‹ Corée, Chine et MandchourieChapitre 13 sur 39 · DALNY, POINT TERMINUS COMMERCIAL DU TRANSSIBÉRIEN · texte numérisé non relu

DALNY, POINT TERMINUS COMMERCIAL DU TRANSSIBÉRIEN

Par ordre da Czar. — Un Sabbat écossais. — Le Reboisement. — L'énergie électrique. — Spéculations sur les ventes d'immeubles. — Les ressources de Dalny. — La nouvelle garnison et ses fortifications.

Comme à mon retour je causais de mon voyage, je fus surpris d'entendre plusieurs personnes me demander : « Où est donc Dalny? « — Après réflexions, l'incident n'a rien d'étonnant, Dalny ne se trouvant dans aucune géographie, n'étant marquée que sur les cartes les plus récentes et» de fait, n'existant comme ville que depuis moins de trois ans.

Le terrain, où s'élève maintenant Dalny, n'était alors qu'une étendue aride, sans arbres, déserte, sur les côtes de la baie de Talien-Wan. « Je veux que vous bâtissiez ici une ville », dit le Tsar au général Sakaroff, en lui désignant du doigt un point sur la carte. Et le Tsar l'envoya bâtir sa ville. J'eus le plaisir de voir le général Sakaroff, gouverneur de Dalny, toujours préoccupé de perfectionner son œuvre. Le mot « Dalny » signifie « au loin )). Après tout, ce « loin » ne semble plus si lointain, maintenant qu'il est possible de s'y rendre, de Moscou, en treize jours et demi. Et si, de Pékin, on veut se rendre en Europe, point n'est besoin de revenir à Dalny. On prend à Tachechou l'express huit heures après qu'il s'est mis en route.

Quand on sort de son hôtel et qu'on descend la rue qui y conduit, on est tenté de se frotter les yeux, de se pincer le bras pour se réveiller, tellement semble invraisemblable cette rue en pleine Mandchourie alors que, trois ans auparavant, le sol où l'on marche n'était qu'un terrain vague et perdu.

Les rues rappellent un faubourg respectable de Londres ou de Glasgow, le jour du Sabbat. Elles

sont bordées de chaque côté de maisons à deux ou trois étages, solidement bâties en briques, avec façades en pierres. Chacune d'elles a son petit jardin, son mur et sa cloture en fer donnant sur la rue. L'architecture est peu variée. Quelques maisons sont jolies ; toutes sont massives et, à en juger par les intérieurs que j'ai vus, très confortables. Les rues sont macadamisées, s'il vous plaît, et les trottoirs bordés de pierres de taille. On s'aperçoit du dimanche au silence solitaire des rues. La ville est là. Mais où, les habitants?

Je me promène et j'admire les beaux édifices de l'administration, le jardin public, planté de jeunes arbres, le Parc, les clubs. . . Il y a trois clubs à Dalny. L'un est destiné aux ouvriers ; l'autre aux fonctionnaires, aux commis, etc. Dans le troisième, le plus élégant, se rencontrent quotidiennement, à l'heure de la collation, le gouverneur et les plus hauts gradés de l'armée et du fonctionnarisme. Le club a même inscrit dans ses statuts une règle spéciale : tout membre, absent au club, à l'heure de la collation, est passible d'une amende.

Un théâtre se construit et on vient de dessiner un grand parc au nord de la ville. iMais c'est au

bord de l'eau que se trouvent les travaux les plus stupeTiants.

Dalny est le point terminus du Transsibérien : Telle est sa raison d'exister. Tout ce que peut accomplir le génie moderne a été fait pour doter Dalny d'un matériel complet qui sert à transporter rapidement et économiquement les marchandises, des trains aux navires. La gare des voyageurs est près du centre de la ville, mais un embranchement de la ligne conduit les trains de marchandises le long des quais. Ceux-ci sont bâtis en gros blocs de béton, pesant chacun cinquante tonnes, et possèdent de spacieux hangars en fer gondolé pour le garage des marchandises. Quais et hangars sont éclairés par de puissantes lumières électriques et les grues, etc, marchent par l'électricité que fournit une usine centrale.

Au large des quais, on construit un long briselames qui améliorera encore le port. Je note aussi deux bassins de construction dont l'un est déjà terminé et l'autre en bonne voie. Les pompes que nécessitent ces vastes travaux sont mises en mouvement par l'usine centrale.

Je visitai les usines, qui servent aux répara-

tions du matériel, et s'alimentent à la même source motrice.

Comme je demandais au ge'rant comment il se faisait qu'il n'y eut que des Chinois occupés à ces tours et ces machines, il me répondit: — (( Us apprennent plus vite et ils manœuvrent mieux que les Russes ces machines délicates et compliquées. Nous en sommes aussi plus sûrs. Ils sont tous sobres et se conduisent bien.» Leur seul défaut, parait-il, venait de leur prospérité même, produite par des salaires élevés. Aussi commençaient-ils à prendre de nombreux congés sans permission.

