composé des membres des légations d'une part et, de l'autre, des soldats Coréens. Les premiers étaient très forts et tiraient remarquablement. Sur un maximum de 100, deux d'entre eux enregistrèrent 95 points et les plus faibles ne furent guère en arrière. Mais^ à leur grande joie^, les Coréens les battirent à plates coutures. Trois d'entre eux atteignirent le maxi-
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mum; le plus faible alla jusqu'à marquer 90 points.
S'ils le possédaient, les Japonais accompliraient probablement de grandes choses dans ce pays. Les Coréens ne manifestent aucune intention de progresser ou de sortir d'eux-mêmes de cet isolement dVrmite. Ils seront identiques dans cent ans à ce qu'ils ont été depuis un ou deux mille ans.
La grande et discrète conquête par le rail et le télégraphe, aidée par le pouvoir de l'argent, est lente, mais sûre. Quand le temps sera venu, ce ne sera plus qu'une question de détail que de déployer le pavillon japonais et peut-être ne rencontrera-t-elle d'autre forte opposition que du côté de la Russie. Et peut-être encore que la Russie sera assez occupée par ailleurs !
Un séjour «le quarante-huit heures à Fousan me permit de visiter quelques villages environnants. Rarement ai-je vu de demeures aussi primitives, aussi malpropres. Les maisons, avec leurs murs de terre, sont entasséesles unes sur les autres sans qu'on ait essayé de tracer des rues entre elles. Les routes sont des chemins de traverse sinueux. S'étendre sur des nattes, fumer dans de longues pipes et jouer à une sorte de jeu de domino.
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telles sont les principales occupations masculines. Les femmes paraissent se consacrer surtout au lavage des vêtements blancs des hommes.
De Fousan à Chemulpo, il nous arriva de sauver l'équipage d'un navire chinois naufragé. Quatre jours auparavant, un petit navire de cabotage, chargé de bambous, avait été démâté ; en tombant, les mâts avaient emporté les bastingages et balayé tout le pont. Les pauvres diables n'avaient plus ni eau ni provisions. Nous fûmes près de passer sans les voir. Ils étaient six qui, juchés sur le château d'arrière, seule partie non submergée du bâtiment, attirèrent notre attention en agitant un grand pavillon. Nous envoyâmes une chaloupe pour les recueillir. Au moment où la chaloupe allait revenir, nous vîmes un bon vieillard se précipiter de nouveau vers l'épave. Il avait oublié son parapluie î
Chemulpo est d'aspect beaucoup plus européen que Fousan. Les constructions solides en pierres et en briques sont nombreuses et le quai qui touche à la station du chemin de fer est excellent. Les habitants forment un curieux mélange où prédominent les Japonais. Les meilleures maisons des environs sont celles des missionnaires, état de
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choses qui s'applique à tout le pays, d'après ce que j'ai vu moi-même.
C'est à travers un pays onduleux et sans intérêt que s'effectue le trajet jusqu'à Séoul. Je voyageais sous une pluie battante et il est difficile d'imaginer rien de plus lugubre. Il faut reconnaître que le costume des indigènes est, en soi, à l'abri des averses. On sait que le Coréen chérit particulièrement sa haute coiffure, dépourvue de fond et à travers laquelle on aperçoit une loque. La malheureuse serait irrémédiablement perdue si la pluie venait à TaUeindre. Aussi chaque Coréen porte-t-il dans sa manche une espèce de petit éteignoir qui se ferme comme un éventail. Les jours de pluie, cela se met sur le grand chapeau. Le Coréen porte encore une veste en toile ou en papier huilé, et, pour plus de sécurité, un parapluie en papier huilé qui surmonte et protège le tout.
Le chemin de fer longe les murailles de Séoul et a son point terminus en dehors, près de la porte Sud et de l'Hôtel du Chemin defer, établissement élégant et solitaire, occupé par un exmissionnaire et sa famille. Il fut le quartier général des chercheurs de concession qui envahirent
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Séoul, il y a quelques années, et reçurent de rigoureuses léchons de palience par suite des hahituels délais orientaux.
Un nouvel hôtel, plus important, est raairitenant en voie de construction et les visiteurs seront sûrs d'y trouver un excellent intérieur européen. AFousan, par contre, il est un délicieux hôtel japonais, perché sur une colline et cerclé d'exquis jardins.
La muraille qui borne la ville a une ap[)arence infiniment plus primitive que les monuments plus importants mais similaires qui existent en €hine.
En entrant — ô rencontre absurde et incongrue î — je vis un tramway électrique. Il s'arrêta à une petite station. Les voyageurs descendirent et furent remplacés par une foule qui, à Séoul, €st l'équivalent de celle qui, par un temps de pluie, attend l'omnibus à Piccadilly-Gircus. Les Coréens paraissent s'accommoder fort bien des tramways électriques, nonobstant l'opposition qu'ils firent à leur construction.
