PORT-ARTHUR, POINT TERMINUS MILITAIRE DU TRANSSIBÉRIEN
Refus d'admission. — Manœuvres navales russes. — A toute vitesse sur l'horizon. — L'activité fiévreused'une ville. — L'éviction en masse. — Etonnantes fortifications. — Une base navale. — Construction du « Novi Garod ». — La conférence de Port-Arthur. -~ Ses résultats. — Le Vice-roi.
Etant arrivés de nuit à Port-Arthur, nousn'entrâmes pas dans le port. Notre navire mouilla au large. Au matin, nous nous trouvions sous l'énorme falaise perpendiculaire à droite de l'étroite entrée.
Port-Arthur me rappela un peu Santiago. Les forts protecteurs sont disposés comme ceux que
j'avais si souvent vus, bombardés par la flotte américaine durant le siège.
La nature a fait de Port-Arthur un des forts lès plus redoutables du monde entier. Les Russes se sont servis des avantages naturels qui leur étaient offerts comme nous l'avons fait à Gibraltar.
Au moment où nous allions lever l'ancre et entrer, un officier de la marine russe vint à notre bord et nous informa que nous avions à patienter jusqu'à l'après-midi, des manœuvres devant avoir lieu.
Au même instant, des cuirassés et des croiseurs commencèrent à sortir les uns après les autres du goulet et vinrent en ligne jeter l'ancre au large.
Sur le premier qui fit son apparition flottait le pavillon de l'amiral.
Tous les autres, en passant, le saluèrent.
Deux bouées surmontées d'un drapeau étaient mouillées au large de la flotte.
Après avoir échangé, pendant une heure, de nombreux signaux, les bâtiments levèrent l'ancre tour à tour et, partant à toute vitesse, passèrent entre les bouées pour se diriger vers différents
points de l'horizon. Derrière eux, des Landes de fumée lourde, partant de l'embouchure du havre, rayonnaient en forme d'éventail ; elles demeurèreut suspendues dans l'air calme de l'été, longtemps après le départ de la flotte. Trois heures s'écoulèrent. Puis apparut une ombre, qui devint uu nuage, s'épaississant de plus en plus, et enfin un navire se montra qui faisait jaillir l'eau sous sa coque. Je crus à une épreuve de vitesse. Certains de ces navires marchaient à une allure terrifiante lorsqu'ils repassèrent entre les bouées. J'ai entendu dire par des ingénieurs anglais qui se connaissent en fait de marine russe que les Russes n'ont qu'une très pauvre idée de la manière dont il faut s'y prendre avec les machines ; jamais ils ne peuvent atteindre, un an après qu'ils ont pris possession d'un navire, la vitesse du début.
L'après-midi il nous fut permis d'entrer et je vis alors, en traversant les portes étroites du havre, quelle imprenable retraite les Russes possèdent dans le Pacifique.
En plus des forts, il faut mentionner des batteries de canons à répétitions, près du bord de l'eau, des stations de torpilles et des maisons
pourvues de câbles, ce qui démontre évidemment Texistence de mines à l'embouchure du port.
A droite, de l'autre côté d'un fort, des travaux des plus soignés se poursuivent activement. Tout le sommet de ce roc renouvelé de Gibraltar était bleu d'une foule de coolies chinois. Du côté du rivage, à l'intérieur, la place est merveilleusement défendue; des collines, surmontées de forts considérables, entourent le bassin. Les forts sont armés de trente-deux canons de douze, de cinquante canons de six et de soixante canons à répétition et tir rapide. Des phares puissants dominent Tentrée du port et quelques forts reculés.
On installait des appareils de télégraphie sans fil sur le cap, à l'embouchure du port; la garnison pourra ainsi entrer en communication avec la flotte, très loin au large. Je vis, lors de mon passage, dix croiseurs et cuirassés dans le port et près de trente destructeurs et torpilleurs, que je rencontrais perpétuellement dans les endroits les plus inattendus.