L'usine des pouvoirs électriques, elle-même, est peut-être la chose la plus intéressante et la plus merveilleuse de Dalny. Il n'y a pas dans toute l'Asie un aussi grand matériel d'électricité. Je la visitai en compagnie d'un ingénieur anglais, expert consommé dans cette branche de la science. Et je le vis frappé d'admiration devant des travaux dont je ne pouvais apprécier les détails. Tout avait été fabriqué en Russie. « J'aimerais amener ici certains de nos compatriotes, me dit-il, et leur montrer ceci : voilà qui leur ouvrirait un peu les yeux. »

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On ne se sert actuellement que de la moitié des générateurs et des chaudières.

Mais le bâtiment est construit de façon à permettre d'en ajouter d'autres encore au besoin. Tout à côté on achevait une énorme construction où les réparations pourront se poursuivre sur une grande échelle, la force motrice venant de la station centrale.

Le besoin d'un nouvel hôtel se fait, par contre, grandement sentir, car les chambres de celui qui existe sont continuellement occupées, et le voyageur de passage trouve difficilement où se loger, il était question d'en bâtir un quand je partis, ce qui signifie qu*il doit s'achever maintenant. Dans cette ville qui se développe avec une telle rapidité, on ne perd guère de temps en méditation.

L'absence de magasins dans la ville me frappa beaucoup. Je ne vis qu'un seul bon magasin général. Maintenant, après la vente récente des terrains dans le quartier commercial, nous en verrons s'élever avant longtemps.

Cette vente même indiquait l'incertitude avec laquelle on envisageait l'avenir de Dalny. L'administration attribua plutôt une haute valeur aux

lots, radjudication s*efîectuant sur une moyenne de vingt-cinq roubles le sazhen carré. Le premier jour, la vente marcha assez bien, grâce à la concurrence qu'amenaient les meilleurs lots. Mais pendant les trois autres jours, les offres se ralentirent ; plusieurs furent retirées.

Dans le quartier chinois, on remarque que les rues présentent plus d'activité que partout ailleurs. Le quartier paraît animé : toutes les petites maisons à un étage qui bordent la voie sont des boutiques tenues par des Chinois, des Russes et les omniprésents Japonais. Dalny a un grand désavantage: l'aridité des terres qui Tentourent. Sur les collines, sur le rivage, très plat, l'œil ne distingue aucun arbre. Mais il faut reconnaître que l'ardeur que mettent les Russes à remédier à cette défectuosité naturelle, est tout simplement magnifique. Avec une énergie à toute épreuve, ils reboisent les collines et plantent des milliers et des milliers de jeunes arbres. M. Witte disait dans son rapport à l'Empereur que « le réel progrès ne se mesure pas par annéeSj mais par siècles ». On peut lire ce motto^ sur la pente des montagnes, et au long des routes ; on peut le lire jusque dans ces bâtiments

solides et ces ponls massifs. Dans les rues, on a planté des arbres protégés par une grille circulaire en fer. D'ici quelques années, Dalny aura ses boulevards.

Il est bien surprenant qu'une telle ville n'ait pas attiré plus d'Anglais ou d'Américains; on n'en trouve pas plus d'une demi-douzaine dans toute la ville.

Il y a un consul américain. Mais, vu l'importance croissante de l'endroit, il me paraît très désirable que d'autres pays y soient également représentés. Le consul britannique de Chefou, qui n'est qu'à douze heures de distance, ne vint visiter Dalny pour la première fois que tout récemment. Il exprima son élonnement et son admiration pour lout ce qu'il constatait.

Mais pourquoi, au nom de tout ce qui a nom « affaires », pourquoi n'était-il pas déjà venu voir Dalny? La ville s'érigeait là, sous son nez, et avec une rapidité qui exigeait immédiatement une grande quantité de machines, d'outils, et en général de tout ce que des compagnies anglaises étaient certainement en mesure de fournir. C'est assurément le devoir, ou ce devrait être le devoir de nos consuls, d'être aux aguets et de

signaler l'existence d'un tel marché. Et cette vigilante sentinelle s'en vient visiter la ville de Dalny trois ans après qu'on l'a construite et alors que tout est pratiquement fini I I

Dalny possède son « Yacht-club », qui a son pavillon et sa flotte (deux ou trois yachts, je crois). J'allai excursionner sur l'un d'eux, appartenant à M. Soper, un de ces Anglais affables, gais et hospitaliers qu'il est si délicieux de rencontrer dans des pays lointains tels que celui-ci. La baie est idéale pour les parties de yacht, et le voyage à Talien-Wan, aller et retour, constitue une exquise promenade.