A peine le tramv.-ay fut-il reparti, que je m'aperçus de l'erreur où j'étais tombé en ne le prenant pas I Les rues de Séoul sont plus mau-
vaises encore que celles d'une ville chinoise. Si je ne fus pas renversé à chaque pas, je ne le dus qu'aux vigoureux efforts gymnasliques du coolie qui me suivait. Il y a bien une large rue qui traverse la cité. Mais les ruelles qui l'entourent sont étroites et d'une malpropreté indescriptible. La semaine précédente, de grandes fêtes devaient avoir lieu à Séoul en l'honneur du jubilé de l'empereur. Elles furent renvoyées à l'automne. Les préparatifs étaient menés sur une vaste échelle et déjà 80.000 dollars avaient été dépensés, sans compter ce que les fonctionnaires avaient pu empocher. Quelques-uns de ces chiffres ne manquent pas d'intérêt. La Corée n'ayant pas de marine, il lui était impossible de répondre aux saluts des navires de guerre étrangers qu'on attendait. Le gouvernement coréen acheta donc un vieux bâtiment, construit en Angleterre seize ans auparavant, et l'aménagea militairement. Et voilà mes Coréens prêts à répondre à tous les saluts possibles ! En réahté, le représentant de la Compagnie qui avait voyagé avec moi, dut se contenter d'une somme considérablement réduite après avoir passé plus dedeux mois sans pouvoir l'encaisser !
60.000 dollars ont été dépensés pour une salle de banquet à laquelle un grand nombre de Chinois ont travaillé jour et nuit. Mais la salle était d'une solidité extrêmement douteuse, et les ministres étrangers se félicitent maintenant de n'avoir pas à y pénétrer ! On importa des coupés et des chevaux européens; mais aucun véhicule, construit à l'étranger, ne pourrait résister au mauvais état des chemins. Les coupés sont actuellement à vendre.
Il devait y avoir une grande garden-party ; cinq cents personnes devaient y être invitées. Mais les nombreux pavillons qu'on construisait à cette intention furent abandonnés avant d'être achevés. Des travaux de toute sorte pour l'embellissement de la ville furent interrompus lorsque la petite vérole se déclara dans le palais impérial et que Li-Hun, fils de la Princesse Om Young, fut atteint. La maladie de Li-Hun donna lieu à d'extraordinaires démarches.
Bien qu'il y eut un docteur européen attaché au palais, il ne fut ni appelé ni consulté. Mais, par contre, tousles plus célèbres sorciers, docteurs indigènes et magiciens, furent convoqués
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de tous les points de l'empire. Une véritable débauche de magie eut lieu au palais.
La capitale observa religieusement les prescriptions et les ordres des magiciens. Tout mouvement violent était supposé irriter davantage le mauvais esprit de la maladie. On ne releva donc plus les gardes que lorsqu'ils étaient sur le point de tomber d'épuisement. Les travaux s'arrêtèrent net, les docteurs ayant déclaré que chaque coup de marteau devait occasionner une marque de petite vérole sur le visage du malade.
La température ne semblait guère inquiéter les Coréens. Tous les soirs et quelque fût le temps, une foule de gens, appartenant aux classes les plus pauvres, s'assemblaient aux portes du palais d'où, de temps à autre, leur étaient jetées des aumônes propitiatoires sous la forme de menue monnaie. Ces pauvres gens constituaient des groupes d'êtres humains grotesques et bariolés. Les uns portaient le chapeau national et les petits éteignoirs protecteurs. D'autres arboraient des imperméables en papier huilé. Certains avaient des parapluies en papier. Leurs vêtements lâches et humides claquaient lugubrement, alors qu''ils se poussaient pêle-mêle vers les portes ; et une
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formidable bousculade se produisait quand tombait l'orage des aumônes, La grande cloche en bronze, située au centre de la ville, sonnait à de longs intervalles et grondait, triste et morose. G*est une des plus grandes cloches du monde. Quand elle fut fondue une première fois, elle avait un son aigu et fêlé. Les magiciens furent consultés. Ils déclarèrent que la cloche ne sonnerait pas avant qu'un enfant vivant ne lui eut été donné. On refondit donc la cloche et dans le mélange en fusion un bébé fut jeté. Les Coréens affirment que, dans la voix de la cloche, il est possible, depuis lors, de distinguer la plainte d'un enfant. On devine bien que la maladie impériale fut une excellente excuse pour le renvoi des fêtes coûteuses. Les fonds avaient été fournis par le peuple, et la plus grande partie des achats nécessaires, depuis le champagne et les objets d'importation étrangère jusqu'à la flotte, représentée par un unique navire, avaient été effectués. Les fonctionnaires avaient tous touché leurs très belles commissions et, d'après mes informations personnelles, l'argent liquide était épuisé.
Un mot encore à propos du palais qui s'achemine rapidement vers la ruine. Ce fut là que se
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déroulèrent les scènes du meurtre de l'impératrice. Les circonstances de la tragédie ressemblent étrangement à celles qui acccompagnèrent l'assassinat du roi et de la reine de Serbie : même serment meurtrier au palais; même trahison des gardes (sauf quelques-uns qui expièrent par la mort leur fidélité); même chasse désespérée à travers les appartements jusqu'à ce qu'on eut trouvé et poignardé l'infortunée impératrice.
Tout dernièrement un mouvement se dessina en Corée en vue d'un changement dans le costume national, qui est entièrement blanc. Mais le décret fut révoqué et la proclamation de l'Empereur, ordonnant le blanc, couleur du deuil, jusqu'à ce que le crime fut vengé ou effacé, reçut Tunanime approbation de la nation.
Ces vêtements blancs sont une des plus extraordinaires coutumes de l'étrange pays.
On conçoit facilement qu'avec des rues couvertes de plusieurs centimètres de poussière ou de boue, il soit indispensable de laver fréquemment ces costumes virginaux î En réalité, le blanchissage est perpétuel. Et on n'entend que le bruit incessant des bâtons, remplaçant ici le fer à repasser, et donnant aux vêtements le même poli.