Le port est plutôt petit ; mais il a été rapidement aggrandi du côté de l'ouest, où des dra-
gueurs fonctionneront avec une grande activité jusqu'à ce qu'on ait obtenu trente pieds d'eau. On apercevait déjà les résultats de leurs travaux ; et lorsque ceux-ci seront cono platement exécutés, il y aura place pour recevoir plus de navires que la Russie n'en aura probablement jamais dans le Pacifique.
Notre navire était à peine mouillé que des sampans fourmillaient déjà autour de nous. On se battait pour avoir notre clientèle I II fallut nous ancrer devant et derrière, car il n'y avait point assez de place pour permettre aux navires de se déplacer avec le courant. Nous fûmes étonnés en débarquant sur les quais de rencontrer toute cette activité et tout ce mouvement. Port-Àrthur diffère complètement en ceci de tous les endroits que je connais en Extrême-Orient. Chacun semblait, occupé, affairé. Une puissante énergie animait cette armée de coolies qui poussaient, criaient^ s'emparaient de lourds fardeaux, et paraissaient ne pas suffire à l'ouvrage.
Près du débarcadère, des Cosaques déchargeaient une rangée de jonques. A chaque pas, on croisait des soldats russes, des officiers tout brodés d'or, portant l'élégant pardessus gris, ou
des compagnies marchant à travers les rues dans leur simple tenue de guerre, baïonnette au canon. A parties Chinois, tous les habitants paraissaient être en uniforme. 5.000hommes de troupes fraîches arrivèrent le même jour que nous. Je me suis laissé dire que les troupes arrivent souvent mais partent rarement. li doit y avoir une formidable garnison actuellement et un résident, dont la principale occupation est de monter à cheval, me disait qu'au cours de ses promenades, il avait été stupéfait du nombre de nouvelles casernes en construction, de tous côtés, dans les limites des vingt-huit forts qui surmontent les collines environnantes.
Le plus ahurissant des nombreux préparatifs militaires de Port-Arlhur est Tordre qui a été donné à la presque totalité des commerçants actuels de l'ancienne ville d'avoir à évacuer leurs terrains. Tous ceux qui y ont encore des bureaux ou des résidences les tiennent en location du gouvernement. Dans le bail est inscrite une clause par laquelle le gouvernement reste libre de donner congé avec un avis de six mois.
Cet avis vient d'être donné.
Toute l'ancienne ville va être convertie en gigantesques casernes. On prépare la nouvelle ville pour les expropriés.
Et l'œuvre se poursuit avec une activité fiévreuse à un mille environ de la cité. Le même esprit de grandeur et d'ampleur qui a fait Dalny se retrouve ici.
Très peu de constructions sont terminées. Mais, d'après les murs qui s'élèvent chaque jour, on peut avoir déjà une idée de ce qu'elles seront.
La vieille ville laissait tristement à désirer au point de vue de ses hôtels. Mais un fort bel hôtel est presque achevé maintenant dans la nouvelle cité. Je vis un magnifique restaurant, bondé d'officiers qui sablaient le champagne en compagnie de leurs maîtresses. Une musique militaire jouait dans un kiosque, au centre d'un parc nouvellement installé, devant une assistance composée d'une demi-douzaine d'enfants et de leurs bonnes.
Reconnaissons la splendeur de cet esprit puissant et déterminé avec lequel les Russes poussent leurs entreprises.
Une fois que le décret impérial a décidé une
chose, les Russes s'y attellent avec une détermination qui brise et annihile la bureaucratie, ennemie du progrès. A Port-Arthur, comme à Dalny, Kharbine et le reste de la Mandchourie, on voit, d'évidence, que les Russes construisent, non pas en vue d'une occupation temporaire, mais parce qu'ils veulent demeurer.
Une cathédrale massive dominera les maisons et sera achevée avant elles.
L'architecture est plutôt française ; dans l'ornementation, Varî. nouveau domine.
En pénétrant dans le principal restaurant de la ville, et n'était la présence des uniformes, on se croirait volontiers dans une ville centrale de régions aurifères. Même remue-ménage; même activité, l'argent étant dépensé aussi facilement, aussi rapidement que s'il avait été gagné sans difficultés. Et ceci est vrai, sans aucun doute, pour une bonne part, car les nombreux contrats de toutes sortes sont de vraies mines d'or pour beaucoup.