Mais la splendeur de Dalny et le signe de sa prospérité future, c'est son magnifique climat, son air vivifiant, véritable stimulant pour les habitants. La vie ne doit pas être chère avec les fréquents navires qui approvisionnent la cité et le chemin de fer. Il ne faut pas oublier que Dalny est un port libre, ce qui sous-entend un prix modéré pour ces objets de luxe qui, de fait, deviennent, plus spécialement en Orient, une partie des nécessités de l'existence.

Le train express quitte maintenant Dalny deux iois par semaine, le samedi et le mardi^ à onze

heures dn soir, et arrive à Moscou à une heure trente, le vendredi et le lundi de la semaine suivante, accomplissant ainsi un trajet de 8.110 kilomètres en moins de treize jours. Avec des prix comme 260 roubles en première classe et 166 roubles 50 kopecks, en seconde, on peut prédire, sans aucun doute, qurt cette route va devenir bientôt immensément populaire chez les voyageurs qui vont et viennent en Extrême- Orient. Dalny perdra donc un peu de la justesse de son nom « Au loin. »

La ville elle-même a été bâtie par des Chinois, venus principalement de Chefou. Sur les cinquante mille Chinois qui débarquèrent à Dalny, la majeure partie, on le devine, fut envoyée ailleurs et employée au chemin de fer ; on en voit jusqu'en Sibérie. Leur salaire, qui peut nous paraître minime, est considérablement plus élevé que la paie ordinaire des coolies. Ils gagnent en moyenne 40 kopecks par jour. Le prix varie : dans certains districts, ils reçoivent jusqu'à 60 ou 70 kopecks; dans d'autres, 20 kopecks seulement.

Il y a beaucoup d'argent à gagner ici pour les indigènes. 11 n'y en a pas moins à gagner avec eux. Ceux à qui sont familières les méthodes

commerciales de la Chine >— tels, les contracteurs, les agents de concessions de chemins de fer, etc., — savent jusqu'à quel point la corruption, sous la forme de commissions, est nécessaire si l'on veut là-bas arriver à quelque chose.

Mais le Chinois n'est qu'un apprenti à côté du Russe. Celui-ci est un véritable artiste, passé maître en la matière. On admet généralement qu'il y a' en Russie un homme incorruptible, qui n'accepte aucun cadeau, aucune commission, aucune part dans les profits ou les contrats ; cet individu est le Tsar. Il se peut naturellement qu'il y en ait un autre, plusieurs autres même! Mais je n'ai jamais entendu les Russes ni les étrangers insister sur ce point délicat !

Il serait vraiment intéressant de savoir exactement combien, sur les sommes immenses, nominativement dépensées pour lejTranssibérien, ont empoché les ingénieurs, les contracteurs et l'armée de fonctionnaires que cette construction a «ngraissés î

L'agent de la Compagnie de machines anglaises de Dalny me raconta qu'il avait, la veille, vendu des machines qui se trouvaient à Shangaï. Il fit son prix en taëls. L'acheteur, un fonctionnaire

russe, après avoir convenu du prix, lui dit de mettre sur la facture d'envoi le même montant en roubles.

Le taël vaut un shelling huit pence (2 francs environ) et le rouble, deux shellings deux pence (2 francs 70 environ). La différence restait au fonctionnaire.

Ce système de cadeaux et de pots de vin a de nombreuses ramifications. Un marchand m'assura qu'il devait donner de l'argent aux employés du chemin de fer, s'il voulait que fussent graissées les roues des wagons dans lesquels se trouvaient ses marchandises !

Lors de mon séjour, le gouverneur et les principaux officiers expliquaient et affirmaient, à. qui voulait les entendre, que Dalny devait être une ville purement commerciale; qu'ils espéraient en faire le Shangaï de la Mandchourie et souhaitaient voir s'établir des marchands des différentes nations, sur les lots qui étaient à vendre.

Ils répétaient encore que Dalny ne devait être en aucune façon un poste militaire. Port-Arthur était le point terminus militaire du Transsibérien ; Dalny en serait le point terminus commercial.

Mais depuis, eut lieu la conférence de Port-

Arthur, sous la présidence du général Kouropatkine. Un de ses résultats fut qu'on estima nécessaire de fortifier Dalny. On se prépare à y envoyer une garnison de 12.000 hommes. Le manque de confiance dans les déclarations russes est en grande partie cause de l'hésitation des étrangers à engager des capitaux, à acheter du terrain et à entreprendre là-bas des affaires. C'est très beau d'affirmer que Dalny continuera à être port libre, que tous les avantages, toutes les facilités seront accordées pour encourager les établissements des étrangers. Mais ceux-ci peuvent se demander : « Combien de temps durera cet état de choses? »

11 existe un sentiment de défiance envers les promesses moscovites, que justifie trop l'expérience du passé et qu'il est difficile d'effacer des esprits. L'expérience de Vladivostok est un avertissement désagréable !

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