Dans les rues et sur les collines que dominent les forts, un bruit perpétuel se fait entendre : c'est le cri aigu des lourdes brouettes chinoises. On dirait le craquement des muscles de celte
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multitude de faces jaunes, ruisFclanles de sueur, de ces êtres humains tirant, poussant, ou chancelant sous le faix.
Ils travaillent beaucoup, avec bonne volonté, car ils gagnent tous des salaires qu'ils n'avaient jamais connus jusqu'à présent.
Quelle différence dans la production des mines de l'Afrique du sud, si les Chinois y étaient amenés pour remplacer les Kaffirs !
Le plus indifférent des visiteurs, si bornées et circonscrites que soient ses promenades où des sentinelles l'arrêteront constamment, en verra assez pour se rendre à l'avis du général Kouropalkine disant lors de sa récente visite : « Port- Arthur est maintenant imprenable ».
Un système minutieux de mines et contremines en terre fait partie de la défense des forts intérieurs. La même attention a été accordée à ces fortifications en terre qu'à celles qui défendent l'entrée du port.
Si on envisage l'éventualité d'une guerre avec le Japon, la suprême importance de Port- Arthur, comme base navale, apparaît sans conteste.
Pour l'instant, la flotte japonaise du Pacifique est plus considérable que celle de la Russie, et la
seconde partie des manœuvres que j'ai relatées plus haut, serait très probablement exécutée peu après la déclaration des hostilité? ! Il y a aujourd'hui dans les eaux asiatiques (octobre 1903) 45 vaisseaux russes, avec 999 canons et 13.000 hommes d'équipage. Aussitôt que de nouveaux navires seront sortis des arsenaux français, allemands ou américains, c'est vers l'Extrême-Orient qu'on les dirigera.
Sur la Corée, le nuage de la guerre descend.
La récente conférence de Port-Arthur a produit plusieurs résultats; l'un d'eux éclipse tous les autres.
Le Czar doit avoir, à l'avenir, un « Sous-Secrctariat d'Etat » en Orient. Le nouveau vice- roi est l'amiral Alexeïef ; il aura sous son contrôle absolu tout le district de i'Amour, la Mandchourie et la flotte russe ; sa parole comptera pour beaucoup dans la direction que prendra la diplomatie russe en Extrême-Orient.
Rien de surprenant à ce que le Czar prenne de telles mesures.
Par suiie de l'énorme distance, des retards inévitables se produisaient dans les communications avec Saint-Pétersbourg, et il était impos-
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sible de faire agir avec rapidité le Département des affaires Asiatiques, lié comme il Test par la bureaucratie.
A l'heure actuelle, le vice-roi est, pratiquement parlant, Empereur en Extrême-Orient, pour tout ce qui n'est pas déclaration de guerre ou grands mouvements diplomatiques; et on en est à se demander si le contrôle du vice-roi s'exercera sur le ministre russe à Pékin ou si les actes de ce ministre seront une source de frottements pour le gouvernement Impérial et une source plus profonde de mystification pour ceux dont le devoir est d'étudier les méthodes rueses.
La position du nouvean vice-roi oriental sera beaucoup plus haute que celle de Lord Gurzon, chez nous. Le gouvernement russe ne rechigne pas, comme nous le faisons, sur les sept années qu'il accorde à son vice-roi. Les Russes ne déposent pas aussi vite que nous des auxiliaires précieux; ils ne considèrent point qu'une grande portion de leur empire doive servir simplement de lieu de stage pour leurs meilleurs hommes d'état, quitte à retirer ceux-ci alors qu'ils ont atteint le summum de leur utilité.
D'après les heuroux résultats obtenus jusqu'ici
par la Russie, il y a tout lieu de croire que sous une nouvelle organisation décentralisatrice les progrès seront plus actifs, plus indépendants, plus énergiques.
Pour la plupart, les Russes avec qui je causai du nouveau vice-roi, le considéraient comme appartenant au parti de la guerre. S'ils ne se sont pas trompés, voilà un facteur important dans l'accroissement des probabilités d'un conflit qui, peut-être, à l'occasion d'une broutille quelconque, jettera le Japon contre la Russie !